6017 Jours de guerre en Europe

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Mon hommage à Lionel Jospin« Adieu Lionel » https://www.nouvellesociete.fr/sp_cial_instantan_adieu_lionel

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1) Pourquoi Faure est-il « mino » au PS ? 2) la stratégie iranienne de l’épuisement ; 3) le basculement du Monde leçon n° 6 : l’Europe la puissance ou la fin.

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1. Pourquoi Faure est-il « mino » au PS.

Le bureau national de crise du PS, suite aux municipales ratées, a vu O. Faure refuser de mettre aux voix une motion de défiance signée par 38 membres sur 70.
Faure a perdu la confiance de sa majorité et, par-delà le Bureau national, du PS tout entier suite aux discours contradictoires qu’il a tenus vis-à-vis de LFI.

Il va lui être difficile de gouverner le PS dans ces conditions. Mais comment pouvait-il en être autrement ?

Tout le monde sait au PS que le premier tour des municipales a engrangé 500 victoires, mis Paris, Lille, Marseille, Nantes, Nancy, Le Mans, Strasbourg, Montpellier, etc. en situation de l’emporter, résultat de la clarification obtenue au Parlement vis-à-vis des insoumis à propos du budget.

Tout le monde sait que le second tour fut une catastrophe politique, le PS renouant avec le parti de Mélenchon. Cette volte-face ruina la « marque » Gauche non mélenchoniste prétendument portée par Faure et la petite primaire dite de Bagneux.

Tout le monde sait que O. Faure, après avoir dit qu’il n’y aurait pas d’accord avec les insoumis, a appelé à voter pour l’insoumis Piquemal à Toulouse. Il dira ensuite comprendre les villes qui ont fait accord avec LFI. Il abîma ainsi durablement son crédit, son image, en un mot sa crédibilité et donc sa capacité à incarner les socialistes à la présidentielle. Ce double langage, résurgence du molletisme, n’est pas passé.

Tout le monde sent que l’alliance avec LFI est une faute éthique au regard de l’antisémitisme proféré, une faute politique interdisant à la gauche d’être une alternative crédible, une bévue électorale mobilisant plus contre elle que pour elle.

Tout le monde voit que la fin du nouveau Front populaire a laissé le PS sans projet pour lui-même et sans programme pour la présidentielle. Or le triptyque de cette élection, c’est toujours un leadership, une stratégie et un programme. Tout le monde perçoit l’urgence de la définition de réponses aux questions que se pose la France.

Tout le monde avait vu que la primaire de la petite gauche était une impasse. Et depuis les municipales, elle n’a aucune chance de représenter la gauche non mélenchoniste. Ses leaders Faure - Tondelier - Ruffin ayant exigé et obtenu une alliance avec Mélenchon au second tour des municipales.

Tout le monde sait que R. Glucksmann bat Mélenchon dans les sondages. Mais sa candidature est hypothéquée par le fait qu’il n’est pas et peut-être ne veut pas être le candidat du PS. Sans cette alliance, c’est un candidat socialiste dans le même espace, et donc l’échec des deux. Et tout le monde a perçu que les socialistes s’acharnent à tenir « hors du coup » Glucksmann et Hollande, qui sont les seules chances d’être devant É. Philippe au premier tour et de distancer Mélenchon. Le parti à la rose préfère soit la petite gauche mélenchonisée, soit une candidature interne aux socialistes qui n’aura pas rassemblé.

Tout le monde comprend que la combinaison à gauche du flou du positionnement, la division dans l’offre de candidatures, et l’absence de projet innovant et crédible vont conduire au vote utile pour Mélenchon, faisant fuir le reste des électeurs vers le centre droit.

Tout le monde sait que, quel que soit le républicain qualifié au second tour, il ne fera pas le plein des voix à gauche, faute de front républicain. Alors, quel que soit le cas de figure, c’est toujours le RN qui gagne.

Tout le monde sait que nous allons ainsi à la défaite de la République mais — double peine — à une gauche dans l’opposition dominée par LFI qui l’entraînera dans un front antifasciste dans la rue, annihilant le peu de culture de gouvernement qu’il lui reste.

Tout le monde sait tout cela au PS. On peut espérer que la motion de défiance soit le prélude au sursaut.

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2. La stratégie iranienne de l’épuisement

Le régime des mollahs s’était préparé à une intervention américaine, vraisemblablement depuis la guerre en Irak conduisant au renversement de Saddam Hussein.

La dictature iranienne a un seul but : durer, durer, durer. L’idée d’une défaite militaire inéluctable mais du maintien du régime comme victoire politique vient de loin. Elle rejoue la scène primitive du chiisme. C’est-à-dire la bataille de Kerbala le 10 octobre 680 entre Hussein, le petit-fils du prophète, et les Omeyyades « conquérants ». Ces derniers gagneront militairement la guerre mais ils la perdent politiquement. Chaque année, le 10 octobre donne lieu à des manifestations spectaculaires donnant à voir une martyrologie chiite faite de mortification et d’autoflagellation. C’est donc armé de cette mémoire historique que le régime, pour le moins fanatisé, a préparé ce conflit qu’il pensait inéluctable.

Évidemment, D. Trump est tombé des nues quand, détruisant la nomenklatura du régime par une seule frappe, il constata qu’il n’y avait pas de reddition. Un mois plus tard, c’est toujours le cas. Pourtant D. Trump doit conclure vite car les festivités du 4 juillet pour le 250e anniversaire de la naissance des États-Unis approchent. Et il ne peut les aborder en n’ayant pas gagné et provoquer une catastrophe économique mondiale majeure. C’est aussi le cas de Netanyahu qui a changé la doctrine militaire de l’État hébreu depuis le 7 octobre. Avant, Israël répondait aux agressions ; aujourd’hui, il s’agit de les prévenir. Il lui faut donc utiliser le temps imparti par la présence américaine « sur zone » pour détruire le dispositif nucléaire et balistique iranien, réduire la dangerosité du Hezbollah et occuper une partie du Sud-Liban. Le gouvernement d’extrême droite est donc aussi pris par le temps. D’autant que la multiplication des fronts entame les troupes israéliennes qui n’ont pas un réservoir sans limite. Il y a donc dans cette guerre, au-delà des pitreries de communication de D. Trump, un véritable enjeu autour du « temps » qui commande la stratégie de l’épuisement contre celle du seuil de rupture.

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3. Chaque semaine nous entreprenons un voyage à l’intérieur de ce que nous appelons le basculement du monde et ses métamorphoses.

Leçon n° 6

Europe la puissance ou la fin.

Le 28 février 2025 est l’acte de naissance de l’Europe politique. Elle s’est forgée dans un affrontement verbal, dans le bureau ovale de la Maison-Blanche, entre le président Trump et le président Zelensky. Ce dernier résista à la charge de l’Américain qui manifestait sa volonté de voir l’Ukraine et l’Europe céder aux désirs d’annexions territoriales du tyran russe. L’exigence américaine et la « résistance » ukrainienne marquaient symboliquement la rupture entre les États-Unis et l’Europe au moment où la guerre se déployait sur son continent. Et donc le passage symbolique du marché à la politique.

Puis il y eut l’attitude « larvaire » des Européens lors du sommet de l’OTAN à La Haye le 25 juin 2025, couvrant d’éloges le président Trump, s’engageant — à part l’Espagne — à porter leur effort de défense à 5 % pour lui plaire. Le secrétaire de l’OTAN allant jusqu’à appeler le président américain « Daddy » pour lui démontrer sa soumission. Mais le fait que les Européens aient décidé ensemble cette attitude peu glorieuse — espérant ainsi un soutien américain en Ukraine — et l’effort pour la défense fut une sorte de coup de pied de l’âne. Cette attitude portait mécaniquement en elle la question de la défense européenne. Celle-ci deviendra la clé de voûte de l’Europe puissance.

Cette rupture avec l’Amérique met un terme aux dividendes de la paix sous le parapluie, et pour tout dire sous pavillon américain. Ce divorce ou cette émancipation forcée va avoir des conséquences géopolitiques imprévues.

Dans le monde apolaire, l’Europe est face à son destin. Elle peut être à la table ou au menu du Nouveau Monde. Et si elle saisit l’époque par les cheveux, elle peut faire plus, devenir l’empire d’équilibre dont l’époque a besoin.

Jusqu’à présent l’Europe était une puissance qui voulait l’ignorer. Cette question politique portée par la France avait le don d’exaspérer les Allemands et les pays nordiques. Ils pensaient que Paris ferait mieux de s’occuper de ses déficits que de la puissance, la sienne étant minée par la dépendance à une dette devenue son premier budget. Cette petite musique française était aussi un peu paradoxale pour un pays jacobin et cocardier, jaloux de sa souveraineté. Mais la métamorphose du monde change la donne et offre une opportunité insoupçonnée.

Non seulement les États-Unis se réorganisent sans l’Europe, mais favorisent la Russie contre elle. Pour l’Amérique, l’Europe n’est pas un ennemi — nous n’en sommes pas encore là — mais un concurrent économique majeur, un allié mineur peu fiable et une charge financière improductive dans son nouvel horizon stratégique.

Pire, Bruxelles déploie des normes pour son marché intérieur qui contrarient le capitalisme numérique américain. Et elle concurrence l’Amérique dans de nombreux secteurs, particulièrement dans l’industrie. Sur le plan géopolitique, l’Europe fut réticente à la première guerre du Golfe, peu impliquée dans la seconde et hostile à la participation à la 3e, celle de l’Iran, et à la sécurisation du détroit d’Ormuz. Pour les USA, elle est surtout très dépendante de ses exportations en Chine, ce qui rend sa qualité d’allié fragile dans l’affrontement à venir vis-à-vis de cette dernière.

Les États-Unis ont d’autres urgences que protéger l’Europe. Ils n’avaient pas apprécié la création de l’euro et la prétention à travers lui de chatouiller leur hégémonie. « L’Europe, quel numéro de téléphone ? » disait un peu goguenard Henry Kissinger. Les idéologues conservateurs à la Curtis Yavin militent pour le retour aux nations européennes et même des « cités-États techno-autoritaires ». L’administration américaine pense la même chose en termes plus policés. Trump traite plus volontiers d’État à État qu’avec l’entité européenne. Et le soutien politique américain aux mouvements d’extrême droite n’est pas seulement dû à une convergence de nationaux-populistes, mais à une instrumentalisation de leurs « souverainismes » en Allemagne, France, Grande-Bretagne, Italie, Hongrie pour obtenir le retour aux nations en Europe.

Le Brexit fut la première marche à la dislocation. Et ce soutien au séparatisme en Europe rencontre la même inclination russe. Là encore, à Moscou, les idéologues proches du pouvoir, Alexandre Douguine ou Vladislav Sourkov, plaident pour l’éclatement de l’Europe, redonnant à la Russie une place incontournable sur le continent. Poutine s’inscrit dans cette démarche, car, pour défaire la « menace de l’OTAN », il faut tout à la fois un glacis, le découplage entre les États-Unis et l’Europe, puis l’éclatement de celle-ci. La stratégie du maître du Kremlin n’est pas seulement territoriale. Elle vise à assumer sa géographie de puissance eurasiatique. C’est-à-dire un partenariat stratégique avec l’Asie et un démantèlement de l’Europe obtenu par la force ou la pression militaire.

Nous en avons eu un avant-goût avec la stratégie du blocage hongrois. Il y a donc très clairement une menace conjointe sur l’Europe. Il n’y a pas, dans ces conditions, de statu quo. Soit la puissance, soit la fin de la construction européenne est à l’ordre du jour. Et devant les blocages dus à son élargissement sans approfondissement, la question d’un noyau dur de la défense est le contournement possible. Pour cela, il fallait une rupture avec le grand marché comme horizon indépassable.

Et la réponse à ce défi s’est fait attendre. Elle est aujourd’hui une nouvelle donne, d’abord pour l’Europe elle-même, mais peut-être, par voie de conséquence, pour le monde.

Qui mieux que le président allemand Frank-Walter Steinmeier résume cette prise de conscience de la rupture avec les États-Unis ?

Lors de son discours pour le 75e anniversaire du ministère des Affaires étrangères, le président allemand a déclaré : « La rupture est trop profonde et la confiance perdue dans la politique de grande puissance des États-Unis », et d’ajouter : « Il n’y aura pas de retour en arrière à la situation d’avant », pour conclure : « Même un futur président américain ne pourra plus renouer avec le rôle de l’hégémonie bienveillante, garant d’un ordre international libéral. »

Quasiment au même moment, le président français Emmanuel Macron a prononcé un discours à l’Île Longue en Bretagne qui tire les conclusions pour l’Europe de ce basculement géopolitique.

Partant de la doctrine de « l’arme nucléaire, garantie de l’intégrité de la nation », le président fait évoluer le concept de dissuasion nucléaire vers une « dissuasion avancée ». Il ne s’agit pas de changer son objet, mais de modifier les conditions de son emploi. C’est-à-dire intégrer au concept de l’intérêt vital de la France celui des pays européens qui souhaitent en être. Et donc construire un noyau dur de défense autour de l’arme nucléaire.

Dans la théorie de l’engrenage chère à Monnet pour construire l’Europe, il s’agit d’un pas décisif vers la puissance. Après l’euro, le marché unique, le Parlement européen, la défense commune autour du parapluie nucléaire français ouvre la voie au passage d’une puissance militaire fragmentée à une superpuissance.

Sur le papier, le budget des défenses européennes est de près de 300 milliards d’euros, ce qui en fait le deuxième au monde. Il en est de même pour les soldats d’active mobilisables : 3 millions, et les réserves : 3 millions. Il faut ajouter une industrie de défense capable de construire des avions, des sous-marins, des missiles et même des tueurs de drones. Nous sommes au niveau d’une superpuissance, même si nous sommes loin des USA, qu’il n’y a pas de commandement unique et que les intérêts nationaux viennent contrecarrer ces données.

Mais l’euro ne s’est pas fait en un jour non plus. La prise de conscience que l’Europe est seule, la décision d’augmenter fortement les budgets de défense et le concept de la dissuasion avancée créent les conditions d’un grand bond en avant européen. Et une perspective pour résister à la dislocation voulue par les États-Unis, la Russie et la Chine, qui dialoguent déjà pour le commerce et l’industrie avec l’Allemagne et pour la politique internationale avec la France.

L’Europe a « tout d’une grande », comme disait une célèbre publicité.

Elle est le plus grand marché du monde, son PIB est comparable à celui des États-Unis, son marché unique attire les entreprises du monde entier, les normes européennes s’imposent dans le commerce mondial. Quant à son soft Power, il a déjà fait ses preuves, que ce soit l’influence juridique et diplomatique, l’État social, l’État de droit, la séparation des pouvoirs, sa stabilité malgré les crises — sa résilience —, sans oublier l’excellence de ses universités et de sa recherche, et enfin son leadership dans la transition écologique.

En un mot, il y a un modèle européen qui le différencie des dictatures ou des régimes illibéraux, des empires. Si aucun empire n’est en capacité, à cette étape, de dominer le monde, il y a une fenêtre pour accéder à la puissance et imposer un monde plus juste et plus écologique.

Ce chemin vers la puissance est fragile vu les tensions nationalistes internes et l’intérêt des empires à faire éclater l’Europe. Pour autant, le basculement du monde a ouvert ce nouvel horizon.

À dimanche prochain.