6024 Jours de guerre en Europe
1. Vers le coup d’État de M. Le Pen
2. Les instantanés de campagne
3. Mon interview au Point avant la parution de mon livre « Les jours sombres »
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1/ Vers le coup d’État contre la République de M. Le Pen
Nous entrons dans le vif du sujet après avoir clairement dit que le RN au pouvoir ne soutiendrait plus l’Ukraine face à la Russie, payant ainsi son dû à Poutine, dont les banques l’ont soutenu à travers celles de Hongrie. Après avoir fait de l’Europe l’ennemi budgétaire, cherchant son affaiblissement, à défaut d’en sortir, autre concession stratégique à Trump et Poutine. Marine Le Pen annonce sa volonté de s’attaquer à la République.
Le débat a une apparence : peut-on changer la Constitution par référendum décidé par l’Assemblée et le Sénat sur un texte conforme, ou le président peut-il agir à sa guise via l’article 11 ?
Richard Ferrand, président du Conseil constitutionnel, estime que cela n’existe pas. Seul le Parlement peut mettre à l’ordre du jour le référendum. Marine Le Pen arraisonne de Gaulle, qui déclarait dans sa fameuse interview de 1962 : « Sur proposition du gouvernement, la Constitution permet au président de soumettre à référendum tout projet de loi portant sur l’organisation de la République. »
La forme est ici le début du débat de fond. Il s’agit de pouvoir personnel contre le Parlement, de forfaiture, pour paraphraser G. Monnerville, président du Sénat, qui défendit en son temps l’esprit de la République contre de Gaulle. Nous sommes au cœur du « coup d’État permanent » qui mobilisa F. Mitterrand et Pierre Mendès France et ne fut jamais réutilisé depuis, parce que contraire à la Constitution républicaine. Constitution qui, en 2000, a clos ce sujet.
Mais cette controverse semble juridique ; elle a une réalité. La candidate de l’extrême droite veut introduire de force la préférence nationale, rebaptisée priorité, dans la Constitution, instituant des droits différents. C’est une attaque frontale contre l’égalité des droits. Il s’agit d’instaurer des droits différenciés sous le prétexte de traiter de l’immigration. C’est une brèche, le chemin de la remise en cause de la République. Il s’agit aussi de permettre un régime national-populiste permettant la chasse aux immigrés et, demain, aux pauvres.
Enfin, la demande de démission de R. Ferrand par M. Le Pen est d’abord une mesure d’intimidation au cas où il lui reviendrait de décider in fine de la candidature de M. Le Pen après le jugement de la Cour de cassation sur son affaire. Mais il s’agit surtout du premier acte de la mobilisation du peuple contre l’État de droit. Car c’est le Conseil constitutionnel qui administre les conditions légales du scrutin et promeut le décret référendaire. Il y a là le choc inéluctable entre la forfaiture et le respect de l’État de droit, avec comme but de porter atteinte à l’égalité des droits. Cela est d’une gravité extrême.
D’autant que cette offensive est partagée par toute la Bollosphère (P. Praud : « Richard Ferrand contre le peuple souverain »), Ciotti, Retailleau, Lisnard (qui vient de se fendre d’une diatribe contre le président du Conseil constitutionnel, tout en soulignant que celui-ci a été élu grâce au RN) et l’extrême droite. Voilà, le programme commun est maintenant clair. Et si nous avions besoin de nous en convaincre, il suffit de constater la chasse du journal Frontières contre le magistrat Youssef Sadr. Ça commence ! Il est dommageable que l’on ait laissé ce tir de semonce de l’extrême droite contre le Conseil constitutionnel sans réaction. À l’époque de l’illibéralisme dominant, c’est ainsi que l’esprit républicain périt. Il faut réagir ! Marine Le Pen ne doit gagner ni à la présidentielle ni sur la Constitution. #Pas touche à l’égalité. Et si c’était le cas, il faut se préparer à la résistance.
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2/ Les instantanés de campagne
● La mise en garde de S. Royal à R. Glucksmann — « Si ça tourne vers le macronisme, ce sera sans moi » — sonne comme un coup de pied de l’âne de la battue, mais manifeste tout autant le défi stratégique auquel est confronté le candidat de la primaire. Là où F. Hollande va à la recomposition autour de la gauche des débris du macronisme, constatant l’hégémonisme de J.-L. Mélenchon sur la radicalité et l’urgence de faire barrage à l’extrême droite, l’un excluant l’autre, S. Royal, mais derrière O. Faure, ne désarme pas et se propose d’enfermer le candidat de la primaire dans la gauche radicalisée. Ils ne peuvent pas, ou plus, attaquer la candidature de front, mais vont jouer de l’union. D’autant que la charte de la primaire, signée par tous les candidats, stipule l’union de cette gauche et un programme commun. Cette même gauche « LFisée » a condamné la victoire de R. Glucksmann comme une « manifestation du repli ». Ce qui a fait le plébiscite du candidat PS-PP est précisément l’inverse : l’ouverture et l’affichage du refus de la mélenchonisation. « Deviens qui tu es » semble dire, à la suite de Nietzsche, les électeurs hors partis venus dans la primaire imposer la social-démocratie. Or, on ne saurait oublier que Place publique a été fondée avec Claire Nouvian dans une rupture sociale et écologiste avec la gauche de gouvernement et la social-démocratie jugée « sans dessein ». Depuis, R. Glucksmann a adhéré au Parti socialiste européen, temple de la social-démocratie, mis en sourdine ses critiques et est devenu un « social-démocrate AOC ». C’est dire si les contradictions qui traversent la gauche la travaillent aussi. Dans quelque temps, il va falloir trancher face à cette double injonction.
● Le débat sur le budget n’est pas une question éthérée pour les Français. Ils vivent dans un quotidien difficile, tant sur le prix de l’énergie que sur les denrées alimentaires, qui s’envolent chaque jour un peu plus. Pour autant, la présidentielle ne semble pas tourner — à tort — autour du caddie des Français. Ces derniers seront plus attentifs qu’on ne croit à l’attitude vis-à-vis de la situation financière du pays, qui commence à tourner au drame national vu les taux d’emprunt consécutifs à nos déficits et la difficulté de les juguler. Il faut un geste pour réduire les déficits et rassurer les marchés. L’absence de majorité, la proximité de la présidentielle, l’exaspération des Français due à l’inflation (4 % Insee) rendent la tâche ardue. Pour Sébastien Lecornu, dépendre du RN pour l’adoption du budget est impossible et du PS, improbable. Il ne reste que les ordonnances. Ce n’est qu’une question de temps, puis c’est le retour au projet initial du gouvernement. Que proposeront la gauche, le PS et le candidat de la primaire sur le pouvoir d’achat ? Sur la réduction des déficits et sur la motion de censure ? La taxation des très riches et des entreprises, pour nécessaire qu’elle soit, n’épuise pas le sujet. La taxe Zucman est un marqueur radical impraticable et inopérant ; la taxation de l’héritage n’est pas des plus porteuses, etc. Si LFI, le PS fauriste, les écologistes et le PCF comptent sur le RN pour qu’il n’y ait pas de censure, ils espèrent entraîner le candidat de la primaire dans un front du refus mélenchonisé, tout en instruisant le procès en incapacité de se joindre aux manifs. Comme si Mitterrand était dans les manifs de la jeunesse scolarisée… Mais attention, danger.
● « Il se passe quelque chose », mais quoi ? Et pourquoi ce ramdam autour de D. Lisnard ? Cette formule 2.0 du « Et si c’était lui ? » est le paravent numérique d’une opération que j’avais vu venir sans pour autant pouvoir la définir. D. Lisnard, maire de Cannes et président de l’Association des maires de France, était évidemment à surveiller du coin de l’œil. Il a tout à coup bénéficié d’un sacré coup de pouce de la Bollosphère, de P. Praud à Cyril Hanouna, en passant par la une de JD News. Le journaliste d’investigation Marc Endeweld nous apprend dans son papier sur « Big Picture » que l’un des proches du maire de Cannes, Romain Marsily, a travaillé avec D. Delport, conseiller de Bolloré, et que le Crayon et la Web TV soutenus financièrement par Sterlin font une pub d’enfer au « Milei français », muni de sa broyeuse. Pourquoi ce petit monde, plutôt satisfait du score de Marine Le Pen, qui vient dans le dernier Odoxa de faire un nouveau bond à 38 % au premier tour et écrase la concurrence au second, aurait-il décidé de faire perdre la patronne de l’extrême droite ? Tout simplement parce qu’il ne s’agit pas de cela. Il s’agit d’affaiblir le centre droit pour créer les conditions d’une union des droites nationalistes au lendemain de la présidentielle, possiblement gagnée par le RN. En effet, en cas de victoire de M. Le Pen, il est probable que la droite se coupera en deux entre ceux qui seront attirés et ceux qui voudront résister. Il leur faut donc créer les conditions d’une union des droites pour gouverner. Bolloré, Sterlin et peut-être Arnaud se muent donc en DRH de la future union des droites. Mais il y a un double fond à cette manœuvre : il s’agit aussi d’imposer à Marine Le Pen un nationalisme libéral (c’est aussi le sens de la nouvelle formule de Valeurs actuelles, dont l’actionnaire est le même Sterlin), alors que l’ADN national-populiste du FN-RN est utile pour accéder au pouvoir, pas nécessairement pour gouverner. M. Le Pen a compris le message et se propose d’inscrire dans la Constitution la règle d’or et propose un budget d’austérité, de réduction de 7 points de PIB, soit 200 milliards de dépenses publiques. Au fond, les milliardaires veulent tout à la fois mélenchoniser Marine Le Pen et avoir aussi une minorité de blocage au cas où. Le problème de tous les Geppetto de la Terre, c’est que les Pinocchio Lisnard ou Le Pen finissent par leur échapper.
● Les sondages semblent accréditer un deuxième tour Marine Le Pen-Mélenchon. Or, une majorité de Français hostiles à l’extrême droite n’en veut pas, de ce choix pour la France. Il y aura donc une recomposition sous la forme d’un vote utile dans la dernière ligne droite, après les rêveries au « Père Noël ». Le seul problème, c’est qui en profitera et qui sera siphonné pour cela. Voilà pourquoi il faut garder ses nerfs. Pour le second tour, le rassemblement du pays contre M. Le Pen se fera au centre. C’est la leçon des mêmes sondages : le populisme de gauche se fera étriller et la droite néonationaliste laminée.
● « Il va falloir qu’on se parle », dit M. Tondelier après avoir constaté que personne, parmi les candidats à gauche, ne gagne la présidentielle ni même ne bat l’extrême droite. Elle a trouvé le remède : présenter sa candidature. Cherchez l’erreur.
● Une première vague de communistes — qui s’étaient fait entendre à la Fête de l’Huma — quitte (1 500) Roussel pour Mélenchon la semaine où Glucksmann s’impose. La bipolarisation dans la gauche entre sociaux-démocrates et populistes de gauche est en marche. Les sondages de ce dimanche dans La Tribune démontrent que Glucksmann et Mélenchon incarnent les deux pôles à gauche. La route est longue avant l’élection, mais la tendance est là. Mélenchon va passer par-dessus bord quelques sacs de sable précédemment entreposés pour tenter de faire reprendre de la hauteur à sa montgolfière présidentielle. Attendez-vous à des appels d’écolos (la présidente du groupe et huit députés remettent en cause la candidature de M. Tondelier) et même de socialistes (Capocci, lambertiste d’hier et d’aujourd’hui au PS, a trouvé quatre clampins pour lancer un appel, mais d’autres, plus sérieux, se préparent). Derrière la présidentielle se profile à gauche la bataille du leadership pour la suite, Marine Le Pen au pouvoir ou pas. Vous avez compris que ce n’est pas pour me déplaire. Le pari du retour de la social-démocratie après dix ans d’effacement est en marche.
● L’instrumentalisation des manifestations lycéennes en moment de guérilla urbaine est inexcusable, condamnable et doit être combattue avec la plus grande énergie. Voilà ce que donnera la France le soir d’une victoire de Marine Le Pen. Les émeutiers s’y préparent et, par là même, la préparent avec le soutien complaisant de La France insoumise, au nom de la violence légitime, comme le dit Bailly Bagayoko. Et ceci pendant que le macronisme, en pleine décomposition, ne tient plus rien : ni les comptes, ni la rue, ni l’inflation, et n’a aucune réponse pour la jeunesse.
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3/ Parution de mon livre Les jours sombres, aux éditions VA, le 22 octobre. Vous trouverez les bonnes feuilles dans le numéro du Point et sur son site, ainsi que mon interview.
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