ENTRETIEN. Europe, économie, Mélenchon… L’ancien Premier secrétaire du PS, qui publie un nouvel ouvrage, ne ménage pas son camp et appelle la gauche à se renouveler d’urgence.

Le Point : Votre livre appelle à une « nouvelle gauche », « laissant de côté ceux dont l'horloge historique s'est arrêtée au siècle dernier ». La gauche française vit-elle dans le passé ?

Jean-Christophe Cambadélis : Oui, la gauche vit dans le passé. Elle s'appuie sur des concepts des années 80, forgés dans les années 60, alors que nous sommes dans l'époque des crises conjointes où tout bascule, dans tous les domaines : économique, scientifique, technologique, environnemental, démographique, migratoire, sexuel, familial, religieux, sanitaire, etc...  Partout, ces métamorphoses posent la question  de la défense de l'intégrité humaine. Bref, tout a changé, tout bascule, mais la gauche ne change pas. Il suffisait de regarder les débats de la primaire.

C’est-à-dire ?

Il n’y a rien eu sur les nouveaux défis mais rien non plus sur le capitalisme numérique, la crise budgétaire, l'inflation des prix alimentaires, ceux de l'énergie... c'est à dire le quotidien concret des Français. Rien à part une grande Sécu et un grand emprunt. Tout a été zappé au profit de l'alliance ou pas avec Jean-Luc Mélenchon.

Justement, vous jugez que le « populisme de gauche » comme le « wokisme », « n’ont pas donné un deuxième souffle au progressisme » mais lui ont fait « rendre son dernier souffle »…

Le catéchisme progressiste s'est peu à peu effondré depuis la Seconde guerre mondiale, parce que ses deux croyances, l'idée de progrès et le socialisme réel, ont conduit aux drames. La dégénérescence scientiste de l'idée de progrès, qui devait émanciper, a finalement amené à la mise en cause de l'humanité, comme l'arme atomique ou aujourd’hui les manipulations génétiques. Puis le socialisme réel, avec la patrie du progrès - l'URSS - accoucha des camps. Alors se forgèrent une théorie critique (allemande) ou une méthode critique de déconstruction (française) qui débouchèrent sur le wokisme et sa repentance symbolique pour les crimes d'hier. Enfin, ce fut le populisme de gauche qui voit dans toute régulation du capitalisme une capitulation et dans la gauche un obstacle à la révolution. 

De l’autre côté, vous estimez que la « Troisième voie » de Tony Blair au Royaume-Uni comme la politique de flexibité économique de Gerhard Schröder en Allemagne n’ont pas non plus réussi à renouveler la gauche.

La voie social-libérale a théorisé le renoncement à transformer le monde, en se proposant de l'accompagner. Cette troisième voie, ce « nouveau centre »,  s'est fracassée sur la crises des subprimes. Blair est maintenant le soutien de Trump à Gaza et Schroeder de Poutine pour son gaz. Mais entre le populisme de gauche et le social-libéralisme, il y a un nouveau social-progressisme, une nouvelle social-démocratie à inventer, dont mon livre trace les grands traits. Il faut donc formuler un nouveau progressisme qui ne soit ni réduit au culte de la science, ni aux révolutions d'hier, ni aux dénonciations symboliques, mais dans la défense de l'intégrité humaine.

Vous jugez que « l’époque est moins aux ruptures qu’aux compromis ». Est-ce vraiment possible en France où la gauche s’est longtemps bâtie sur un idéal révolutionnaire ? 

J'emprunte à Aron la radicalité de la nuance et à la social-démocratie la force propulsive du compromis. Si rupture il y a, elle est dans la rupture avec le surmoi révolutionnaire. La gauche française n'a pas été imprégnée par le compromis syndical parce que coupée du monde syndical, contrairement aux Allemands, Suédois, Anglais ou Espagnols. De Guesde au PCF, en passant par Mélenchon, elle a toujours eu un complexe vis a vis de la radicalité. 

En 2022, en défendant la voie social-démocrate, Anne Hidalgo a fait 1,75%...

Oui parce que le PS était dirigé sur une ligne "pro-Mélenchonisme" rendant inaudible l'offre social-démocrate.

Seulement, le projet adopté par le PS en juillet appelle à « dépasser la social-démocratie »…

C'est une confirmation de la « théologie de la rupture » qui imprègne la direction du PS ! Elle confond par ailleurs social-libéralisme et social-démocratie

Votre livre ne se cantonne pas à la gauche : il est aussi une réflexion plus large sur l’état du monde, de l’Occident et de nos démocraties. Vous citez cette phrase d'Aron : « L'Occident ne sait plus s'il préfère ce qu'il a apporté à ce qu'il a détruit. » L'Occident a-t-il cessé de s'aimer ? 

L'une des métamorphoses structurantes du nouveau siècle réside dans la fin de l'hégémonie du monde occidental. Nous sommes passés d'un monde bipolaire - Etats-Unis contre Union soviétique - à un monde unipolaire sous domination américaine, puis aujourd-hui à un monde apolaire sans équilibre, ce qui provoque un réflexe identitaire à l'extrême droite et une détestation de soi à l'extrême gauche, dont le wokisme a été l'incarnation. Pourtant dans l'inventaire du monde occidental, s'il y a des barbaries de toutes sortes, il y a aussi la démocratie, les droits de l'homme, la séparation des pouvoirs, l'état de droit, l'État social, la fin des discriminations sexuelles, la libération de la femme, ou encore la croissance ou la Santé.

Vous parlez même de « repentance gratuite » ! C’est le « masochisme occidental » dont parle Pascal Bruckner ?

Il y a de cela, mais je me distingue aussi de la culture de l'hégémonisme de la civilisation occidentale qui est au coeur des réactions suprémacistes très en vogues dans l'extrême droite national-populiste.

Votre livre dissèque le développement du « national-populisme » et de l’« illibéralisme » qu’incarnent Trump, Bolsonaro père (et peut-être bientôt fils) ou encore Alice Weidel, la patronne de l’AFD allemand. De quoi sont-ils le symptôme ?

Ils sont un peu plus que des symptômes. Ce sont les acteurs du renversement qui font du national-populisme l'idéologie dominante du monde contemporain. Leur nationalisme plus ou moins xénophobe apparait comme protecteur. L'illibéralisme semble une réponse à la crise du résultat dans les démocraties. Leur populisme anti-élite est un vecteur de contestation de l'ordre existant. 

Pour faire face, vous défendez la création d’une « fédération d’Etats-nations » au niveau européen. Les Français, qui ont voté non au référendum de 2005, y sont-ils vraiment prêts ? 

Il ne m'a pas échappé que l'époque était aux identités et au souverainisme. Pour autant, ces réponses sont inadaptées au règne des empires, à la montée du sud global et aux défis contemporains. Et elles participent de l'éclatement de l'Europe voulu de concert par Donald Trump et Vladimir Poutine. J'y  oppose l'Europe puissance et les Etats d'Europe unis (ce qui est différent des Etats-Unis d'Europe).

Sur l’immigration, à laquelle vous consacrez un chapitre, François Hollande propose désormais un durcissement des conditions du regroupement familial, Jérôme Guedj une loi pluriannuelle, Raphaël Glucksmann une convention citoyenne. La gauche est-elle en train d’évoluer sur le sujet ?

Ces évolutions sont bienvenues. Elles tendent vers un « humanisme populaire », loin du « grand remplacement » ou du grand aveuglement.

À l'inverse, que révèle le concept de « nouvelle France » porté par Jean-Luc Mélenchon ? 

Là, nous descendons d'un étage ! Jean-Luc Melenchon  a conceptualisé sa « nouvelle France » pour conquérir une base électorale dans les quartiers. Il n'y a pas plus électoraliste et opportuniste que Melenchon. Il peut dire un jour qu'il refuse l'union même si « on saute sur place comme un cabri » et la pratiquer le lendemain, faire une élection sur Gaza puis ne plus en parler, évoquer la 6e Republique avec des élus révocables sans élections dans son parti, pratiquer la violence verbale et devenir mielleusement unitaire ou réclamer une nouvelle France créolisée alors que tous les dirigeants de son parti sont Blancs.

Vous jugez que « tant que les insoumis n'auront pas rompu avec l'hégémonisme, le rupturisme, l'antisémitisme et le racialisme anti-républicain, il ne peut pas y avoir d'alliance » avec eux. Pourtant, Olivier Faure se refuse toujours à fermer la porte à cette option. Comment l’expliquez-vous ?

Avant tout je le regrette. La direction actuelle du PS estime que la marque « socialiste » est morte. Elle théorise que la radicalité de la gauche militante prime sur la gauche électorale. Elle sous-estime l'antisémitisme et pluôt que de se refonder elle se propose de gérer le déclin du PS en conservant des bastions à travers des alliances électorales quoi qu'il en coûte.

A l’inverse, vous estimez que la gauche est condamnée « à s'entendre avec la fraction républicaine de la droite qui fait barrage ». Vous êtes d’accord avec Gabriel Attal qui veut une « coalition des électeurs de Raphaël Glucksmann à ceux de la droite républicaine » !

Soyons clair, si aujourd'hui LFI est un problème pour la gauche, le RN est un problème pour la France. D'abord parce que la préférence nationale implique une réforme de la Constitution et une rupture d'égalité dans l'État de droit. C'est la République qui est en cause et je suis prêt à un compromis historique pour la défendre. Il ne peut y avoir de question sociale dans un régime illiberal. François Hollande appelle à l'union sacrée pour la démocratie. Il a raison. La gauche doit se préparer à cette recomposition inéluctable si l'extrême droite gagne car une partie de la droite collaborera, l'autre résistera. Mais pour pratiquer le front républicain, il faut être au clair sur les défis et avoir refondé le progressisme, d'où mon livre.

Vous distillez dans ce livre vos « leçons » pour la gauche. Néanmoins, n’avez-vous pas vous-même une part de responsabilité dans son état ? A l’issue du quinquennat Hollande, lorsque vous quittez la tête du PS, vous laissez un parti déjà très affaibli…

Quand je constate que les principaux responsables actuels se subordonnant à Mélenchon étaient membres de ma direction au PS, j'ai dû rater quelque chose. Nous avions pourtant tenté de fonder la « social-écologie » revendiquant un ni « Macron ni Mélenchon » mais cela n'a pas imprimé. La gauche au pouvoir était trop divisée entre gauche de gouvernement et frondeurs. 

Vous dénoncez à travers les pages le « wokisme », la « repentance » ou le « gauchisme ». Etes-vous devenu réac ?

Plutôt « nouveau progressiste », car le livre ne se réduit pas à la critique du wokisme ou du populisme de gauche.  C'est une leçon parmi vingt  sur le basculement du monde.

Vous citez beaucoup Raymond Aron dans le livre. Même pour vous, homme de gauche, il a gagné sur Sartre ?

Ce que je retiens de Aron, c'est qu’il faut comprendre pour ne pas subir, et de Sartre que l'être humain se définit par ses actes et ses engagements. Pour moi, ce sont deux pensées complémentaires.

Raphaël Glucksmann, vainqueur de la primaire social-démocrate, incarne-t-il la nouvelle gauche que vous appelez de vos voeux ?

La gauche que j’appelle de mes voeux n’est pas celle d’un homme ou d’une femme mais une refondation de l’offre politique. J’ai toujours en tête la formule de Lionel Jospin à propos de François Mitterrand « il nous a fait autant que nous l’avons fait ». En attendant, le remarquable plébiscite social-démocrate de Raphaël Glucksmann lui donne les moyens de s’imposer et d’ouvrir le nouvel âge du progressisme, soit en gagnant la présidentielle soit en dominant le populisme de gauche.

Qui sera votre candidat en 2027 ? François Hollande ?

Candidat ou pas, François Hollande est maintenant incontournable car il a pris acte de la recomposition qui s'annonce et veut semble-t-il mettre les socialistes au coeur de celle-ci. Tant pour défendre la République que faire face aux défis qui assaillent la France et qui menacent de la faire sombrer. Voila pourquoi Glucksmann, Hollande, Cazeneuve, Guedj, Bouamrane, Delga et beaucoup d'autres sont condamnés à s'entendre pour fonder un nouveau cycle sur un progressisme avec une nouvelle stratégie.

Rita Maalouf

About

Président de Nouvelle Société / Député honoraire Facebook : https://t.co/GKhNjVjlUN