100 000 morts, soit le crash d’un avion par jour : la hantise d’attraper le virus, la saturation des hôpitaux, la litanie des chiffres et des débats TV en blouse blanche ; le couvre-feu, le confinement, les masques, tel est notre quotidien. 

Voilà un an que l’infection, et peut-être la mort, rôde à chaque rencontre d’un autre, à chaque « interaction sociale » ;  la lassitude a envahi la France ; la colère a laissé place à une gigantesque amertume.  

On pense à la Peste de Camus, rédigé en 1947 au sortir de la Guerre. Dans ce roman, étrangement contemporain, les autorités décident, après bien des hésitations, de confiner la ville pour empêcher la propagation de la Peste. Mais celle-ci ne régresse que par le Sérum (vaccin), c’est-à-dire par l’action des Hommes. Nous revient la polémique entre Roland Barthes et Camus, à propos de l’allégorie de ce roman. Le premier estimait que « La peste » n’était pas une référence à la montée du nazisme, c’était pour lui un malentendu. Camus lui répondit par une lettre ouverte que c’était bien son propos. 

La covid-19 pourrait-elle être le symbole du destin de nos démocraties ? montée du national populisme, régimes autoritaires, illibéralisme, rançon du libéralisme à tous crins qui dissout les relations sociales au profit du marché et de l’individualisme consommateur. Il y a de cela, même si ce n’est pas un roman mais une triste réalité. 

La pandémie et ses conséquences réelles et à venir, l’incertitude de l’avenir à cause des variants, pèsent sur nos destins et donc sur l’élection présidentielle. Tout est écrasé par la maladie. Rien n’est politiquement audible, et tous ceux, qui n’y tenant plus, se jetant dans la présidentielle, sont broyés, dévorés ou absorbés par les sables mouvants du Covid-19. Seuls subsistent, au milieu de ce marécage, les arbres morts d’un face à face annoncé et tout autant dénoncé : Le Pen-Macron, comme une trace du Monde d’avant.

En attendant, les paradis artificiels des sondages sont là pour baliser un lendemain virtuel et incertain et nous faire passer le temps ; nos sondeurs jouent seulement sur la marge des 3 % pour agrémenter nos débats et prodiguer quelques frissons.

Une fois de plus, nous oublions que Giscard, Rocard, Balladur, Jospin, Jupé étaient les élus des sondages. Nous gommons de nos mémoires les commentaires sondagiers de chaque époque. Nous nous souvenons même plus de notre amnésique naïveté. Mais notre besoin de croire, d’anticiper l’événement, est plus fort que tout. Et, il est d’autant plus fort que nous sommes frappés par une maladie planétaire, dont nous ne savons quand elle s’arrête. C’est un substitut provisoire à l’incertitude. 

Et que disent ces sondages ? Là encore, tout semble déprimé. Le bloc national populiste qui cache chaque jour un peu plus sa nocivité, sous « le voile » de la banalisation, caracole en tête. Si on ajoute Dupont Aignan à Marine Le Pen, ce n’est pas moins d’un Français sur trois qui nous disent sous le manteau « On est chez nous ». L’inconscient national est structuré ainsi, comme un langage face à la covid-19, tout autant qu’à l’immigration ou la mondialisation. Il est bien loin le temps où, ceux qui analysaient la victoire de la fille de Jean-Marie le Pen se comptaient sur les doigts d’une main. (cf ce précédent billet) 

Aujourd'hui, on semble résigné entre « ce n’est pas plus grave que la covid-19 » et « il faut qu’elle gagne pour lever l’hypothèque », tant il est vrai que les 3 i de la nouvelle droite se sont imposés dans un pays pris en tenaille entre l’offensive communautaire contre la République laïque et la xénophobie identitaire galopante, dévorante du vivre ensemble. 

« La libanisation des esprits nous guette » avais-je écrit. Nous y sommes !  

Il est quasiment impossible de tenir un discours équilibré sans être sommé de rejoindre un camp. La guerre civile des mots est déjà le débouché de l’amertume sanitaire. 

La République impartiale que je défends, qui combat tout autant le communautarisme antirépublicain, que le fanatisme anti-fanatique, est pourtant le seul moyen de faire tenir ensemble la France. Mais il est encore trop tôt pour qu’il soit entendu. Espérons que la prise de conscience ne viendra pas trop tard.

Pour le reste, comment peut-on croire ou faire croire que le socle sondagier du président de la République tiendra dans l’âtre brûlant de la Présidentielle ? 

Ce sont « deux France » qui se font face, celle des métropoles et la France suburbaine et rurale. Le président est concurrencé dans les villes par la gauche et des écologistes et, dans le reste du pays par la droite et l’extrême droite. Il est sociologiquement mangé par les deux bouts.

Il va être confronté au fameux « un deuxième quinquennat pour quoi faire ? ». Il ne peut que se renier et donc décevoir ou continuer et donc confirmer l’hostilité. 

Monsieur De Villiers a été cruel, relatant un repas pris avec le président et son épouse s'écharpant sur la situation de la France. La sentence du Vicomte est sans appel : « le président ne peut pas se représenter. » Et il semble que Brigitte Macron prépare son époux à ce constat, même si Jupiter ne veut pas entendre cette extrémité et prépare avec un acharnement quotidien sa nouvelle campagne. 

Pourtant, il ne peut surprendre comme en 2017. Il ne peut tout autant réactiver un front républicain l’ayant dissout dans une marche forcée à l’alignement sur le modèle anglo-saxon.

A force d’avoir méprisé les corps intermédiaires et les partis, il se trouve sans relais auprès de l’opinion, outre des médias incroyablement complaisants voire courtisans.

La banalisation du RN et l’alignement de LaREM sur ses thèmes, résumé par le fameux « vous êtes bien molle Madame Le Pen » du ministre de l’Intérieur à propos de l’immigration et de l’insécurité, rend pour le moins complexe la stratégie du barrage.  

Enfin, E. Macron est seul, terriblement seul ! F. Bayrou a trouvé sa pomme de discorde avec la proportionnelle ; et Édouard Philippe ne cache plus son intérêt pour le poste. Gérard Collomb n’est plus ; les autres n’ont jamais été et les socialistes ralliés s’en sont allés. Seul, un quarteron de Marie-Louise fait de la figuration. 

La droite est en embuscade, mais elle est aphone, apparaissant moins crédible que l’extrême droite sur l’immigration, l’identité et moins libérale que Macron sur l’économie. 

La présidentielle, ce n’est pas une tactique ou pas seulement !  

C’est, avant tout, un dessein pour le Pays comme le nouveau contrat social et écologique que je suggère, voire une vision de la France dans le moment qu’elle traverse.  

Il reste la gauche avec 24 % des intentions de vote, moitié moins qu’en 1981 dont nous allons fêter l’anniversaire le 10 mai prochain. 

Manuel Valls, invité partout sur tous les plateaux, n’a pas de mots assez durs contre la gauche, espérant ainsi une rédemption qui ne viendra pas. En tout cas, elle ne viendra pas de la gauche. Procureur de la gauche qu’il a tant aimée, son destin de feuilles est devenu celui des feuilles mortes. Il s’intègre parfaitement dans l’injonction de la République en marche à la gauche : « Les gauches sont irréconciliables ». Donc « restez divisés et votez Macron contre le Pen ». Bref, « prenez conscience de votre nouveau rôle historique, supplétif ». 

Il faut dire que l’union de la Gauche semble bien difficile. Tout le monde va dans le mur en klaxonnant « l’union c’est derrière moi », sous les commentaires caustiques et sans lendemain de quelques plumitifs. Dans une lettre ouverte à la réunion des gauches de Jadot, j’ai proposé un chemin praticable, celui d’un accord pour les législatives. Nous verrons ! Mais, l’échec du sommet Jadot effondrerait un peu plus le moral d’une gauche en déshérence. Déjà, on perçoit, dans certains propos à gauche, une haine de soi. On la piétine avec une envie jubilatoire que la gauche perde, s’effondre, soit hors-jeux, pendant que celle-ci rase les murs ou s’adonne au délice de la radicalité sur tous les sujets. Un coup de pied de l’âne de ceux qui ne veulent plus avancer : « Trop déçus, trop sceptiques, trop gavés ! »

La racine de la désunion est l’absence de propositions ou d’une idée claire sur les maux de la France. 

La présidentielle est perdue. Seul compte celui qui sera le champion du petit bain semble dire les champions de la gauche. 

Nous perdons beaucoup de temps dans le refus d’élaborer une réponse globale à la hauteur des défis.

Certes ! Il y a des réponses, chacun y va de son catalogue. Nous avons fait de même avec 100 propositions. C’est souvent pertinent mais il n’y a pas LA réponse ! 

« Qu’est-ce que nous voulons faire de la République enlisée ? » Pour paraphraser Pierre André Taguieff.

La gauche est déstructurée, comme il est à la mode dans le domaine vestimentaire. Nous vivons un 2002 rampant, chacun s’acharnant contre tout ce qui serait une colonne vertébrale. Mieux, on joue la stratégie du cocotier, secouant ce dernier avec frénésie pour en faire tomber ceux qui de l’ancien Monde y sont encore accrochés, sans que les jeunes générations nous époustouflent.  

La gauche est, en même temps, ouverte à tous les vents idéologiques. On regarde tout autant le « WOKE » (cancel culture) des campus américains, que les sirènes de la préférence nationale. Il est temps de se ressaisir. Ce dont nous avons besoin, c’est d’une gauche responsable !

Il faut « un mall », un facteur d’ordre, un dessein, qui correspond au besoin du pays.

Il faut le construire avec patience mais il faut se hâter.

Nous avons trois termes à incarner : la République, le Social, le Climat : voilà pour la colonne vertébrale. 

Nous avons l’unité aux législatives à forger : voilà pour la tactique. La présidentielle suivra.

Nous avons un corps central, via une fédération, à reconstituer pour rassembler : voilà pour la stratégie.

On ne sait ce que sera demain mais nous savons ce que nous voulons pour demain. Et c’est la volonté dans les événements désordonnés qui ordonne un chemin. 

 

Jean-Chr. Cambadélis

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