Les métamorphoses

Le COVID-19 est la figure de la mort dans la modernité. Le monde moderne, par sa rapidité, sa virtualité, sa fluidité, tenait la mort à distance. Le confinement de deux milliards d’individus, pour casser la pandémie, a réactivé la peur de la mort. Ce renouveau aura des conséquences dans les psychologies collectives

Un nouveau vocabulaire a fait son apparition : la « distanciation sociale », les « gestes barrières », qui, combinés au port du masque marqueront pour longtemps une part de l’Humanité. La peur de l’autre en sera l’un des aspects. Le retrait sur la famille, l’individu, va accentuer les traits d’une société déjà très « individualiste consommateur ».

Le choc pandémique ne modifie pas la nature humaine mais les conditions dans lesquelles elle se déploie. Par exemple, la multiplication des pétitions est une forme de liens sociaux qui prend en compte les métamorphoses que nous vivons.

La pandémie a fait surgir une tendance lourde qui était en gestation : la santé devient un mode de vie et l’individu devient son propre horizon. Il y a là comme une prise de pouvoir idéologique. Comme les grandes idéologies structurantes sont en retrait, une nouvelle idéologie s’impose : « l’idéologie précautionniste ». Elle renforce le rapport à la maîtrise de la nature. Si l’écologie est l’horizon de toutes politiques publiques, elle aura aussi son aspect totalisant. Nous l’avons vu dans sa toute-puissance médicale, voire épidémiologique, où la science est la raison. Elle décide de la liberté de circuler. Ce qui est une première dans une société démocratique. Mais elle se manifestera sous une autre forme dans l’écologie où la décroissance sera un impératif catégorique. Kate Raworth, l’idéologue des écologistes radicaux, est claire : les sciences naturelles montrent à l’économie les limites où elles peuvent aller.

L’explosion du numérique est une autre tendance lourde du monde post-pandémique. Les Français ont découvert ce substitut à la vie d’hier dans tous les domaines : le travail, l’école, la lecture, les loisirs du cinéma aux visites de musées, les apéros, les réunions politiques, sans oublier les achats de toutes sortes. On se souviendra que l’entrée en masse dans la nouvelle société de l’immatériel a commencé avec une pandémie. Ce phénomène structurant n’est pas sans problème dans le domaine du travail... où la question du temps de travail n’est plus qu’une valeur relative.

Enfin, les premiers de tranchée et de la grande pauvreté seront visibles. Ces « invisibles » du monde des gagnants censés les faire vivre par le ruissellement de leurs consommations. Ces « sans grades » ont assuré le maintien de la société au-dessus de la ligne de flottaison. Les Français les ont applaudis tous les soirs. Et ils sauront le rappeler. Quant à la grande pauvreté, elle a dû son salut aux mouvements associatifs et aux collectivités locales. Mais elle s’est enfin imposée comme une composante de la société. Le précariat qui est là et bien là, sera demain un des acteurs « du monde d’après », surtout s’il est dans la dépression économique.

La disqualification de l’État jacobin

Notre État tirait sa puissance symbolique dans le garant qu’il était de la protection et de l’égalité. L’État n’avait rien prévu, il s’est révélé inefficace. Il n’a plus les moyens financiers d’assurer ses missions. Il a failli à la mission de protection.

Les Français qui ne réagissaient qu’à la fermeture des maternités constatent que les hôpitaux vivent dans la précarité. Et ce qui est vrai pour la santé, l’est aussi pour la sécurité, la poste et le reste…

La bureaucratisation a atteint des niveaux jamais vus. Les personnels des hôpitaux s’en sont plaints. La Ve République est un régime bonapartiste qui ne correspond plus aux Français d’aujourd’hui dans la France d’aujourd’hui. Son état est aujourd’hui incapable de faire face.

Le fait, par exemple, de fermer les trésors publics a jeté dans la mendicité des centaines de milliers de Français qui vivaient de bons alimentaires. Ils se retrouvèrent du jour au lendemain dans l’impossibilité de les transformer en numéraire. Les polémiques sur les plages, les parcs et jardins, le déconfinement par région, attestent de la bureaucratisation de la vie publique où l’État fait du prêt-à-porter là où le sur-mesure est devenu une nécessité.

Les Français aspirent à retrouver un État efficace fiable et stratège. Cela passe par un nouveau compromis historique entre les fonctions régaliennes restaurées et les fonctions locales instituées.

Les Français ont vu leurs régions et leurs maires exercer le rôle de protection et de solidarité. Ils ont vu leurs mairies dire non à l’État sur la réouverture des écoles.Tout cela pèsera dans l’imaginaire collectif.

La crise de récession et de dépression économique

Les chiffres sont vertigineux. Le produit intérieur brut recul a des niveaux jamais vus depuis l’après-guerre. L’investissement va subir un net recul, la consommation tout autant et le manque de visibilité va conduire à l’atonie. On annonce que l’on retrouvera le niveau du PIB de fin 2019 en 2026. Le redressement sera lent et chaotique.

La vague des licenciements commencera avec la fin du chômage partiel. Les comptes sociaux vont plonger dans le rouge. Les déficits publics de la zone euro sont estimés entre 15 et 20 %.

L’économie est sous le respirateur artificiel du soutien de l’État qui injecte un argent qu’il n’a pas. 115 % de déficit ne sera pas longtemps tenable. L’agence de notation Fitch vient de rétrograder la note de la France de « stable » à « négative».

Le MEDEF ou les libéraux vont en profiter pour tenter, d’une part d’assouplir le droit du travail, de l’autre réduire la dépense publique.

La tension entre la demande de conditions exceptionnelles pour relancer la machine, trouver des débouchés et être compétitifs, le maintien du niveau de vie du salariat, va être explosive. Le passage à 15 % de chômeurs ne va pas se faire sans accrocs. Et la future réduction de la marge de manœuvre de l’État sur le plan budgétaire pèsera sur toute la politique sociale, associative et donc, sur la grande pauvreté, tant chez les jeunes que chez les personnes âgées. C’est tout le filet social qui va être sous tension. Et, dans certains quartiers, ceci aura des répercussions sur la sécurité de l’acheminement alimentaire et le reste.

Le retour des tensions nationales dans le monde

La globalisation va subir le contrecoup du monde post-pandémique. L’épisode de SANOFI, promettant de servir d’abord les États-Unis et la Chine en cas de découverte de vaccins, a provoqué une tension nationale.

Le refus net de la cour de Karlsruhe de participer à la mutualisation des dettes est une autre manifestation de la renationalisation des politiques. L’Europe va subir cet état alors que l’Italie, l’Espagne et peut être la France, vont être confrontées au risque d’effondrement. Le plan de relance européen autour d’un « Green Deal européen » est une tentative de coordination d’une relance européenne encore bien timide.

La guerre commerciale entre la Chine, qui va devoir compter sur son marché national, et les États-Unis, confrontés à une explosion du chômage, va surplomber les relations internationales et contracter le marché mondial.

La Chine va ralentir ses investissements en Afrique, sa recherche de terres à matériaux rares. L’Europe en fera tout autant, ce qui va renforcer les difficultés de ce continent et provoquera de ce chef de nouveaux flux migratoires. Ce qui aura, on le comprend, des conséquences en Europe.

Nous allons entrer dans des temps chaotiques sur fond de nationalisme rampant. Et la politique française dans ce moment ?

La nouvelle donne française

Nous assistons à une repolitisation autour de la thématique du monde d’après.

L’exécutif doit faire face à une contestation chronique. Cela provoque des tensions inhabituelles dans la majorité de la majorité. Le fait que des parlementaires LREM décident de créer un 9ème groupe va au-delà de ce que firent les frondeurs sous François Hollande. Les tensions entre le Président et le Premier ministre sont palpables. Le président de la République cherche une nouvelle équation pour faire face aux crises et son isolement dans l’opinion. La question lui est posée : et comment ? Avec qui ? Et pour quoi faire ?

L’ « union nationale » est peu probable dans un pays qui n’a pas ces traditions. Un gouvernement d’engagements fortement écologisé semble une voie praticable. Mais elle se heurte à la légitimation du nouveau cours - élections anticipées, référendum sur la base des résultats de la convention citoyenne, vote au congrès- sans quoi, il n’y aura pas de légitimité. Enfin, il faut se séparer d’un Édouard Philippe qui a droit à une course à l’échalote par toute la classe politique. Mais il reste bas dans les sondages et va devoir affronter les nombreuses plaintes en justice pour sa gestion de la pandémie. Pour autant, s’en séparer c’est envoyer un signe négatif au centre droit juppéiste sur lequel Emmanuel Macron s’était installé. Et donc, changer de premier ministre sans quitter son électorat, tout en ouvrant à gauche via l'écologie sans premier ministre venant de la gauche, voilà une équation difficile à réaliser. Et nous n’évoquons pas la politique à mener pour faire face au couple « récession-dépression » capable de faire sauter une demi-douzaine de gouvernements.

Si la droite a son cheval de bataille, l’ordre social et le libéralisme économique, elle est traversée par beaucoup d’ambitions.

Quant à la gauche, elle est en voie de « greenisation». Elle vit ses Cent fleurs au travers d’une multitude d’appels. Et elle aborde timidement son unité. Son juge de paix en ce domaine sera les municipales.

La question qui lui est posée est celle de la reconstitution d’une offre sociale écologique, d’une alternative crédible.

Voilà la toile de fond du "Monde maintenant". Nous entrons dans une nouvelle époque à équations multiples. Une époque passionnante, historique, mais, à certains égards, incertaine et dangereuse.

 

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