4584 Jours de guerre en Europe
1/ Les sondeurs nous manipulent-ils ? 2/ Trump l’éléphant dans le magasin de porcelaine planétaire ; 3/ Leçon 14 la chute du progressisme.
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1/Les sondeurs nous manipulent-ils ?
Les sondeurs ont-ils pris le pouvoir ? Les instituts de sondage prédisent-ils l’avenir du politique ? Imposent-ils leur récit ? Ils n’ont évidemment pas la capacité de transformer le plomb en or, mais ils peuvent nous faire prendre des vessies pour des lanternes. On se souviendra de la fameuse liste Sarajevo aux Européennes, Édouard Balladur « déjà élu par les Français », Lionel Jospin « imbattable », la chevauchée sondagière de Jean-Pierre Chevènement, l’irrésistible embellie d’Éric Zemmour ou des trois régions inéluctablement gagnées par le RN lors des régionales, le tout évidemment chiffré à l’appui.
Buisson, spécialiste entre autres des sondages, plastronnait, en marge d’un political show sur LCI, où j’officiais en alternance avec Jean-Luc Mélenchon. Il expliquait qu’un habile questionnement sondagié avait créé Ségolène Royal. Il ajoutait qu’un seul sondage où elle battait d’un point Nicolas Sarkozy dans Le Figaro avait suffi à plier le match chez les socialistes pour Laurent Fabius et Dominique Strauss-Kahn, ses concurrents.
Il se gaussait du caractère moutonnier des socialistes pour qui les sondages sont paroles d’Évangile. Il y avait bien sûr, chez ce communicant de l’extrême droite une part de vantardise provocatrice. Mais il décrivait le phénomène, la dépendance sondagière du politique et l’effet induit par ceux-ci.
Je suis moi-même gros consommateur de sondages. Je ne les ai jamais trouvés prédictifs, indicatifs tout au plus. Je vois bien qu’ils conditionnent le récit d’une élection. Il ne s’agit pas de sombrer dans je ne sais quel complotisme.
Les sondages sont évidemment une photographie à un moment T. Ce sont des indicateurs de l’opinion qui deviennent de plus en plus précis au fur et à mesure que l’élection approche et peuvent donner le résultat avec une toute petite fourchette d’erreur le soir de l’élection.
Il est de bon ton de les reprendre quand ils confortent son champion et d’indiquer qu’ils ne veulent rien dire quand ils sont défavorables. Ils doivent surtout être pris, non comme un absolu, mais comme un instrument pour l’analyse.
Il faut savoir les interpréter, aller au-delà des instantanés, regarder le nombre d’interviewés, les réponses des catégories sociologiques, d’âges, et comparer avec les sondages précédents et même avec d’autres instituts.
Il faut observer la certitude du vote, la force du rejet, le pronostic de victoire, l’abstention pour voir le film derrière l’image figée. Il faut tout autant regarder les questions et mesurer la véracité de ce qu’on nous expose.
Il y a un usage critique du sondage et surtout des sondeurs. Les politiques en font des druides, capables de concocter des potions magiques, ce qui est pour le moins excessif. Mais ils ont leurs ronds de serviette dans tous les médias et ne sont quasiment jamais contredits. Ces vaches sacrées de la politique ont parfois tendance à transformer l’analyse en bulletin météo.
L’exemple du sondage de Paris Match cette semaine comparant F Hollande à R Glucksmann est là pour l’illustrer. Le sondage est bon pour le député européen, ce qui peut réjouir tous ceux qui veulent un candidat social-démocrate à la présidentielle. La réaction dans la seconde de Sacha Houlié, son porte-parole, indique qu’il a été bien reçu, en tout cas mieux que d’autres plus défavorables dans la journée.
En un mot les Français sont favorables à la candidature de R Glucksmann. « On » en veut pour preuve la comparaison avec un ancien président F Hollande. Mais Paris Match et l’IFOP ont-ils raison de comparer ce qui ne peut l’être ?
Il y en a un qui se prépare à un bilan, que dis-je une histoire. Et de ce fait ne peut surgir que lorsque les hypothèques sont levées. Il se hâte lentement en ayant la patience des vieilles troupes. Et un autre brillant prétendant qui se lance pour savoir s’il sera candidat dans trois mois. Il n’a pas de bilan à présenter, mais un espoir à illustrer. Ce n’est pas comparable. Surtout cela ne peut fonder la validité d’une candidature.
Ensuite, dans un pays où l’extrême droite et la droite nationaliste tangentent les 50 %, où les néo-macronistes sont entre 17 ou 20 %, où Mélenchon est sondé à 16 %, etc., le score de 25 % est un très bon résultat, mais ne fait pas un choix des Français. Il indique que des sondés qui ont une autre préférence partisane ont fait le choix de Glucksmann.
F Hollande dans cette même catégorie est 10 pts derrière à 16 %. Mais qui sont les dix points de différence ? La gauche, la droite, l’extrême droite, les abstentionnistes ? Ce n’est pas la même chose.
Le différentiel a une apparence, mais on ne connaît pas son essence. C’est cela qui est intéressant pour analyser politiquement la « préférence » Glucksmann pour un quart de l’opinion.
Mais ce n’est pas ce que va vous dire Paris Match qui tient sa « story ». Le journal écrit : « l’ancien chef de l’État peine à rivaliser avec l’eurodéputé ». C’est du lourd, du définitif et c’était l’enjeu ou l’angle décidé par le journal : la compétition entre les deux comme mise en scène et mise en sens.
Glucksmann n’a pas été testé face aux autres candidats possibles à gauche, mais seulement à Hollande. Et cela place le sondé dans un choix binaire qui, au regard de ses ancrages partisans, exprime un choix qui n’existe pas.
Le sondé ne votera pas pour lui, mais exerce ainsi un deuxième choix. Peut-être pour préserver les chances de son champion, pourquoi pas ?
La question n’est pas qui peine, mais de quoi est faite la préférence.
Prenons les primaires de LR qui opposaient entre autres Fillon, Juppé et Sarkozy en 2016. Juppé dans les sondages faisait la course en tête parce qu’il était soutenu par une partie de la gauche. Et évidemment Juppé ne les retrouvera pas dans la primaire interne à la droite.
Dans un autre sondage de la semaine, Odoxa cette fois-ci, le palmarès à gauche est un Mélenchon 2 Ruffin 3 Hollande 4 Tondelier 5 Glucksmann.
C’est différent, mais là encore, cela ne dit rien de la structure de soutien de la candidature de F Hollande ou R Glucksmann. Elle est plus forte au centre droit que celle de Mélenchon ou Ruffin. Ce qui indique une possibilité d’expansion pour ces derniers que le leader de La France insoumise ou le député de la Somme n’ont pas, si on juge le rejet qu’ils ont subi aux municipales.
Ce sondage est moins favorable à R Glucksmann alors qu’il vient seulement de commencer sa campagne. Peut-on le comparer à J.-L. Mélenchon, qui a sursaturé les médias depuis trois semaines ?
Dans cette vague Odoxa, Mélenchon est à 16 et E Philippe à 17. Évidemment ce « resserrement » va créer le suspense, l’info, la reprise, le commentaire, c’est tout l’intérêt de la chose.
Et sur cette base, on extrapole, nous le faisons tous, et hop le match tant espéré par l’extrême droite Bardella / Mélenchon est activé.
Immédiatement alors que le sondage pourrait être lu comme un effritement, mais une résistance à l’assaut de Jean-Luc Mélenchon et G Attal, ou la difficile compétition au centre droit entre Attal, Philippe et Retailleau, Alexandre Devecchio prophétise dans Le Figaro / Vox.fr : « Bardella - Mélenchon le match annoncé ».
Nous passons allègrement du resserrement entre les candidats à un second tour RN-LFI. De quoi faire frémir les chaumières et susciter l’intérêt.
Pour autant les chiffres n’indiquent pas cela. E Philippe est toujours au second tour. C’est ce que j’appellerais la sur-interprétation.
Elle peut avoir des conséquences. N’a-t-elle pas conduit les partisans de Glucksmann à le pousser à se présenter vite sans totalement brûler ses vaisseaux, vu la remontada de JLM ? C’est non seulement compliqué à conjuguer : « j’y vais, mais peut-être pas », mais est-ce un bon conseil ? Mélenchon n’a pas fini son offensive de printemps. Il a programmé un meeting monstre place de la Mairie à Saint-Denis le 7 juin. Il veut impressionner et va pouvoir, entre le balcon de B. Bagayoko et les tombeaux des Rois de France, mouliner sa nouvelle France. Glucksmann fait un meeting 6 jours plus tard avec 3000 présents max. Que croyez-vous que vont dire nos amis les médias ? Surinterpréter les sondages conduit souvent à faire des erreurs de temps, et en politique, c’est plus grave qu’en grammaire. C’est ce qui a conduit vraisemblablement E. Philippe à « lâcher E. Macron » alors que des sondages donnaient Glucksmann et ce dernier dans un mouchoir.
Le prédictif péremptoire peut faire des dégâts
Le sondeur G. Sliman de Odoxa, pas le plus mauvais, aime faire la leçon sur les plateaux télé. Comme nombre de ses collègues, il se fait oracle au nom du « les Français nous disent ». Écoutons-le : « En plus de rattraper le n° 2 (il s’agit d’E. Philippe), Mélenchon creuse désormais l’écart à gauche avec Glucksmann. Il devance désormais de 5 pts (16 vs 11) alors qu’il ne le devançait que de deux points (12 vs 10) et était à 2,5 derrière lui en novembre dernier (11 vs 13). »
Les chiffres se veulent imparables, mais tout est dans le « désormais » répété par deux fois pour enfoncer le clou. Le sondeur n’ouvre pas le champ du possible, il ferme l’alternative possible. Il ne dit pas : la compétition va être serrée ou R. Glucksmann a eu raison d’accélérer. Non, ce Mélenchon devant devient un fait qui s’impose et en impose. C’est une norme dont on veut faire un tournant de campagne. On ne sait pas si les autres candidats vont entrer en campagne, J. Guedj, K. Bouamrane ou François Hollande, mais Mélenchon a déjà plié le match. R. Glucksmann vient à peine de commencer et la sentence intervient : Mélenchon l’a emporté.
C’est cela l’interprétation abusive qui encode les commentaires et crée des dynamiques artificielles de campagne. Les faits sont plus complexes. Il y a la dynamique que l’on veut bien constater. Elle s’explique d’ailleurs par l’absence d’offre crédible contradictoire à gauche. Mais rien n’est définitif, ce qui est pris maintenant n’est pas engrangé pour la suite. La campagne n’est pas une échelle de perroquet.
Mélenchon publie les communiqués de victoire comme autant de places fortes emportées : « on a 12 », « on est à 14 », « on est à 16 » et tout le monde politique frémit à l’inexorable venue du croquemitaine qui a mis ses mitaines pour cacher ses griffes. Cela alors que la situation est volatile. La preuve : selon les propos mêmes du sondeur, en novembre-décembre, J.-L. Mélenchon était septième à gauche. Rien ne sera stable avant l’automne et encore.
Mais il y a un autre paramètre à prendre en compte : le rejet massif de Mélenchon dans tous les électorats. 69 % de rejet dans ce sondage Odoxa, cela devrait au moins pondérer l’emballement. Mélenchon, qui s’enorgueillit que, par son combat, la gauche française n’est pas dans la situation de la gauche italienne face à Meloni, infligerait ainsi à la gauche une défaite historique : 64/36 face à l’extrême droite.
On aurait pu dire : J.-L. Mélenchon a réussi son entrée en campagne, mais il reste face à un « mur de rejet » supérieur à celui de Zemmour. On aurait pu aussi induire un autre raisonnement : Mélenchon a-t-il atteint son plafond de verre ? Et même, soyons fous, ce qui est visible dans tous les sondages où Mélenchon ne dépasse pas les 40 % au deuxième tour face à Bardella. On pouvait suggérer cette réalité : ne va-t-elle pas finir par handicaper la campagne de Mélenchon ?
Ces données sont vérifiables et, évidemment, ces « fragilités » ne vont pas disparaître par magie. Mélenchon devenant le boa « Kaa » du Livre de la jungle revu par Walt Disney, hypnotisant l’électorat en roulant des yeux : « Aie confiance, crois... en... moooaaa ».
Il faut toujours questionner un sondage, le diagnostic du sondeur et son ardoise magique : « L’opinion a évolué depuis le mois X ». Si l’interprétation d’une étude d’opinion est tributaire de nombreux facteurs, le sondage en tant que tel peut être aussi biaisé à la marge dans son énoncé. Beaucoup se joue dans cette zone grise de la marge d’erreur. Et là, le sondeur est le maître des horloges.
Dans cet espace il met en haut de la fourchette, au milieu ou en bas. Et évidemment cela n’a pas la même signification. Attention, le sondeur a ses paramètres pour apprécier, mais il est seul maître à bord avec ses éprouvettes. Il faudrait d’ailleurs imposer la publication non du chiffre brut, résultat d’un arbitrage aléatoire qui nous échappe, mais de la fourchette.
Ce n’est pas la même chose de dire E. Philippe entre 17 et 20, Mélenchon entre 13 et 16 et R. Glucksmann entre 11 et 14. Évidemment c’est moins vendeur.
Si nous voulions être objectifs sur la base de ces sondages, nous dirions : Bardella fait largement la course en tête. E. Philippe est entravé par la candidature de G. Attal, qui, lui-même l’est par E. Philippe. Pendant que Retailleau empêche le centre droit, mais ne s’impose pas.
Enfin le match à gauche est bien entre les sociaux-démocrates et les populistes. Mélenchon fait le plein de ses soutiens, mais ne fait pas baisser son rejet et la multiplicité des offres au centre gauche complique à cette étape toute dynamique. Les autres ne sont pas dans le match du second tour.
Second tour qui est très ouvert. Ce qui peut faire rêver tout le monde, mais sera un handicap pour battre l’extrême droite. Enfin le deuxième tour se joue entre la capacité à créer un front nationaliste et à réactiver un front républicain.
Voilà, aller au-delà, c’est subjectif, je n’ai pas dit tendancieux. Nous adorons cela, tout autant que sélectionner l’équipe de France de foot et choisir son schéma tactique.
Bref les sondages sont éclairants à condition de les éclairer... par la politique. C’est un bon moyen de ne pas sombrer dans la sondocratie qui nous guette.
En attendant, par ces grosses chaleurs, buvez frais en écoutant un vieux standard de Frank Sinatra, « Summer Wind », par exemple.
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2.Trump s'enfonce dans le marais de sa perdition
L'éléphant républicain est dans les marais iraniens. Les éléphants, dans ce cas, prennent tout ce qu'ils ont sur leur dos ou à portée de trompe pour le mettre au sol et éviter de s'enfoncer. Évidemment, cela ne règle rien, mais fait de gros dégâts.
Trump nous apprend, par exemple, qu'il a décroché son téléphone le week-end dernier pour appeler la Turquie, l'Arabie saoudite, le Qatar, les Émirats arabes unis, le Pakistan, etc. Au menu de ses conversations : « l'ardente nécessité » pour ces pays de signer les accords d'Abraham. On comprend immédiatement que le gouvernement d'extrême droite israélien n'a pas du tout aimé la perspective d'un accord entre les États-Unis et l'Iran. En compensation, D. Trump met tout son « poids » pour obtenir une réorganisation des relations entre Israël et les pays arabes. Ce qui est tout à la fois impossible et une bévue diplomatique, car la demande de ces pays est le début du règlement de la question palestinienne. Ce qui n'est pas tout à fait à l'agenda de l'État hébreu.
Mais cela souligne à Israël que l'accord avec l'Iran va se faire, puisque Trump se démène pour une compensation. Mais aussi, devant le refus des États arabes malgré l'injonction de D. Trump que les États-Unis sont de très peu de poids.
Cela atteste « les limites de son incontestable puissance militaire et l'installation de l'Iran, puissance régionale sans puissance nucléaire, comme puissance à capacité de nuisance mondiale », comme je l'ai écrit la semaine dernière. Je sais, cela fait un peu plaidoyer pro domo, mais nous y sommes. Alors que l'Iran se propose de construire une OTAN musulmane pour 70 pays. Cela ne se fera pas plus, mais ouvre la perspective de négociations bilatérales entre Téhéran et les capitales arabes. Car entre l'Iran qui les menace et les États-Unis-Israël qui ne les protègent pas, le choix va être évident.
L'Iran, brisé, divisé, ruiné, mais tenant tête à la première puissance du monde, s'enivre de ce statut. C'est un sujet. Car D. Trump a la gâchette facile et l'humeur irascible. Et on se dit que, n'étant pas capable de faire céder les mollahs et perdant toute crédibilité, Trump peut tenter de renverser la table dans une frappe décisive. Ou capituler en rase campagne. En attendant, il laisse à Israël le temps du week-end pour occuper le Sud-Liban ; c'est plus sûr que les accords d'Abraham élargis. Même après, faire reculer le gouvernement israélien n'ira pas de soi.
L'éléphant Trump est tout aussi maladroit dans le magasin de porcelaine chinois. Après avoir indiqué au président de Taïwan que proclamer l'indépendance était une très mauvaise idée, Trump va plus loin en se faisant désirer quant à la livraison de la deuxième partie des armes promises à Taipei. Voilà qui ravit les Chinois, mais fâche les Taïwanais. Pour les calmer, Trump annonce qu'il va s'entretenir directement avec le président taïwanais ce week-end. Ce serait une première depuis 1979. Jamais un président américain n'a eu de relation directe avec les autorités de ce pays. Et pour la Chine, particulièrement chatouilleuse sur ce symbole, ce serait un casus belli.
Décidément, le président américain a beau se saisir de tout pour réparer ses faux pas, il s'enfonce chaque jour un peu plus dans les marais de sa perdition.
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Chaque semaine, nous voyageons dans les métamorphoses dues au bouleversement du monde et nous tentons d'en tirer des leçons.
Leçon 14 : La chute du progressisme
Le progressisme n'a plus le monopole du récit. Les progressistes refusent de le voir, mais ils ont perdu leur centralité, laissant sur le sable de l'histoire une trace qui semble s'effacer. Le catéchisme progressiste imposé par décrets mémoriels n'opère plus, n'a plus la magie d'antan, ne structure plus l'espace public. Ce fait idéologico-politique est majeur dans nos sociétés désenchantées.
Qui l'eût cru ? Ce n'est pas le libéralisme qui a dominé le progressisme ni le conservatisme, son vieil ennemi, mais le nationalisme d'extrême droite qui s'est imposé comme référent idéologique.
La métamorphose du champ des idées dominantes est due à une pluralité de facteurs et a des conséquences massives.
Nous avons étudié le national-populisme, l'illibéralisme, l'intégrisme comme dynamiques dans les leçons précédentes. Il nous faut nous concentrer maintenant sur la chute de l'idole progressiste qui la conditionne.
Au début, le ver était dans le fruit. Il y a toujours eu une double nature au progrès, à la fois technique et éthique. D'une part, le progrès de l'économie qui déboucherait linéairement sur le progrès social. Le progrès de la production encoderait mécaniquement un développement durable. Le progrès des sciences et de la technique constituerait naturellement le soubassement du progrès de l'humanité. À la suite de Kant, ces conditions matérielles nous feraient passer des barbares à la civilisation.
Ce scientisme va s'identifier au progrès au point de l'absorber.
Il y avait eu pourtant, dans le même temps, l'apport des encyclopédistes, des philosophes du XVIIIe siècle comme Condorcet, pour qui le progrès se mesurait à la disparition de l'esclavage, l'augmentation de l'alphabétisation, la diminution de l'inégalité des sexes, le déclin de la pauvreté et de la misère.
Il s'agissait là du progrès comme éthique.
Si le développement des sciences et des techniques s’est imposé comme le maître étalon du progrès, le progrès technique et l'émancipation de l'humanité semblaient aller de pair.
On croyait quasiment dans des lois du progrès. Le courant progressiste communiait dans cet hymne à la technique, Comte et Darwin lui ayant apporté la pierre décisive, définissant à partir de leurs études scientifiques le progrès historique et l'histoire comme progression infinie de la raison. Et le marxisme est venu légitimer cette vision scientiste où, en fin de compte, le prolétariat dénouait l'entrave capitaliste à la marche de l'histoire. Le développement des forces productives devait, par la révolution, avoir raison des rapports sociaux de production. Et ainsi le progrès atteignait quasiment le statut de « religion ». Cette loi naturelle du développement s'imposerait inéluctablement, mécaniquement, et présiderait au mouvement de la société.
La puissance de ce « mouvement de l'histoire » fut irrésistible. C'est d'ailleurs au nom de cette « croyance », par exemple, que Jules Ferry justifia la colonisation comme « mission civilisatrice » de la France et à sa suite, de nombreuses entreprises de cette nature, cachant à peine les prédations de toute sorte ou le froid calcul géopolitique.
Le XXe siècle a d'emblée été loué pour ce qu'il allait apporter à l'humanité : l'électricité, le téléphone, le chemin de fer, la voiture, la maîtrise des pandémies, etc. Le siècle du progrès commençait sous les meilleurs auspices. La culture reflétait ce mouvement : « l'Art nouveau », « la Sécession viennoise », « l'expressionnisme », « le futurisme », « l'Art déco », le Bauhaus devenaient même pluridisciplinaires, et le dadaïsme se libérait de toutes les conventions avant de déboucher sur le surréalisme.
Ce début de siècle trouvait dans Le Sacre du printemps d'Igor Stravinsky son hymne au renouveau de l'humanité. Cet art, que Hitler stigmatisera comme « dégénéré », était le reflet de l'effervescence, de cette espérance où tout semblait possible, où rien ne s'opposait à la passion communicative du progrès. La révolution russe en était une sorte de débouché naturel. Elle mettait à bas une monarchie absolutiste et, pour le moins, antisémite, régnant sur un peuple de moujiks tenus dans un état de servage.
Lénine pensait même pouvoir écrire que le communisme était les « soviets plus l'électricité ». C'est-à-dire la fusion de la dictature du prolétariat et du progrès technique. La contre-révolution, le conservatisme, la réaction étaient mis sur le reculoir, hors de l'histoire. Tout le monde était progressiste : Theodore Roosevelt ou Woodrow Wilson se déclaraient comme tels.
Pendant que le progrès, comme alliage entre la technique et le « communisme réel », donnait à cette idéologie une puissance matérielle incomparable, le mouvement communiste mondial, à Pékin, Mexico, Berlin ou Vienne, prenait son essor et le Japon s'ouvrait à la modernité, congédiant le temps des shoguns ou des samouraïs.
Le progrès était la raison des révolutions et les révolutions la raison du progrès. Et c'est précisément ce couple qui va se fracasser en 1945, au mitan du siècle.
La Deuxième Guerre mondiale fut un retournement stupéfiant pour les progressistes scientistes. L'homme éduqué dans l'idée du progrès, marchant dans la voie de la civilisation, infligeait à l'humanité la pire des barbaries. Il concevait un moyen scientifique pour une solution finale et, en maîtrisant l'atome, déclenchait l'apocalypse. Le progrès se heurtait à la « science sans conscience » et devenait ruine de l'humanité et barbarie. C'était le schisme moral au sein même de l'idéologie de progrès.
Le 28 avril 1945, les troupes américaines combattant le nazisme découvraient l'impensable. Des êtres humains faméliques et tatoués de numéros comme du bétail, rescapés des camps de la mort, les regardaient dans les yeux, leur disant : « Qu'ont-ils fait à l'homme ? »
Quelques semaines plus tard, le 6 août, à 8 h 15, la bombe atomique prénommée « Little Boy » anéantissait Hiroshima puis, une seconde, Nagasaki au Japon. Elle faisait en quelques instants des dizaines et des dizaines de milliers de morts, rayait de la carte deux villes et laissait à ses survivants la marque indélébile de cet acte terrifiant par des milliers de cancers.
Le progrès technique ne portait donc pas mécaniquement la civilisation, mais aussi la destruction de l'humanité et la barbarie. Après le début de l'offensive « soviétique » en Corée du Nord, le Japon capitulait et la guerre froide commençait avec sa course aux armements nucléaires.
Le progressisme changeait de nature ; il devint ipso facto anti-impérialiste, anticolonialiste. Il trouvait dans le « camp du progrès » humain et social un refuge précaire face à une interrogation fondamentale : le progrès ne peut être réductible à la science. Le développement naturel de l’industrie, des transports, de la communication, de la santé devenait suspect, en tout cas provoquait des interpellations. Par contre, le campisme s’installait entre les États-Unis et l’Union soviétique et lui donnait un nouveau contenu. Le progrès n’était plus scientiste, mais géopolitique, voire politique, où le camp du progrès affrontait celui de la liberté pour mieux oublier leurs turpitudes réciproques.
La patrie « soviétique », autoproclamée « progressiste », devenait le pilier du camp progressiste. Malenkov ira jusqu’à fêter les 70 ans de Staline en le proclamant « Guide de l’humanité progressiste ». Ce nouveau stade du progressisme était tout autant absolu que le premier. Il était quasiment impossible d’évoquer la collectivisation forcée, la famine en Ukraine, la dictature, la police secrète, les déportations, l’assassinat de masse, etc. Même après les révoltes de Berlin-Est en 1953, de la Hongrie en 1956, ou le procès Slánský en Tchécoslovaquie avec sa majorité de Juifs condamnés à mort. Rien n’y fera. On ne mettait pas en cause la patrie du progrès et le parti-prolétariat.
La sécession de la Yougoslavie de Tito n’a pas prospéré. Il fut rapidement caractérisé de nationalisme « malsain », puis de trotskyste et enfin de fasciste, et sombra dans la dictature et ses geôles d’où il avait semblé s’échapper.
Ce « camp du progrès », réputé infaillible, était bien totalitaire. Il allait subir une double défaite. Géopolitique d’abord, la chute du mur de Berlin qui emporta l’Empire. Et éthique ensuite, qui va briser sa colonne vertébrale idéologique. Et cet effondrement va couper le deuxième souffle du progressisme.
La contestation interne au mouvement communiste par le courant trotskyste et externe par les socialistes qui, depuis les années 30, révélaient les crimes du stalinisme, dépossédait les partis communistes de leur légitimité historique. Jusqu’au coup de grâce porté par Soljenitsyne et sa description des camps de concentration. Pendant que les samizdats russes mettaient à nu les régimes de l’Europe de l’Est.
Que restait-il du communisme en 1959 après l’Autocritique d’un Edgar Morin, lointain successeur en la matière de Victor Serge et de ses Mémoires d’un révolutionnaire, ou des écrits de Boris Souvarine, ceux de Léon Trotsky sur La Révolution trahie et les crimes de Staline ? Qu’est-ce que le progressisme après L’Archipel du Goulag de Soljenitsyne, L’Aveu de Costa-Gavras ou La Déchirure de Roland Joffé fermant, à propos du Cambodge, la porte à la « nature progressiste » du mouvement anticolonial ? Le progrès n’était au mieux qu’une « révolution trahie » et son paradis sur terre de gigantesques camps.
Cette chute morale et matérielle du camp du progrès emportait la deuxième vague du progressisme, touché au cœur en 1945.
Les révélations du rapport Khrouchtchev en 1956 lors du XXe congrès du PCUS sur les crimes de Staline, le pouvoir personnel, la police politique, le Goulag et ses millions de morts et de déportés seront sans lendemain derrière le rideau de fer, mis à part la brève révolution politique en Tchécoslovaquie. Mais la déflagration idéologique sera terrible et le progressisme ne réintégrera plus le « camp du progrès », disqualifié devant « l’histoire ».
Mais aussi et surtout, les nouvelles générations s’en détourneront. Elles s’exprimeront par d’autres mouvements, et principalement la jeunesse scolarisée. C’est le temps des groupuscules, des mouvements politiques de masse qui, de manière désordonnée, sans prise réelle sur les événements, vont incarner la dernière génération du progressisme, pour paraphraser l’historien Benjamin Stora et sa Dernière Génération d’Octobre.
Idéologiquement, le progressisme se survivra comme théorie critique nourrie par l’École de Francfort, dont la relecture du marxisme dans les années 50 avait essaimé dans les campus universitaires. Il prospéra et cheminera avec le surgeon trotskyste dans le mouvement des années 60 à 70 contre la guerre du Vietnam.
Le renouveau socialiste à Santiago, Lisbonne, Madrid ou Épinay offrit un débouché électoral à ce courant en mal de grand soir symbolique. Pour l’École de Francfort, le marxisme comme idéal d’émancipation devait servir de critique sociale du capitalisme. Cette critique comme émancipation ouvrait le chemin à un « progressisme accusatoire », à la fois moyen et fin. Elle rencontrait l’apport d’une autre école, française celle-là. La « French Theory » : Derrida, Foucault, Bourdieu ajoutaient à la « critique » une méthode : la déconstruction.
Pendant que les uns se réfugiaient dans la « critique » radicale où le mouvement de la contestation était tout et le but de la transformation plus rien, les libérations individuelles devenaient une bio-idéologie : femmes, homosexuels, sexualités.
Les droits civiques aux États-Unis, des Noirs en Afrique du Sud, des Palestiniens au Moyen-Orient, sans oublier la faim dans le monde et le racisme le temps d’un concert, fondaient un nouveau sens de l’histoire.
Les partis sociaux-démocrates enfin au pouvoir engageaient leur longue marche vers le social-libéralisme, renonçant à toute transformation, cherchant seulement à limiter les effets du néolibéralisme. C’était le nouveau centre, la troisième voie de Tony Blair et Schröder qui, depuis, ont sombré dans le soutien à Trump pour Gaza pour l’un et, pour l’autre, le soutien à Poutine pour l’Ukraine.
L’accompagnement critique du néolibéralisme d’une part et la dénonciation tribunicienne devenaient les deux piliers d’un progressisme post-traumatique.
La fin de la guerre du Vietnam, la chute des dictatures du Portugal, d’Espagne, de Grèce, le combat contre celles d’Amérique ou d’Asie entretenaient dans la jeunesse le souffle qu’un autre monde était possible sans qu’il soit encaserné dans le stalinisme, le maoïsme ou le castrisme.
La jeunesse s’enflammait pour ces paradis artificiels pendant que le « socialisme réel » s’effondrait avec la chute du mur de Berlin.
« Pour qui sonnait le glas » du camp du progrès, si ce n’est celui de la liberté et de la « démocratie » triomphant avec les États-Unis ? Il n’avait pas de quoi le remplacer avec son culte du veau d’or pour quelques-uns et son hyperconsommation pour tous. Il oubliait son soutien aux dictatures et ses guerres au napalm, ses coups d’État, mais décrétait la fin de l’histoire.
Le progressisme, qui s’était formellement survécu par ou grâce à la Guerre froide, s’effondrait. Tout à coup, ses mots, ses phrases étaient gelés ; ce fut le temps de l’adieu au prolétariat, aux grands soirs et aux petits matins blêmes.
Le temps du divan et de la zapette remplaçait allègrement celui des guérilleros du Quartier latin et laissait place à un monde inquiet et effrayé devant une modernité sans entrave ni temps mort. L’époque congédiait l’histoire et s’ébattait dans la décivilisation et ses passions tristes.
La nostalgie même n’était plus ce qu’elle était.
Jusqu’au jour où ce monde indolent et sans joie percuta la ruse de l’histoire : le retour du politique sous la forme de l’extrême droite et ses « habits neufs ». Elle était bien décidée à en finir avec la préhistoire du progressisme, les acquis universalistes de la Révolution française.
Dominés, moqués, marginalisés depuis des siècles, les « réactionnaires » revenaient partout en force pour fonder, pensaient-ils, le siècle de la révolution conservatrice.
L’idéologie comme la politique a horreur du vide, c’est ici que le national-populisme s’engouffra.
Mais avant de quitter la scène, ce progressisme agonisant prit une troisième vague d’assaut avec l’écologie, puis l’écologie politique. Elle faisait du productivisme l’ennemi, et les progressistes qui le portaient les nouveaux réactionnaires. Nous l’avons vu en détail dans une leçon précédente. L’offensive écolo alla jusqu’à mettre en cause la croissance, mais aussi et surtout l’homme. Si l’homme n’est plus le sujet et le progrès n’est pas la solution, alors le progressisme n’a qu’à disparaître et, de fait, il ne s’en remettra pas.
C’est le progressisme du XXe siècle qui devint « un grand cadavre à la renverse », comme l’écrivait Bernard-Henri Lévy. Il a eu tort de l’identifier à une famille politique, le PS en l’occurrence, mais on a eu tort d’étalonner ce constat à un diagnostic électoral. Il sera invalidé en France par la victoire de F. Hollande contre N. Sarkozy. Mais le diagnostic de fond était juste et, pour tout dire, nécessaire. La gauche progressiste n’avait plus de force propulsive. Et sans ce constat, impossible de fonder le nouveau progressisme.
Par contre, les partis politiques qui ont porté les différentes phases du progrès (Parti radical, socialiste, communiste, en France) se survivent comme traces, plus ou moins utilisées par les citoyens pour défendre ou exprimer non des lendemains qui chantent, mais éviter qu’ils déchantent un peu plus.
La chute des dictatures du Portugal, d’Espagne, de Grèce, du Brésil, du Chili, d’Argentine, du Venezuela ont donné le dernier rejeu du progressisme et 1981 en France le dernier rêve de « changer la vie ». Et à l’échelle internationale, le cadavre s’avérait en décomposition, comme le philosophe l’indiquait dans son analyse.
Car les solutions de remplacement à ces défaites s’avéreront catastrophiques.
Le wokisme et le populisme de gauche n’ont pas donné un deuxième souffle au progressisme, mais lui firent rendre son dernier souffle. Non seulement les théorisations se sont avérées des prétextes à des délires interprétatifs, mais l’offre politique a fini par brouiller tous les repères et servir à légitimer la pire réaction.
Au point de départ, le wokisme semble mettre ses pas dans la déconstruction. Ses partisans estimaient qu’il fallait rester éveillé aux blessures de la société, être activement attentif à des faits d’inégalités. Par ces temps de disette idéologique, ce n’était pas vraiment critiquable.
Mais on est rapidement passé d’une posture à une imposture où la méthode est devenue idéologie et l’enfermement dans le monde clos de la réparation de l’histoire le but.
Tout est parti des années 50 où les activistes noirs se voulaient conscients de leur propre place en tant qu’Américains noirs dans la société. Il s’agissait de l’aube du combat pour les droits civiques qui allait exploser dans les années 60.
En 2014, un dramatique meurtre allait réveiller ce mouvement endormi qui avait donné à l’Amérique Rosa Parks, Angela Davis, les Black Panthers, Martin Luther King, les émeutes raciales ou Barack Obama.
Michael Brown mourait sous le genou d’un policier, D. Wilson. Une émeute éclata dans la ville de Ferguson contre ce crime raciste et les images de celui-ci devinrent virales. Chacun mit son genou à terre, même les stars du foot, reprenant le geste meurtrier ayant étouffé la victime. Il se créa un véritable mouvement de solidarité planétaire.
Mais, dépassant cette protestation, se restructura dans une fission nucléaire de la colère un « progressisme ultra ». Il sera défini par le fait de s’intéresser avant tout à ceux qui sont discriminés. Et même quand il sera intersectionnel, il s’agira toujours de discriminations.
D’emblée, le progressisme n’est plus pour la société, mais pour les minorités. Et sa logique critique voit même dans la domination blanche et ses stéréotypes culturels l’obstacle à l’émancipation. On abandonne la lutte des classes au profit de la lutte des races.
Ce combat ne se veut pas matériel. Il relève au mieux de l’éducation et devient rapidement symbolique à travers la « cancel culture », c’est-à-dire la culture de la réparation. Où l’on déboulonne les statues de l’histoire cachant ou occultant le racisme ou l’esclavagisme de la personnalité statufiée.
Une véritable frénésie de réparation s’empara de certains campus, donnant à ce mouvement un petit côté garde rouge de la Révolution culturelle maoïste, comme je l’expliquais dans Le Figaro à l’hiver 2018 à propos du syndicat étudiant UNEF, qui portait cette « idéologie » à l’université. Ajoutant que la gauche devait fuir ce mouvement comme la peste.
J’ai eu droit à une véritable campagne qui conduisit même les anciens de l’UNEF à manifester leur solidarité pétitionnaire avec cette organisation à laquelle ils avaient appartenu, oubliant l’engouement de ce courant wokiste pour la réécriture de l’histoire qu’ils avaient précisément combattue dans leur jeunesse.
Les wokistes sans visage, car personne ne s’en réclame dans la sphère publique, se veulent un « progressisme » négateur. L’ennemi est la domination du boomer, ce mâle blanc hétérosexuel. Leur principe est simple : toute égalité est domination. Rien n’existe qui ne soit dominé ou dominant. Enfin, la décolonisation n’est pas finie ; elle est tout à la fois dans les rapports sociaux et dans la tête des Blancs.
De l’écriture inclusive à l’État raciste où la police tue, ce mouvement aura plus de percussion que d’influence sur les « masses ». Il ne s’agit pour le wokisme ni de réparer ni de fonder un autre monde, mais d’éduquer les masses par des actions exemplaires ou des déconstructions symboliques.
Nous aurons droit en ce sens à un florilège de la recherche wokiste comme, par exemple, le programme d’enseignement équitable des mathématiques financé par Bill Gates, qui se proposera de démanteler le racisme dans l’enseignement des mathématiques, ou les sujets d’études dans l’université française du style : « L’immersion en terrain espagnol sous le prisme du genre », « Sexisme : penser les racines du mal », « Transsexualité en entreprise », « Identité, racialisme et affect dans l’immigration contemporaine », « Étudier la littérature : une gouine et une folle en territoire hétérosexuel », enfin plus grave et somme toute signifiant : « République autoritaire : islam de France et illusion républicaine ».
Décoloniser les sciences, épouser le point de vue des minorités, cet avatar de la décomposition du progressisme a structuré un langage et des préjugés idéologiques qui n’ont pas donné de débouchés politiques, si ce n’est de jouer les idiots utiles de l’extrême droite conquérante.
Par contre, il léguera trois principes au mouvement qui va se substituer à lui : la dénonciation comme méthode et but, le rapport dominant dominé, les minorités comme moteur du nouveau progressisme.
Le populisme de gauche se distinguera au point de départ de la cancel culture. Nous n’avons pas vu J.-L. Mélenchon faire débaptiser les avenues François-Mitterrand parce qu’il avait dit un jour que « l’Algérie, c’est la France ». Mais il va, par contre, trouver dans le populisme de gauche un « eux et nous » en résonance avec le wokisme. Dans ce « nous », il intègre toutes les cultures « anti ». Car le propre du mélenchonisme, c’est l’instrumentalisation de tous les « anti » pour en faire une force électorale. Chez lui, le populisme de gauche est le masque de l’électoralisme.
Mélenchon n’est pas né populiste de gauche.
Il fut leader étudiant à l’UNEF et trotskyste, préconisa l’entrisme au PS, puis l’intégra à la suite du cégétiste socialiste Claude Germon, devint mitterrandiste de gauche proche de Pierre Joxe, avant de fonder la Gauche socialiste avec Julien Dray et Marie-Noëlle Lienemann. Sa rencontre avec le destin fut, après sa participation au gouvernement Jospin, le traité constitutionnel européen.
Il défendit le non dans le PS avec Laurent Fabius, H. Emmanuelli et Manuel Valls, puis il fit campagne hors du PS avec son club La République sociale dans les comités du non au traité avec tous les courants radicaux.
Il saisit dans ce moment politique deux choses : la radicalité pouvait être majoritaire, comme le non au traité constitutionnel. Et celui-ci définissait bien le « eux » – Valéry Giscard d’Estaing accueillant la ministre É. Guigou par un baise-main avant de plaider pour le oui – et le « nous » – le peuple – où l’extrême droite ne pouvait le dominer.
Transformer ce moment en force électorale fut sa proposition lors des assises de fin de mouvement à la Bourse du travail de Saint-Denis. Il se proposa même comme candidat de cette coordination à la présidentielle sous les ricanements. Mais son histoire était en marche. Cette radicalité électoralement inemployée, il se fixa comme but de l’instrumentaliser pour les élections.
Pour y parvenir, il n’épousa pas l’un des multiples groupes ou factions, mais chercha à en être le débouché.
D’abord avec le PCF-CGT, puis contre eux avec les autres mouvements, à l’instar de ce qui se passait dans la radicalité européenne : Die Linke en Allemagne, Syriza en Grèce ou surtout Podemos en Espagne.
Cette gauche radicale se voulait une rupture totale avec les gauches tant sur le plan organisationnel que politique. Il s’agissait d’une refondation radicale du progressisme et d’abord contre la vieille gauche qui « a échoué » et serait un obstacle à la « cause du peuple ».
Jean-Luc Mélenchon va lui-même rompre avec sa propre filiation à gauche (même s’il y revient formellement selon le moment sous forme d’un legs mémoriel de François Mitterrand ou de L. Jospin).
Il va faire sienne la théorie du « populisme de gauche » en rupture frontale avec les gauches républicaine, socialiste, sociale-démocrate, écologiste ou communiste.
Mélenchon y voit tout à la fois un moyen d’unir les « anti » et la radicalité, et de donner à celle-ci une puissance électorale.
Le populisme de gauche étaye ce positionnement électoral. D’abord, il prend acte d’une double rupture théorique post-marxiste, estimant que le marxisme n’a pas les outils théoriques pour prendre en compte le nouvel âge de la contestation féministe, noire, homosexuelle. La lecture marxiste de la contradiction capital-travail est inadaptée. À la fin des années 70, la Ligue communiste révolutionnaire avait déjà tenté cette interprétation avec la théorie des nouvelles avant-gardes.
Ensuite — ce qui donne d’emblée le caractère antisocialiste, communiste, voire écologiste —, il est, pour le populisme de gauche, vain de tenter d’obtenir des compromis à l’époque du néolibéralisme, car celui-ci n’a rien à redistribuer.
Enfin, l’heure du peuple adviendra s’il peut, par une incarnation, s’émanciper du vieux monde du clivage gauche-droite. Dans ce sens, le but du politique est de transformer l’antagonisme potentiel en agonistique. L’agressivité en est une donnée. Il y a nécessité au conflit pour polariser les affects et permettre une identification collective.
Le but du progressisme ainsi revisité n’est plus de transformer le monde (retour à Marx avant sa fameuse critique de Feuerbach), mais de le faire interpréter par le peuple qui, prenant conscience qu’il est le peuple, devient sujet politique dans et par l’élection.
Cette stratégie de « conscientisation » par le conflit est source de tous les dérapages mélenchoniens, mais aussi pour Podemos.
Le populisme de gauche va se réduire à une série de « conflits », scandales de toutes sortes qui doivent mettre en cause le « consensus ».
Mais Mélenchon est plus électoraliste que populiste de gauche. Il utilise la méthode de l’exaltation du conflit, mais pratique les unions électorales les plus opportunistes. Un jour radicalement antagoniste avec la gauche, un jour radicalement unitaire avec celle-ci.
Le gauchisme fut caractérisé par Lénine lui-même comme une maladie infantile. Nous sommes aujourd’hui face à une maladie dégénérative. L’antisémitisme en est la démonstration.
La destruction de l’État d’Israël assumée, le refus de condamner le 7 octobre, et l’instrumentalisation de l’émotion et de l’horreur devant ce que le gouvernement d’extrême droite a fait à Gaza, suggérant que les Israéliens sont collectivement responsables et que les Juifs pro-sionistes sont les agents de cette politique. Tout concourt à un antisémitisme politique plutôt qu’au vieux racialisme.
Ainsi, pour des besoins d’antagonisme, est réactivé l’antisémitisme à gauche. Alors que celle-ci s’est constituée dans l’affaire Dreyfus contre l’antisémitisme.
De même, la nouvelle France instrumentalise les discriminations contre la « domination blanche ». On joue avec le feu avec le secret espoir de le maîtriser.
Le tout au nom d’un peuple organique mythifié et glorifié par la voix de son chef. Ces mots d’ordre ne sont pas des fins en soi. Une fois l’élection passée, on passe à autre chose. Il suffit de voir comment « Free Palestine » s’est arrêté au lendemain des Européennes.
Le populisme de gauche dans sa version mélenchonienne affaiblit la gauche partisane et interdit la reformulation du progressisme rendue nécessaire par sa chute, que ce soit sous sa forme classique strictement gestionnaire ou celle du gauchisme à l’époque de sa dégénérescence.
À dimanche prochain.




