5612 jours de Guerre en Europe
1/ Mélenchon, c'est la fin.
2/ Pourquoi j'ai refusé de voter le texte programmatique du PS ?
3/ Leçon n° 18
La fraternité laïque
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1/ Mélenchon, c'est la fin.
La quatrième campagne présidentielle de J.-L. Mélenchon, c'est sa « der des ders » électorale. Le soir du deuxième tour, il s'agit du clap de fin pour le leader populiste.
Mélenchon est intimement lié à l'histoire du macronisme comme J.-M. Le Pen le fut à celle de François Mitterrand.
Dans les deux cas, il s'agit d'une réaction. Celle d'une partie de la droite se radicalisant après sa défaite historique en 1981 et l'arrivée au pouvoir des « socialo-communistes ». En 2017, l'effondrement de la candidature à la présidentielle du « frondeur » Benoît Hamon le conduira à quitter le PS. Suite à sa défaite à la primaire socialiste, le Premier ministre M. Valls tira les mêmes conclusions et s'en alla. Ce double départ vint conclure la controverse entre les frondeurs et le Premier ministre.
À cette donnée inédite, il faut ajouter mon départ, même organisé, du premier secrétariat. Le PS, battu, sans leader, sans idées, ouvrait la voie à Jean-Luc Mélenchon, catalysant l'opposition radicale à E. Macron. Celle-ci fut avalisée pendant dix ans par le tandem Faure-Tondelier comme substitut à une nouvelle offre à gauche, une refondation sociale-démocrate.
Un nouveau cycle
Quel que soit le résultat de la présidentielle, nous entrons dans un nouveau cycle. La fin du macronisme sera aussi la fin du mélenchonisme. La nouvelle donne appellera de nouvelles solutions et le patron des populistes de gauche n'aura ni l'âge, ni la centralité, ni la crédibilité pour en être le débouché. À regarder de plus près ce qui se passe chez les Insoumis, il est probable que la suite se fasse contre lui.
Objectivement, J.-L. Mélenchon n'a aucune chance de devenir le futur président de la République. Si Mélenchon était au second tour, la vague de rejet à son endroit, dans ce « moment nationaliste », l'écraserait, et avec lui la gauche et Les Républicains. Mélenchon et le populisme de gauche ne s'en remettraient pas.
Mais il est fort peu probable que le leader des Insoumis atteigne le second tour. Plus Mélenchon s'en rapprochera, plus le vote utile se déclenchera pour que cela ne soit pas le cas. Ou alors, il faut expliquer pourquoi, tout à coup, le rejet de 69 % des Français se transformerait en adhésion.
Même G. Attal a annoncé qu'en cas de deuxième tour Marine Le Pen - Jean-Luc Mélenchon, il se retirerait. Alors, il n'y aura pas de vote utile pour LFI.
En quoi Mélenchon serait-il utile à la gauche ? À la République ? Dans l'état actuel de ce qu'il dit ou fait.
Il y aura, pour ces raisons, un contre-effet à la progression des Insoumis, si elle a lieu. On peut donc pronostiquer qu'il n'y aura pas de triomphe.
Mélenchon est à ce point convaincu par l'argument qu'il tente d'y répondre. Il explique : « Il ne faut pas éliminer le RN au second tour, mais au premier. »
Sans blague !
Par une candidature unique du camp républicain ? Non.
Il nous dit qu'il est bien placé pour cela. Et même le seul à pouvoir le faire.
Pourquoi cette bizarrerie ? Une proximité idéologique populiste telle qu'il peut siphonner le RN au premier tour ? Si c'est cela, quel aveu de taille !
Il ajoute, car l'argument peut en interloquer plus d'un, qu'il est légitime à être seul candidat à gauche ; les autres doivent se retirer.
Pourquoi ?
À cause des campagnes précédentes où il fut en tête de la gauche.
« Bon Dieu, mais c'est bien sûr ! »
Comme F. Hollande a été président en battant Mélenchon, ce dernier devrait se retirer.
On a connu Mélenchon plus en forme. Est-ce l'effet de la canicule ou la preuve que quelque chose est cassé ?
L'Après Macron sera sans Mélenchon
G. Attal devrait se rabattre sur E. Philippe ; sa candidature, sans être négligeable, n'embraye pas. D'ailleurs, à part Bardella, tout le monde stagne.
Le ralliement de Bruno Retailleau au maire du Havre, au premier ou au second tour, est acquis, à moins d'un trou d'air de l'ancien Premier ministre. Il suffisait d'écouter le discours, ce week-end, du sénateur de Vendée, épargnant l'ancien Premier ministre.
Ce double mouvement libérera des forces électorales à droite vers le RN et à gauche vers le candidat socialiste, si ces derniers sont sortis de leur incurie.
On imagine mal, par contre, l'électorat venant de chez Attal ou Retailleau renforcer Mélenchon.
La bataille pour le deuxième tour se jouera entre E. Philippe et le candidat de centre gauche, ou elle n'aura pas lieu.
Mélenchon adore montrer son agenda en couleurs, où chaque date est phasée, pensée, optimisée.
Mais il ne sera ni président ni au second tour. Il peut même être derrière le candidat socialiste.
Cela peut sembler contre-intuitif, tant le leader de La France insoumise occupe les esprits. Mais Mélenchon a atteint son plafond de verre de la radicalité.
Et si l'on se projette au-delà de la présidentielle, tout concourt à une fin de cycle pour le leader de La France insoumise.
Il va être décentré, dépassé, déphasé par la nouvelle donne.
L'après-Macron, c'est sans lui.
Mélenchon comme G. Marchais après 1981
Il reste, pour le candidat de LFI, la carte du mouvement antifasciste pour continuer à exister.
On a compris qu'il s'agit là du rêve secret de LFI.
Bailly Bagayoko a vendu la mèche en évoquant l'insurrection en cas de victoire du RN.
D'abord, il faut que le RN l'emporte ; cela est probable, mais pas certain et dépendra du front républicain au second tour.
Si l'extrême droite est battue, les Insoumis sont le bec dans l'eau, et Mélenchon tout autant.
Nous reviendrions à une opposition classique gauche-droite, et les Insoumis n'en seront pas le centre, à peine un rôle de flanc-garde de ladite gauche.
Dans le cas contraire, c'est-à-dire la funeste victoire de l'extrême droite en France, il faut arrêter la « rêverie nostalgique » : nous ne sommes pas dans la Russie de 1917.
La France est mûre pour la révolution nationale plutôt que prolétarienne, même rebaptisée citoyenne.
Et pour faire face à ses crises, le pays est entre le dégagisme nationaliste et la recherche d'une « concorde nationale » s'attaquant réellement aux problèmes du pays.
Cela mature, mais ce n'est pas tranché.
Et quand bien même l'affrontement révolutionnaire affleurerait, Mélenchon connaît ses classiques : « À la première étape des révolutions, les masses se dirigent toujours vers leurs organisations traditionnelles », disait Léon Trotsky.
Alors, même dans ce cas, pour le moins improbable, cela ne passe pas par LFI.
Soyons sérieux : la victoire du RN provoquera un choc terrible, une sidération, bouleversera le paysage politique, surtout à droite, qui devra se soumettre ou rompre avec l'extrême droite.
Elle mettra à l'ordre du jour le front républicain dès les législatives et, là encore, il est peu probable que LFI en soit.
La situation sera chaotique, mais au-delà des premières manifestations spectaculaires sur le thème « Le fascisme ne passera pas », alors que l'extrême droite aura gagné, et de la surenchère des identitaires à l'extrême droite, Mélenchon ne sera pas dans le jeu si le PS ne le remet pas dans le jeu.
Le débat sera front républicain contre front national.
Le retour à une union de la gauche avec LFI sera une impasse électorale, une marginalisation politique, un désastre moral.
Par contre, le rendez-vous du pays sera la réforme constitutionnelle.
Et là encore, LFI n'en sera pas, en tout cas pas centrale, un peu comme dans la réforme des retraites où il dut suivre.
Prenez le problème par tous les bouts : Mélenchon n'est plus au centre de l'équation, comme un G. Marchais après 1981, qui lui aussi saturait l'espace médiatique jusque-là.
Donc, Mélenchon va dévaler le toboggan de l'histoire, quel que soit le cas de figure, pour des raisons personnelles, historiques ou électorales.
C'est l'adieu aux armes.
Dans tous les cas de figure, les problèmes vont commencer pour le mélenchonisme.
On peut même dire que cela a commencé.
Les « enragés », la nouvelle génération insoumise
Vous avez été nombreux à me demander les raisons de mes propos dans les Instantanés du dimanche : « Bailly Bagayoko a faim » ou « Bailly Bagayoko et Rima Hassan esquissent quelques pas de danse, espérant faire mieux que Mélenchon ».
C'est tout simplement parce qu'une nouvelle génération insoumise va tendre à s'autonomiser sous le double impact du tournant racialiste et du changement d'époque.
La racialisation dans la radicalisation de La France insoumise est la conséquence de son tournant « classe contre classe », très « troisième période » de l'Internationale communiste, et du cours doriotiste depuis les européennes, avec un discours antisémite et le flirt poussé avec le rejet de la domination blanche.
Cette tendance est non seulement inassimilable pour la France, mais insupportable pour une majorité à gauche. Elle produit aussi une différenciation au sein même de La France insoumise.
À l'instar de Mao déclenchant les Cent Fleurs pour garder le pouvoir, le Grand Timonier de l'insoumission a créé la génération « Nouvelle France », qui non seulement n'a plus aucune filiation avec l'histoire de la gauche, mais prend au mot ce dégagisme ethnico-sociologique.
Ces « gardes rouges » du mélenchonisme vont bientôt entrer en scène et se retourner contre lui.
C'est tout à la fois biologique et politique, car Mélenchon ne sera plus leur espoir de l'emporter, mais, penseront-ils, le frein à leur victoire.
L'ancien président du groupe socialiste français au Parlement européen, Bernard Poignant, dans un document intitulé Mélenchon dans le texte, revient sur la question de la « Nouvelle France ».
Il écrit :
« Le dernier rapport de l'INED, publié le 21 mai 2026, parle d'une société dans laquelle, si l'on remonte à trois générations, un tiers de nos compatriotes a un lien avec l'immigration. Cet institut évoque une hybridation... »
Concept que j'ai utilisé dans Les Dix Thèses dès 2019, avant la créolisation mélenchonienne, qui, elle, vise à une France débarrassée de la domination blanche.
L'ancien maire de Quimper poursuit :
« C'est la mixité qui domine, pas l'entre-soi communautaire. Là réside la confusion, volontaire ou non. Confusion entre la population, qui est une notion démographique, et les mixités, qui sont évidentes. Confusion avec le peuple, qui est une notion politique dont l'unité, pour la France, est le socle. »
Dans cette confusion savamment entretenue s'érige une nouvelle génération politique des Insoumis, symbolisée par trois personnalités : Bailly Bagayoko, maire de Saint-Denis ; Rima Hassan, députée européenne ; Ali Diouara, maire de La Courneuve.
De la génération radicalité à la génération racisée
Leur position commune est résumée par Rima Hassan, le 16 décembre, lors d'une intervention à La Courneuve :
« Il n'y a qu'une seule façon de s'affranchir de ses chaînes : élire celles et ceux qui nous ressemblent, qui parlent à nos cœurs plus qu'à nos pleurs. »
Bailly Bagayoko avait déjà tâté le terrain en disant :
« À gauche, l'antiracisme s'arrête au moment des élections. »
Ce qui est un peu osé venant de quelqu'un qui fut choisi d'abord par le PCF, puis par La France insoumise précisément parce qu'il était une minorité visible.
Il s'agit même, chez lui, d'une rente de situation.
Mais c'est bien là le manifeste de la deuxième génération des Insoumis, qui entre en « sécession républicaine », où la rédemption sociale n'est plus due à l'offre politique, mais à la condition ethnique.
Ali Diouara, le maire qui a tweeté :« Une ville, un peuple, un maire » s'est illustré en portant sans complexe cette ligne. « J'emmerde ceux qui me parlent de communautarisme », dit-il.
Il assume tenir un « discours identitaire et racialiste ».
Il persiste et signe. Il tweete : « La police tue. Elle tue souvent les mêmes, par choix, par racisme et par nostalgie coloniale. »
Lorsque le préfet de police porte plainte, il répond : « Le temps des colonies est terminé. »
Cette nouvelle génération recycle le wokisme décolonial comme vecteur politique de sa demande identitaire. Ali Diouara n'est absolument pas gêné de qualifier Raphaël Glucksmann de : « candidat sioniste de la droite libérale de gôche », ou d'appeler à « dégager », aux Européennes, Raphaël Glucksmann, François Kalfon et Emma Rafowicz pour leur prétendu « sionisme génocidaire ».
On retrouve là les accents du leader noir antisémite Louis Farrakhan aux États-Unis.
Cette génération est passée du dépassement du clivage gauche-droite via le « peuple des banlieues » au peuple des banlieues contre les élites blanches.
Ali Diouara exprime parfaitement cette faille idéologique au sein de La France insoumise. En 2021, il évoque : « Le corporatisme de gauche est avant tout un corporatisme de Blancs. » En août 2022, il récidive à propos de la gauche non mélenchoniste : « Hé les Blancs ! Dites, on ne vous dérange pas trop dans votre remake de la conférence de Berlin ? » (partage de l'Afrique).
Il appelle au dégagisme du PS et s'en prend au PCF, jugé ainsi : « intégration, assimilation, raciste, répressive ».
Il poursuit à propos de Fabien Roussel : « Il flatte le prêt-à-penser réac. Le monsieur ne sera jamais mon partenaire ni mon camarade. »
On n'est pas étonné d'apprendre que le maire de La Courneuve a lancé sa propre association, Saint-Denis au cœur. Cela ne trompe pas.
D'ailleurs, il ne s'en cache pas. Il déclare : « Ce n'est pas moi qui suis instrumentalisé par LFI, mais moi qui instrumentalise LFI. »
Mélenchon le sait : il a commencé comme cela au PS avec Delapierre et son club La République sociale. Il se préparait dans l'ombre à quitter le PS.
Bailly Bagayoko, lui, n'est plus à présenter. Il fut propulsé par une campagne raciste à son endroit ; il a tôt fait de la retourner à son avantage. Non seulement il ne veut pas accrocher le portrait du président Macron, comme le veut la tradition, aux murs de la mairie de Saint-Denis, mais il ne trouve rien à redire à ce que l'on siffle La Marseillaise.
Il s'est autodésigné « agent d'influence » de Jean-Luc Mélenchon, mais c'est pour mieux se mettre à son propre compte… Un classique.
La fin de la génération Mélenchon
Le 17 septembre, à Strasbourg, dans un meeting de soutien à la Palestine intitulé sobrement « Abattre les citadelles », en présence du sulfureux rappeur Médine, il s'attaque violemment à la maire de la ville, C. Trautmann.
Pendant qu'à ses côtés, Rima Hassan stigmatise la « gauche coloniale » — le mot est lâché —, multipliant les anaphores : « Personne n'oubliera » Carole Delga, Boris Vallaud, Jérôme Guedj et F. Hollande.
Elle termine, emportée par son élan d'essentialisation, cette fois non pas à propos des Juifs, mais de la France : « La France était vichyste dans sa grande majorité. »
À quelques jours de la panthéonisation du résistant Marc Bloch, cela ne manque pas de sel.
Mais la logique de la nouvelle génération se met en place : après les « insoumis », les « enragés ».
Dimanche 21 juin, le maire de Saint-Denis a appelé, en son nom, à une manifestation Barbès-République dont le but « est de mettre la question de la lutte contre toutes les formes de racisme à l'agenda de la campagne présidentielle ».
On ne sait plus qui de Mélenchon et Bagayoko tient l'autre dans cette surenchère racialiste.
Mais cela préfigure le conflit qui couve et se révélera nécessairement au regard de l'âge du capitaine et des résultats maussades de sa présidentielle.
Nos jeunes gens, entretenus, instrumentalisés et même propulsés par Jean-Luc Mélenchon lors des dernières législatives pour abattre les dissidents Corbière ou Garrido, ont parfaitement compris que la prochaine, ce sera sans lui.
La nouvelle génération va en profiter pour s'émanciper.
Et comme le « vieux », comme ils l'appellent, n'est pas du genre patient ou partageux, cela va faire des étincelles.
Sans parler de Sophia Chikirou, qui ne sera pas la dernière à rentrer dans la mêlée.
La nouvelle génération déposera le buste de Mélenchon sur la cheminée. Ils lui passeront un coup de plumeau de temps en temps, mais vont prendre la suite à leur compte.
Ni Manuel Bompard, ni Mathilde Panot, ni Clémence Guetté, ni Manon Aubry ne correspondent au casting ou à la logique infernale qu'ils ont initiée.
La députée du Rhône Anaïs Bellouassa-Cherifi a déjà débaptisé sa génération : « On nous présente comme la génération Mélenchon ; nous sommes avant tout une génération anti-Hollande. »
Le signifiant de cette formule est double : nous ne sommes plus, ou pas, la génération Mélenchon. Et l'ennemi, ce n'est pas l'extrême droite, mais la gauche blanche coloniale.
En attendant, les insoumis racialistes ont hâte de « faire mieux » dans ce changement de cycle.
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2/ Pourquoi j'ai refusé de voter le texte programmatique du PS ?
Pour la première fois depuis 1987, où je participe aux activités du PS, je n'ai pas voté un texte.
Je n'ignore pas que les « textes d'orientation » s'étaient mis d'accord pour voter ce document et passer à autre chose.
Il s'agissait, dans un esprit de responsabilité, de ne pas abîmer un parti déjà très endommagé.
Je sais que nombre d'amendements ont été acceptés, au point de se demander si la direction n'était pas prête à tout pour que le texte soit voté.
Mais, franchement, je me demande si ce texte a été lu avec l'attention qui convient.
Comment peut-on avaliser la fin de la social-démocratie alors qu'à l'inverse, il faudrait la fonder ?
Comment peut-on se proposer de faire une primaire sociale-démocrate et récuser la social-démocratie ?
Comment peut-on soutenir des candidats sociaux-démocrates qui s'en réclament et voter la fin de celle-ci ?
Dans les 144 pages, il y aurait bien des choses à dire, mais ce texte se résume une fois de plus à donner des gages de notre rupture avec la gauche de gouvernement.
Il suffit de lire le passage sur nos déficits publics et sur la taxe Zucman.
Je ne vois pas comment, avec cette ligne, nous allons aborder le débat budgétaire de l'automne.
« On se moque de ce texte. Il sera classé verticalement », dit-on.
Les adhérents ne l'ont pas entendu de cette oreille.
Le résultat du vote est catastrophique : à peine 15 %. Ce n'est pas un vote, c'est une bouderie militante. Quant au vote électronique, c'est un désastre. Pour la première fois dans l'histoire du PS, il n'y a pas eu de commission de recollement des votes.
Huit fédérations n'ont pas organisé le scrutin. Qui s'en préoccupe ? La presse a avalé tout cru les 83 % pour. N'était-ce pas bien le seul but recherché ?
À l'instar des partis sociaux-démocrates dans le monde, faute de refondation, le PS s'enfonce un peu plus dans la crise. Et il est fort à parier que la future méthode de désignation du candidat à la présidentielle réussit à n'être acceptée que par le premier secrétaire.
En tout cas, aucun des prétendants, pas même O. Faure, n'empruntera à ce texte « référent pour le nouveau siècle », ni fait ni à faire.
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3/
Chaque semaine, nous voyageons à l'intérieur du basculement du monde et analysons les métamorphoses de celui-ci.
Leçon n° 18
La fraternité laïque
La mise en cause de l'intégrité humaine impose la fraternité comme figure centrale de l'humanité.
La montée des nationalismes, des intégrismes et autres obscurantismes donne toute sa place à la fraternité.
Nous retrouvons là le vieux cri de Jean-Jacques Rousseau : « La société juste suppose des liens de solidarité entre ses membres. » Ce qui est orthogonal au nationalisme d'exclusion qui affiche le primat du « nous sur les autres ». L'extrême droite est, de ce point de vue, un antihumanisme.
La fraternité invite chacun à reconnaître l'autre comme semblable, digne de respect et d'attention. Ce qui met à l'ordre du jour la compassion et la solidarité envers ces hommes et ces femmes égaux en dignité malgré leurs différences.
C'est précisément ce principe, selon Kant, d'une humanité unie par la raison et le respect mutuel qui est battu en brèche dans le basculement du monde. La fraternité devient figure centrale dans une société où le seul lien est l'argent et l'ennemi l'étranger, l'immigré. L'homme est bien, de nos jours, un loup pour l'homme dans sa quête inextinguible de posséder.
Il n'y a rien de plus révolutionnaire que de dire aujourd'hui : « Tous les humains appartiennent à une même communauté morale. »
La fraternité, c'est la construction d'un « nous » à travers l'amour de l'égalité, l'amour du droit, autrement dit ce qui garantit la vie commune.
Il faut dire avec Abdennour Bidar, dans Plaidoyer pour la fraternité :
« Je marche avec tous ceux qui veulent aujourd'hui s'engager pour faire exister concrètement, réellement, quotidiennement la fraternité la plus large. Du côté de tous ceux qui ont compris que la fraternité universelle est la valeur qui a le plus de valeur. »
La fraternité a eu du mal à trouver sa place entre l'égalité et la liberté. Ni concept proprement philosophique ni règle de droit, elle est pourtant un principe sorti de la nuit des temps où les liens fraternels constituaient la horde.
Elle a pris corps dans le mouvement communal et la création des communes libres. Elle surgit dans le Parlement britannique avec Cromwell à la tête de ses Têtes rondes, montre de gousset à la main, intimant l'ordre aux parlementaires monarchiques de disparaître.
Elle éclata au grand jour de l'humanité lors de la fête de la Fraternité, en pleine Révolution française, où La Fayette prêta serment :
« Nous jurons de demeurer unis à tous les Français par les liens indissolubles de la fraternité. »
« Salut et fraternité », disait-on à l'époque.
Cette « fraternité ou la mort », devant la contre-révolution, sombra dans la Terreur, qui fut la négation de la fraternité. Ce fut vraisemblablement la seconde raison de son éclipse.
Robespierre, dans son discours de 1790 sur l'organisation des gardes nationales, proposa l'inscription de « la liberté, l'égalité et la fraternité » sur les drapeaux et les uniformes. Et, de fait, cela n'aura pas de suite.
On mentionnera la fraternité dans la Constitution de 1791, au détour d'une phrase sur la fête de la Fraternité. Elle tomba en désuétude.
Il fallut une autre révolution, celle de 1848, pour qu'elle fût inscrite dans l'article 8 de la Constitution, puis le 14 juillet 1880 pour qu'elle soit sculptée sur les frontons des édifices publics.
Elle est aujourd'hui présente dans la Constitution de 1946, peut-être parce que, dans l'après-Seconde Guerre mondiale et ses horreurs, cette valeur était un impératif catégorique, puis dans la Constitution de 1958.
Cette morale de l'humanité a fini par trouver sa place.
Bergson, dans Les Deux Sources de la morale et de la religion, lui rend ses lettres de noblesse :
« La liberté et l'égalité sont conçues comme un cadre que la fraternité vient remplir. »
Et cette fraternité, pour pleinement s'exprimer, a besoin de la laïcité, parce qu'elle est le respect de l'autre comme frère, respect tout à la fois pour son altérité et cette identité critique partagée.
En un mot, la fraternité civique ne peut être que laïque, car elle met dans l'Olympe des hommes la question de la liberté de conscience.
On oublie souvent que la fraternité laïque est à la base même de l'antiracisme et de l'antisémitisme, pour la simple raison que l'on ne arraisonne pas l'autre à ce qu'il croit, ou pas, ou à ce qu'il est en apparence, mais à un autre lui-même.
La laïcité est bien des choses, en somme, mais elle commence par la séparation de l'Église et de l'État.
La France a une sensibilité particulière à cette question, car elle a été traversée par deux épisodes à signification universelle : les massacres de la Saint-Barthélemy, sorte d'épuration ethnicoreligieuse que précisément la religion ne put contenir, et la Révolution française, où l'égalité permit à une nation de monter à l'assaut du ciel et de faire du peuple le souverain.
Mais on a tort d'en faire une spécificité hors du monde.
Il existe des théocraties, mais, dans la majorité des cas, les constitutions des nations ne donnent pas à la religion la capacité de faire la loi.
Ce sont les théocraties qui sont minoritaires, à l'instar de l'Iran, où le Guide suprême détient une autorité supérieure aux institutions élues.
En Afghanistan, le pouvoir est fondé sur l'interprétation de la loi islamique.
En Arabie saoudite, la charia constitue une source fondamentale du droit.
Certains pays s'en approchent, comme le Pakistan.
Mais l'immense majorité des nations ont des constitutions qui séparent l'État et la religion, ou des situations intermédiaires où la religion figure dans la Constitution, mais n'est pas source de loi.
Les États-Unis, par exemple, avec le Premier Amendement qui interdit l'établissement d'une religion d'État.
L'Inde, où la Constitution se définit comme séculière et garantit la liberté religieuse.
C'est le même cas pour le Mexique ou la Turquie.
Au Japon, la séparation constitutionnelle de la religion et de l'État est garantie.
Il existe bien des situations intermédiaires, mais cela n'en fait pas des théocraties.
Au Royaume-Uni, l'anglicanisme est reconnu dans la Constitution, mais le gouvernement est démocratique et non théocratique.
Il en est de même pour le Danemark.
La Norvège souligne les liens historiques avec l'Église luthérienne sans pour autant en faire une source de droit.
Enfin, si en Grèce l'Église orthodoxe bénéficie d'une reconnaissance particulière, et si Israël ne fait pas séparation entre religion et État, ce ne sont pas des théocraties.
C'est cette évolution, construite tout au long des XIXe et XXe siècles, qui est aujourd'hui remise en cause par la prétention des Églises à dire ce qu'est l'ordre matériel des hommes.
Et précisément, il ne faut pas faire de la laïcité un particularisme français, mais l'expression française d'une volonté partagée : celle du refus de la théocratie.
C'est le sens même de la fraternité laïque.
Nous avons vu, dans la leçon n° 13, les intégrismes à l'œuvre.
Et ceci est particulièrement vrai pour l'islamisme, qui veut combattre ce cantonnement de la religion à la sphère privée.
L'islam ne pose pas la question de l'identité française.
L'islamisme, dans sa volonté de remettre en cause ou de se séparer de la République, oui.
Il est paradoxal de faire de la laïcité et de la loi de 1905 un « liberticide religieux », alors qu'il s'agit d'un compromis qui a valeur universelle.
Pour Aristide Briand, il s'agissait d'une loi d'apaisement, contrairement à la tradition d'un Émile Combes.
Il y a eu des courants laïcards en France professant le « À bas la calotte ! », mais ce n'est pas la laïcité.
Le sociologue Philippe Portier a défini, à la suite de la loi de 1905, trois périodes.
D'abord, la séparation jusqu'au début des années 1950.
Puis une situation floue où le privé tend à se publiciser et le public à se privatiser, entre 1960 et 1980.
À partir des années 1990, c'est « l'intégrationnisme », dit-il, dû à la tension entre l'occidentalisation s'imposant à l'islam et l'islamisme vécu comme un prolongement religieux de la décolonisation.
La réaction au débat sur le port des signes religieux fit resurgir les vieilles controverses.
Dans un pays où les Lumières se sont construites grâce à Voltaire et son « Écrasons l'infâme ! », et la République au son de Gambetta : « Le cléricalisme, voilà l'ennemi ! », il fallait peu de chose pour réveiller un « printemps républicain ».
Mais le courant progressiste se divisa entre ceux qui firent de l'islam le problème de la République et ceux qui préconisèrent une laïcité ouverte.
Cette controverse fut utilisée par les racistes et les xénophobes, trouvant là le moyen d'instrumentaliser la République contre les musulmans.
Ce qui fit dire à ces derniers qu'il s'agissait d'un racisme de gauche ou d'une gauche coloniale, prenant prétexte de l'évolution du mouvement « Printemps républicain », de plus en plus à droite dans l'espace public.
Les tenants de la laïcité républicaine ne sont pas des racistes.
Et ceux qui ont défendu une laïcité libérale ne sont pas des agents des « Frères musulmans ».
C'est un peu plus compliqué que cela.
Il faut dépasser ce débat et revenir, ou venir, à la fraternité laïque, qui est la base de la République.
Quelle est la source de la controverse ?
C'est l'évolution d'une des principales organisations laïques, la Ligue de l'enseignement, vers une « laïcité ouverte », qui a provoqué en retour, dans une séquence marquée par les attentats islamistes, une laïcité intégrale, c'est-à-dire favorable à la laïcisation de l'espace public.
Sous l'impulsion de son principal dirigeant, Jean-Louis Rollot, la Ligue de l'enseignement tira les enseignements de l'échec du projet de service public unifié laïque de l'Éducation nationale.
La loi dite Savary, prévue dans les 110 propositions de François Mitterrand, fut le résultat d'une énorme mobilisation le 9 mai 1982 au Bourget, à l'occasion de la commémoration de la loi Jules Ferry du 28 mars 1882 sur l'école laïque obligatoire.
Mais, une fois adoptée par le Conseil des ministres, elle se heurta à la mobilisation de l'Église catholique, chevauchant la défense de l'école libre.
Le 24 juin 1984, 850 000 manifestants s'opposèrent à la loi, en présence de toute la droite, jusqu'au Front national, qui obtint pour la première fois le droit de manifester aux côtés des partis traditionnels.
François Mitterrand décida de retirer la loi, provoquant la démission du ministre de l'Éducation nationale et du Premier ministre de l'époque, Pierre Mauroy.
Ce fut un tournant de l'histoire de la gauche au pouvoir, et un profond traumatisme chez les laïques que l'on a eu tendance à sous-estimer et qui produit encore des effets dans la controverse actuelle.
Avec le tournant de la rigueur, c'est le début des désillusions de l'après-1981.
La Ligue de l'enseignement en tira une leçon : la laïcité intégrale s'est heurtée au compromis de 1905.
Lors du congrès de Toulouse, en 1989, la « Ligue », au moment même de la polémique sur le foulard islamique à Creil, met en garde « contre une vision monolithique de la laïcité ».
Puis elle lance des cercles Condorcet sur cette sensibilité et prend ses distances avec le Comité national d'action laïque.
Et, en 1990, elle saute le pas en mettant en avant le concept de « laïcité plurielle » et suggère de rompre avec un certain hégémonisme occidental vis-à-vis de l'islam.
Elle va même au bout du raisonnement en préconisant « un véritable communautarisme ».
Dans la séquence « intégrationnisme » et de confrontation avec l'islamisme, cette erreur — aujourd'hui reconnue — coûtera cher à la forteresse de la laïcité dans le milieu scolaire.
Mais, entre-temps, une réaction s'est construite contre ce que Régis Debray a voulu caractériser comme la gauche démocrate.
On a voulu voir dans cette prise de position un schisme à gauche et une permissivité à l'islamisme.
Évidemment, dans la phase de sa mutation terroriste, cette assignation à la complicité objective était particulièrement invalidante.
Pour autant, est-ce que l'inverse d'une position fausse en fait une position juste ?
Ce sera l'objet d'un grand débat entre deux intellectuels, Laurent Bouvet et Alain Bergougnioux, à la Fondation Jean-Jaurès, à travers un échange de lettres.
Les Lettres sur la laïcité sont éclairantes et l'on peut trouver dans les propos de l'historien Bergougnioux une définition rigoureuse et charpentée de la laïcité, tenant à distance la laïcité ouverte, caractérisée comme libérale par l'universitaire Laurent Bouvet, et la laïcité intégrale, caractérisée par le même comme républicaine.
Alain Bergougnioux résume ainsi la controverse :
« La loi de 1905 s'inscrit ainsi dans la tradition des grandes lois sur les libertés publiques prises par la IIIe République, qui est la forme française de la démocratie libérale. Les citoyens sont en même temps des individus qui ont des appartenances particulières. Il serait antilibéral de ne pas le reconnaître. Toute la responsabilité d'un pouvoir démocratique est de maîtriser le conflit des libertés en déterminant à chaque moment ce qui doit être l'intérêt général. »
Et de conclure :
« Lutter contre l'instrumentalisation politique, sociale et culturelle de la religion est un devoir républicain. Interdire toute expression religieuse dans la société et l'espace public est une faute. »
Voilà le chemin tracé.
La laïcité ne peut répondre à ceux qui estiment que l'islam pose la question de l'identité française.
Mettre sur le même plan islam et islamisme, c'est une faute, tant envers ceux qui croient que vis-à-vis du combat contre l'islamisme.
La laïcité n'a rien à voir là-dedans.
Il s'agit là du respect des lois de la République, valables pour tous.
Le refus que des « particularismes » ou des principes religieux s'imposent à elle.
La laïcité n'est pas une religion civile dirigée contre l'islam.
« La fraternité forcée », pour paraphraser la formule du marxiste Leszek Kołakowski, ce n'est pas la laïcité, encore moins la fraternité.
Entre une conception libérale et une conception intégrale, il faut choisir la République.
La République, ce n'est pas l'uniformité ni la dilution dans les communautés.
Mais la garantie de la liberté de conscience.
La République n'accepte aucun credo, n'en impose pas et n'en interdit aucun.
C'est tout le génie de la loi de 1905, qui n'est pas une molle neutralité, mais l'émancipation dans le respect des croyances.
« La laïcité, c'est aussi et surtout la fraternité, donnant pour mission à la laïcité de créer la condition du vivre-ensemble », disait Bernard Stasi.
C'est pour cela que la fraternité laïque est une idée neuve dans le bouleversement du monde.
À dimanche prochain.




