5040 Jours de Guerres en Europe
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1. Sébastien Lecornu peut-il surgir ? – 2. La série de l’été : 1905
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1. Sébastien Lecornu peut-il surgir ?
Pour l’instant, le Premier ministre est dans les marais budgétaires, loin de la présidentielle. Mais Napoléon n’a-t-il pas construit sa plus grande victoire en chargeant à travers les marais d’Austerlitz ? L’homme est en cuisine pendant que les autres font les beaux au salon. Pourtant, un sondage flatteur démontre que l’électorat de droite ne l’a pas oublié et il devient le candidat préféré des électeurs macronistes. On lui prête déjà quelques projets machiavéliques pour s’attirer les bonnes grâces de la droite sénatoriale : la loi agricole et ses néonicotinoïdes, ou la désignation de Jean-Noël Buffet comme Défenseur des droits, voire laissant fuiter son désaccord sur la loi « fin de vie ». Une autre indication que cela mûrit : la confidence de François Bayrou sur France Télévisions, balayant É. Philippe, G. Attal et F. Hollande, estimant que « d’autres visages vont arriver ». Tiens tiens… Enfin, au détour d’une phrase dans une interview volontairement plate à Paris Match, l’inconscient du Premier ministre laisse échapper, comme en écho à François Bayrou, ce qui le travaille : « les candidats déploient peu à peu leurs idées, mais malgré cela, les Français ne voient pas encore se dessiner une perspective ». Ce qui s’appelle poser un acte à « l’insu de son plein gré ». Alors, Sébastien Lecornu peut-il sortir de son statut pour s’imposer ? Il y a du Pompidou dans le personnage : même fidélité sans aveuglement pour « son » président, même ancrage dans le territoire — Vernon pour le Premier ministre, Orvilliers pour l’ancien président, le plateau du Mantois dans les Yvelines contre la frontière de celles-ci avec l’Eure pour l’autre —, même modernisme et conservatisme tempéré, même refus du parisianisme, une humilité rusée et un pragmatisme goguenard, et bien sûr même ancrage à droite. Cela s’arrête là, mais c’est déjà beaucoup. C’est une filiation, même si le discours de politique générale du Premier ministre empruntait plus à Chaban qu’à Pompidou. Certes, cela ne fait pas un destin, mais esquisse un chemin.
Comme le savent ceux qui m’ont lu la semaine dernière, sous la Ve République il n’y a eu que deux odyssées : l’une au nom de la France, le général de Gaulle, l’autre au nom de la gauche, François Mitterrand. Ne pas être produit de l’histoire ou d’une histoire n’est donc pas rédhibitoire, comme l’ont démontré les autres. D’autant que celle-ci va se résumer à un « qui peut être le mieux à même de faire barrage à J.-L. Mélenchon au 1er tour et battre l’extrême droite au second » ; mais enfin, vu le rapport de force, l’emporter va « poser son homme ». Cela se jouera entre le centre gauche et le centre droit. Sébastien Lecornu, en adepte du Wu Wei taoïste, ne force pas les choses. Il laisse faire la force de l’inertie, à l’instar d’un certain François Hollande.
Nous avons évoqué l’espace social-démocrate ; laissons-le se décanter pendant l’été. Le 1er round sera à la rentrée : R. Glucksmann candidat ou pas à la primaire ? La candidature d’O. Faure et l’effet de « Unir », le livre-programme de F. Hollande, après avoir comblé ou pas son retard dans l’été.
Posons maintenant une nouvelle fois notre regard sur le centre droit. Nous le savons, il est en trois tronçons. Et le mieux placé des trois, É. Philippe, ne peut plier le match, lesté qu’il est d’un côté par B. Retailleau et de l’autre par G. Attal. Soit il obtient une reddition en bonne et due forme d’ici l’automne, soit il risque de voir J.-L. Mélenchon se rapprocher dangereusement de lui. Ce qui provoquera une demande de vote utile pour éviter le duel M. Le Pen – Mélenchon dans l’électorat de la droite non lepénisée, et conduira au barrage dans la gauche dite modérée. C’est la raison, au passage, pour laquelle la cristallisation sera tardive — novembre-février — comme vient de le confirmer F. Bayrou. Rien donc ne permet de penser qu’il existe aujourd’hui, pour les prétendants, ce fameux trou de souris — pas tout à fait gaullien — qui sied de nos jours aux candidats à la charge suprême. Cette situation est donc partagée par tous ceux qui espèrent le deuxième ticket pour le round final. À la loterie du vote utile, nul n’est exclu, à la double condition de dépasser au départ les 10 % et de ne pas être l’objet d’un rejet tel qu’il vous condamne au second tour.
Après les rapides frémissants et bouillonnants suite à la dissolution ayant englouti deux Premiers ministres expérimentés, c’est maintenant le fleuve tranquille, endormi, engourdi, alangui, d’un gouvernement qui expédie les affaires courantes en attendant la présidentielle. Le 3e Premier ministre en quelques mois fut le bon. Il sut saisir la main de F. Hollande, puis celle du Parti socialiste. Le prix fut élevé : renoncer à la réforme des retraites, puis un budget plus équilibré que celui concocté par F. Bayrou et qui causa sa perte. Il mécontenta le Medef et les hauts revenus, mais c’était le « prix de l’armistice politique ». Le bloc improprement dénommé central, qui est un bloc des droites, a plié mais tenu. Il perdit au passage le patron de LR, B. Retailleau, mais pas ses parlementaires, ce qui était l’essentiel.
Entre deux débats budgétaires de tous les dangers, il ne se passe rien. La vie politique a fui l’Assemblée nationale ; après l’hystérie parlementaire, c’est l’apathie, voire l’aphasie. Ceci avant la lettre de cadrage budgétaire de cet été et son débat à la rentrée, à partir du 30 septembre.
Pour l’instant, personne ne voit rien venir, mais celui-ci va être extrêmement contraint. On parle de 35 milliards d’économies. L’ancien exercice n’a rien réglé. Les déficits courent et les agences guettent. Nous irions vers les 6 % de déficit. Le FMI vient de nous interpeller et nous a mis en demeure de mettre de l’ordre dans nos comptes. On ne peut pas lâcher les déficits, mais les partis engagés dans la présidentielle vont, eux, se lâcher. La France ne peut pas se permettre de ne pas avoir de budget, pour des raisons structurelles. Nous sommes dans une phase de décrochement lent mais régulier, et le pays s’appauvrit. Nos taux d’emprunt sont passés à 4 %. Mais aussi conjoncturelles : plomber d’emblée l’exercice du prochain quinquennat, c’est aggraver la crise sociale et morale. Cette équation va poser une question existentielle aux groupes parlementaires, et principalement au RN et au PS. Le groupe d’extrême droite et sa « présidente-candidate » est devant un casse-tête. Faut-il sauver la mise au gouvernement, au risque d’apparaître comme sa roue de secours et d’annihiler une partie de la thématique de la grande alternative ? Faut-il être en partie responsable des coupes sombres qui vont nécessairement faire des mécontents ? Faut-il marquer sa différence, s’opposer au budget, au risque de passer pour irresponsable et de donner du grain à moudre à l’idée que « l’extrême droite, c’est le chaos français » ? Bref, faut-il non seulement faire obstacle au budget, mais voter la censure ? Est-ce pour obtenir la mansuétude de Marine Le Pen que Sébastien Lecornu a réuni à Matignon un pôle de banquiers pour un prêt finançant la candidature de cette dernière, se portant même, en partie, comme caution ? Le Premier ministre ne le fait pas sans l’accord du président Macron. Je trouve qu’il y a beaucoup de renvois d’ascenseur entre l’Élysée et le RN depuis l’élection de R. Ferrand à la présidence du Conseil constitutionnel. Encore une fois, il faudra un jour percer le mystère du jugement au cordeau de Marine Le Pen. En tout état de cause, le RN va peser lourd dans ce débat budgétaire. Reste le PS : il est nécessaire au rejet d’une éventuelle censure. Le débat sera là totalement interne. Il opposera encore le dernier carré des défenseurs de l’union de la gauche radicale, version NFP ou primaire de Bagneux, aux sociaux-démocrates. O. Faure, aujourd’hui clairement candidat à la primaire PS/PP, l’a anticipé par son vote de la censure — contre son groupe — présentée par les Verts à propos de l’inaction écologique gouvernementale. Il y voit un sauf-conduit pour sa propre législative. F. Hollande a depuis longtemps indiqué que ce débat ne serait pas secondaire et qu’il n’est pas question de provoquer une crise à la veille de la présidentielle. Impossible de dire comment cela se termine, et surtout les conséquences d’un vote contre de l’Assemblée, débouchant sur la reconduction du budget précédent. Ceci d’autant que E. Macron peut avoir la tentation de dissoudre. Avant tout parce qu’il n’est pas satisfait de l’offre présidentielle dans le bloc central. Les relations avec G. Attal sont exécrables, celles avec É. Philippe ne sont pas mieux, quant à B. Retailleau, venu sur ses plates-bandes de politique étrangère en jetant de l’huile sur le feu algérien, elles sont épouvantables. La dissolution fait immédiatement de S. Lecornu le chef de la majorité relative sortante, partant en campagne. Le président n’en démord pas : il a eu raison de dissoudre. C’est la classe politique qui ne comprend rien au film. Le RN gagnant à l’époque, l’hypothèque serait aujourd’hui levée. Et dissoudre en 2026, c’est empêcher Marine Le Pen, gagnant la présidentielle, de dissoudre pendant un an. Dans un an, le climat aura changé, peut estimer Macron. Et si c’est un autre, le nouveau président sera empêché et la poignée de partisans du président sortant épargnés. Non seulement E. Macron ne désespère pas de partir en étant le dernier défenseur de la République face au RN, mais il pourrait espérer ainsi lancer S. Lecornu comme candidat unique du bloc central. La gauche serait divisée et surtout le PS, etc., etc. Science-fiction, me direz-vous ? Un peu, il est vrai, mais E. Macron, après avoir pensé à l’ancien Premier ministre Castex, caresse l’idée de lancer son poulain plutôt que de voir « les effaceurs de son bilan » s’installer à l’Élysée. Il y va des conditions de son retour. En tout état de cause, Sébastien Lecornu va apparaître comme une solution à la division des droites, au vote utile pour mettre Mélenchon hors du second tour si É. Philippe ne fait pas le trou. Enfin, ayant suspendu la réforme des retraites, n’ayant jamais mis le doigt dans le débat sur l’immigration, on pensera qu’il offre de meilleures garanties au second tour à un vote utile de la gauche face à l’extrême droite. Mais la rançon de cette potentialité, c’est un débat budgétaire très compliqué, au-delà des contraintes réelles de celui-ci. Sébastien Lecornu peut surgir et, paradoxalement, l’épreuve du budget être son tremplin, mais tout autant son tombeau. En tout cas, une boule de plus sur le tapis vert politique : il ressemble maintenant à un billard américain.
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2. La série de l’été
Jusqu’à mi-septembre, nous publierons les enseignements de notre histoire, cette série de « petits cours » que j’ai donnés aux jeunes du courant DLS (Hélène Geoffroy) tout au long de l’année.
Il s’agit seulement de mes notes, autant comme repères pour les uns, « pense-bête » pour les autres, dans cette veillée d’armes où tout peut basculer.
1
1905
● Le Parti socialiste puise ses racines dans l’histoire du mouvement ouvrier, et les ouvriers sont dans notre histoire nationale depuis le temps des cathédrales.
En 1539, l’ordonnance de Villers-Cotterêts interdit aux compagnons de s’assembler en confréries et d’organiser des cabales.
● La Révolution française, avec le décret d’Allarde du 12 mars 1791 et surtout la loi Le Chapelier de 1791, interdit de fait la coalition, le syndicalisme et les associations au nom de la liberté du travail et de la libre entreprise.
● 1831, la révolte des Canuts ; 1834, la révolte des 4 sous (mineurs du Nord). C’est la loi Ollivier en 1861 qui va abroger ces dispositions. La révolution de 1848 était passée par là. Le fait que le syndicalisme va naître avant les partis ouvriers marque profondément l’histoire sociale française.
A
1905, l’année charnière de l’entrée dans le 20e siècle
● Avant d’en arriver là, il faut revenir sur 1848. C’est la moins connue des révolutions. Elle suit celle de 1830 et précède la Commune de Paris de 1871. Elle met fin à la monarchie de Juillet, mais surtout dissocie les républicains de ce qu’on n’appelle pas encore le mouvement ouvrier. La fin de la fraternité républicaine avec le salariat. Marx : « C’est au travers de la défaite de 1848 que le mouvement ouvrier français put devenir un mouvement indépendant, luttant pour ses propres intérêts. » Après la répression féroce du général Cavaignac suite aux barricades du 23 juin : 4 000 morts, 10 000 déportés. L’imaginaire de la gauche sera durablement structuré autour de la méfiance de la bourgeoisie républicaine. C’est la dialectique de Louis Blanc et de l’ouvrier Albert dans le gouvernement provisoire « révolutionnaire ». Ceci explique beaucoup de choses, en particulier le « surmoi révolutionnaire » à gauche et sa méfiance vis-à-vis des républicains.
● 1848, le printemps des peuples. C’est le deuxième symbole qui frappa les consciences. Pour la 1re fois, le mouvement social est continental. 1848, c’est la révolution sicilienne, milanaise, dans les états italiens, française, allemande, autrichienne, hongroise, roumaine, irlandaise, danoise, suisse, suédoise… « les peuples à l’assaut du ciel », dira-t-on.
● 1871, la Commune de Paris. 72 jours qui structurèrent l’imaginaire révolutionnaire. Pour F. Furet, événements « surinterprétés » ; pour les marxistes, « une insurrection préfigurant les révolutions ». Il s’agit de la conjonction du mouvement de républicanisation de la France, de l’émergence des organisations ouvrières, de l’élan patriotique suite à l’armistice signé avec Bismarck à Versailles — déjà — qui ampute la France de l’Alsace et de la Lorraine. Cette révolution, qui ne réussira pas à s’étendre à toute la France, met à l’ordre du jour l’organisation des ouvriers par eux-mêmes, « le communalisme », et fait place aux femmes (Louise Michel).
Elle sera la référence tant de l’insurrection-libération de Paris en août 1944 que de la grève générale de juin 1936 ou de celle de Mai 1968, mais aussi des révolutions russe ou chinoise. Et la raison des manifestations au mur des Fédérés, au cimetière du Père-Lachaise (les derniers fusillés par les Versaillais). Louis Mexandeau, ministre des Anciens combattants, a déposé une plaque du souvenir rue de la Fontaine-au-Roi, à l’emplacement de la dernière barricade.
● Le Parti radical a été fondé en 1901, la SFIO en 1905. Ce parti, section française de l’Internationale ouvrière, est le premier parti moderne de masse, avec débats, congrès, courants. Nous sommes loin du « parti-entreprise » autour d’un homme (cf. LFI, Renaissance) ou d’une femme (RN).
● 1905, séparation de l’Église et de l’État. La laïcité devient la condition de la démocratie moderne, avec la liberté de la presse, l’impôt progressif et l’État de droit.
● 1905, la défaite de la Russie face au Japon provoque la révolution russe, avec le premier soviet à Saint-Pétersbourg présidé par Léon Trotsky.
● 1905, c’est l’apparition de partis dits ouvriers en Europe (SPD), aux États-Unis et au Japon. C’est à cette date que se constitue le parti nationaliste chinois, le Kuomintang. Dans 5 ans, la révolution mexicaine va éclater.
● 1905, c’est la crise marocaine entre la France et l’Allemagne, qui préfigure les conflits impérialistes à venir.
● 1905, Einstein fonde la physique moderne, ouvrant l’ère nucléaire.
● 1905, Freud écrit sa théorie sur la sexualité, Picasso expose à la galerie Serrurier.
Le siècle peut commencer.
B
La marche à l’unification
● Quelques repères qui vont devenir le patrimoine commun de cette gauche en voie de constitution, avec l’influence de Marx et Engels l’emportant sur le courant anarchiste, Proudhon et Bakounine. Le Manifeste du parti communiste, 1848 ; Les Luttes de classes en France, 1850 ; Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, 1852.
● Il faut enfin évoquer quelques jalons des luttes ouvrières, les premières grèves pour la journée de 8 h en 1884 : 8 heures de travail, 8 h de repos, 8 h de loisir, affiché et revendiqué par un triangle rouge à la boutonnière.
● Le congrès d’unification des socialistes se tient salle du Globe, 8 bd de Strasbourg, du 23 au 25 avril 1905. Ce congrès fut sans relief : tout avait été discuté avant et la synthèse finale fut actée dans les couloirs. Vous voyez que nous n’avons rien inventé.
● Les constituants de la SFIO :
Le Parti socialiste français : J. Jaurès, Briand, Viviani ;
Le Parti socialiste de France : J. Guesde, É. Vaillant ;
Le Parti ouvrier socialiste révolutionnaire : J. Allemane ;
Sept fédérations autonomes et G. Halwaks.
C
Comment nous en sommes arrivés là
● Les élections législatives de 1893, où les « socialistes », c’est-à-dire ceux se réclamant du socialisme, ont fait 5 %, et les municipales de 1896 où une poussée à gauche est enregistrée. Ce qui fera dire à Engels : « En France, tout se termine toujours par des élections. »
● Dans le même temps, la gauche prend le contrôle du quotidien La Petite République.
● L’affaire Dreyfus, de 1894 à 1906 : ces 12 ans vont bouleverser et matricer la France. L’antisémitisme, qui va atteindre son paroxysme au XXe siècle, va être le cheval de bataille des antidreyfusards monarchistes, nationalistes : Barrès, Coppée, Daudet, Maurras, Drumont, Déroulède. Les dreyfusards défendent les principes de la République à travers Dreyfus : la justice — Zola, Anatole France, Péguy, Proust, Gide, mais aussi Clemenceau, Jaurès, L. Herr et le jeune Léon Blum. Le résultat de ce combat contre l’injustice est le renforcement de la démocratie parlementaire et de l’État de droit.
● La tentative d’un premier regroupement en 1879 : il sera sans lendemain, mais deviendra « le congrès immortel ».
● Face à l’agitation nationaliste, le « comité de vigilance » (Jaurès) est fondé en 1899, transformé en « comité d’entente des organisations socialistes » suite à une tentative de programme commun à l’initiative de Millerand : « le programme de Saint-Mandé ».
● Le gouvernement Waldeck-Rousseau, 29 juin 1899 au 3 juin 1902. Gouvernement de défense républicaine. G. de Galliffet, le massacreur de la Commune, J. Caillaux, A. Millerand s’unissent sous la bannière de la « justice sociale, liberté civique et ordre républicain ». Ce gouvernement, soutenu par Jaurès — auquel Guesde ne s’opposera pas frontalement —, a obtenu la grâce de Dreyfus, des sanctions pour Déroulède, des mesures contre l’antisémitisme dans l’armée, ouvert le droit d’association, suspendu la répression ouvrière (la grève du Creusot), commencé à déconfessionnaliser l’État, la journée de 10 h — étape vers celle de 8 h — et le début de l’impôt progressif sur les droits de succession.
● Le congrès de Lille en 1900, pas encore constitutif, entérine quand même deux méthodes (les fameuses deux gauches) :
– Jaurès défend la société réconciliée par une série de réformes successives ; il s’agit d’unir le socialisme et la République.
– Guesde rejette la république bourgeoise, comme il rejettera la défense de Dreyfus au nom de la distinction nécessaire avec la bourgeoisie, et défendra la « République sociale et socialiste ».
● 1899, échec du congrès de la salle Japy. 1900, Guesde prend ses distances. 1901, échec du congrès de Lyon, le POSR s’en va. 1902, échec et débat sur le gouvernement Waldeck-Rousseau.
● 1902, divine surprise aux législatives. Jaurésistes : 5 % et 36 députés ; Guesde : 4 % et 12 députés. Le Parlement devient « l’atelier du socialisme ».
● 1904, le congrès de l’Internationale du 14 au 20 août à Amsterdam. Ce congrès voit s’affronter, au sein du parti dominant le SPD allemand, deux courants : l’un réformiste, Bernstein — « le but n’est rien, le mouvement est tout » —, l’autre Kautsky — le but, la révolution, ordonne tout. Mais ce congrès exige de la section française de s’unir. Les délégués Renaudel, Longuet, Revelin vont jouer un rôle essentiel pour rapprocher les points de vue. Ils le font sur fond de montée des nationalismes et de peur de la guerre. « Le capitalisme porte la guerre comme la nuée porte l’orage. » — J. Jaurès.
● Le congrès d’unification a lieu en 1905, d’abord sur la ligne de Guesde :
– refus systématique du budget et de la participation ministérielle ;
– la SFIO est une fédération de fédérations ;
– la fin de l’autonomie des parlementaires, qui sont subordonnés au parti ;
– la question laïque, constitutive de la SFIO ;
– union sacrée contre le nationalisme.
Jaurès perd dans les attendus, mais gagne sur l’union constitutive.
● 1908, la victoire totale de Jaurès au congrès de Toulouse et la fameuse synthèse jaurésienne : la réforme et la révolution dans « l’évolution révolutionnaire ». En 1910, au congrès de Nîmes, Jaurès sera mis en minorité sur la question des retraites, mais sans conséquence. La fondation du journal de la SFIO, L’Humanité, permet à Jaurès, via ses éditoriaux, d’exercer son influence jusqu’à sa mort.
● L’assassinat de Jaurès, le 31 juillet 1914, au café-restaurant Le Croissant, à deux pas du siège de L’Humanité. Son assassin, Raoul Villain, ultranationaliste « exalté », sera acquitté en mars 1919 et fusillé le 17 septembre 1936 par une colonne anarchiste à Ibiza.
Son enterrement, le 4 août, correspond au début du conflit de la Première Guerre mondiale.
D
1905 et la marque du socialisme français
● À la différence de tous les partis sociaux-démocrates européens, à l’image du POSDR russe (1898, Minsk) ou du SPD (1875, SAP, puis 1891, SPD), en France la République (après 1789) a précédé la fondation du parti socialiste. Les socialistes concevront d’emblée leur tâche comme une autre étape que celle de la démocratisation républicaine : le socialisme, « la République jusqu’au bout », Jaurès. Dans les autres partis, c’est le parti socialiste qui porte la question démocratique, d’où « social-démocratie ». Cette question fut un débat fondateur dans le parti ouvrier social-démocrate de Russie, où la bourgeoisie fut considérée comme trop faible pour porter la démocratisation. Cette différence fondatrice, combinée à l’imaginaire de 1848 et 1871, explique la culture « rupturiste » française.
– Pour les socialistes, la République est constitutive du socialisme. L’affaire Dreyfus ou la séparation de l’Église et de l’État (laïcité), la séparation des pouvoirs, l’État de droit, puis plus tard l’État social — sont un prolongement — seront les poutres portantes du socialisme et de la République.
● Avant la SFIO, les républicains sont portés par le Parti radical. Léon Bourgeois et le solidarisme.
Pour la SFIO :
Les questions « républicaines » sont déjà tranchées. La question des droits-libertés acquis et celle des droits-créances constitutifs de l’État social sont premières.
● L’indépendance syndicale est un deuxième trait spécifique du socialisme français:
– la culture syndicaliste révolutionnaire, d’origine anarcho-syndicaliste ;
– les instituteurs du Vimeu (la Somme) rédigent la charte d’Amiens dans une méfiance vis-à-vis du politique et une défiance vis-à-vis du boulangisme, ceci dans un imaginaire propre à la création des bourses du travail (3 février 1887 ; F. Pelloutier, 1895, syndicaliste anarchiste, secrétaire général de la fédération des bourses du travail), au départ bureau de placement, puis sorte d’auto-organisation ouvrière héritière des « compagnons » ;
– la grève générale est vue comme la figure centrale de l’émancipation ;
– une certaine forme d’antiparlementarisme latent.
● Il y a donc 3 sources spécifiques :
– la démocratie est un acquis, la question sociale est centrale ;
– l’indépendance syndicale interdit la voie d’une liaison organique entre parti et syndicat ;
– le socialisme municipal comme conquêtes arrachées à la domination.
Vous avez là la culture du socialisme français, qui pense rupture et pratique le gradualisme.
Voilà pourquoi vous m’avez entendu dire que la social-démocratie est une idée neuve en France. On confond la culture de gouvernement, qui peut aller jusqu’au social-libéralisme, et la culture du compromis comme moyen stratégique assumé, se distinguant de la culture de la rupture.
● Il y a 3 formes de partis socialistes en Europe :
– les partis sociaux-démocrates : démocrates parce qu’ils portent les conquêtes démocratiques (Scandinaves, Allemand, Autriche, Belgique, Hollande) ; ils sont liés au mouvement syndical ;
– les partis travaillistes britannique et irlandais : ils ont été créés par les syndicats ;
– le PS français et sa synthèse jaurésienne.
En 1906, on peut lire dans une profession de foi de la SFIO : « Sans la République, le socialisme est impuissant ; sans le socialisme, la République est vide. » Tout est dit : c’est la base de la « Section française de l’Internationale ouvrière » (SFIO, 1905 / Nouveau Parti socialiste, 1969 / Parti socialiste, 1971).
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À dimanche prochain.




