4449 jours de guerre en EUROPE
1/ Présidentielle, Gauche : mode d’emploi
2/ signes, 3/ leçon, n° 10 : la société insécure

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1/ Présidentielle, Gauche : mode d’emploi

Faure minoritaire ! Tondelier tout autant ! Ruffin lance sa campagne autour de la valeur travail. La petite primaire du casting s’achève, la primaire des offres programmatiques commence.

Le paradoxe du moment tient au fait que la route pour les sociaux-démocrates se dégage au moment où le projet Ridel Faure conjugue « la liberté à la sauce NFP ». L’emprunt conceptuel contestable au social-libéralisme se dissout dans le populisme de gauche contesté, où « la rupture est dans chaque mesure ».

Ce texte veut rompre avec l’égalité et la justice au profit de la liberté, alors que l’on ne peut aborder les défis de notre époque sans ce fil à plomb. Ce document veut rompre avec la social-démocratie, alors que celle-ci n’est pas une doctrine, mais une méthode. Enfin, la radicalité non financée tourne le dos à l’invention du possible qui distingue le réformisme du populisme.

Le seul avantage de ce texte qui veut en finir avec le réalisme de gauche est qu’il met à l’ordre du jour le débat sur les projets.

Mais les faits sont têtus, comme disait Lénine dans Matérialisme et empiriocriticisme. Le balancier pour dominer Mélenchon et rassembler les Français ne peut être que réformiste. Cela tombe bien, nous assistons à un véritable printemps social-démocrate.

Pascal Canfin engage la saison 2 de la plateforme citoyenne. Le manifeste « construire 2027 » est une démarche programmatique de rupture avec la primaire de la petite Gauche. Il est porté par les animateurs de l’opposition à O. Faure : Nicolas Mayer Rossignol et Hélène Geoffroy, les présidents des groupes socialistes à l’Assemblée et au Sénat, le candidat écologiste malheureux à la dernière présidentielle Jadot, les apparentés communistes E Maurel et Marie Noëlle Liemman, et Raphaël Glucksman, etc. Il y a déjà 10 000 signataires, c’est dire s’il y a une demande.

La réunion de la Convention a démontré une volonté de structuration, et Bernard Cazeneuve a fait part de sa détermination pour la prochaine présidentielle ; il commence même à faire signer des maires en vue de sa candidature. Jérôme Guedj est déjà en campagne.

Karim Bouamran estime publiquement « qu’il pouvait être la solution ». F Hollande déclare à la une de Marianne qu’il se prépare et encourage tout le monde à faire de même. Ce sont les cent fleurs sociales-démocrates qui, sans cela, ne seraient rien dans cette pré-présidentielle. Cette compétition au centre gauche oblige les acteurs à hausser leur niveau de jeu, intéresse la presse, les sondeurs et donc l’opinion. C’est une autre indication.

Le fait que O. Faure ne soit plus majoritaire dans le PS l’oblige à être disponible à une solution hors NFP maintenue. Le résultat des municipales analysé par deux études de la Fondation Jean Jaurès et du Monde atteste le recul du PS dans les villes moyennes que personne ne remplace à gauche. Cela n’annonce rien de bon pour la présidentielle, les législatives et le bilan des 10 ans de O Faure à la tête du PS.

Soyons lucides, il n’y aura pas de petite primaire, pas plus qu’une primaire sociale-démocrate. Je ne vois pas non plus les candidats en piste renoncer à leur droit de défendre des idées ou à faire un tour de piste. Je vous l’avais dit, bien avant les municipales, il ne restera au PS après la fin de la petite primaire que le vote dans le PS. Le vote interne aux socialistes, pour statutaire qu’il soit, ne permet pas de prendre en compte des candidats extérieurs au PS, comme Glucksmann, Caseneuve ou autres. Le PS peut passer outre, mais, faute de consensus, il produirait une concurrence néfaste aux candidats en lice. Je fais donc une nouvelle proposition : une primaire ouverte.

De quoi s’agit-il ?

Lors de la dernière présidentielle, je souhaitais une confrontation au PS entre Anne Hidalgo, Stéphane Le Foll et moi. À Hidalgo n’a pas voulu. Résultat, la confrontation n’a pas réellement eu lieu et l’ex-maire de Paris n’a pas pu s’installer. Elle n’était pas prête, elle n’avait pas testé ses idées, elle ne les avait pas confrontées. Elle a donc dévissé au premier choc et s’est fait siphonner par le vote utile pour Mélenchon. Inventons donc la « compétition ouverte devant l’opinion ». Si nous gardons le vocable primaire, c’est qu’il s’agit d’éviter que le premier tour soit le juge de paix. Si nous disons ouverte, c’est qu’elle ne sera pas confisquée par les appareils ou des collectifs autoproclamés.

Cela nécessite quoi ?

D’abord que le PS prend acte que le moment des primaires fermées est révolu faute de consensus des acteurs. Ensuite, il faut un agenda qui donne du temps et de la sérénité au débat, à la confrontation naturelle et à la maturation de l’opinion sur la base de propositions. Enfin, il est nécessaire de donner un maximum de visibilité aux échanges sur les projets et un minimum de cadre à cette compétition.

Le PS, mais aussi d’autres pourraient mettre leur logistique en commun pour des « rendez-vous de l’alternative ». Ce week-end, par exemple, un débat, pour l’instant, parallèle a eu lieu à Liffré, parrainé par le président de la région. R Glucksmann, F Hollande, BCazeneuve ont exposé leurs idées. Le 27 juin, les 3 mêmes débattront sur le défi climatique au Mans avec Jean Jouzel à l’invitation de Stéphane Le Foll. C’est la voie à suivre dans un maximum de villes, au moins dans chaque région et à partir de septembre.

Certains les feront toutes, d’autres pas, mais 13 confrontations pourraient être programmées ou plus. Elles seraient suivies par visio, mais les présents pourraient intervenir, interpeller les candidats dans la salle ou sur un site dédié. Encore une fois, ce n’est pas une obligation pour les candidats, à chacun de construire sa stratégie pour être le mieux placé. Mais le PS et ceux qui veulent offrent un espace de confrontation citoyenne. Il faudrait par contre des confrontations « en live », des débats télévisés. Ainsi, la sélection n’est plus octroyée par les sympathisants, elle est construite par l’opinion. C’est-à-dire les sondages, mais pas seulement, car il ne suffit pas d’être en tête dans les enquêtes, mais de démontrer que l’on est soutenu dans la Gauche elle-même. Il faut faire la démonstration en termes d’élus, de citoyens, de personnalités de la fiabilité de la candidature. Voilà le faisceau d’indices qui rend une candidature crédible.

Début décembre, une « convention » serait convoquée où se retrouveraient le CN du PS et d’autres, s’ils le souhaitent, les élus députés, sénateurs, maires et exécutifs des collectivités locales. Cette assemblée ratifie le candidat le mieux placé et les adhérents du PS et des partis ou entités qui le souhaitent l’adoptent ou pas.

Pour cette libre confrontation, il faut juste un code de bonne conduite entre les candidats, et pariée sur le sens de l’intérêt général : le moment venu « les moins bien cotés doivent se retirer devant le mieux placé ».

D’ailleurs, n’est-ce pas ce qu’ils disent tous ? « S’il y a un candidat mieux placé, je ferai sa campagne ». « On a la responsabilité de choisir le mieux placé pour 2027 », dit Glucksmann sur TF1. F Hollande dit la même chose. Et B Cazeneuve n’a jamais cessé de le dire. Quand O. Faure, on ne voit pas comment il pourrait faire autrement, la division du PS, c’est la certitude de sa disparition à la présidentielle et aux législatives.

On nous dira : « Ni Valls ni de Rugy ont respecté un engagement signé en 2017, là il n’y aura même pas de vote ». C’est un risque à prendre, même si, au final, il y aura une ratification militante. Mais l’histoire nous apprend que l’opinion se cristallise en novembre-décembre.

Ce fut le cas de Jospin contre Emmanuelli, premier secrétaire, de Royal contre Fabius et DSK, de DSK contre Hollande avant sa sortie de route. Quand bien même il y aurait des candidats qui refuseraient l’intérêt général, il faut en finir avec cette idée fausse : un candidat commun est absolument nécessaire, sinon la Gauche est éliminée. Faux !!! Exemple peut-être malheureux, mais exemple quand même : Mélenchon s’est retrouvé quasiment au second tour de la présidentielle alors que chaque segment de la Gauche était représenté au premier. Exemple plus heureux : R Glucksmann rate de peu la deuxième place lors des Européennes alors que les écologistes, les communistes, les radicaux et LFI sont en compétition. Exemple gagnant : François Hollande l’emporte alors que le PCF ou Mélenchon est candidat.

Que cela plaise ou pas, le premier tour est maintenant dominé par le vote utile, les électeurs sont devenus stratèges. C’est le résultat de ce que Hollande appelle dans son interview les frontières atrophiées des partis. Mais il faut produire une contrainte citoyenne au désistement pour le mieux placé en décembre. C’est ici qu’il faut engager une pétition de masse pour le désistement à gauche pour le candidat le mieux placé : 1 million de signatures offrirait un seuil critique, rendant l’aventure individuelle marginale, et sera une première cristallisation de la campagne.

Ce n’est pas un vote qui est le juge de paix, mais l’engagement de se désister pour le mieux placé. Cette démarche présente un atout décisif : elle ne préjuge pas d’un périmètre ou d’un accord programmatique improbable à gauche ; ce sont les candidats hors Mélenchon qui font le périmètre sous le regard de l’opinion de Gauche, qui les enjoint à se désister pour le mieux placé. Mais rien ne les y oblige, à eux de prendre leur risque devant l’histoire. Le « j’irai jusqu’au bout » se heurte à cet impératif catégorique.

Autre avantage : cette controverse oblige tout le monde à se tourner vers les Français et va créer une émulation programmatique. Il y a le programme du PS, me direz-vous. Vous savez ce que j’en pense et la majorité de la direction du PS a pris ses distances. Mais c’est une contribution, à Faure de l’assumer dans la campagne présidentielle, bon courage ! Tout le monde le sait, il y en aura d’autres, et chaque candidat fera son projet, c’est la loi du genre.

En 2017, les cahiers de la présidentielle, « bible » socialiste pour cette échéance - et contestée par personne - n’ont été repris dans la primaire, à tort, car il y avait là un chemin pour faire plus de 6 %. Mais c’est ainsi. Donc laissons libre cours à l’imagination des candidats.

Avantage de la « confrontation sur le fond » : les programmes ne seront pas laissés « à la critique rongeuse des souris » ou au classement vertical. Il s’agit quasiment d’une co-construction programmatique devant les Français. Cette primaire ouverte provoquera l’intérêt et tiendra le pays en haleine, et la mobilisation de chaque candidat pour obtenir des soutiens crédibilisera un espace nécessaire à la dynamique pour le premier tour.

Il s’agit d’une stratégie d’émergence d’un espace social-démocrate ou social progressiste autour d’idées fortes répondant aux défis de la France. Que chacun sorte de sa zone de confort, expose ses idées pour le pays. Je ne suis pas certain que les Français nous tiendraient rigueur de ce type de débat, désabusés qu’ils sont par la pipolisation de la présidentielle. Faire le pari des idées ou de la nécessité de forger des solutions robustes pour affronter l’époque des crises conjointes n’est pas nécessairement perdant.

La présidentielle, c’est un projet, une stratégie, une incarnation. Le projet est à co-construire via un débat devant les Français. La stratégie change de focale, puisque le cœur n’est plus la désignation d’un candidat commun au forceps, mais c’est l’alliance législative qui devient l’enjeu du débat entre partis. Et la perspective du front républicain face à l’extrême droite au 2e tour oblige à se poser la question non plus de qui peut rassembler la gauche, elle sera effective pour les législatives, mais qui peut rassembler la France. Quant à l’incarnation, le débat en sera la forge. Pour le reste, F Mitterrand donnait ce conseil : « pour être aimé, il faut être aimable », alors que le meilleur gagne.

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2/ Signes

Alors que Jean-Luc Mélenchon en rajoute en dénonçant le journaliste « Bronstein », dont la nature est de lui faire les poches. Décidément, Mélenchon a l’obsession juive au bord des lèvres. Le leader de la France insoumise sait ce que parler veut dire et il devient, au fil des meetings et interventions, une sorte de Beppe Grillo tendance anti-juive, construisant un mouvement 5 étoiles à la française. Si Jean-Marie Le Pen avait osé cela, la protestation aurait été dans la rue.

Au même moment, le magnat de la presse Bolloré, lui, s’en prend à la ploutocratie du boulevard Saint-Germain dans le JDD, révélant les émoluments de Nora chez Grasset, maison d’édition qu’il veut normaliser. Le même Journal du dimanche commet un article crapoteux sur « l’affaire Nora », où l’on flirte, à la Mélenchon, avec des noms à consonance juive et le lobby des élites, article écrit par un ancien rédacteur de « Éléments », la revue d’extrême droite du GRECE.

Cela n’a rien à voir — encore que — mais en rajoute au climat de la précampagne présidentielle. Retailleau est désigné par un plébiscite candidat de LR pour la présidentielle, juste après que G. Attal se soit avancé. Les deux, objectivement alliés pour faire baisser E. Philippe dans les sondages. La tenaille anti-Philippe est en place, l’un empruntant à la rhétorique de l’extrême droite, dénonçant la décision de Pedro Sánchez de régulariser les migrants. Après avoir envenimé les relations avec l’irascible régime militaire algérien, il fait de même avec l’Espagne, lui qui n’a rien dit quand A. Merkel accepta près d’un million de Syriens ; et l’autre préemptant un libéralisme à visage humain, celui des décideurs, les start-uppers qui ont fait Macron, dont il ne veut pas l’héritage, mais ne dédaigne pas les sponsors.

Tous ces signes militent objectivement pour Bardella-Le Pen, mais ce n’est rien à côté de la cour effrénée du Medef vis-à-vis du RN, offrant au mouvement d’extrême droite un brevet de respectabilité économique. Le Medef ne dit pas : voilà nos divergences et nous en débattons. Mais nous recevons les leaders du RN pour les écouter, et à la sortie de la réunion se refusent à tout commentaire. Le Medef prend moins de pincettes lorsqu’il s’agit de la Gauche et de l’augmentation des impôts des entreprises. Évidemment, pour éviter de se faire prendre les doigts dans le pot de confiture, on aura droit à des confidences du patron du Medef sur Bardella, plus malléable que Marine Le Pen. Le même qui nous avait indiqué, lors du campus de l’organisation patronale, que le président du RN était le seul à comprendre l’entreprise.

Dans cette affaire, le « rendez-vous » est le signe symbolique du moment « RNiste », où tout milite pour le parti d’extrême droite. Le Medef n’échappe pas à la règle de « l’allégeance au cas où ? », sous le vrai-faux prétexte qu’il s’agit du premier groupe à l’Assemblée. Moins convaincante, la nécessité de peser sur la ligne économique, comme le patronat italien a su le faire avec Meloni. On oublie que la possibilité de contractualiser en Italie est due à la proportionnelle et à une coalition du parti de feu Berlusconi en passant par celui de Salvini. En France, après une présidentielle gagnée, une majorité législative est quasi mécanique. Et, dans un premier temps — en tout cas pas avant les régionales —, celle-ci sera un bloc. Quant à l’idée de mettre un coin entre Marine Le Pen et Bardella sur la politique économique, cela sert le RN, car on élargit ainsi sa base électorale. Marine Le Pen garde la vieille maison, Bardella court les princesses et le CAC 40…

Est-ce que cela veut dire qu’il n’y a pas source de conflit ? Pour l’instant, et après le séminaire de direction du RN, il s’agit, au-delà des 35 %, d’être attrape-tout et de ne pas laisser de point d’appui à la droite classique pour reconstituer une offre politique. Le RN n’a jamais eu de doctrine économique fixe : sociale avec Stirbois, libérale avec Martinez ou les tenants du Club de l’Horloge, étatique avec Philippot. J.-M. Le Pen choisissait l’axe en fonction du moment politique ; seule la préférence nationale restait la boussole. Mais l’extrême droite protestataire a laissé place à l’extrême droite de gouvernement. Et c’est là que les sujets vont surgir en cas de victoire.

En attendant, le RN vient d’ajouter le Medef, après le grand patronat, à son tableau de chasse de la banalisation, pendant que Bolloré étend sa normalisation culturelle, le bloc central se divise en trois, si ce n’est plus, et la Gauche patauge. À un an de la présidentielle, il y a là des signes inquiétants.

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3/ Chaque semaine, nous voyageons dans le basculement du monde et ses métamorphoses

Leçon n° 10
La société insécure

Les 30 Glorieuses étaient celles d’une certaine sécurité matérielle et de l’optimisme moral, au point que la jeunesse rêvait quasiment de la révolution « remboursée par la Sécurité sociale ». Depuis, le monde a basculé dans un pessimisme militant qui formate, matrice, innerve toutes les relations sociales. Ce désenchantement du monde a commencé avec l’irruption du sida au milieu des années 80, quand faire l’amour donnait la mort. La génération du « peace and love », de la pilule et du « faites l’amour, pas la guerre », magnifiée par les chorégraphies de Béjart, basculait dans la névrose obsessionnelle de la protection et de la peur.

Ce choc fut concomitant à la fin des idéologies, l’effondrement de l’URSS, la découverte de la finitude climatique, de la croissance molle et la montée de la violence urbaine, le narcotrafic et la déchéance due à la drogue que prophétisait dès 1969 un film comme More de Barbet Schroeder ou Panique à Needle Park de Jerry Schatzberg.

C’est cela, un sentiment de panique s’est emparé de nos sociétés, reprenant le slogan des punks « no futur ».
Il y a un monde, une césure, une rupture, entre les chansons gentillettes de Petula Clark et celles des Sex Pistols et son fameux God Save the Queen, « pas d’avenir pour toi dans le rêve anglais ». Comme il y a un avant et un après Help chez les Beatles ou le cri de désespoir d’un Freddie Mercury touché par le sida chantant Bohemian Rhapsody avec Queen et mettant fin aux années Beach Boys. Et on ne peut pas dire que le rap ou le slam contemporain ne transpire la joie de vivre. Oui, un sacré changement d’époque entre le cinéma de Claude Sautet, typiquement 30 Glorieuses, César et Rosalie ou Vincent, François, Paul et les autres, sorte de charme discret de la bourgeoisie des années 60-70, et la violence sociale d’un Ken Loach dans Sweet Sixteen ou My Name Is Joe ou autre. La littérature n’est pas en reste pour décrire l’avènement du Nouveau Monde au mitan des années 80, comme le « roman impossible » de Thierry Hesse. Est-il possible d’écrire après la mort de Malik Oussekine et ce qu’elle annonce comme violence dans nos sociétés ? Ou Sans Véronique d’Albert Dreyfus, roman sur la vengeance après un attentat djihadiste à Sousse, qui préfigure le ressentiment de masse dans nos sociétés après la vague des attentats, qui fut le deuxième grand choc bousculant les repères à droite, mais aussi à gauche avec une haine irrépressible contre le monde arabo-musulman et l’islam. Et dont le roman de Houellebecq Soumissionpourrait être le manifeste. Et on n’avait pas encore basculé dans l’antisémitisme rampant du populisme de gauche.

Le sida, les attentats, mais pas seulement, au fur et à mesure que le nouveau siècle s’avançait, l’insécurité devenait plurielle : la pauvreté, les affres du surendettement, l’instabilité économique, politique, la corruption, les inégalités, les discriminations, la criminalité, la violence urbaine, les catastrophes naturelles, les conflits religieux, le dégoût de la société de consommation et la frustration de pouvoir l’honorer, l’exigence de la maîtrise technologique, la désertification des campagnes et le retrait communautaire en ville, le chômage ou l’absence de perspective professionnelle, quels que soient les diplômes eux-mêmes enjeux d’une compétition féroce. Si Johnny Hallyday ne l’avait pas chanté dès 1966, la chanson de l’époque serait « Noir c’est noir, il n’y a plus d’espoir ». Une période sans joie où le quotidien sans espoir alimente le désespoir nourrissant les passions tristes. Bref, le basculement du monde a pour toile de fond « Bonjour tristesse ».

C’est la société insécure, réelle et fantasmée, qui a installé et forgé les impressions, les préjugés, la psychologie de ce monde contemporain. L’époque est à l’angoisse, celle dont Heidegger disait : « l’angoisse est la disposition fondamentale qui nous place face au néant ». L’angoisse face au néant d’une société sans but qui se nourrit de toutes les insécurités et produit une société aigre.

Les 2 sources de ce basculement sont donc l’insécurité sociale et l’insécurité sécuritaire.

La hantise de la relégation dans les quartiers, l’angoisse de la ségrégation dans les campagnes, la peur du déclassement des couches moyennes ont produit une société inquiète, sur le qui-vive. C’est la rançon de la fin de l’État-providence.

La Covid planétaire, avec ses morts, son impossibilité de les enterrer, son monde à l’arrêt, ses rues désertes, ses relations sociales virtuelles et son « quoi qu’il en coûte », a beau être refoulée — autre symptôme d’une névrose —, elle a provoqué un état de délire anti-progressiste sur les vaccins, révélé une tendance au complotisme, accentué la grande peur de l’insécurité dans un inconscient collectif déjà passablement dépressif.

Cet état d’inquiétude de masse traverse toutes les sociétés du monde occidental, le précariat en est le moteur.

Environ 10 % de la population mondiale vit dans des conditions d’extrême pauvreté.
17 % des Européens vivent dans la pauvreté, c’est-à-dire avec moins de 940 € par mois.
700 millions de personnes dans le monde ont 2 euros par jour pour vivre. La pauvreté est multidimensionnelle : manque d’eau potable, d’électricité ou d’éducation ; si on prend un de ces critères comme indice de pauvreté, 1,3 milliard de personnes, c’est-à-dire 1/5 de la population mondiale, est touché, dont 644 millions d’enfants. Et 95 millions de personnes sont tombées dans l’extrême pauvreté à cause de la crise sanitaire de la Covid. En France, malgré le filet de sécurité des protections sociales, il y a 2,5 millions de chômeurs, entre 5,4 et 9,8 % de pauvres en fonction du seuil (50 % ou 60 % du salaire médian). Selon une étude IPSOS-BVA, 1 Français sur 2 ne parvient pas à mettre de l’argent de côté, 15 % d’entre eux déclarent rencontrer des difficultés pour boucler leur budget. 84 % déclarent calculer en permanence avant chaque dépense. 59 % ressentent de la honte à cause de leurs difficultés. 60 % renoncent à des sorties, 56 % rationnent leurs déplacements, 49 % ne partent pas en vacances. C’est une réalité massive, prégnante, sans laquelle on ne peut comprendre le climat social. La « privation » devient la norme sociale dans une société de consommation où elle est la règle, et cet état de tension génère des frustrations de toute sorte. Il ne faut pas aller beaucoup plus loin pour comprendre le « on nous cache tout, on ne nous dit rien », la trahison des élites, la peur de l’autre et sa xénophobie ou le complotisme ambiant.

Pour autant, la question sociale est absente du discours politique depuis le « zéro SDF » de Jospin en 2002, moqué par toute la classe politique. Comme si cette réalité était un surplomb que l’on refusait de voir, prolongeant ainsi le souvenir du monde d’avant. On ne peut penser une société juste, ou tout du moins y tendre, sans comprendre et s’attaquer à cette insécurité sociale. Même si elle est principalement localisée dans les quartiers populaires ou dans le rural, une telle masse de précaires provoque la peur du déclassement, de la relégation dans les couches moyennes, elles-mêmes en voie de précarisation, en tout cas sur le fil. En ne l’abordant pas, les politiques, et singulièrement la Gauche, donnent la double impression d’être hors sol et induisent que cet « autisme » est dû à une absence de solution. L’abandon de la « question sociale », de l’insécurité — cette forme par excellence de la mise en cause de l’intégrité humaine — laisse place à un dérivatif sécuritaire identitaire. Il y a donc un fait et des effets, constitutifs d’une psychologie sociale inhérente à la société du basculement, elle-même constitutive de celle-ci.

Cette réalité et ce climat se doublent de la dégradation de la sécurité sous l’impact de l’explosion du narcotrafic et du phénomène des bandes. Nous n’en sommes plus à la consommation « littéraire » de Gustave Flaubert, Théophile Gautier ou Baudelaire, voire des acteurs ou des rock stars. Depuis les années 70 et le discours de Nixon dénonçant ce fléau, nous avons basculé dans une consommation de masse. Elle est concomitante à la crise de l’État-providence. La drogue en est un sous-produit. On a d’ailleurs trouvé un terme qui résume cet état, faute d’un lendemain qui chante : « le paradis artificiel ».

La fin de la guerre du Vietnam, où l’Amérique battue ramène dans le double fond des cercueils des boys la cocaïne qui va bouleverser l’empire, ne pouvait trouver meilleur symbole. Il sera immortalisé dans American Gangster de Ridley Scott. Mais ce « passage » est aussi perceptible dans Le Parrain 2 de Francis Ford Coppola, French Connection de William Friedkin ou Voyage au bout de l’enfer de Michael Cimino.

Ces fictions relatant avec talent la mutation du crime et l’irruption des drogues vont laisser place à une véritable industrie. Elle combine l’agriculture, la chimie, la logistique en gros et en détail, la gestion des stocks, le blanchiment des capitaux et la conquête de marché. Selon les statistiques des Nations unies, il y a 244 millions d’utilisateurs de cannabis, 61 millions d’opiacés, 30 millions d’amphétamines, 25 millions de cocaïnes et 21 millions d’ecstasys. Et ce trafic est en passe d’être supplanté par le captagon, dont le principal producteur était le régime d’Assad, secondé par le Hezbollah, et surtout le fentanyl « commercialisé » par les triades taïwanaises alliées au régime de Pékin. Au total, le narcotrafic génère 400 milliards de dollars, loin devant la pharmacie (244 milliards) ou les armes, juste derrière l’industrie du numérique, du pétrole et de l’agroalimentaire.

Les caractéristiques de cette industrie sont la pauvreté, la criminalité, la corruption. La main-d’œuvre et les soldats de la drogue sont recrutés dans les populations pauvres de la planète, qui n’ont rien à perdre. Elles veulent gagner beaucoup d’argent et vite. Les règlements de compte entre « bandes organisées » sont légion. En France, il y a eu 110 morts et 241 blessés en 2024. Les chiffres sont exponentiels au Canada, aux États-Unis, mais aussi dans les pays scandinaves ou en Angleterre. La concurrence pour les territoires de distribution est féroce et violente entre mafias, n’est plus seulement en Amérique latine ou en provenance des Balkans, mais due à des bandes du « cru », comme en France DZ Mafia ou Yoda.

La corruption est présente dans l’appareil d’État et on assiste derrière la « quartierisation » de la politique ou le communautarisme politique à des liaisons dangereuses avec les trafics en tout genre. Car la diffusion de la drogue n’est plus l’apanage des grands centres urbains. Toutes les villes moyennes sont touchées : Limoges, Béziers, Orange, Carpentras, Le Havre, Nîmes. Le quotidien Le Monde a pu, par exemple, mettre en lumière ce phénomène en enquêtant dans une ville comme Morlaix. Cent quarante‑quatre villes étaient, en 2022, le théâtre de règlements de compte, 173 en 2026, c’est-à-dire autant de points de distribution de drogue. Et même le monde rural est aujourd’hui touché.

Si le narcotrafic constitue une criminalité à impact social et meurtrier, il n’est pas à lui seul constitutif de la dégradation sécuritaire. Les vols de voitures sont en régression, mais les violences physiques ou sexuelles en forte hausse. Le nombre de tentatives d’homicide est en hausse de 8 %. Les violences faites aux femmes et les féminicides — heureusement dénoncés — accentuent, par leur révélation quasi quotidienne, le halo d’insécurité : 107 femmes tuées en 2024 sous les coups de leurs conjoints.

De même, le home jacking — parce que spectaculaire — et touchant les puissants achève de dresser un univers stressant : 515 actes en 2023, et cela ne cesse d’augmenter. Le taux de criminalité mesuré par la direction nationale de la police judiciaire est passé de 14,8 en 1949 à 67,06 en 1984 ; cette hausse vertigineuse est aujourd’hui stabilisée, mais participe au climat d’insécurité. Il ne s’agit pas de la peur « du bourgeois », mais de « la peur pour moi » dans une société vieillissante.

Les deux réalités, sociales et sécuritaires, et les conséquences sociétales produisent non seulement une crainte endogène, mais un pessimisme ambiant qui est la marque de l’époque. Dans le sondage déjà cité, 59 % des Français estiment que l’avenir pour leurs enfants est compromis. La société insécure est bien le propre de notre époque.

À la jonction de l’insécurité sociale et sécuritaire, l’irruption de la violence, qu’elle soit urbaine, sociale ou politique : les « nuits des Gilets jaunes », les « Blacks Blocs », les « nuits bleues », les « incendies de véhicules », les « débordements d’après-match » ; tout est prétexte aux fumigènes, bris de matériel urbain et policiers blessés. Faut-il évoquer les émeutes urbaines où l’on s’attaqua même à des écoles, les règlements de compte à la kalachnikov ou les attaques de commissariats au mortier d’artifice ?

Mais aussi les violences policières et l’irruption d’un mot d’ordre anxiogène : « la police tue ». Tout cela provoque et entretient l’obsession sécuritaire. Il n’est pas étonnant que la recette du succès de certaines chaînes d’information tienne à la surmédiatisation de la violence et des faits divers. Mais s’il y a une offre, c’est qu’il y a une demande qui reflète les hantises morbides d’une époque et une réalité qui ne peut être niée.

Il faudrait ajouter à ce climat délétère l’insécurité alimentaire, entre vache folle et Nutri-Score, où les prix s’envolent sur les produits de qualité : la viande hachée a fait un bond de 36 % et le reste de 40 %. Non seulement c’est cher, mais on ne sait pas ce que l’on ingère. Les marques retirent régulièrement des produits impropres à la consommation, même l’eau n’est plus « l’eau neuve de nos cellules ».

Ce stress alimentaire se combine, pour 17 % des Français, à une malbouffe grasse, sucrée, salée, transformée, bourrative pour les économiquement faibles, où l’entrée de gamme n’est pas toujours fiable. Elle produit des pathologies dont le surpoids est le plus visible. Pour le citoyen, décidément, l’insécurité est partout.

Une société qui est, ou pense être, en situation d’insécurité ne prend pas de risque. Elle gère ce qu’elle a acquis, ne se projette plus dans l’avenir, et c’est ainsi que les civilisations périclitent. C’est le risque du grand basculement dans le basculement du monde.

 

À dimanche prochain.