6031 Jours de guerre en Europe

1. Autopsie du désastre du 17 octobre ; 2. La déstabilisation du continent ; 3. Instantanés de campagne – Le congrès du RN et Faure – Le deuxième tour ML-JLM ? – La nature de Lisnard – Le trou d’air d’E. Philippe – Le meurtre raciste de Trappes – Macron perdu, Faure de retour au NFP.

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1. Autopsie du désastre du 17 octobre

« Nous avons failli », constate le ministre de la Justice Darmanin au lendemain du 17 octobre. La formule sonne comme l’épitaphe du macronisme un soir d’émeute où les Français assistent, consternés, sidérés, à la chute du campanile de l’hôtel de ville de Limoges. L’image résume l’état de la France. Le pays s’affaisse sous le feu des crises, de l’incompétence et d’un exécutif à bout de souffle. La structure calcinée de l’État reste en place, comme celle de la mairie, mais son âme s’est envolée sous les applaudissements de quelques émeutiers. Ils sont ici à l’ultragauche, renouant avec Action directe, ou là, dealers de leur état. Les deux, préparés, peut-être entraînés, poussent devant eux des traîne-savates sans horizon, avides de prédations, sous les clameurs d’une France insoumise en quête de révolution et d’une Marine Le Pen tout sourire, se proposant de remettre de l’ordre dans la nation.

La France n’en peut plus de la vie chère, du précariat, des salaires comprimés, du pouvoir d’achat qui se réduit de jour en jour alors que les denrées alimentaires, l’essence, le fioul augmentent, rognant le reste à vivre. L’angoisse du jour et la peur qu’elle dure toujours s’alimentent à cette dette que la France pousse devant elle au point que le montant des intérêts est quasiment celui de la totalité de l’impôt sur le revenu de 2027. Qui peut croire que cette bulle au bord de l’explosion, combinée au rationnement quotidien, ne crée pas une situation délétère, voire dépressive, qui, à chaque instant, menace de « décompenser » ? Face à cette plaie à l’aine de la France, le pays n’est plus gouverné, à peine administré, en proie aux populistes de tout poil et maintenant aux factieux qu’ils ont couverts et qui se sont échappés. Le président, isolé en son palais, constate, contrit, les événements qui s’imposent à lui. L’état d’urgence fut un temps envisagé, mais avec les marchés financiers, c’était la curée. E. Macron renonça et la France perdit, l’espace d’une crise, sa souveraineté, sa capacité à décider pour elle-même, limitée qu’elle est par sa situation budgétaire. On se rabat alors sur un couvre-feu localisé : c’est tout ce que l’État peut proposer. Un préfet suggère même aux commerçants d’avoir recours au privé pour se protéger. Le président ne put même pas accepter la démission du ministre de l’Intérieur tellement le pouvoir est fragilisé. L’interdiction de manifester déchaîne la CGT qui brandit maintenant la menace de la grève généralisée, et on n’ose évoquer les morts ou les estropiés de peur que le pays ne s’enflamme à nouveau. Et comme prévu, les interdictions ne firent pas barrage aux tensions à Paris, aux dégradations à Marseille, et entre 500 000 et 800 000 personnes étaient encore dans la rue le 24 octobre. Lentement, le pays se désintègre comme un tonneau qui pourrit de l’intérieur, maintenu par les cercles de fer des institutions, pour emprunter l’image à un vieux révolutionnaire russe. Des déficits budgétaires colossaux, une dette dont le remboursement rend le pays impuissant, des jeunes sans espoir, une France qui empile les colères, une économie sans croissance, des carnets de commandes faméliques, une absence de majorité présidentielle et de majorité alternative, un président réunissant 84 % d’opinions défavorables, incapable d’ouvrir des négociations sur la demande sociale, l’angoisse des lycéens, et maintenant la rue qui ne se contente plus de faire les fins de manifestations, mais pille, brûle, casse les jours suivants dans des « émeutes de la fripe ».

La décomposition s’accélère et une course-poursuite s’engage entre la solution autoritaire dont M. Le Pen est le vecteur, poussant à son terme les remises en cause successives des libertés publiques jusqu’au coup d’État contre la Constitution (cf. les instantanés de la semaine dernière), et le front des républicains, évanescent, entre une droite l’œil rivé sur les nationaux-populistes et une gauche fascinée par les populistes de gauche. Les uns camouflent leur reddition devant l’extrême droite en agitant le mirage de l’arrivée de Mélenchon alors que les autres pensent se sauver des « fascistes » en étant sur le porte-bagages des insoumis. L’automne populiste bat son plein et, au milieu, « les personnalités » sautent sur leur chaise en tous sens, ne sachant que faire en tout cas inaudible. Seul surnage un Raphaël Glucksmann qui dénonce l’inconsistance de l’État et F. Hollande, qui appelle à la responsabilité de rétablir l’ordre tant sécuritaire que social… La justice elle-même tremble d’éliminer M. Le Pen de peur de précipiter le chaos, ce que son élection provoquera. L’engrenage se met en place. Les émeutiers profiteront du moment de la protestation d’un grand soir antifasciste, pendant que les identitaires prendront la rue aux cris de « La France, la rue est à nous », comme ces centaines de militants d’ultradroite lyonnais l’ont fait au pas cadencé dans la nuit de dimanche à lundi. Il y a vraiment dans ce pays comme un bruit de bottes. Car M. Le Pen ne tremblera pas devant l’état d’urgence, déroulant son plan contre l’État de droit. Cette fin funeste aura été pavée par Macron et son gouvernement tentant de racheter leur faute par une surenchère sécuritaire remettant en cause les libertés publiques. La situation n’est pas sans nous rappeler la France de 1848, où, en haut, on ne savait que faire face au chômage, à la crise financière et politique, avec l’inconstance impuissante de Louis-Philippe. Et en bas, on ne voulait plus vivre comme auparavant, sans autre stratégie qu’un cri de colère. On crut à la République avec Lamartine et l’on déboucha, nous dira Marx, sur un « médiocre qui se présenta en facteur d’ordre ». Il avait un nom illustre, Napoléon ; elle a un nom connu, Le Pen. Napoléon III instaura l’Empire autoritaire. Elle veut instaurer un régime illibéral. Évidemment, comparaison n’est pas raison, les situations ne sont pas comparables, mais le mécanisme conduisant à l’autoritarisme est là. L’heure est au sursaut des consciences et à l’union des républicains.

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2. La déstabilisation du continent

Nous vivons les convulsions françaises dans un moment de désintégration européenne. Poutine et Trump s’en frottent les mains. Était-ce le sens du voyage du patron de la CIA à Moscou il y a peu ? Toujours est-il que les démocraties européennes ne sont pas seulement survolées par les drones russes, mais confrontées à des crises instrumentalisées par les trolls de Poutine.

L’Europe voit la montée de l’extrême droite : Allemagne, Autriche, Pologne, Danemark, Pays-Bas, Portugal, Grande-Bretagne, France, etc. Et ces partis, soutenus par Trump, ne cachent pas leur sympathie pour Poutine. Les pays européens sont tout autant confrontés à la jeunesse dans la rue, stimulée par l’ultragauche : Serbie, Italie, Albanie, Belgique, France, voire l’Espagne. Partout, les démocraties déstabilisées sont prises dans les mâchoires des populismes. Ces événements, les « puissances étrangères » ne les ont pas créés. Ils sont dus aux basculements du monde que je décris dans mon livre paru le 22 octobre, Les Jours sombres. Mais la Russie ou d’autres donnent de la puissance, de l’écho, de la résonance sur les réseaux sociaux au moindre mouvement pour en faire un événement structurant.

Cette ingérence est patente. Elle prend la forme d’une guérilla digitale. Pas une manifestation, pas une polémique, pas une déstabilisation sans que les bots tournent à plein régime à coups de likes ou de retweets, gonflant la machine à rumeurs. Le moindre fier-à-bras se filmant en train de vitupérer contre la bourgeoisie, ses laquais, en appelant à leur botter le cul, sont immédiatement crédités de centaines de likes. C’est la version moderne du joueur de flûte de Hamelin immortalisé par les frères Grimm ou Prosper Mérimée. Hypnotisés par la résonance sur les réseaux, des jeunes suivent les mots d’ordre et autres consignes avec une seule obsession dans cette effervescence cathodique frelatée : en être, ressembler pour mieux s’assembler et ainsi exister.

Alors que le gros des manifestants défile puissamment et sans violence, il suffit d’un seul bris de vitrine et le manifestant, par oisiveté, devient émeutier. Tout militant qui a organisé ou participé à une manifestation en première ligne sous les lacrymogènes sait cela. Hier, les provos, les autonomes ou les plum-plum (« Plum-plum, tralala, l’anarchie vaincra »), etc., étaient toujours là devant ; il leur arrivait même de charger les services d’ordre des manifs, qui ont aujourd’hui disparu. La différence réside dans l’État ébranlé et la société excédée, et surtout les « meneurs organisés ». Ils entraînent un nombre de casseurs sans précédent. Ils sont en effet légion, entre adrénaline et excitation mercantile. La revente sur Vinted ou Leboncoin des produits dérobés dans les magasins cassés est la manifestation de leur désir profond dans une société où tout est marché.

À force de s’agglutiner devant les vitrines de la société de consommation où les baskets des stars sont vendues à prix d’or, la possession de ces baskets n’a pas de prix. Les blacks blocs font le reste.

Nos démocraties permissives et dispersives par essence sont ouvertes aux manipulations. Il suffit de centaines de robots glorifiant la violence et la prédation, il suffit d’une opinion stimulée par les coups de fouet d’influenceurs aux millions de fans, mais eux-mêmes prisonniers de leur succès, et ce grondement silencieux débouche sur des passages à l’acte. Les renseignements sont dépassés par cette arène qu’ils ne peuvent ni anticiper ni maîtriser. C’est là que se situe la manipulation, dont le but est la déstabilisation pour le plus grand plaisir de Trump et Poutine. Nous sommes en retard d’une guerre et dépendants des plateformes américaines et du deal permissif entre les États-Unis et la Russie. L’Espagne en a fait l’expérience avec la ruée sur l’enclave de Ceuta. Et au-delà des mers, Lula y a été confronté avec les manipulations des plateformes américaines. Ce qui a été prouvé pour le Brésil est une réalité pour l’Europe.

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3. Instantanés de campagne

●      Le congrès du RN ce week-end à Orléans est à nouveau l’occasion de mettre en scène et en sens l’extrême droite contre l’extrême gauche. Rien de nouveau, donc, encore que la situation soit très dégradée en termes sécuritaires après les émeutes du 17 octobre. Les initiateurs de ces manifestations se sont mis dans un piège : casser, c’est faire monter le RN ; échouer à mobiliser, c’est le banaliser. À noter aussi l’annonce faite au bureau national du PS le 20 octobre de se joindre à LFI dans ce front antifa, par la voix du premier secrétaire O. Faure, qui n’est pourtant pas connu pour être un pilier de manifestations antifascistes. Cela n’a rien à voir avec le congrès du FN à Strasbourg le 31 mars 1997. La montée sur l’Alsace ne faisait pas suite à un week-end d’émeutes. L’appel était celui de la maire socialiste Catherine Trautmann. Le FN n’était pas à 33 ou 38 % et sa thématique affichée restait dans l’épure des années 30. Le « Manifeste contre le FN » faisait le gros des troupes et son service d’ordre sécurisa la manifestation forte de 50 000 participants. Ce qui permit à L. Jospin d’y participer sans que le PS ait appelé. Cette manifestation provoqua la tension entre Le Pen et Mégret sur le chemin à suivre. Là, l’ordre règne au RN : Bardella est élu à 99 % malgré les révélations sur son antisémitisme. Ce n’est pas ou plus la rue qui fera obstacle au RN. S’engager dans cette voie, c’est devoir l’assumer, en être prisonnier, en cas d’élection de Marine Le Pen. C’est s’intégrer au dispositif mélenchonien. C’est larguer les amarres avec la CFDT, tout le courant syndical et associatif réformiste et avec les républicains de l’autre rive. Tout à sa manœuvre tactique, pas sûr que la réflexion d’O. Faure soit stratégique. Elle consiste à réaffirmer l’autonomie du PS en vue des législatives et à faire la démonstration que R. Glucksmann ne peut plus se rendre dans une manif, contrairement au PS. C’est ce qu’O. Faure appelle pour les sociaux-démocrates « se confronter à hauteur de baffes ». Comme si nous n’avions pas connu jets de poubelles, de bouteilles et charges dans les manifs avant de revenir au pouvoir. (J’ai de belles photos, Mélenchon à mon bras, dans cette situation-là.) On ne peut se faire respecter dans l’arène politique à gauche si on n’est pas capable de faire respecter son droit à manifester sur la ligne de son choix. Courir derrière Mélenchon, qui court derrière l’ultragauche qui pousse devant elle les casseurs, ce n’est pas une ligne, c’est un naufrage : les participants à la primaire l’ont dit. Cela se dénomme aussi savonner la planche de Glucksmann pour le compte de Mélenchon et le plus grand profit de Marine Le Pen.

●      Marine Le Pen s’envolerait dans un dernier sondage à plus de 38 % pendant que J.-L. Mélenchon serait qualifié au second tour. C’est ce que j’ai appelé l’automne populiste. Et la candidate de l’extrême droite écraserait le candidat des insoumis qui ferait le plus mauvais score dans un second tour sous la Ve République. Ces deux propositions se heurtent à deux autres considérations : d’abord, une majorité de Français ne veulent pas d’un deuxième tour Le Pen-Mélenchon. Ensuite, les Français ne sont pas prêts à se faire écraser par l’extrême droite. La preuve : E. Philippe, qui pourtant dévisse au premier tour, fait 47 % au second, ou R. Glucksmann, qui progresse entre 12 et 16 % selon les sondages, se catapulte à 44 % au second tour. Ceci pour dire que vérité d’automne ne sera pas vérité de printemps.

●      S’il était besoin de comprendre le fond de jeu, comme on dit au foot, de l’union des droites Le Pen-Zemmour-Ciotti-Lisnard-Retailleau, le maire de Cannes et, au passage, président de l’Association des maires de France vient, dans une réplique, nous le dire. Interrogé sur un plateau télé par une étudiante à propos des événements du 17 octobre 1961, lorsque des dizaines d’Algériens furent tués et jetés dans la Seine, il répondit : « Je m’en fous, madame, je n’en ai rien à foutre, je n’en ai rien à cirer. Je n’étais pas né, depuis il y a eu l’indépendance de l’Algérie. » Le style, c’est l’homme, disait déjà Buffon lors de sa réception à l’Académie française en 1753. Mais au-delà de la formule où un présidentiable n’aurait d’avis que sur les événements de son vivant, Marine Tondelier nous avait déjà gratifiés d’une mémoire de poisson rouge. Il y a là, chez Lisnard, la manifestation rampante d’une xénophobie ambiante dans cette union nationaliste.

●      Gros trou d’air de la part d’Édouard Philippe. L’ancien Premier ministre est dans sa phase Tefal : rien n’accroche, tout glisse. La concurrence de G. Attal d’un côté et de B. Retailleau de l’autre, lui-même talonné par Lisnard, réduit l’espace du maire du Havre qui peine à trouver le sens d’une candidature, arraisonné qu’il est par la chaîne du macronisme. Le fait de passer son tour lors du débat des présidentiables sur LCI est un symptôme de plus. Le bloc central est au bord de la désintégration, trop droitisé pour une fraction de l’opinion, trop centrale pour un électorat droitisé.

●      Un crime raciste où un tueur tire dans le tas au fusil-mitrailleur, cherchant à faire autant de morts que possible à la sortie d’une mosquée à Trappes. L’aboutissement de tant de mises en cause de l’islam (que l’on confond volontairement avec l’islamisme), des musulmans, des immigrés, devenus l’idéologie dominante du moment. Avec en écho un antisémitisme agité au prétexte de la cause palestinienne et « des musulmans discriminés ». Ceci ouvre le chemin à la libanisation des esprits avant celle du pays dont je vous parle depuis des années. Cet acte, ce meurtre, est venu alourdir un peu plus la situation dans la perspective du 5 novembre, où les lycéens seront revenus de vacances.

●      Le désarroi de Macron est palpable. Non seulement il déclare à propos de la fusillade de Trappes : « Un tournant dans la République… C’est la première fois qu’il y a eu un acte planifié pour tuer nos compatriotes, nos enfants, en raison de leur couleur de peau ou de la religion qu’on leur donne. » L’inconscient du président est bizarrement structuré : seuls les crimes perpétrés contre la communauté musulmane sont racistes et donc sujets à un basculement. Il s’agit d’une insulte aux victimes de Copernic, de la rue des Rosiers, de Charlie, de Nice ou même du père Hamel. Mais le président, entre deux voyages, annonce dans le même temps un jeudi qu’il interdit les manifestations. Tout préfet sait qu’il faut le faire un vendredi pour ne pas donner la possibilité d’un recours au Conseil d’État. Ce qui fut fait par toutes les forces de gauche, PS compris – sous la bannière du Nouveau Front populaire reconstitué à cet effet, s’il vous plaît. Ce référé-liberté donne à Mélenchon une deuxième victoire symbolique après l’union antifasciste d’Orléans. Non seulement il n’y a plus de pilote à l’Élysée, mais le PS est à nouveau pieds et poings liés aux insoumis, de l’Assemblée à la rue, sans égard et même avec l’œil goguenard pour le candidat de la primaire, comme à la sortie de Matignon. Cela va mal finir.

À dimanche prochain.