4577 Jours de guerre en Europe

  1. La nouvelle géographie présidentielle
  2. Le passage de témoin symbolique entre Trump et Xi Jinping
  3. Leçon n°13 : le temps des intégrismes

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1/ La nouvelle géographie présidentielle

Il y a 30 candidats à la présidentielle ; la plupart n’iront pas au bout. Mais c’est en soi une indication de l’état du pays. Ce paysage chaotique s’apparente à une décomposition. Celui-ci est directement le produit des années « Macron », où rien n’est venu – à part les populistes – se substituer à la fin du bipartisme. La crise, pour ne pas dire le rejet des partis, a conduit à ce choc. Et depuis, les « personnalités », ou la personnalisation de la politique ont continué à déborder les formations politiques ébranlées, qui n’encadrent plus les ambitions. Derrière la forêt des « pourquoi pas moi », une nouvelle géographie émerge. Une recomposition est en gestation autour de mouvances définies par des offres politiques plutôt que des partis. Elle est l’objet d’une âpre compétition interne, mais les plaques tectoniques de la politique française sont entrées en mouvement. Regardons cela de plus près en essayant d’être cliniques.

Les "Nationalistes"

L’extrême droite et la droite conservatrice sont devenues un continent commun autour du nationalisme. L’effondrement du gaullisme, dû à une OPA idéologique spectaculaire, voit la droite classique partager maintenant les obsessions de l’extrême droite. Elle s’est balkanisée en plusieurs tronçons, autour du macronisme porté par une continuité d’Alain Juppé (Édouard Philippe) ; un trait d’union avec l’extrême droite sous l’impulsion de l’ancien président Nicolas Sarkozy (Ciotti) ; et une ligne « nationalisto-libérale » Fillon (Bruno Retailleau). Ce fractionnement a eu raison d’une droite distincte de l’offre de l’extrême droite. Le recentrage dans les mots du RN et le décentrage de LR donnent à ce bloc nationaliste un espace qui confine à 50 %. L’extrême droite y est hégémonique idéologiquement, électoralement, sondagièrement. Seul le nom du candidat RN est incertain et dépend d’une issue judiciaire.

Depuis quelques jours, le président de la République a mis un pavé dans la mare en laissant fuiter : « Les juges ne veulent pas prendre la responsabilité d’éliminer Marine Le Pen. » Ce premier fait de campagne, s’il avait lieu, ne serait pas anodin. La requalification judiciaire miraculeuse de la présidente du groupe RN à l’Assemblée lui conférerait une « aura » symbolique incomparable. Et sa présence à la tête du groupe d’extrême droite lui a donné, au fil du temps, une connaissance des dossiers qu’elle n’avait pas précédemment. En tout état de cause, le RN fait la course en tête, et bien au-delà des 30 %. Dupont-Aignan et Éric Zemmour, eux aussi parties prenantes de ce courant, font des scores anecdotiques, luttant pour résister au vote utile.

Bruno Retailleau-LR, est devenu le flanc-garde modéré de ce bloc « préférence nationale ». Le patron des « Républicains » est trop à droite pour supplanter Édouard Philippe, mais pas assez pour supplanter le RN. Il était sorti de cette tenaille en intégrant le bloc central, mais y est retourné en rompant avec cette équation qui avait fait de lui un ministre de l’Intérieur populaire à droite et dans l’extrême droite. Retour donc à la ligne Ciotti, qui l’a conduit à la collaboration avec Bardella-Le Pen. C’est-à-dire une acceptation de la proximité avec l’extrême droite sur le thème « sécurité-immigration-identité nationale », certain que la différence se fera au profit de LR grâce à sa crédibilité gouvernementale et à sa distinction libérale sur l’économie.

Cette ligne n’a pas eu l’effet escompté. Elle a, en fait, bénéficié à l’extrême droite et surtout effacé les frontières chez les électeurs déjà passablement contaminés par le RN. La question désormais posée chez les « natios » ainsi constitués va être : Bruno Retailleau va-t-il résister, être siphonné par le RN ou se rallier à nouveau au bloc central ? Rien, si ce n’est une vague mémoire gaulliste et une implantation de notables, ne retient les électeurs de Retailleau. S’il se retire pour Édouard Philippe, par exemple, le suivront-ils maintenant que LR a abaissé le pont-levis nationaliste ?

Il y a bien ceux qui refusent cette dérive : Xavier Bertrand, Barnier, Jean-François Copé ; ceux qui l’accompagnent sans s’y résoudre, avec un discours à la « Milei », comme David Lisnard ou Laurent Wauquiez, qui ne veut pas du RN, mais se propose d’intégrer Éric Zemmour à une « primaire ». Pour l’instant, Retailleau est une « retenue d’eau » qui se déverserait en grande partie au RN si LR ouvrait les vannes. Par exemple, Marie-Pierre Callet, ancienne responsable de LR dans les Bouches-du-Rhône, vient de décider de rejoindre le RN. C’est l’effet Ciotti, en gagnant Nice.

Le maintien de Retailleau a donc une utilité, car, sans cela, le RN se rapprocherait dangereusement des 35 à 40 %. Son maintien ne gêne pas le RN, qui aurait dans ces conditions, au-delà de Zemmour et Dupont-Aignan, pour la première fois de la réserve pour le second tour. La candidature de Retailleau a, pour autant, l’inconvénient majeur de priver Édouard Philippe des quelques points nécessaires à son installation définitive sur le créneau « déjà au second tour ». Donc, la question politique dans cet espace – qui fait la course en tête – c’est le maintien ou non de Retailleau et les conséquences qui peuvent être contre-intuitives. Quel que soit le résultat des présidentielles, il y a là une nouvelle donne.

La "Deuxième droite"

Au fur et à mesure de son double quinquennat, Emmanuel Macron a été à droite, incarnant, dans l’espace libéré par la droitisation de la droite classique, la deuxième droite.

Les deux Premiers ministres d’Emmanuel Macron, Édouard Philippe du Havre et Gabriel Attal de l’Aveyron, sont en compétition dans cette mouvance. Le troisième, François Bayrou, ne l’est plus à la suite d'une défaite inattendue dans sa ville de Pau. Édouard Philippe a indiqué qu’il était candidat, quasiment dès son éviction du poste de Premier ministre. Et Gabriel Attal fut candidat à la présidentielle dès sa nomination comme Premier ministre.

La compétition entre les deux hommes n’est pas pour la forme, contrairement à ce qu’on peut lire ici ou là. Gabriel Attal l’a rendue possible en levant l’opprobre de la division de son camp, en déclarant qu’il serait prêt à se retirer s’il n’était pas en situation. Quand ? C’est là où la « chose » se complique… En décembre, janvier, et même février, tout à coup, le calendrier devient élastique. On imagine le drame si les courbes sondagères se rejoignent.

Édouard Philippe vient de déclarer que Gabriel Attal n’était pas un adversaire, juste un concurrent, dans une tentative de banalisation. Quelque chose me dit que s’ils sont dans un mouchoir, cela va être moins « cool », la compét. Les récents ennuis judiciaires d’Édouard Philippe auront-ils – à l’instar de ceux de François Fillon en son temps – un impact dans les sondages ? Nul ne le sait, mais voilà un caillou dans le gant de boxe de l’ancien Premier ministre qui peut avoir des conséquences pour Gabriel Attal.

Notons au passage la prise du « pouvoir » prédictif des sondeurs. Elle ordonne tout : médias, éditoriaux, commentaires, et oriente les électeurs devenus de plus en plus stratèges. Chaque incident de campagne fait de la course présidentielle est enregistré sur ce sismographe, répété, déformé, amplifié.

Dans cet espace « macroniste », le ministre de la Justice Gérald Darmanin en a fait les frais. Il a dû abandonner la case présidentiable faute de sondages attractifs, laissant partir Gabriel Attal, qu’il rêvait de challenger.

Mais la politique se venge toujours, et un sujet à cette étape peu visible dans la course des petits chevaux éclatera en campagne : les Français n’éliront pas un troisième Emmanuel Macron. Le rejet de ce dernier et de ce qu’il représente est massif. Les législatives post-présidentielles et post-dissolution ont été marquées – malgré la menace du RN – par de vrais revers pour les macronistes. Les Européennes et les municipales ont été catastrophiques.

Les deux concurrents ont pris leurs distances avec le président, mais pas avec sa politique. Édouard Philippe traîne toujours l’APL et les 90 km/h sur les routes. Et Gabriel Attal aura fort à faire avec les promesses non tenues pour les agriculteurs. Mais au-delà, les deux sont comptables d’une politique menée depuis dix ans. Les autres candidats se feront un plaisir de le rappeler.

Il paraît que le modèle de Gabriel Attal est Jacques Chirac 95. Pour les Français, la fracture sociale, c’est lui – en tout cas eux, les Premiers ministres de Macron – que les Français tiennent pour responsables, et d’autant qu’il faut ajouter à la critique frontale la fracture civique. Donc, le bilan Macron sera le sparadrap du capitaine Haddock des deux candidats. Et comment s’en débarrasser, et jusqu’à quel point ?

Le président sortant, même radioactif, même résiduel, a des partisans : c’est le legs d’avoir été président. Et dans la compétition, chaque point compte. C’est ici qu’il faut introduire un personnage qui va peser dans la décennie, à savoir l’actuel Premier ministre Sébastien Lecornu. Il n’est pas candidat. Il suffirait d’un trou d’air des deux prétendants pour qu’il le soit, avec de bonnes chances de créer un engouement. En tout cas, il aura son mot à dire, et sa parole sera plus écoutée que celle du président sortant. Le débat n’est pas à deux, mais à trois.

Premier écueil : comment prendre ses distances sans rompre les amarres, au risque de fâcher le gardien du temple macroniste, l’actuel Premier ministre ? Édouard Philippe ne mettra pas deux fois les doigts dans la prise. L’appel à la démission de Macron lui a coûté une chute vertigineuse dans les sondages. Aujourd’hui, il plaide plus prudemment pour la « coupure épistémologique » dans le macronisme : Macron le jeune, celui des réformes, et Macron le vieux, celui qui s’est arrêté. Il souligne évidemment qu’il fut le Premier ministre de la bonne période.

On ne sait pas si les Français vont « gober la mouche », mais les autres Premiers ministres de Macron sûrement pas. La brouille des deux Premiers ministres avec le président sortant est plus du registre de l’humeur personnelle que politique. Édouard Philippe estime qu’il a été éconduit du poste de Premier ministre à cause des sondages pendant la Covid, qui lui étaient favorables, contrairement à ceux de Macron.

Gabriel Attal fut, lui, ulcéré de ne pas avoir été dans la boucle de la dissolution et renvoyé avant qu’il ait pu installer sa candidature à la présidentielle. Car la raison de ce gros froid entre Macron et Attal tient au fait que le premier a choisi le second pour qu’il utilise sa popularité afin de gagner les Européennes. Et le second pensa que Macron récompensait son « immense talent » en en faisant son successeur.

Évidemment, la dissolution fut reçue par le jeune Premier ministre comme la lettre de licenciement de son destin. En représailles, Gabriel Attal a « volé » au président son parti et décidé de « voler » de ses propres ailes. Très bien, mais ce n’est pas une rupture politique. Aucun des deux anciens Premiers ministres n’a posé un acte devant le pays sur un sujet. C’est le « changement dans la continuité », et ceci dans un espace politique qui fait au mieux 19 %, selon les sondeurs lorsqu’ils mettent Édouard Philippe en pole position.

Le néo-macronisme va revenir en boomerang dans la campagne. Pour autant, cette deuxième droite a vocation, dans la forge de la présidentielle, à devenir une droite libérale-conservatrice refusant l’extrême droite, en cas de victoire comme de défaite. Encore que, dans ce domaine, léger avantage pour Gabriel Attal qui, lors du second tour des législatives anticipées, a appelé au barrage républicain contre l’avis du président Macron.

Pas facile à gérer, par contre, pour Édouard Philippe, qui se veut le vote anti-RN. On ne saurait l’en blâmer, mais il va se voir reprocher ses prises de position musclées lors du débat sur l’immigration et celles sur l’accord franco-algérien, qui ne l’étaient pas moins.

Mais cette deuxième droite anti-RN, en cas de défaite des deux candidats, aura un leader naturel : Sébastien Lecornu. 

Les "Sociaux-démocrates"

Les sociaux-démocrates ont émergé dans une double résistance à Macron et à l’attraction de Mélenchon, suite à la défaite historique de 2017. Cette gauche de gouvernement, submergée par la radicalité militante, piétinée et marginalisée par la Macronie, a refait surface dans le rejet grandissant du mélenchonisme et les échecs de la politique du président Macron. Mais elle est surtout née dans le PS du refus de la reddition à Mélenchon lors de la Nupes.

Elle a conduit l’ancien Premier ministre Bernard Cazeneuve à quitter ce parti et à fonder sa propre formation, « Convention », soutenue par le Parti radical de Guillaume Lacroix. Elle a offert à l’ancien président Hollande une nouvelle légitimité suite à la mise en cause de son bilan, son retrait de la compétition en 2017, la défaite du Premier ministre Manuel Valls à la primaire qui s’en est suivie, et la déroute du frondeur Benoît Hamon lors de la présidentielle elle-même.

Elle a pris la forme d’un nouveau visage venant de la gauche mouvementiste et des droits-de-l’hommiste : Raphaël Glucksmann. Il a offert la première victoire à cette mouvance, devançant largement les insoumis aux Européennes et équilibrant la candidate macroniste. Elle a ses chevaux légers : Jérôme Guedj, Karim Bouamrane, Philippe Brun ou Michaël Delafosse, sans oublier une ribambelle de maires, à commencer par Emmanuel Grégoire.

La social-démocratie est devenue une « solution » lorsque François Hollande fit la proposition d’un compromis au nom de la stabilité et de l’unité du pays, avec la suspension de la réforme des retraites contre le refus de la censure. Ce chemin a évité une crise politique majeure du pays au moment où le monde bascule.

L’échec de la primaire de la gauche non mélenchoniste, dû à une nouvelle alliance avec Mélenchon aux municipales, a produit une crise dans le PS, chez les écologistes, et rendu ce chemin néo-mélenchoniste (le même programme sans Mélenchon) impossible.

Par contre, le « réalisme de gauche » trouve des couleurs dans la marche à la désignation du candidat de la gauche à la présidentielle avec François Hollande, Bernard Cazeneuve et Raphaël Glucksmann. Principalement parce qu’on ne peut battre l’extrême droite avec des propositions d’extrême gauche. Et qu’il n’est pas possible de maîtriser Mélenchon en l’ayant adoubé. Dominer électoralement le leader de La France insoumise est une condition nécessaire, soit pour atteindre le deuxième tour, soit pour voter pour le candidat républicain afin de battre l’extrême droite.

Tout le monde pressent à gauche que le Mélenchon déclinant ne peut réussir là où le Mélenchon triomphant a échoué précédemment. Tout le monde a compris que Mélenchon en tête de la gauche est sans garantie pour le désistement clair au second tour. Seule la mouvance sociale-démocrate est en mesure de faire les deux et offrir ainsi le chemin d’une victoire contre l’extrême droite, ce qui entraînera le vote utile, y compris dans les rangs des électeurs de La France insoumise.

Mitterrand avait compris que, pour arriver au pouvoir, il lui fallait lever l’hypothèque du PCF qui offrait aux gaullistes, par le rejet du communisme, une rente de situation. La question stratégique de l’alternance dans la Ve République et l’installation de la gauche dans la durée étaient à ce prix. Aujourd’hui, la mère de toutes les batailles est la défaite en France de la vague mondiale national-populiste de l’extrême droite. C’est en ce sens que la question internationale écrase la présidentielle. Et la clé est le front républicain au second tour.

Il est possible, avec les réformistes de gauche conséquents, soit d’être gagnants, soit de faire gagner. Mélenchon fait perdre cette possibilité. Le mettre au second tour, c’est élire Bardella-Le Pen, et le mettre en tête de la gauche au premier tour, c’est contrarier le front républicain. Voilà le rôle historique des sociaux-démocrates : le vote utile pour unir les Français face à l’extrême droite.

Pour transformer cette possibilité en victoire, il leur faudra bâtir un programme qui rétablisse la confiance. Il n’y a pas de confiance possible sans croissance, pas de croissance sans justice, pas de justice sans vérité sur l’état de la France.

Les leaders Olivier Faure, Marine Tondelier, François Ruffin ont eu dix ans pour fabriquer un présidentiable. Ils n’en ont rien fait, si ce n’est une allégeance à Jean-Luc Mélenchon et une prise de distance ambivalente ou tardive. Ils sont devant un choix : y aller seuls et prendre le risque de perdre, de fractionner la gauche ; partir avec Mélenchon ; ou, au final, soutenir le candidat social-démocrate qui va s’imposer dans les sondages.

La "Gauche populiste"

Le populisme de gauche va au-delà de la radicalité d’extrême gauche dominée par Mélenchon, car il existe, même de manière résiduelle à gauche, des partisans d’une alliance avec LFI malgré l’antisémitisme latent, son programme révolutionnaire, sa stratégie de la tension.

L’homme politique le plus détesté de France ne peut devenir l’espoir de la gauche et le rassembleur du pays. Il ne peut changer le plomb de la « stratégie de la discorde » en or de la France unie contre le chaos de l’extrême droite. Il va concourir pour préserver un espace politique. Anticipant la victoire de l’extrême droite, les insoumis veulent créer un front antifasciste pour l’affronter.

Mélenchon est sorti du cercle du vote utile en touchant une portance de la politique française depuis l’affaire Dreyfus : l’antisémitisme. Mais la radicalité qu’il a su incarner jusqu’à la caricature a trouvé en son nom un refuge. À l’évidence, ses foucades, débordements et provocations vont animer la présidentielle, mais dessinent un espace renouvelé destiné à durer.

Conclusion

Le « quadrille quadripolaire » des offres va se forger dans les élections présidentielles et déborder les partis. Seule la victoire du RN conduira à un nouveau bicampisme et précipitera le pays dans le chaos de l’affrontement permanent.

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2/ Le passage symbolique du leadership Trump à Xi Jinping

La mansuétude de Trump pour Poutine ne sert à rien, la guerre à l’Iran pas plus. Quant au voyage à Pékin, il a installé Xi Jinping au centre de tous les jeux diplomatiques. Ces trois événements confirment que Trump n’a aucune pensée stratégique, mais que le déclin de l’empire américain continue. Mais surtout, nous avons assisté à un passage de témoin symbolique entre les États-Unis et la Chine. Pékin devient le régulateur du monde, recevant le ministre des Affaires étrangères iranien, puis Donald Trump, puis Vladimir Poutine, et à l’automne Emmanuel Macron. La Chine s’impose comme facteur d’ordre dans les désordres du monde, dont les États-Unis de Trump sont l’un des facteurs.

Les drones ukrainiens s’abattent sur le sol russe jusqu’à l’Oural. Ces « sanctions à longue portée », comme les appelle Zelensky, ne changent pas pour l’instant le rapport de force, mais minent la position de force russe. Celle-ci caresse, selon Volodymyr Zelensky, l’idée d’une offensive conjointe avec la Biélorussie en Ukraine.

Pendant ce temps, Trump s’est retiré du soutien direct aux Ukrainiens, pensant obtenir une faille dans l’axe sino-russe. L’Ukraine résiste et la Russie piétine, et dépend un peu plus du soutien chinois. Non content d’affaiblir la défense de l’Ukraine, l’administration Trump, vexée que l’Europe, hier larvaire à son endroit, ne soit pas venue à son secours dans le détroit d’Ormuz, se propose de réduire les capacités de l’Otan. La réduction des capacités militaires mises à disposition par les États-Unis pour les Européens membres de l’Otan en cas de crise est maintenant annoncée. Le président Trump traite les Européens de lâches. Marco Rubio remet en cause publiquement le lien transatlantique. Pete Hegseth ne participe plus aux réunions de l’Otan et coupe les livraisons d’armement. Les États-Unis s’isolent, ménagent la Russie, qui ne gagne pas pour autant et renforce ses liens avec la Chine, affaiblissent l’Otan et s’affaiblissent en retour.

Cela donne à Pékin un rôle central.

L’Iran va perdre sa capacité à enrichir l’uranium nucléaire. En tout cas, sa mise sous contrôle. Mais gagner le contrôle du détroit d’Ormuz. C’est-à-dire perdre une menace potentielle contre gagner une menace effective. C’est, à cette étape, le bilan de l’offensive des États-Unis et d’Israël contre la dictature des mollahs. Le « confinement nucléaire de l’Iran » est un accord déjà obtenu par Obama auquel Trump avait renoncé et qu’il avait dénoncé. Par contre, l’Iran sera en position de faire « chanter » le monde occidental dans le détroit. Le résultat de cette aventure est la démonstration des limites de son incontestable puissance militaire et l’installation de l’Iran, puissance régionale sans dissuasion nucléaire, comme puissance à capacité de nuisance mondiale.

Enfin, le blocus de Cuba – rendu politiquement nécessaire après la déconvenue iranienne et stratégiquement indispensable dans l’américanisation du continent du Canada à la Terre de Feu – va offrir à la Chine un précédent pour Taïwan.

Le tapis rouge ayant accueilli Trump à peine balayé, Vladimir Poutine le foule aux pieds. Il s’agit du 24e voyage du dictateur russe en Chine en 25 ans de pouvoir. L’alliance entre le pays géographiquement le plus étendu du monde et le pays le plus peuplé n’est plus à démontrer. Les deux puissances l’ont caractérisée d’une « amitié sans limite » ; c’est tout dire. Dans un monde où les empires dominants sont, pour des raisons diverses, aux pieds d’argile, ce partenariat offre une masse critique.

Pour autant, l’accord est déséquilibré au profit de la Chine, tant la Russie est dépendante en termes d’exportations et d’importations. Poutine a un besoin vital de contrebalancer la perte des marchés gaziers européens par un accord Sibérie 2 lui permettant de livrer son gaz à la Chine. Il ne l’aura pas. La Chine décide pour elle-même et manifeste ainsi son rapport de force avec la Russie. Le suzerain est devenu vassal.

Et vis-à-vis des États-Unis, elle estime que la reprise du conflit avec l’Iran est « inappropriée ». Elle obtient la signature d’un communiqué à la chinoise pour une « stabilité stratégique constructive » et, de Trump, lâche Taïwan à qui il conseille de ne pas proclamer son indépendance.

Voilà les 48 heures qui ont changé symboliquement le centre de la diplomatie du monde. 

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3/ Chaque semaine, nous visitons tous les aspects du basculement du monde.

Leçon n°13

Le temps des « intégrismes »

Il est des sujets explosifs ; c’est probablement pour cela qu’ils sont l’impensé à gauche. L’intégrisme ou fondamentalisme religieux en est un. Et dans ce domaine, toute analyse critique s’apparente à une offense, provoque une réaction colérique, qui est aussi le propre de notre époque. Elle n’a souvent rien à voir avec la religion, mais elle est surdéterminée par la conception conservatrice de la société ou le contexte géopolitique dans lequel elle se déploie. C’est ce que Pierre-André Taguieff appelle « la force du préjugé ». Pour autant, on ne peut s’attaquer au bouleversement du monde en faisant l’impasse sur la montée des intégrismes et du fondamentalisme religieux.

La gauche l’a ignoré en 1979 en apportant son soutien à Rouhollah Khomeini au nom d’un anti-impérialisme de bon aloi. Le sectarisme du courant trotskyste auquel j’appartenais m’a prémunie de cette erreur funeste. Le souvenir du pope Gapone et de la Révolution russe de 1905, ou plus complexe du soutien sans condition au nationaliste algérien Messali Hadj, ont fait le reste. La gauche, dans son ensemble, a foncé tête baissée dans le soutien à Khomeini.

Elle a fait le déplacement à Neauphle-le-Château pour s’asseoir en tailleur dans son jardin et écouter un homme dont elle estimait qu’il se situait entre Gandhi et Nasser. Le régime du shah Reza Pahlavi, avec l’épouvantable service de sécurité SAVAK, son alliance avec la Grande-Bretagne et les États-Unis dans le cadre de sa Révolution blanche, le souvenir de Mohammad Mossadegh nationalisant les intérêts privés pétroliers, renversé par les services secrets américains dans le cadre de l’opération Ajax, donnaient à l’histoire un parfum de révolution anticoloniale dans une époque où elles étaient triomphantes après la défaite américaine au Vietnam.

Bref, la gauche n’avait d’yeux que pour le processus révolutionnaire et ne voyait pas s’avancer le fondamentalisme chiite. L’arrivée au pouvoir de cette théocratie sera pourtant un tournant dans l’histoire. Elle annonçait les bouleversements contemporains. L’acte d’accusation du shah aurait dû éclairer tant de beaux esprits peu avares de disqualifications éthiques.

Khomeini condamnait le fait que ce dernier ait renié les valeurs islamiques, abandonné les traditions culturelles iraniennes au profit des valeurs occidentales et leur « modernisme sans âme ». Le mot était lâché : il s’agissait d’une réaction à la modernité qui annonçait le XXIe siècle et la montée des fondamentalismes comme déprivatisation de la religion et affirmation offensive de celle-ci dans l’espace public.

André Malraux nous avait prévenus lors de son interview chez Louise de Vilmorin à Verrières-le-Buisson en 1972 : « Le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas. » Il ne s’agissait pas, chez ce gaulliste qui avait soutenu les révolutions chinoise et espagnole, de plaider pour le rétablissement de la domination religieuse, mais d’une interrogation, d’une interpellation sur la civilisation moderne. Pour l’auteur de La Condition humaine, la perte du sens de l’existence et l’absence de transcendance, qu’elle fût religieuse ou politique avec l’effondrement – qu’il n’avait pas encore vécu – du communisme géopolitique et son messianisme politique, étaient une donnée incontournable du siècle à venir.

D’ailleurs, le pape Jean-Paul II fit sienne cette prédiction en la citant dans son livre Entrer dans l’espérance en 1994.

Marcel Gauchet résume dans Le Monde du 19 novembre 2015 la question à laquelle nous sommes confrontés : « Le fondamentalisme touche toutes les traditions religieuses. Il y a une forte spécificité et une virulence particulière du fondamentalisme islamique. » Et il ajoute justement que « le fondamentalisme islamique est le signe paradoxal de la sortie du religieux ».

C’est un phénomène en soi qui se greffe sur les questions sociales ou nationales. Le racisme anti-maghrébin, l’hostilité frontale aux musulmans, la hantise de l’islam et le grand remplacement ne peuvent nous faire oublier le fondamentalisme en général et celui de l’islamisme en particulier. On ne peut objectiver les conditions réelles de la situation des musulmans pour dire que l’islam n’a rien à voir. On ne peut se pencher sur les discriminations et le colonialisme et refuser de voir cette réaction théologique à la modernité. Toute la cécité d’une partie de la gauche, en particulier la fraction la plus radicale, est là.

Il faut saisir cette nouvelle donne dans son ensemble. Il s’agit d’une réaction des religions à la décroyance des sociétés modernes et à la rupture avec l’organisation religieuse du monde comme trait dominant du XXIe siècle, et comprendre l’évolution spécifique de l’islam comme religion dans ce mouvement.

Que l’on me comprenne bien. Il ne s’agit pas de l’essence religieuse du pouvoir telle que nous l’avons connue dans l’histoire. Nous ne sommes plus au temps des pharaons ni à celui de l’empereur du Japon descendant de la déesse du soleil, des monarchies de droit divin, ou même du dictateur Franco, « caudillo par la grâce de Dieu », mais de l’intervention dans l’espace public au nom du respect de textes considérés comme relevant du sacré et tentant de réorganiser la société autour de préceptes en découlant pour répondre à la modernité du monde.

Le fondamentalisme et/ou l’intégrisme ont un rapport réel ou fantasmé aux textes religieux. Cela est très paradoxal, car les écrits ne sont que des interprétations a posteriori. Je ne résiste pas à vous citer une intervention sur une des nombreuses boucles à laquelle je participe. Je tairai le nom de l’auteur de peur de le compromettre, mais elle résume parfaitement et avec ironie le sujet :

« L’intégrisme se décline en une foule de discours. Généralement, les textes qui les accompagnent, qui reprennent les discours prononcés par les maîtres à penser, sont bien plus raides et véhéments que les paroles elles-mêmes. Prenons le Christ, par exemple. Il n’a rien n’écrit sur rien. Il n’y a que des témoignages parfois contradictoires. Et de là, des milliers de textes, livres et paroles d’Évangile. Mahomet, qui a prêché 40 ans, n’écrivait pas. Tous ses textes ont été rassemblés de mémoire, mais on ne connaît ni l’ordre ni la chronologie, d’où une confusion des relectures, des interprétations. La Torah, n’en parlons pas : le commentaire est un principe. Les Vedas, l’enseignement de Bouddha jusqu’aux propos de Joseph Smith, prophète des Mormons, tout est sujet à doute, à caution, donc à croyance. »

Et pourtant, l’intégrisme se caractérise par une interprétation littérale de textes produisant un radicalisme des croyances, une argumentation et une hostilité véhémente à l’égard de toute opinion contraire, si ce n’est une appétence pour débusquer les déviances. Ce préjugé autojustifié, érigé en vérité absolue, est le signifiant-signifié de l’époque.

Notre propos n’est pas de mettre en cause le droit de croire, mais d’analyser le fait que plus les sociétés entretiennent des rapports distendus avec la religion, plus des cristallisations intégristes se déploient au point de devenir « un fait de la société contemporaine », mais surtout elles vertèbrent – c’est l’élément nouveau – les discours politiques, créant une incommunicabilité, voire un terrorisme intellectuel, et débouchant, dans le cas de l’islamisme, sur le terrorisme tout court.

Alain Dieckhoff, dans son ouvrage Radicalité religieuse au cœur d’une mutation globale, évoque un nationalisme religieux. Il est à l’œuvre aux États-Unis. Donald Trump, intervenant lors de la cérémonie à la mémoire de Charlie Kirk, prédicateur assassiné, défend dans sa déclaration « le retour de la religion en Amérique, car sans frontières, sans la loi et l’ordre et sans religion, on n’a plus de pays ».

Ce n’est pas une déclaration en l’air. Trump a institué le Bureau de la foi destiné à protéger les libertés religieuses. C’est la mise de la religion au centre de la cité. Cela est contradictoire avec le Premier amendement de la Constitution américaine interdisant l’établissement d’une Église officielle. Ou de l’enseignement du président Thomas Jefferson, troisième président des États-Unis (1801-1809), un des pères de la Constitution, plaidant pour « un mur de séparation entre l’Église et l’État ».

Mais cette pétition de principe procède de la tendance à faire de la religion une légitimation du politique. À l’époque de la désidéologisation, la spiritualité ne relève plus de l’intime, mais devient une norme politique. Le retour du religieux précisément comme idéologie politique s’impose dans un monde incroyant ou moins pratiquant.

Chez Trump, la religion chrétienne, surtout protestante, sous-tend une conception ethnique, si ce n’est raciale, de la nation. L’appel au passé chrétien, à « la souche de l’Amérique », est celui des colons anglo-saxons mythifiés.

Le courant MAGA, qui a pris le pouvoir dans le Parti républicain, est vertébré principalement par Doug Wilson, un pasteur-prédicateur défendant un mouvement national chrétien. Le pasteur est à ce point au cœur du pouvoir qu’il fera un service religieux au Pentagone. Il se montre partisan d’une République chrétienne, estime que l’Église doit être réservée aux hommes et que les épouses leur doivent obéissance.

Il ne s’arrête pas là : pour lui, la démocratie est une hérésie et le nationalisme chrétien est rédempteur. Il déclare : « Nous ne voulons pas que la frontière séparant l’Ohio et le Michigan devienne la frontière entre l’Inde et le Pakistan. » Il fait ainsi allusion aux musulmans très présents dans le Michigan. C’est dire le soubassement de sa « doctrine de la foi ».

Ce n’est pas le seul mouvement religieux qui soutienne Donald Trump. Ils sont puissants, nombreux et interviennent dans l’espace politique. Cela n’est pas propre à l’Amérique chrétienne.

Dans le judaïsme haredi, la notion du judaïsme laïc ou culturel n’a aucune légitimité ou signification. Dans l’Église presbytérienne, les fondements du christianisme sont dans les textes. Dans l’hindouisme, la législation indienne doit procéder des prescriptions hindouistes et combattre le séparatisme musulman.

Tout cela n’est pas sans conséquence. Modi, Premier ministre indien, qui exécute le bain rituel Kumbh Mela, persécute les musulmans. Pour les juifs ultra-orthodoxes – pas tous les haredim refusent le service militaire et la guerre –, la guerre de Gaza est ordonnée par Dieu. Pendant que le Hamas exalte la lutte et le pogrom du 7 octobre au nom de la foi et de la croyance.

L’extrême droite israélienne, qui se réclame peu ou prou d’un suprémacisme juif, est pour une partie laïque et religieuse. Ce qui nous intéresse dans cette leçon, c’est la partie religieuse qui est parfaitement en résonance avec notre propos.

Le Foyer juif, à la fois mouvement fondamentaliste et parti politique, est très clair dans ses attendus et exprime ce que nous analysons. Il déclare : « L’Occident libéral parle du règne de la démocratie, de l’autorité de la majorité, tandis que le judaïsme parle de l’autorité divine qui est immuable. C’est le joug de Dieu et l’effacement de notre volonté devant la sienne qui constituent l’essentiel du judaïsme. »

Chez les musulmans, le fondamentalisme est le produit d’un double mouvement, d’abord de la fin du nationalisme arabe né des grandes révoltes contre l’Empire ottoman. S’il était laïque, il considérait la religion musulmane comme fondement identitaire de l’arabité. Il ira, dans sa lutte contre le colonialisme, du grand mufti de Jérusalem Mohammed Amin al-Husseini, qui fut allié d’Hitler, au FPLP socialiste révolutionnaire marxiste-léniniste, de Nasser aux partis Baas laïques inspirés par Michel Aflaq.

Cette tradition s’est dissoute ou effondrée, laissant place à un courant fondamentaliste religieux fondé dans les années 1920, marginalisé et même combattu par le nationalisme arabe, puis surgissant dans l’affaissement de ce dernier.

Il s’agit de deux courants : l’islamisme et les Frères musulmans, fondés respectivement en 1928 et 1924. L’islamisme est un fondamentalisme religieux musulman wahhabite obsédé par l’orthodoxie théologique. Abd al-Wahhab préconisait au XVIIIe siècle un islam primitif pur. Celui-ci sera utilisé par Ibn Saoud pour unifier l’Arabie et fondera la monarchie.

Les principes de cette théologie rigoriste sont toujours en usage en Arabie saoudite, mais aussi dans de nombreuses communautés musulmanes en Occident. Ce courant inspire le politique, mais n’en fait pas directement. Il est intransigeant sur la lecture du Coran qu’il veut appliquer dans son intégralité. C’est là encore une réaction à la modernité qu’il veut remplacer par la pureté théologique.

Les Frères musulmans sont tout aussi rigoristes et « anti-occidentaux », mais veulent refonder l’État en appliquant la charia. Ils interviennent dans l’espace public sous la forme d’organisations de soutien social et ont tout à la fois une expression politique et religieuse. Pour les Frères musulmans, il ne faut pas s’adapter à la modernité, mais adapter la modernité et islamiser la société.

Ces deux formes du fondamentalisme ont donné naissance tout à la fois au Hamas ou à Al-Qaïda, voire à l’État islamique et aux différents groupes terroristes sous la forme du « djihad contre les croisés et leur allié, l’entité sioniste », pendant que le chiisme de Khomeini donnait naissance au Hezbollah.

Ce fondamentalisme est particulièrement virulent et violent. Il est certes minoritaire, mais attractif pour les jeunes générations issues de l’immigration maghrébine parce qu’il donne un débouché à l’interrogation identitaire dans des pays qui professent l’égalité, mais érigent la barrière invisible de l’origine.

La question palestinienne et celle de l’Occident ne procèdent pas de la religion, mais elles deviennent but de la religion parce qu’il s’agit là de la manifestation tangible de la remise en cause de celle-ci, fondement de l’identité arabo-musulmane. C’est un « mur » à abattre pour permettre la fin de l’humiliation et réorganiser le monde selon les principes religieux.

Comme l’explique le philosophe Julien Freund, ancien résistant, mais aussi collaborateur du GRECE – nul n’est parfait – : « Quand vous êtes désigné par quelqu’un comme un ennemi, vous êtes son ennemi. »

Comprendre les mécanismes d’une époque ne veut pas dire l’excuser. Il faut assumer le statut d’ennemi qui se refuse à tomber dans la guerre de religion ou dans une stigmatisation de l’islam et la hantise des musulmans. La « distinction » est précisément l’acquis de la « civilisation », mais celle-ci ne saurait recouvrir du voile de l’ignorance l’intégrisme musulman.

On ne peut dénoncer celui qui sévit aux États-Unis et refuser de voir celui qui s’exprime dans l’islam et donc dans nos banlieues au nom d’une grille de lecture dominants/dominés. (Nous y reviendrons dans la leçon sur la laïcité.)

Dans les deux cas, à des niveaux de virulence différents, il s’agit du passage de la résistance à la modernisation de la société à la défense des valeurs religieuses menacées de décomposition par la modernité.

Cette tendance ou tentation est tout autant visible chez les anglicans, les orthodoxes ou les fondamentalistes évangélistes. Ces derniers n’étant pas les derniers dans l’intervention traditionaliste ou rigoriste dans la société, mais focalisant moins l’attention que l’islam, car ils n’ont pas le même rapport à la violence.

La crise de l’Église anglicane a pour pierre angulaire l’ordination de Gene Robinson, homosexuel, comme évêque américain. Immédiatement dénoncé par les traditionalistes pour qui l’acte a « rejeté la foi orthodoxe en parole ou en action » et qui refusent cette évolution « non pas par homophobie, mais d’un strict respect de la Bible ».

Poutine a, lui, instrumentalisé l’ethnophylétisme des orthodoxes russes pour qui il faut mettre un signe égal entre russe et religion orthodoxe. Ce nationalisme religieux légitime l’action du Kremlin qui, en retour, fait de la religion orthodoxe l’âme de la nation russe. Ce qui, au passage, n’est pas nouveau. Et ceci au nom d’une résistance à « l’Occident avachi » et ses valeurs dégénérées.

Il existe aussi un intégrisme au sein de l’Église catholique. Ce débat est ancien. Il est né du conflit entre le catholicisme intégral, c’est-à-dire antirévolutionnaire (de 1789), et le catholicisme libéral ou social qui tentait de lui donner une réponse adaptée au siècle des Lumières.

La hiérarchie catholique a contenu ces tendances centripètes à coups d’encycliques, exerçant un compromis au sein de l’Église. Il y a eu et il y a des courants conservateurs et intégristes au sein du catholicisme. Ils remettent en cause la modernité et, pour certains, longtemps au Front national, la démocratie.

S’il existe une pléthore d’organisations traditionalistes, globalement, il y a ceux qui acceptent Vatican II et ceux qui refusent ce concile. Ceux, très minoritaires, qui ne reconnaissent pas les papes et les combattent de l’extérieur, et ceux qui veulent faire évoluer l’intérieur vers le « conservatisme ».

La maison commune des catholiques est une préoccupation constante. Elle fut au cœur de l’action du « Souslov » du catholicisme, à savoir le cardinal Ratzinger, futur pape Benoît XVI, mais préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi pendant une quinzaine d’années.

Jeune évêque, il écrivait : « Le corpus de l’Église a un côté gauche et un côté droit. Un côté coupable et un côté béni qui constituent pourtant un corps unique. » C’est au nom de celui-ci qu’il alla chercher Jean-Paul II en Pologne comme résistant à l’Empire soviétique et après lui, le pape François, tenant de la théologie de la libération.

On pourrait même soutenir que le choix d’un pape américain, Léon XIV, dont Trump dit qu’il « ne fait pas face à la criminalité et est une catastrophe en politique étrangère », procède de son enseignement : unir l’Église dans l’affrontement avec les failles de son temps.

Benoît XVI démissionna du pontificat, décision rarissime depuis celle de Célestin V en 1294. Cet acte insensé fut encensé par le philosophe Giorgio Agamben dans son livre Le Mystère du mal, Benoît XVI et la fin du temps. Il explique que ce grand défi autour de la légitimité et de la légalité est au cœur des interrogations de nos institutions.

En même temps, elle fixe à l’Église une vocation spirituelle et temporelle. Cette conduite a réduit les schismes et absorbé en partie la radicalité religieuse propre à notre époque. Celle-ci recoupe schématiquement les partisans de Monseigneur Lefebvre, qui scissionnera de l’Église, et le cardinal Sarah, qui fut papabile.

L’intégriste Lefebvre fonda en 1969 la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X en réaction à Vatican II. C’est-à-dire l’ouverture de l’Église au monde moderne, à la sécularisation croissante, à « l’immobilisme myope depuis le concile de Trente ».

Vatican II fut aussi l’occasion pour les prêtres conciliaires de prendre le pouvoir contre la curie romaine, modifiant l’ordre du jour et s’attaquant à la modification de la liturgie.

La réaction « fixiste » de Monseigneur Lefebvre rejetant ces avancées est la préhistoire de la réaction intégriste moderne, l’intervention en politique en moins. En 1975, il ordonna des prêtres après avoir occupé l’église Saint-Nicolas-du-Chardonnet pour faire la messe en latin. Il fut suspendu de l’Église en 1976, mais refusa de réintégrer l’Église jusqu’à sa mort malgré plusieurs tentatives de conciliation organisées par le cardinal Ratzinger.

Cette autre « Église » n’a pas prospéré même si sa « réaction » a essaimé. Et c’est donc dans l’Église que le conservatisme, le traditionalisme et, pour tout dire, l’intégrisme se sont déployés.

Son principal représentant sera l’archevêque de Conakry, Robert Sarah, qui sera nommé par Benoît XVI – toujours lui – président du Conseil pontifical Cor Unum et évêque. Il va être le favori des catholiques traditionalistes comme pape. Bolloré l’imposera à la une de Paris Match, déclenchant une crise dans l’hebdomadaire.

Ses positions rejoignent celles de tous les « anti-Occidentaux », quelles que soient leurs religions. On lui doit quelques déclarations particulièrement claires : « Ce que le nazisme, le fascisme et le communisme ont été au XXe siècle, les idéologies occidentales sur l’homosexualité, l’avortement et le fanatisme islamique le sont aujourd’hui. »

Il refuse la vision occidentale de la famille et celle de la déclaration Fiducia Supplicans qui autorise la bénédiction des couples de même sexe, une « hérésie qui mine gravement l’Église inspirée par le diviseur ».

Et, pour finir, il partage la hantise du grand remplacement : « L’Occident disparaîtra, noyé et éliminé par une population d’origine islamique. »

Il s’agit là plus d’une vision conservatrice de la société, d’un certain obscurantisme, que de l’intégrisme à proprement parler, mais cela participe du grand mouvement national-religieux qui structure les consciences.

Ces cristallisations intégristes, fondamentalistes ou réactionnaires à la modernité poussent à l’intolérance et aux théocraties ou, tout du moins, à la fusion entre ces « idéologies » religieuses et les pouvoirs, et minent ainsi la démocratie. Il s’agit d’un mécanisme mortifère générateur de violence symbolique, politique, géopolitique ou terroriste dans le cas d’une partie de l’islamisme.

C’est une donnée du nouveau siècle.