6010 Jours de guerre en Europe
1. L’effondrement moral du PS ouvre le match des populistes ; 2. Trump va intervenir au sol ; 3. Leçon n° 5 : « Monde apolaire, guerre aux frontières »
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1. L’effondrement moral du PS ouvre le « match des populistes ».
La question politique à gauche est maintenant la constitution d’une offre sociale-démocrate à la présidentielle pour rassembler les républicains et unir un pays très clairement dans l’épreuve. Il faut que François Hollande et Raphaël Glucksmann se rencontrent pour en définir les contours avec Bernard Cazeneuve, Guillaume Lacroix et les leaders de l’« autre PS » : Nicolas Mayer-Rossignol, Hélène Geoffroy, Jérôme Guedj, Philippe Brun, Karim Bouamrane et Carole Delga. Et, s’il le souhaitait, Boris Vallaud. Mais au-delà, tous ceux qui « hantent » les réseaux sociaux à la recherche d’une plateforme salvatrice. Il y a là le nombre. Il y a la force, il y a l’intelligence, la responsabilité, l’imagination, la créativité pour « reconstruire la gauche, pour reconstruire la France ».
C’est à ce niveau qu’il faut fixer l’horizon politique après le second tour des municipales.
Oui, il y a urgence, la tradition socialiste est en voie de dislocation, prélude à sa disparition. Ce n’est pas un problème seulement pour la gauche, mais pour l’avenir du pays. Sans une gauche forte, responsable, ouverte au compromis, la France sera inexorablement livrée à l’extrême droite et au populisme de gauche.
Si les conditions de la crise nationale — abstention, fragmentation, radicalisation — ont percuté une élection locale qui échappait jusque-là à ces tourments, l’absence de colonne vertébrale du PS a viré au naufrage et sinistré l’alternative.
Une grosse poignée de listes socialistes [33 PS EELV sur 1500] ont décidé de se sauver en s’alliant avec LFI, c’est peu, mais c’est trop en tous cas signifiant. De Toulouse à Limoges, d’Avignon à Clermont-Ferrand, etc., les socialistes ont sauté le pas sur le thème : seule la victoire compte. Cela me ramène à un échange avec François Mitterrand qui me passa un savon pour avoir mis en cause JP Soisson dans son alliance avec le FN pour conquérir le conseil régional. « Le duché de Bourgogne », cela ne se refuse pas, me dit-il dans un sifflement courroucé. Ce n’était pas son meilleur rôle. Et je m’en suis souvenu en décidant de retirer les listes socialistes à d’autres, régionales, pour éviter la victoire de l’extrême droite.
Il y a huit jours, des socialistes ont pensé pouvoir s’unir avec LFI, et cela malgré le vote de la résolution du 3 mars de la direction du PS stipulant : il n’aura pas d’alliance avec les insoumis au deuxième tour des élections municipales, à moins de risque RN et si les dirigeants locaux condamnent le courant antisémite de J.-L. Mélenchon. C’est ce qui fit synthèse et manifestait clairement une rupture. C’est sur cet engagement que la direction du PS est revenue sans oser l’assumer. Car le problème est moins les têtes de liste — il y a toujours eu des contrevenants à la ligne générale — c’est regrettable, ici intolérable, mais la responsabilité incombe à la direction du Parti socialiste qui, dans un glissement progressif vers le reniement, a d’abord semblé tolérer l’exception, puis l’a encouragée, pour enfin faire de l’exception la règle. Et voilà le PS coupé en deux : ceux qui seront élus grâce à LFI et ceux qui auront résisté. Belle manœuvre !!
Quand on ne respecte pas ce que l’on vote, on ne se respecte plus soi-même.
Là où il y avait un risque RN, à Marseille, par exemple, il n’y a pas eu d’accord avec LFI. Là où il n’y en a pas, Toulouse, Nantes, etc., il y eut une union, sans aucune déclaration, de quelque nature que ce soit, des représentants de La France insoumise, sur les dérapages et l’orientation de leur chef.
Le PS ne sait plus où il habite, secoué par des injonctions contradictoires. Le premier secrétaire a pu, en quelques jours, proclamer à propos de Mélenchon : « les caricatures complotistes, les propos antisémites sont inacceptables », indiquer qu’il n’aura pas d’accord national avec LFI, s’enorgueillir de la pratique du compromis à l’Assemblée sur le budget de la France, affrontant l’ire des insoumis, puis soutenir des alliances locales avec les mélenchonistes en confessant : « je les comprends ». Et même, alors que personne ne lui demandait rien, s’exclamer… moi, Toulousain : « je voterais Picquemal » (LFI). Résultat : il n’y a plus que neuf socialistes sur 69, mais trois NPA quand même ! La « faute Capitole », adoubée, encouragée par la direction du PS, a volontairement ouvert la voie d’eau pour tous les autres. Un premier secrétaire ne devrait pas dire cela, encore moins faire cela. Le comble, où le prolongement fut atteint à Strasbourg, où O. Faure n’a pas demandé aux écologistes battus au premier tour par la socialiste C. Trautmann de se retirer. Mais, cédant aux injonctions de Marine Tondelier, toujours en première ligne pour ramener Mélenchon dans le jeu, le premier secrétaire décida d’exclure, hors statut et par SMS, la représentante de son propre parti pour soutenir de fait l’accord écologiste-LFI.
Ce désarmement unilatéral vis-à-vis de LFI handicape le PS à être une alternative à la droite, et, plus grave encore, de construire un front républicain pour battre l’extrême droite.
La légèreté, l’inconstance, l’inconsistance de la direction fauriste a apporté à LFI ce que les urnes ne lui avaient pas octroyé, un brevet de compatibilité avec la gauche, alors qu’ils avaient juré fonder une gauche non mélenchoniste.
Invraisemblable fébrilité : au premier tour, le PS gagne dans 500 villes, LFI arrive en tête dans 5 villes et le PS tremble. Mieux, il alimente par sa confusion la légende urbaine de la percée insoumise.
Dans l’état de désarroi du PS, du recul des écologistes, de l’anémie communiste, la dislocation de la gauche non mélenchoniste est en marche. Car, dans ces conditions, la petite primaire des « éclopés des municipales » ne peut prétendre à la crédibilité de l’alternative à Mélenchon et à rassembler le pays contre l’extrême droite. Et ceci, alors que les sociaux-démocrates se regardent toujours en chiens de faïence.
Le pari stratégique de Mélenchon était d’atteindre une « minorité de bascules » pour contraindre à l’union, certain qu’il n’y aurait pas la force d’âme chez les écologistes et les socialistes pour résister. Il a présenté des listes dans 500 localités pour cet objectif. Il a su mobiliser son maigre électorat, traditionnellement abstentionniste. Il a atteint les 10 % et exercé son chantage électoral. Les « 20 h » annonçant sa percée ont produit l’effet escompté. Et au PS, à part Jérôme Guedj ou François Kalfon, aucun socialiste n’a contesté sur les plateaux télé cette route vers la servitude… Après, Mélenchon a déroulé son plan de « vol » du deuxième tour : s’unir à Toulouse, se retirer à Marseille, se maintenir à Paris procède de la même tactique : manifester sa capacité de nuisance, sans être pris la main dans le sac de faire le jeu de l’extrême droite. Son seul but : briser son rejet en vue de la présidentielle.
Mélenchon ne s’en cache pas en disant dans une vidéo : « le socialisme est un opportunisme ». On ne parle jamais que de soi, disait Lacan. Peu de temps auparavant, il déclarait en meeting à Bobigny à propos des socialistes et des écologistes : « Ce sont des combinards, ils ne vont pas nous coûter cher ». Le style, c’est l’homme, disait Buffon. Mais bon, il s’est trouvé des socialistes encouragés par la direction du PS pour ne pas contrarier l’anathème. Ce fut au nom des accords techniques, qui présentent l’avantage incroyable de s’engager sur rien tout en obtenant tout sur le tapis vert : un groupe au conseil municipal et des électeurs pour les sénatoriales, mais surtout la fin de délimitation à l’endroit des insoumis, et la route à nouveau possible du vote utile à gauche.
Pendant que les insoumis reconstituaient le Nouveau front populaire rebaptisé « front antifasciste » sous les applaudissements de nos médias, le PS sortit grandi lors du débat budgétaire, devenait parjure à ses engagements et subissait l’opprobre des mêmes. Fermez le ban.
Ce fut le pari faustien de l’appareil PS : sauver des villes à la condition de perdre son âme. Il va le poursuivre longtemps. La direction du PS n’a défendu ni le Front républicain ni le désistement républicain et avala tout cru « l’hameçon » et la ligne du Front antifasciste contre des hommes de droite avec qui nous avions construit le Front républicain contre le RN aux législatives.
Le PS s’acharne à ne pas voir que, sous le masque de la « défense du monde musulman » en France et dans le monde, érigé au statut des « nouveaux damnés de la terre », Mélenchon mène une tentative électoralo-communautaire, et surtout la défense plus ou moins implicite des représentations dévoyées de l’intégrisme religieux : Hamas, mollahs, Hezbollah, Frères musulmans, etc. C’est cette stratégie qui pousse à l’antisémitisme, entache l’union avec LFI et vendange la nécessaire lutte contre les discriminations.
On ne reconquerra pas les territoires perdus de la radicalité à gauche avec un opportunisme bienveillant.
Au-delà de cette pantalonnade, c’est l’avenir de la France qui est en jeu. Le PS comme LR garde la majorité des localités, et haut la main. Ils sont les vainqueurs électoraux, mais Bardella et Mélenchon sont les vainqueurs politiques.
Si LR n’a pas passé d’accord avec le RN, c’est à souligner. Beaucoup méditent le succès de Ciotti à Nice contre Estrosi alors que la gauche et les écologistes n’ont fait aucun geste pour barrer la route au proxy de l’extrême droite. Et le patron de LR, Bruno Retailleau, en ne choisissant pas de battre Ciotti, a fait son appel de l’ombre.
S’il y a eu des renoncements à gauche, il y a des bras tendus à droite. Le RN a définitivement fait sauter les digues politiques, à défaut de conquérir des villes. C’est Bardella qui a joué dans cette campagne le donneur d’ordre politique… à droite. On se rassure comme toujours à bon compte, refusant désespérément de percevoir la dynamique pour ne regarder que l’arithmétique. Et on ne veut pas voir la diffusion du RN dans les villes moyennes qui passent sous les radars des soirées électorales. On ne veut pas souligner l’implantation « sous-marine » dans les petites municipalités où des élus « venus aider » sortiront leurs périscopes à la présidentielle.
Mélenchon, lui, a bluffé avec seulement une paire de « 10 (% ) de Pic » dans son jeu, et a vu ses concurrents à gauche se coucher sans demander à voir.
La petite musique d’un deuxième tour à la présidentielle RN-LFI va donc se mettre en place. Les médias vont adorer, d’autant que les pieds nickel du bloc central Retailleau-Philippe-Attal ne voient aucune raison de trouver un candidat commun. Pensez donc, ils ont tous gagné ! Ce qui les conduira à s’auto-éliminer du deuxième tour, et avec une gauche devenue ni crédible ni audible, les insoumis vont pouvoir s’avancer.
Mélenchon ne cherchait pas des victoires de son Front antifasciste. Il se moquait des déconvenues électorales, même des sanctions de l’union PS-ECOLO-PC-LFI. Seul « l’accord » comptait, il a été possible, il a accru les dissensions à gauche, ruiné la crédibilité de la gauche non mélenchoniste, Faure s’est brûlé les ailes présidentielles, tout comme Tondelier ou Ruffin, et les sociaux-démocrates ont été mis sur le reculoir. Ça lui suffit pour « sa » présidentielle. On le comprend.
Il redevient possible pour LFI de rêver, en tout cas d’entretenir l’idée d’un deuxième tour Bardella-Mélenchon. Chacun sait que la déroute de ce dernier, vu son rejet, face à l’extrême droite est déjà programmée. Puis ce sera le toboggan des accords techniques aux législatives au nom du Front antifasciste qui finira par dissoudre ce qui reste de la gauche de gouvernement.
La France, dans l’état catastrophique où E. Macron l’a laissée, peut-elle s’engager dans cette voie, peut-elle s’abandonner à cette spirale du « match des populistes » ? Dans la crise de la démocratie en général et de la République en particulier qu’elle traverse, face au marasme économique dans lequel elle se débat avec comme corollaire un précariat de masse de moins en moins gérable, peut-elle prendre le risque de l’affrontement des démagogies ? Devant la montée des périls de toutes sortes, la guerre en Europe, le nationalisme qui la mine, pendant que Trump et Poutine cherchent à la disloquer. La France ne peut se permettre une victoire de l’extrême droite rendue possible et écrasante, par la qualification pour une poignée de voix de l’extrême gauche au second tour.
Ce match « des populistes » dont on connaît déjà l’issue encoderait la décennie à venir. Il ne s’agit pas seulement d’une contrariété électorale, il s’agit d’un drame pour la France et la République qui joue son destin.
Il est temps que les sociaux-démocrates s’adressent au pays, aux Français. Nous n’avons pas combattu les staliniens ni fait face au lepénisme pour laisser le monopole de la France aux enfants de Pétain et de Doriot.
« LA RÉPUBLIQUE NOUS APPELLE. ! »
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2. Trump va intervenir au sol
Devant l’échec de la reddition des mollahs par les bombardements ; devant les désaccords stratégiques avec Netanyahu, qui coupe la voie de la négociation en éliminant systématiquement tout l’état-major de la dictature théocratique, bombardent les raffineries de l’Iran qui, en retour, fait de même dans tout le Moyen-Orient, mais bizarrement pas les lanceurs de missiles et de drones iraniens qui samedi ont fait un carnage à Arad et Dimona ; devant la crise avec les chefs du mouvement MAGA de plus en plus hostiles à la guerre ; devant le renseignement américain qui ne cesse de dire que l’Iran n’était pas une menace et souligne que Trump s’est fait imposer la guerre par Netanyahu ; devant les monarchies du Golfe que les États-Unis n’arrivent pas à protéger des bombardements iraniens ; devant le peu d’empressement des Européens et du Japon de sécuriser le détroit d’Ormuz. Et peut-être le pire pour les États-Unis, devant le regard intéressé des autres empires, la Russie, la Chine, mais pas seulement, constatant une forme d’impuissance, pendant que le gaz et le pétrole brûlent dans la péninsule arabique et que les prix s’envolent, le président américain, pris au piège de sa vanité, n’a pas d’autres choix que de partir sans gloire ou intervenir sans certitude. C’est peu de dire que D. Trump va de l’un à l’autre, de plus en plus vindicatif. En attendant de trancher entre ces deux précipices, l’armée américaine prépare la sécurisation du détroit par une intervention terrestre, nouveau but de guerre. Il s’agira de s’emparer de l’île de Kharg et de ses terminaux pétroliers et obtenir la reddition du président iranien. Mais en a-t-il l’autorité et maintenant qui l’a ? Le premier responsable qui s’avancerait dans cette voie n’est pas sûr de terminer l’année.
Pendant que les Marines occuperaient l’île, une petite armada de pays principalement européens sécuriserait le détroit. Car en Europe, on s’inquiète : « cette guerre est une folie, mais si les USA ne la gagnent pas, c’est un drame », entend-on de plus en plus. Voulu ou subi, le chaos s’installe dans tout le Moyen-Orient et la question pour Trump, aller à Téhéran ou négocier sans paraître le faire, reviendra tant que le « régime dans la tête » continuera à envoyer drones et missiles sur les raffineries des Émirats. Recevant la Première ministre japonaise dans le Bureau ovale, le président américain plaida pour l’effet de surprise dans son offensive contre l’Iran. Il prit comme exemple l’attaque-surprise des Japonais le 7 décembre 1941 à Pearl Harbor. On a trouvé le propos discourtois, mais c’est surtout son inconscient qui a trahi ce qui travaille Trump : le basculement des États-Unis dans le conflit de la Seconde Guerre mondiale. Trump va entrer en guerre au sol cette fois.
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3. Chaque semaine, nous voyageons dans les métamorphoses du monde, ce qu’on appelle le basculement.
Leçon n° 5
Monde apolaire et guerre des frontières
Samedi 3 janvier 2026 au petit matin, le monde, aussi incrédule que consterné, apprend le rapt de Maduro, le dictateur du Venezuela, par D. Trump. L’opération des Marines américains se prénomme « Absolut Revolse ». Elle indique ainsi : « il n’y aura pas de retour » en arrière, les États-Unis ont franchi le « Rubicon », nous entrons dans le Nouveau Monde.
L’opération est un succès. Elle se drape dans la lutte pour la liberté du peuple, le retour à la démocratie. On comprend vite qu’elle est plutôt le soutien à une révolution de palais au profit de la vice-présidente Doly Rodriguez et de l’armée vénézuélienne, qui ont lâché Maduro pour garder le pouvoir. Ce deal a un prix : le retour des États-Unis dans l’exploitation du pétrole vénézuélien. Ils en avaient été exclus par des nationalisations dans les années 70. « Le pétrole nous appartient, il nous a été volé par les nationalisations de 1970 », déclara sans ambages le président Trump.
L’Amérique s’aligne sur les justifications de Poutine pour la Crimée ou celle de Xi Jimping pour Taïwan : « c’est à nous ».
Trump s’affranchit du droit international et rejoint la philosophie du Nouveau Monde : « la loi du plus fort ». Peu importent les frontières. Nous avons déjà connu cela…
La question du respect des frontières fut la pierre angulaire du monde d’après-guerre avec son corollaire, la tentative de régler ou surmonter les conflits dans des instances multilatérales.
On se souvient combien François Mitterrand fut attentif à la frontière Oder-Neisse avec la Pologne avant de donner son aval à la réunification allemande. N’avait-il pas dit à Bush, constatant le flou entre l’Ukraine et la Russie dans le Donbass russophone : « la prochaine guerre est là » ?
L’intervention américaine met fin à un consensus multilatéral sur les frontières, nous entrons dans le dissensus unilatéral. Or, celui-ci n’est pas LA guerre — pas encore — mais les guerres la préparant. Le basculement du monde est là : « guerres locales possibles, guerre mondiale probable ». La question géopolitique n’est pas l’enlèvement de Maduro, il y eut déjà le kidnapping du général Noriega au Panama. Mais c’est la concomitance de l’unilatéralisme des empires États-Unis, Russie et bientôt Chine. Elle met à l’ordre du jour la volonté de redessiner les cartes de leur proximité.
Nous entrons dans une phase de « guerres permanentes » où les conflits sont aux marges des empires, prélude à un affrontement généralisé.
L’élargissement de l’influence géographique ou la constitution d’ensembles régionaux pour asseoir une masse critique et sécuriser le cœur des empires devient l’enjeu géopolitique du moment. La carte du monde se redessine à coups de confrontation militaire. Nous sommes passés de l’équilibre de la terreur à la terreur du déséquilibre, après la fin de la domination sans partage des États-Unis. Le monde n’a plus de centre ni d’espace de régulation. Il est apolaire et voit se multiplier les guerres des frontières.
Les empires existants ou en voie de constitution sont des colosses aux pieds d’argile. Leur affrontement est par procuration. Le meilleur exemple est la guerre israélo-américaine contre la dictature théocratique des mollahs iraniens. Elle avait une apparence : réduire un régime qui a juré la destruction d’Israël et a déclenché la guerre, le désastre palestinien par le pogrome antisémite du 7 octobre. Mais la réalité, au-delà de l’hubris de Trump après le Venezuela, et l’astuce de Netanyahu instrumentalisant une guerre incontestablement existentielle pour Israël à des fins électorales évidentes, réside dans la nécessité de tenir une bride pétrolière courte à la Chine.
Les États-Unis ne sont plus maîtres du monde, nous l’avons analysé lors de la leçon précédente.
En perte de vitesse vis-à-vis de la Chine. Nous avons vu que l’Amérique a perdu sa première place dans la recherche et les technologies critiques. La Chine domine donc dans 57 technologies sur 64. Par exemple, elle produit plus de panneaux solaires que l’ensemble du parc américain existant. Elle a l’hégémonie sur les matériaux rares et rattrape son retard sur les composants et les logiciels. La Chine robotique se développe plus vite que celle de l’Amérique et la rattrape dans le spatial, le nucléaire. Le commerce chinois, comme son cybercommerce, est bien plus dynamique que celui des États-Unis. Ces derniers ont aussi perdu leur place comme atelier du monde au profit de l’empire du Milieu, qui a rattrapé un siècle d’urbanisation américaine en quelques années. Ses investissements dans les infrastructures sont dix fois supérieurs à ceux des États-Unis. Même l’espérance de vie, le niveau culturel, la recherche des Chinois n’ont rien à envier à ceux de l’Amérique. Jusqu’à la défense où la Chine, détentrice de l’arme nucléaire, a atteint la masse critique conventionnelle, rendant une confrontation aléatoire à cette étape. La marine chinoise, par exemple, dépasse l’US Navy en nombre de bateaux.
Pour finir, la crise d’identité américaine est la manifestation d’un malaise profond. Le modèle américain, l’American way of life, ne font plus rêver le monde, mais plus non plus les Américains. Entre nostalgie et réinvention, l’Amérique cherche son nouveau Far West. Elle n’est ni conquérante ni résiliente, elle défend seulement son statut de première puissance.
Pour les États-Unis, le « péril jaune » est une réalité. Le déclassement américain, tout autant que le passage de LA superpuissance à l’hypopuissance, ne lui permet plus de régenter le monde. La suprématie mondiale n’est plus une rente de situation acquise en 1940, mais un combat pour son statut, ne sachant son avenir dans le cas de son déclassement. On a souvent dit que l’URSS s’était disloquée dans la course des étoiles de R. Reagan, ruinant son économie à la poursuite d’une impossible étoile. Les États-Unis sont à leur tour dans la tenaille d’une compétition impossible pour tenir leur rang. D’autant que sa réorientation stratégique sur son espace géographique régional pour ce faire, la nécessité de se réinventer pour garder sa place, conduit les États-Unis à ne plus assumer le rôle d’allié protecteur, par exemple pour l’Europe, mais aussi en Afrique (la fin des subventions humanitaires en est la manifestation) ou encore de demander au Japon, à la Corée du Sud, à l’Australie de s’impliquer en Asie. L’épisode du refus de l’Inde d’obtempérer à l’exigence de Trump de cesser d’acheter du pétrole russe est significatif du nouvel état du rapport de force. Tout comme le Brésil de Lula, le Canada tient tête aux visées hégémoniques régionales de l’oncle Sam. Le changement de paradigme est saisissant. Samuel Huntington pouvait dire « que la prédominance américaine était facteur de stabilité ». Elle est devenue aujourd’hui facteur d’instabilité, de désordre, et pas simplement parce que le président des États-Unis, D. Trump, est sans autre boussole que lui-même. Il s’agit d’une tendance structurelle due à sa réorganisation stratégique.
Il n’y a donc plus à proprement parler de pôle américain régulant le monde comme à l’époque de la guerre froide ni comme à la suite de l’effondrement de l’Union soviétique.
Mais, pour autant, la Chine n’est pas un pôle de substitution.
Le père de la Chine nouvelle, Den Xiao Ping, aimait à dire : « peu importe que le chat soit noir ou blanc pourvu qu’il attrape les souris ». Après en avoir attrapé beaucoup, au point de devenir la deuxième puissance mondiale à une petite encablure des États-Unis, le grand bond en avant, une réalité depuis les années 70, s’essouffle. Le dernier rapport de la Banque mondiale écrit : « le modèle chinois est en train d’atteindre ses limites ». En effet, la production industrielle se contracte. Les banques ont connu plus de retraits que de dépôts. La croissance est à 8 %, ce qui est remarquable, mais, pour soutenir « la longue marche » du rattrapage et la cohésion du pays, il faut tenir un 10 %. La tendance au ralentissement du développement global est engagée.
Il y a à cela de nombreuses raisons conjoncturelles : endettement élevé, secteur immobilier surdimensionné, rigidité du marché intérieur, mais il y a trois questions structurelles. Elles entravent la Chine et ne lui permettent pas d’atteindre le statut de LA superpuissance.
D’abord le vieillissement, la politique de l’enfant unique a été abandonné trop tard et ce gros sujet démographique pèse sur l’économie et demain sur les retraites.
Ensuite la dépendance au marché mondial, tant sur le plan du commerce essentiel pour soutenir la croissance que pour ses produits manufacturés, ou la dépendance partielle pour les semi-conducteurs pour sa course à l’hégémonie dans l’IA.
Enfin, le système politique, Zbigniew Brzezinski, dans son remarquable ouvrage le « grand échiquier », avait pronostiqué que l’ouverture de la Chine au marché mondial et son entrée à l’OMC allait mettre en cause la suprématie du Parti communiste chinois. Cela ne s’est pas produit, bien au contraire. La bureaucratie chinoise, vieille tradition de l’empire, entrave l’extension de l’économie et même de toute la société. Elle induit toute une série de tares propres à l’économie administrée : sureffectif, décision arbitraire des subventions d’État, gaspillage, et bien sûr corruption réelle ou parfois instrumentalisée, comme dans la véritable purge dans le secteur de la défense.
Le 15e plan quinquennal qui vient d’être adopté dans sa session de mars, ainsi que le plan de développement économique et social national, où la conférence consultative politique du peuple chinois ne s’est pas attaquée à ces questions. Seul un taux de croissance de 4,5 à 5 % a été fixé et un objectif un peu plus flou de modernisation de l’économie et une croissance stable.
La Chine ne peut être un nouveau pôle du monde sans surmonter ces problèmes, sans être un modèle de Soft Power attractif. Le modèle chinois reste tributaire de ses produits à bas prix — même si son secteur automobile monte en gamme — et de son régime « militarisé » ou de son contrôle social numérique qui heurte l’individualisme contemporain. Sa dépendance au pétrole et aux terres rares est son talon d’Achille. Les États-Unis l’ont perçue et s’emploient à lui couper l’approvisionnement, du Venezuela, l’Iran, la Russie ou le Chili pour les terres rares. Enfin la question de Taïwan contrarie l’hégémonie en Asie du Sud-Est, où la Chine commerce plus que dans tout autre continent. Or, dans la tendance géopolitique de l’époque qui vient de s’ouvrir, la puissance régionale est une condition nécessaire. La Russasie n’est pas une alternative. La Chine n’a pas oublié ce conflit douloureux pour la fierté chinoise avec la Russie. La guerre de la rivière Oussouri, février-mars 1969, a vu la défaite cuisante de la Chine, qui fut la vraie raison de la Révolution culturelle de Mao. Les Chinois, adeptes des signes symboliques, ont compris que l’alliance conjoncturelle était possible, voire nécessaire, mais l’hégémonie improbable.
Le sud sera donc son horizon stratégique, particulièrement la maîtrise de la mer de Chine.
La décision de récupérer Taïwan, fixée par le 20e congrès du Parti communiste chinois, en fait un impératif catégorique tout autant géopolitique qu’historique. Mais cet horizon bride toutes les relations internationales nécessaires à l’établissement d’un modèle dominant. La Chine ? « on utilise son commerce, on n’adopte pas son modèle ». C’est la grande différence avec les États-Unis des années 20 aux années 70.
On n’est pas prêt d’adopter non plus le modèle russe, son allié dans les BRICS.
Empire géographique avant d’être une puissance économique. La Russie est un empire pétrolo-militaire. C’est un peu Sparte face à Athènes. Elle a pour objectif l’entente cordiale avec l’Asie et la prépondérance stratégique en Europe. Mais elle est encore moins que les États-Unis et la Chine un pôle d’équilibre ou de régulation. La Russie est une grande puissance en hydrocarbures. Elle a l’immensité géographique pour elle. Elle est dans le peloton de tête des nations militarisées. Sa puissance s’arrête là. C’est « l’empire-pauvre ». Son PIB (nominal) est de 2 000 milliards de dollars alors que celui des États-Unis est de 27 000 milliards, de la Chine 24 000 milliards et de l’Inde 4 000 milliards. Peu de diversification industrielle et économique, très en retard sur le plan technologique, dépendante de la Chine, de l’Inde, de la Turquie en ce domaine et même de l’Iran pour les drones, frappée par une inflation galopante et dépendante des prix de l’énergie, enfin son point historiquement fort, la démographie, est entrée en déclin.
Plus que la crainte de l’OTAN — qui n’a pas toujours été habile — c’est l’exercice de la puissance militaire en Europe qui est son objectif. Poutine partage avec Trump l’idée de démanteler l’Europe pour trouver à l’ouest le complément de sa puissance entravée. C’est pour cela que le régime « FSB » russe ne s’arrêtera pas au Donbass, mais exercera une pression constante sur l’Europe. Cette conquête de l’ouest fait de Moscou un facteur de désordre planétaire qui ne tient que parce que la Chine le veut bien, les États-Unis le tolèrent, espérant un découplage avec la Chine pour priver un peu plus cette dernière de l’accès à des sources d’énergie.
Si le Japon est un empire vieillissant, l’Inde un empire montant, le Brésil un empire s’émancipant, toute une série de nations accèdent au statut de puissance, ce qui produit une instabilité multipolaire. Et dans ces conditions, les Nations unies sont réduites à être le temple des mots, impuissant à peser sur les faits. Ce déséquilibre du monde est une séquence. Elle ira jusqu’au bout de sa logique, l’affrontement, pour trouver un nouvel équilibre. Et c’est ici que l’Europe, empire qui s’ignore, est à la croisée des chemins dans ce moment « sans centre » où rien ni personne ne constitue un nouvel équilibre dans le monde. Dans ce basculement, l’Europe est à la croisée des chemins.
À dimanche prochain




