5081 Jours de guerre en Europe
- Retailleau, candidat du front nationaliste
- Le PS : créolisation mélenchoniste
- Les métamorphoses du Nouveau Monde, leçon n° 2 : capitalisme numérique
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1/ Retailleau, candidat du front nationaliste
La candidature de l’ancien ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau à la présidentielle ne faisait pas de doute. Ce qui, en revanche, a surpris, c’est le moment de l’annonce. Pourquoi cette précipitation au milieu de déjà 50 candidats possibles, probables, en tout cas envisagés ? Le fameux « après moi, ce sera le trop-plein » du général de Gaulle est aujourd’hui une réalité tangible.
Mais qu’est-ce que le sénateur Retailleau est allé faire dans cette galère des candidats aux primaires ? Car aujourd’hui, la candidature n’est pas devant le peuple, mais devant ses partisans pour être sélectionné comme champion du parti. La présidentielle est dorénavant à trois tours, sauf pour les partis-entreprises où « tout le monde bosse pour le chef ».
Au premier tour, on sélectionne ; au second, on choisit ; au troisième, on élimine. La fameuse rencontre entre un homme et un pays n’est plus de saison.
Mais il est peu probable que Retailleau, en s’annonçant, pensait réhabiliter l’esprit du gaullisme. D’ailleurs, il ne fut pas cité dans le propos du candidat. Pourquoi, en pleine élection municipale, avoir décidé d’évoquer la présidentielle ? Certes, la récolte ne va pas être fameuse. LR n’administre plus que 12 villes sur 44 de plus de 100 000 habitants (le PS et les écologistes 24). Les pertes possibles vont faire image. Certaines villes peuvent tomber dans l’escarcelle des Républicains, comme Paris, mais cela serait dû au report de l’extrême droite.
Mettre de la distance entre la candidature et l’événement électoral a dû entrer en ligne de compte. On n’est jamais trop prudent. Et si c’était l’inverse, rien n’empêche de transformer l’exploit en succès personnel.
Pour autant, ce départ anticipé est dû, plus sûrement, à la volonté de brûler la politesse à ses challengers. Wauquiez, Barnier, Lisnard ou Bertrand sont dans les starting-blocks, et le patron de LR espère ainsi les mettre dans le vent. Déjà candidat et président du parti, il peut espérer verrouiller les candidatures, en tout cas refuser une primaire ou les organiser en forme de plébiscite grâce à des sondages obligatoirement positifs, puisque ses challengers ne sont pas candidats.
Retailleau croit à sa bonne étoile, ce « songe ravi » dû à un signe : les enquêtes d’opinion lors de son passage place Beauvau. Depuis, c’est la chute libre et il fallait l’enrayer. La sortie du gouvernement est apparue comme un caprice de diva dans un pays inquiet des dérives budgétaires.
Cet abandon de poste, en pleine bataille, fut durement ressenti dans l’électorat de droite, très mobilisé sur les questions de sécurité et d’immigration. Cette bouderie sondagière tient à la désinvolture avec laquelle le ministre de l’Intérieur a quitté son ministère, mais aussi à un contresens.
Le succès de Retailleau dans les sondages n’était pas dû à sa personnalité, mais à une demande d’ordre plus ou moins nationaliste qui trouvait dans le ministre de l’Intérieur un débouché. Ce fut le cas avec Darmanin, ou pour la mise sur orbite de G. Attal grâce à sa chanson de geste sur l’abaya.
Le sénateur de Vendée et son équipe veulent retrouver le « filon », si ce n’est « Fillon ». Mais voilà : l’annonce à contretemps fut poussive dans la forme et, sur le fond, une tenue de camouflage. Eh oui, Retailleau se fond dans la vague national-populiste et ne veut pas s’en distinguer, coincé entre Le Pen-Bardella qui la dominent et Édouard Philippe qui la borde.
Le « la France doit rester la France » est un clair clin d’œil au grand remplacement, et « l’État de droit contre le droit des Français » une resucée des sorties d’É. Ciotti, à l’époque patron de LR, reprenant les déclarations de Marine Le Pen et préparant ainsi son passage à l’alliance avec le RN.
Tout cela ne doit rien au hasard : Retailleau se veut RN-compatible. Il espère que la justice libérera l’espace en évinçant Marine Le Pen et, comme beaucoup, ne croit pas à Bardella, jugé trop tendre face aux désordres du monde.
Rien n’est jamais impossible en politique, mais entre les 34 % de Bardella et les 10 % de Retailleau, ce n’est pas le plus probable. Ce pari « Retailleau » précipite le front nationaliste, crée un continuum de l’offre idéologique national-populiste, facilitant le deuxième tour pour son champion, quel que soit le candidat de l’extrême droite.
Il s’agit d’un événement majeur qui est passé inaperçu. Nous avons assisté à la constitution du front nationaliste RN–LR–Reconquête–Debout la France de deuxième tour, qui vient de dépasser 50 % dans les intentions de vote. Retailleau est donc candidat à une primaire nationaliste au premier tour. Le gaullisme vient de se dissoudre dans le lepénisme et accroît ainsi les chances pour l’extrême droite de l’emporter.
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2/ PS : créolisation mélenchoniste ou identité réformiste dans un Front républicain
On ne peut combattre le RN sans se délimiter de LFI. C’est ce que je pense et dis depuis les premières heures de la Nupes.
Faure vient de faire un pas dans le bon sens en déclarant : « Ma seule ligne rouge est le RN », après avoir joué le compromis sur le budget au Parlement. Le premier secrétaire du PS s’engage ainsi dans la voie du barrage à l’extrême droite.
Pourtant, si l’on juge le service minimum du député de Seine-et-Marne sur la mort de Quentin, un jeune identitaire d’extrême droite lâchement « savaté » au sol, où il appelle, disons fraternellement, « LFI à son examen de conscience », si on lit le programme présidentiel proposé aux militants, qui ne se distingue en rien du programme du NFP totalement mélenchonisé, la créolisation mélenchoniste du PS est toujours à l’ordre du jour.
Le premier secrétaire pense avant tout, dans son front anti-RN, à La France insoumise, dont il voudrait qu’elle vote pour ses listes au deuxième tour des municipales.
En effet, le virage « gauche responsable » dans le débat parlementaire et la distance avec Mélenchon portent leurs fruits en ramenant le centre gauche égaré dans le macronisme à la maison socialiste. Ce que l’opposition interne à Faure réclame depuis quasiment trois congrès.
Mais le second tour des municipales risque de se heurter à l’absence de réserves pour les socialistes. Voilà pourquoi O. Faure n’insulte pas l’avenir. Les « rares occasions » d’accords avec LFI exposées par le secrétaire général du PS ont fait tilt : quelles sont-elles ? Toulouse ? Et le « il faut qu’on cause » de Payan à Delogu lors du débat pour Marseille est inquiétant, mais moins que le soutien du PS à une liste NPA–LFI à Roanne, ou la liste avec LFI à Niort, Antony dès le premier tour, etc.
Cela illustre les ambiguïtés socialistes dans cette période. D’autant que la ratonnade de « Quentin » complique tout pour le premier secrétaire du PS. Elle joue le rôle de révélateur de la nature et de la stratégie mélenchonienne.
Le populisme de gauche est un corps étranger à la gauche. Il ne s’agit pas de la radicalité qui a toujours existé à gauche depuis 1905. Mais la stratégie des insoumis repose sur l’idée que l’obstacle à « l’émancipation », ce sont les réformistes de gauche attachés au compromis, à la démocratie républicaine, aux libertés, à la fraternité laïque et à l’Europe.
Le populisme de gauche est d’abord un « anti-PS », un anti-socialisme primaire.
J’appliquerais bien à LFI le discours de Léon Blum à propos des bolcheviks :
« Le bolchevisme s’est détaché du socialisme comme certaines hérésies se sont détachées des religions pour former des religions nouvelles. »
Encore que les communistes représentaient, même déformée, la révolution de 1917 en Russie, alors que le populisme de gauche se veut une nouvelle offre ex nihilo, de substitution à la gauche et à son histoire, tout à la fois inspirée par la « révolution bolivarienne » de Chávez au Venezuela, la voix d’un peuple mythique sans médiation autre que LFI, amis de tous les régimes autoritaires au nom d’un campisme anti-impérialiste et agents d’ambiance d’un antisémitisme d’atmosphère.
La brutalité verbale n’est que la barricade permettant de délimiter le « eux » et le « nous ».
Faut-il pour autant être dupe de la manœuvre du RN : « de notre dédiabolisation à leur diabolisation » ? Bardella veut imposer le cordon sanitaire avec LFI, et la droite suit le mouvement, trop contente de pouvoir couvrir ainsi son penchant unitaire avec le RN.
L’extrême droite, dont l’ADN est l’illibéralisme et la xénophobie, est le danger immédiat : c’est elle qui s’apprête à prendre le pouvoir, pas l’extrême gauche.
Pour faire face à cette urgence, le Front populaire avec LFI n’est plus possible, si jamais il l’a été. François Hollande a eu raison, mercredi matin sur BFM, de fermer la parenthèse de l’alliance avec LFI.
La délimitation doit être, pour le PS, un moment de son identification. Il faudra tenir dans le refus de l’alliance au second tour. Cela peut nous coûter cher. J’avais décidé de retirer les listes socialistes dans le Nord–Pas-de-Calais, en PACA et dans le Grand Est pour faire barrage au RN lors d’élections régionales. Cela ne m’a pas valu que des amis au PS : on ne transige pas avec les principes politiques.
Mais pour la suite, il faut être lucide. Il ne faut pas, au nom d’une clarification nécessaire, se mettre dans une impasse stratégique facilitant l’arrivée du RN au pouvoir.
Privée volontairement de Mélenchon et de ses 10 à 12 %, la gauche ne peut ni l’emporter, ni peser, ni faire barrage au RN. Avec LFI, elle est sûre de perdre ; privée de ces voix, elle est sûre de ne pas gagner.
Il faut donc imaginer une tout autre stratégie. Il n’est pas possible de s’intégrer au bloc central à cause du cheval de Troie du RN que représente LR, et de la désastreuse politique économique et sociale de Macron.
Le chemin est donc un PS clairement identifié comme gauche réformiste, au cœur ou au centre d’un front républicain « des marges d’Attal aux rivages de Ruffin ».
Le Front républicain au second tour contre le front nationaliste en constitution, telle est l’équation stratégique du moment. Bloc à bloc : un bloc républicain à colonne vertébrale socialiste contre le bloc national à ossature RN. Pour cela, il faut faire sauter le verrou psychologique et symbolique de l’union de la gauche avec LFI chez des socialistes qui se pensent ainsi la continuité du congrès d’Épinay. Il fut la rupture avec le molletisme et l’alliance au centre pour l’union de la gauche et l’alliance avec le PCF. Elle permit à F. Mitterrand de mettre à bas le talon de fer du gaullisme. Elle procédait d’une stratégie de conquête du pouvoir puisant loin dans la mémoire de la gauche avec le Front populaire. Il faut aujourd’hui lui substituer la préférence républicaine, sacrée révolution copernicienne !
La pratique parlementaire dans le budget et les déclarations du premier secrétaire du PS vont-elles en ce sens après des années d’errance pro-mélenchoniste ? On peut l’espérer, mais il y a de quoi douter lorsqu’on lit le programme du PS pour la prochaine présidentielle. Celui-ci a fuité dans le journal L’Opinion : à sa lecture, on ne peut être qu’atterré. La commande était un nouveau programme du PS pour le XXIe siècle. Chloé Ridel, la responsable du projet, promettait : « Il y aura un avant et un après. »
Le rendu est une forme dégradée du programme du « NFP » : taxe Zucman discutable économiquement et chiffon rouge politiquement, refus de constater le déficit du régime des retraites, délaissant ainsi la culture de gauche de gouvernement, fin du nucléaire, contresens économique et écologique, et légalisation du cannabis au moment où le pays est confronté à une offensive meurtrière du narcotrafic.
Non seulement il ne s’agit pas du programme fondamental annoncé, mais ce texte est marqué par la volonté de ne pas se démarquer du mélenchonisme, de s’intégrer à la primaire de la petite gauche. Terrible erreur historique, épouvantable contresens politique que de se délimiter du centre gauche, voire du centre droit, et de regarder enamouré le populisme de gauche.
Si l’on prend au sérieux le fait de faire barrage à l’extrême droite, alors il faut être soi-même pour rendre possible un Front républicain. Il ne s’agit pas simplement de conjurer une possible arrivée de l’extrême droite au pouvoir, mais des conséquences pour le pays de cette arrivée. Je n’évoque pas seulement les questions démocratiques, économiques et sociétales, mais l’état de chaos dans lequel serait précipité le pays.
L’affrontement meurtrier à Lyon entre les identitaires et les antifas, couvé par LFI, ayant conduit à la mort de « Quentin Deranque », sont les « trois coups » de la nouvelle période qui s’annoncerait après une victoire de l’extrême droite. Les identitaires voudront que le pays soit rapidement « nettoyé » des scories gauchistes, sans parler de l’immigration.
Ce débordement, nous en avons déjà l’illustration avec la manifestation organisée en souvenir de Quentin à Lyon par Vincent Claudin, ex-assistant du RN passé aux néofascistes lyonnais, à laquelle J. Bardella n’a pas voulu participer.
Et de l’autre, les antifas joueront le refrain de la résistance antifasciste, comme le proclamait le député Raphaël Arnaud, fondateur de la Jeune Garde, à la tribune de l’Assemblée, le doigt pointé sur le RN.
Mélenchon annonce dans son discours « le moment politique », la grande confrontation finale « entre les fascistes et le collectivisme que nous incarnons ». Il s’avance, malgré la polémique et le déluge de mises en cause, et lance déjà un appel pour que, « dans chaque groupe d’appui de La France insoumise, soient désignés ceux qui vont faire partie du service d’ordre national pour assurer la sécurité des réunions de la présidentielle qui a commencé ». Ce que M. Bompard a appelé « l’autodéfense populaire ».
Comme premier acte, les insoumis donnent rendez-vous à Lyon et Perpignan début mars pour des rassemblements pour les municipales et antifascistes. Mélenchon veut faire de toutes les résistances — souvenez-vous de son soutien en septembre au mouvement « Bloquons tout » — et de la rue le foyer de la révolution citoyenne.
C’est d’ailleurs la raison pour laquelle il assure la « Jeune Garde » de sa fraternité : « nos amis, nos frères, nos camarades ». Au-delà de ce moment inconfortable et d’isolement dans une grande partie de l’opinion, il durcit sa base électorale. J.-M. Le Pen avait fait de même après l’épisode du « point de détail » de la Shoah ou « Durafour crématoire ».
Le leader de La France insoumise ne perd pas de vue que, pour lui, le premier acte de la révolution, c’est la confrontation par la rue avec l’extrême droite au pouvoir. Et il tentera de ne pas rompre pour préserver ses alliés dans « l’affrontement qui vient ».
Le spectre du désordre général s’annonce donc, raison de plus pour se délimiter de l’un et s’ouvrir au front républicain pour faire barrage aux autres. Le PS doit s’assumer comme facteur d’ordre économique, social et républicain.
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3/ Les métamorphoses du Nouveau Monde
Chaque semaine, dans ce chapitre « Qu’est-ce qui nous arrive ? », nous cheminons dans les métamorphoses du Nouveau Monde.
Leçon n° 2 : Le capitalisme numérique
La grande affaire de la gauche, c’est le capitalisme. Elle ne croit ni à la main invisible du marché ni au ruissellement des riches. Le militant de gauche, sans avoir lu Le Capital de K. Marx, en a quand même, par infusion militante, des notions.
D’abord, la loi d’airain du capital : argent–marchandise–argent, étant entendu que la marchandise intègre la rétribution du travail et que sa vente doit permettre de payer l’investissement et de dégager des profits.
Ensuite, soit la pratique, soit l’observation lui permet de dire : l’employé vend sa force de travail à un patron qui l’utilise à sa guise, même si les luttes sociales ont induit des droits. Ce prix de la force de travail est le salaire.
Enfin, ce militant constate : le travail permet de dégager une valeur supplémentaire à la marchandise produite ; elle sera le plus souvent récupérée par le patron, même si une part doit servir à financer toutes les protections sociales. Cette plus-value n’est pas un vol mais une tension entre la marchandise cristallisant le travail et le marché qui permet son achat.
Les libéraux estiment que le capitalisme est assimilé à l’économie de marché. C’est le marché qui permet la régulation du système capitaliste. Toute autre théorie remet en cause la liberté d’entreprendre et l’allocation des richesses dégagées.
Si F. Braudel a introduit une variante, estimant que le capitalisme est un « contre-marché » parce qu’il veut s’affranchir de la concurrence et cherche dans l’État un moyen de le faire, il y a bien une logique capitaliste dans le marché. Celui-ci a toujours existé, depuis le troc il y a 11 000 ans, à l’époque du Néolithique.
L’échange entre ce qui est en trop et ce qui manque mutera au VIᵉ siècle avant J.-C. avec la première pièce frappée en Lydie, à l’ouest de l’actuelle Turquie. Le marché est donc immuable.
L’heureuse formule de Lionel Jospin : « Le marché est une force qui va mais qui ne sait pas où elle va » résume tout à la fois sa logique mécanique et ses limites. Il ajoutait que la gauche reconnaît « l’économie de marché mais pas la société de marché », tant il est vrai que celui-ci tend à tout transformer en marchandise.
Toutes les tentatives de rompre avec « le marché capitaliste » ont tourné à la catastrophe, quelles qu’en soient les formules : de la Russie avant la NEP aux expériences chinoise, coréenne ou vénézuélienne, l’économie administrée n’a jamais fonctionné.
La seule chose qui fonctionne, c’est la régulation : impôts, taxes, normes, lois. Il faudra bien un jour avancer vers la socialisation du capital avec la distribution d’actions aux salariés, mais nous n’en sommes pas là.
Évidemment, le patronat considère cela comme une servitude et le fait savoir. C’est une tension sociale dans la société comme dans l’entreprise que l’on a appelée, un temps, la lutte des classes.
La question aujourd’hui est toujours la même : où mettre le curseur pour introduire de la justice sans tarir l’investissement nécessaire ?
Quelle régulation salariale, sachant que toute peine mérite salaire, mais que celui-ci ne peut absorber tout le profit produit ?
Il est aussi évident que l’on ne peut permettre que les plus riches échappent à l’impôt, comme en 2025 les 18 525 foyers disposant d’un patrimoine immobilier d’au moins 1,3 million.
Il n’est pas non plus normal que les entreprises, massivement aidées lors de la crise du Covid et toujours aidées, échappent à l’effort national.
Par contre, « les riches à la lanterne », la chasse aux plus riches ou aux entreprises par des taxes punitives n’ont pas plus de sens.
D’abord, la fortune doit prendre en compte les dettes ; ensuite, la richesse en actions n’est pas une richesse mobilisable ; enfin, il ne faut pas confondre l’entrepreneur qui investit et invente avec le rentier qui spécule, ni la justice fiscale, droit-créance de la société, avec la confiscation du capital.
La gauche se bat donc sur ces curseurs : impôts, salaires, en ayant comme juge de paix le prix sur un marché ouvert, après la marge de profit.
La gauche sociale-démocrate cherche un compromis dynamique ; la gauche révolutionnaire des avancées préparant la révolution ; pendant que les libéraux veulent aucune barrière au profit.
Ce débat est toujours en cours, mais dans des conditions qui changent.
Pour Marx, par exemple, le capitalisme n’est pas une organisation économique figée mais en constante transformation.
Le capitalisme décrit par les premiers socialistes était épouvantable, avec l’exploitation des enfants et une misère endémique. Il n’est pas celui que nous connaissons aujourd’hui, même si, en France, il y a 11 millions de pauvres, un gigantesque précariat de masse, et un salaire médian de 2 733 euros, pendant que des millionnaires échappent à l’impôt ou font un usage à la limite de la provocation de leur richesse.
Le capitalisme industriel avant la Première Guerre mondiale n’est pas celui qui conduit à la Première Guerre mondiale. Lénine, après avoir analysé la conférence de Berlin en 1885, où les grandes puissances se partagent l’Afrique, veut concilier deux penseurs marxistes qui, chacun à sa manière, analysent la suraccumulation du capital et son exportation dans des « colonies ».
Il fait la synthèse de Rudolf Hilferding et Rosa Luxemburg, met à jour le capitalisme financier et déclare : « L’impérialisme, stade suprême du capitalisme. »
Si le pronostic de la guerre est juste et la description de ce stade du capitalisme exacte, un siècle plus tard, le capitalisme est toujours là.
Kautsky pronostique, au même moment, un retour au capitalisme libéral, c’est-à-dire industriel : il n’a pas tort. Il y a une certaine plasticité du capitalisme qui fonctionne par crises, luttant contre la baisse tendancielle du taux de profit.
Thomas Piketty, dans son œuvre monumentale sur le sujet, estime cette baisse comme contingente au système capitaliste. Il constate que le taux de profit est légèrement décroissant en moyenne depuis le début du siècle : il passe de 5 % à 4 % et fixe la courbe à 3 % dans les années à venir.
Dans l’entre-deux-guerres, le développement du capitalisme de type fordiste et l’essence à bas prix donnent au système une forme de booster, mais se concluent par la crise de 1929.
La croissance vertigineuse des années 1920 a conduit à la Grande Dépression, qui n’est rien d’autre qu’une grande contraction due à un surendettement massif et à une sous-consommation chronique. Cette crise va durer jusqu’à la Seconde Guerre mondiale et fut responsable, en Allemagne, de la montée du fascisme qui déclenche la guerre, puis plonge le monde dans la barbarie totale.
Le capitalisme surmonte la crise par l’intervention de l’État. La théorie keynésienne — « le marché, laissé à lui-même, ne conduit pas nécessairement à une gestion optimale de l’économie » — marque profondément la gauche et, pour ainsi dire, reformule son combat.
Le débat entre la politique de l’offre, qui « libère » le développement de l’entreprise en réduisant la pression fiscale et réglementaire, et la politique visant à augmenter la dépense publique et la consommation a semblé être tranché par les faits.
L’État-providence, c’est-à-dire la possibilité de distribuer après avoir produit, permettait de financer la domestication du capitalisme par des conquêtes sociales. La consommation de masse et le crédit ont permis une formidable extension de ce capitalisme.
Il ne réduit pas pour autant le capitalisme financier, dont la caractéristique est de faire de l’argent avec de l’argent. Le capital financier est un capital fictif dans le sens où il ne produit pas de marchandises : il est purement spéculatif et flottant.
Au fur et à mesure, le capital s’amoncelle au point qu’il y a plus de capital que de travail. L’État social devient un carcan — « une servitude », dirait Hayek.
L’école de Chicago, c’est-à-dire les néolibéraux (quatre prix Nobel quand même), préconise face à la stagflation et au choc pétrolier des années 1970 la libéralisation et envisage la société comme un marché.
Ces théories débouchent sur le « consensus de Washington » au début des années 1980 entre les institutions financières : discipline fiscale, contraction de la dépense publique, libéralisation du commerce extérieur, privatisations, bref les dépenses sociales coûte « un pognon de dingue », etc.
Devenue la doxa dominante, cette vague grossit comme un tsunami planétaire, car la fin de l’Union soviétique et la conversion de la Chine vont ouvrir des marchés gigantesques mais produisent aussi des délocalisations massives de la production industrielle qui, par exemple, en France s’effondre.
On l’appelle la mondialisation libérale, dont le premier effet est de réduire les marges de manœuvre de l’État-nation, censé depuis Keynes être un État stratège.
L’État-providence s’effrite, voire s’effondre ; la densité de la classe ouvrière s’étiole, les sociologies explosent. Cette rupture avec le keynésianisme imprime tous les décideurs, y compris à gauche. La libéralisation de l’économie devint le mot d’ordre général. Ce capitalisme néolibéral fait de l’État son ennemi, lui demande de ne s’occuper que du régalien, trouve dans ce recul et la tendance au démantèlement de l’État social des moyens de spéculations et d’accumulation débouchant sur des bulles spéculatives.
1987, bulle d’Internet ; celle de 2001/2002 : on a même inventé un terme pour cela, la Tulipomania. La dernière, celle de la banque Lehman Brothers, est fatale non à la banque mais pour ce système dérégulateur qui est maintenu à flot par l’intervention des États.
Le bilan de ce demi-siècle néolibéral est désastreux pour la planète, pour l’économie, pour la cohésion sociale et même sanitaire. C’est un raz-de-marée dévastateur qui est la source d’une vague populiste et nationaliste qui ressemble aux années 30. Comme l’écrit le programme fondamental de la social-démocratie (Le pouvoir d’agir) : « Ce que révèle le lent reflux de la vague néolibérale, ce sont des territoires dévastés, des peuples déboussolés, des sociétés traumatisées, un paysage abîmé. » C’est la « grande désolation ».
Cette fin de cycle de la domination du capitalisme financier dans sa version néolibérale correspond à l’éclatement de la révolution de l’immatériel. Le capitalisme financier va trouver dans cette innovation technologique un relais de croissance donnant naissance à un techno-capitalisme. Ce capitalisme numérique, où la promesse de l’innovation permet la spéculation et le réinvestissement de masses considérables d’argent — on parle déjà de bulle spéculative —, est une ruée vers l’or de l’algorithme quand il ne s’agit pas de création de monnaie numérique.
L’économiste marxiste E. Mandel écrivait dans son traité d’économie marxiste que « l’innovation arrivait en grappe ». Schumpeter, de son côté, décrit le capitalisme gouverné par le phénomène de la destruction créatrice : c’est pour lui une donnée fondamentale du capitalisme.
Mais il ne s’agit pas seulement d’une invention ou d’un nouveau stade du capitalisme. Il est question, sur fond du désastre néolibéral — ce qui va accentuer les problèmes sociaux dus à l’émergence de ce capitalisme dévoreur d’emplois —, d’une métamorphose du capitalisme, car la révolution de l’immatériel et la révolution dans la révolution avec l’IA sont une rupture anthropologique.
Ce tournant digital n’est pas seulement technique, économique ou social. Il s’agit d’une rupture aussi importante dans l’aventure humaine que l’agriculture, la sédentarisation, l’apparition de l’écriture et de l’État ou la révolution industrielle. C’est tout à la fois un nouveau langage, une mémoire infinie et bientôt l’anticipation.
Si l’art et la philosophie ont connu un courant postmoderniste, le capitalisme vient d’y basculer. La commission de l’ONU sur le contrôle humain de l’IA vient de déclarer : « Nous fonçons dans l’inconnu. » Ce qui nécessite de renouveler la pensée économique si la gauche veut une domestication écologique et sociale de cette phase du capitalisme.
Il est impossible de penser l’avenir de la gauche sans partir de là. Et c’est pourtant le grand impensé de tous les projets, démontrant que les élites politiques ont leurs neurones, leurs visions dans le siècle précédent.
À dimanche prochain.




