4010 Jours de guerre en Europe

  1. La reconnaissance d’un État palestinien.
  2. La manif du 18 peut en cacher une autre.
  3. De quoi la taxe Zucman est-elle le nom ?
  4. Poutine et la stratégie de la tension.

1/ La reconnaissance d’un État palestinien.

De grandes voix juives le proclament : la guerre de Netanyahu à Gaza est devenue « une faute morale ». Les dénégations du Premier ministre israélien et de ses soutiens suprémacistes n’y changeront rien. Les faits ne peuvent être contestés au prétexte, parfois réel, d’une propagande pro-palestinienne.

Ce qui est incontestable, c’est l’essentialisation des Palestiniens au Hamas. Ce qui est incontestable, c’est de rendre invivable Gaza pour provoquer l’exil des Gazaouis.
Ce qui est incontestable, c’est la violation du droit international par la colonisation de la Cisjordanie.
Ce qui est incontestable, ce sont les morts, les destructions, la malnutrition.
Ce qui est incontestable, ce sont les images de ces enfants affolés, ces femmes éplorées, ces vieillards égarés, ces membres amputés, ces immeubles effondrés.
Ce qui est incontestable, c’est que vous avez abandonné les otages à leur épouvantable sort, en bombardant le Qatar, en détruisant Gaza City.
Ce qui est incontestable, c’est cette rage destructrice, glorifiée par un Ben Gvir, son rêve d’anéantissement des Palestiniens, qui n’a rien à envier en ce domaine au Hamas et à ses prises d’otages.

Non. L’Europe n’est pas prisonnière de ses populations musulmanes. Non, les États-Unis et Israël ne sont pas les porte-drapeaux de l’Occident en Orient, comme l’explique, pour se justifier, Benjamin Netanyahu. Cet argumentaire révèle la nature et les raisons de cette étape de la guerre. Il ne s’agit plus du droit légitime à se défendre après une agression indigne et antisémite — droit que nous avons toujours soutenu —, mais d’une guerre pour expulser les Palestiniens de Gaza. Pourquoi, alors que nous combattons en France cette logique de purification ethnique, qui fut de tout temps celle de l’extrême droite, y compris vis-à-vis des Juifs, devrions-nous l’accepter de Netanyahu ?

La reconnaissance de l’État palestinien est d’abord la reconnaissance de l’état des Palestiniens. C’est la tentative de mettre sous protection internationale un peuple que l’on a décidé maintenant de décimer, de déplacer et, demain, de remplacer.

La reconnaissance d’un État palestinien, c’est dérober le feu de la vengeance des générations futures, sur lequel compte le Hamas pour survivre.

La constitution d’un État palestinien, c’est mettre entre le mouvement terroriste intégriste et les Palestiniens un État dont l’existence devrait être fondé sur l’interdiction du Hamas.

Qui peut croire que, dans la semaine, l’État palestinien sera constitué par la déclaration de la France ? Il s’agit tout au plus d’entraver son impossibilité en le mettant à l’agenda, alors que tout indique que, pour les Palestiniens, c’est « le cercueil ou la valise ».

Nul antisémitisme là-dedans. Nul soutien implicite au Hamas, qui ne veut pas de solution à deux États. Nul blanc-seing au terrorisme, à ses horreurs, à sa volonté de détruire Israël, à son antisémitisme ou à son rêve d’un État islamique.
Un simple « Ça suffit ! » à ce massacre systématique, sans autre objet que de chasser les Palestiniens de leur terre. Vous faites honte à votre histoire, à la nôtre, à ce que l’humanité a de plus cher : l’altérité. Vous mettez en danger les Juifs et leur sanctuaire, Israël. Israël isolé dans le monde, à la réputation flétrie, pour la plus grande joie de ceux qui ont juré sa disparition. Quant à l’offensive terrestre sur Gaza City, elle n’a plus aucun sens, sinon « tout détruire pour faire déguerpir » — ou peut-être vous maintenir au pouvoir par la guerre, voire les deux.

Alors oui, nous sommes aux côtés des Juifs qui manifestent chaque semaine pour la paix et la libération des otages, fiers des valeurs de leur pays et de son État de droit. Oui, cette guerre voulue par les terroristes est une tragédie pour le peuple palestinien et un drame moral pour tous les Juifs. Oui, nous nous opposons à ceux qui mettent un signe égal entre le gouvernement Netanyahu et Israël, Israël et les Juifs dans le monde. Oui, nous refusons que vos terribles exactions soient utilisées pour faire resurgir l’épouvantable antisémitisme qui, chaque jour, s’installe un peu plus. Oui, nous n’ignorons pas le trouble de la communauté devant cette reconnaissance où elle voit un abandon, alors qu’il s’agit d’une protection, d’une solution, d’une renaissance. Oui, nous pleurons ces morts, ces enfants palestiniens, comme nous avons pleuré les victimes du 7 octobre et les otages enterrés vivants, comme nous pleurons ces femmes martyrisées en Iran ou en Afghanistan, ces enfants ukrainiens kidnappés par les Russes. Et oui, notre compassion pour les Gazaouis ne saurait être limitée, par quelque rappel que ce soit, à la monstruosité barbare de la Shoah. Ce que l’homme a fait à l’homme ne saurait excuser ni relativiser ce que l’on fait vivre aux Palestiniens.

Toutes les explications du monde ne sauraient faire oublier que, dans un huis clos voulu, un peuple se meurt !

Il mérite mieux, par ailleurs, qu’une instrumentalisation politicienne qui entretient les haines et les effluves de l’antisémitisme. Il mérite seulement d’être défendu pour ce qu’il est en ce moment : un peuple martyrisé, déshumanisé. Il mérite de vivre en paix à côté d’un État d’Israël retrouvant ses otages et redevenu lui-même. Que demander de plus pour le nouvel an juif ?

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2/ La manif du 18 peut en cacher une autre

Il y a la réussite de la manifestation du 18 septembre.

Il y a la réussite de la pétition de De Villiers pour un référendum sur l’immigration.

La manifestation du 18 septembre, appelée par l’intersyndicale, révèle, s’il en était besoin, l’exaspération sociale dans le pays. 500 000 manifestants selon la police, qui n’a pas l’habitude de surévaluer leur nombre. C’est considérable pour une journée d’attente, sans « maux » d’ordre, sans gouvernement, sans budget Lecornu. C’est dire que son succès, soutenu dans les sondages par une immense majorité de Français, démontre l’état social du pays.

Cette exaspération sociale prend sa source dans les trente ans de modération salariale et de précariat, portés à leur paroxysme avec le ruissellement macronien et ses remises en cause de l’État social : prud’hommes, statut SNCF, réforme de l’assurance-chômage, retraites, etc., jugées obsolètes au regard de la compétitivité. Rien n’est venu compenser, corriger, amender ce démantèlement, donnant toujours plus aux uns, pendant que la France perd toujours plus d’industries.
L’idéologie de la culpabilisation du salarié, du précaire, de l’exclu, au profit de la toute-puissance de l’enrichissement, a fait des ravages, minant l’intérêt général et la foi dans la République.

Le déclassement, le « descenseur » social, l’insécurité sociale sont les mamelles d’une exaspération sociale de masse, qui étanche sa soif à l’eau salée de sa relégation.

Le « mouvement » a décidé de ne pas s’épuiser dans des manifestations sans objets unificateurs, faute de déclarations du Premier ministre. L’ultimatum fixé par l’intersyndicale vaut palier de mobilisation, pas recul de celle-ci.

Au même moment, De Villiers lance une pétition pour un référendum sur l’immigration. Un appel dont P. de Villiers dit qu’il s’agit « d’installer la gêne au sommet ». Le texte se termine d’une étrange façon — une première dans notre histoire politique : l’autorisation d’utiliser les données personnelles des signataires pour un groupe privé Lagardère–Bolloré et ses opérations commerciales. Si bien que, dans cette démarche organique typiquement trumpienne, on ne sait qui est le réel commanditaire. Le nombre de signatures — 1,4 million — est contesté, mais ce n’est pas essentiel : ne nous rassurons pas à bon compte. 4 millions de personnes ont visité le site et 54 % des Français y sont favorables ; rappelons que toute l’extrême droite cumulée, c’est 40 %. C’est un fait suffisamment significatif pour en tirer quelques enseignements du moment politique présent. L’initiative participe de cette lame de fond continentale face à l’immigration, d’une part, et à l’islam, d’autre part. Les peuples occidentaux, constatant la fin de leur domination dans le monde, sont en proie à une panique identitaire.
« Le métissage est un génocide lent », disait Dominique Venner, le pape de l’extrême droite, fondateur avec A. de Benoist du GRECE, qui se suicidera à Notre-Dame pour « réveiller les consciences » à ce sujet, rappelant l’auteur japonais Yukio Mishima pour les mêmes raisons.

Cette hantise du métissage, réservée à une élite avec une forme d’esthétisme nostalgique pour un monde qui s’en va, est devenue une préoccupation de masse. Elle se manifeste par un « on n’est plus chez nous » planétaire, sur lequel le populisme illibéral d’extrême droite surfe.

Nous la retrouvons au cœur de la victoire de Trump, après celles d’Orbán ou Meloni, dans le Brexit, et aujourd’hui dans la poussée de l’AfD en Allemagne, de Vox en Espagne, et bien sûr dans celle du RN aux portes du pouvoir. Le spectaculaire succès de la manifestation de Londres contre l’immigration est précurseur de ce que cette pétition annonce en France — façon « manifestation pour l’école libre » en 1984. La question du référendum sur l’immigration est un vrai-faux prétexte qui vise à dire « on bâillonne les Français », mais dont le but est de forger un bloc des droites autour de la préférence nationale. La signature de Laurent Wauquiez en est la manifestation. Mais tout autant la déclaration de Marine Le Pen, qui « partage avec Philippe de Villiers une inquiétude majeure à l’égard de la politique d’immigration ». Ou celle de Bruno Retailleau, qui tente de profiter de la vacance du pouvoir pour s’installer comme seule image de celui-ci. Il déclare, à propos de la pétition : « Depuis dix ans, nous avons proposé, avec François Fillon, un référendum pour modifier la Constitution afin que le peuple tranche. »

Bolloré n’a jamais caché, comme son groupe de presse, qu’il était en ce point d’accord avec Zemmour. La division des droites et de l’extrême droite était préjudiciable à la domination idéologico-politique définitive de la droite nationaliste. Bolloré, Zemmour, De Villiers militent pour « le grand tournant refondateur » français, revenant sur tout ce qui fit la France depuis 1789. Il y a, derrière cette pétition, l’ébauche de la création d’un MAGA à la française, qui est aussi l’intérêt économique bien compris du groupe Bolloré. L’offensive contre les médias du service public, au nom de la « réinformation » chère à Mégret, participe du même projet.

Mais pas seulement : ce qui se profile dans cette entreprise pour un référendum, c’est préparer les esprits à la modification de la Constitution, présentée comme un obstacle à l’instauration de la préférence nationale pour combattre l’immigration. Bruno Retailleau ne s’en cache pas : « Nous avons désormais la certitude que la lutte contre l’immigration passe par une réforme de la Constitution. » Marine Le Pen ou Ciotti ont dit à peu près la même chose. La cible étant l’article 11, qui encadre le référendum, mais tout autant la Constitution elle-même, qui garantit l’égalité des droits.
La formule préférée des plateaux de CNews, par exemple, est : « Un État de droit qui fonctionne contre le droit des Français », du Conseil constitutionnel aux magistrats. C’est ce qu’on appelle la force du préjugé, qui débouchera sur ce que j’appelle un coup d’État constitutionnel. Nous n’en sommes pas là, mais les nuages s’amoncellent. Ne se féliciter que de la manifestation du 18 septembre, c’est être borgne.

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3/ De quoi la taxe Zucman est-elle le nom ?

La taxe Zucman n’était ni en tête du programme du NFP, ni au cœur de celui de LFI. Le projet de budget du PS lui a fait une place emblématique. Les socialistes, renouant avec la culture de gouvernement, dans leur apparente rupture avec Mélenchon et la mise à l’ordre du jour de leur propre budget pour la France, ont, pour une fois, ordonné le débat, quoi qu’on pense de la taxe « Z ».

Il s’en est suivi — comme toujours dans la gauche (c’était le cas pour les nationalisations, l’autogestion, les emplois-jeunes, pour les 35 h, la taxe sur les transactions financières, ou pour le salaire minimum d’existence) — une intense polémique sur son caractère inconstitutionnel, la fuite des capitaux (ça nous rajeunit), etc. Le débat est, pour le moins, surréaliste, car il n’y a aucune chance que ladite taxe soit appliquée. Si la gauche était au pouvoir, elle n'appliquerait pas le 49.3, dit-elle, pour la faire passer : donc elle ne passerait pas. Et le bloc dit central, et le Président qui est en responsabilité, refusent la taxe Zucman. Elle ne verra donc jamais le jour dans la crise que nous traversons. Mais c’est comme cela : la gauche adore construire des cathédrales polémiques. Le donquichottisme est une part de sa nature. J’énerve aujourd’hui, je sais, mais, au fond, vous savez que j’ai raison. La gauche ne renonce jamais à une polémique.

Reprenons.

Il est de la première équité que les plus aisés et les entreprises participent au redressement national. Simplement, comme le disait le leader de la gauche du PS, à l’époque ministre du Budget, Henri Emmanuelli : « l’imposition sur le patrimoine ne doit pas avoir comme conséquence de dissuader le développement économique ».

Le patronat, lui, voit monter l’exigence de la justice fiscale, et décrète la mobilisation nationale devant ce qu’il estime être une spoliation en marche, et se déclare prêt à partir en manif. Alors Gattaz reprend du service : l’homme du « 1 million d’emplois si on levait l’angoisse d’embaucher avec les prud’hommes » exhorte les patrons à faire du « trotskysme libéral ». Le voilà devenu patron rouge de colère. Il doit se dire que l’intransigeance lors du conclave des retraites va lui coûter bonbon.

Mais cet emportement patronal a l’effet paradoxal de crédibiliser la taxe auprès d’une opinion qui n’en peut plus du modérantisme salarial ou du précariat.

Pendant les querelles byzantines de la gauche et l’offensive au bazooka de la droite, le « mot d’ordre » s’est emparé des masses, comme le disait précisément la nouvelle idole de Gattaz, Léon Trotsky.

C’est-à-dire que les « gens » en ont fait un marqueur de la justice fiscale dans le nécessaire redressement national. Et même si l’on n’est pas, comme moi, totalement fan de la mesure en elle-même — parce qu’au-delà des difficultés techniques, elle relève de la pensée magique —, il faut reconnaître : 86 % des Français sont favorables à une taxe de 2 %, et, dans les partis de gauche, on est à plus de 90 % ; à droite, c’est du même tonneau. Il s’agit de la première victoire idéologique de la gauche et de la régulation contre le libéralisme dominant depuis longtemps. Le succès tient moins aux socialistes et à la gauche qu’à l’exaspération sociale massive contre l’insolence et le mépris des nantis, dont les Français estiment qu’Emmanuel Macron est la parfaite représentation. Et les arguments avancés pour dire que la taxe n’est pas praticable apparaissent, pour les Français, comme une volonté de protéger la richesse, ou, une fois de plus, comme la marque d’une gauche du renoncement. Ce n’est pas le livre « scandale » de deux journalistes du Nouvel Obs, Matthieu Aron et Caroline Michel-Aguirre, Le Grand Détournement, mettant au jour l’incroyable goinfrerie des « possédants », qui va changer la donne. On y découvre qu’entre 2021 et 2022 « la fortune des milliardaires français a augmenté de 86 %, soit un gain de 236 milliards d’euros, davantage que sur toute la décennie précédente », et les auteurs soutiennent que les 270 milliards d’euros, chaque année, de l’État ont été sans contrôle depuis la crise du Covid. À la lecture, on reste sans voix, et si ceci perfuse dans la société française, l’effet va être ravageur, si ce n’est dévastateur. « Des milliardaires ont créé un peuple du ressentiment » déclare Jacques Rancière dans le Monde », c’est ô combien vrai. Autant vous dire que, pour les Insoumis, qui se sont embarqués tardivement dans l’affaire « Z », c’est du pain béni. Quant à l’idée de la disqualifier parce que son inventeur aurait été recalé à Harvard pour un faux, lancé par T. Breton, c’est à la fois méconnaître les ressorts de la cristallisation d’un mot d’ordre et relever du fameux point de vue aristocratique : « Dis-moi d’où tu viens, je te dirai si tu as droit de penser. » Le mépris de classe fait toujours plus pour une idée que l’idée elle-même.

Et ceci d’autant que Bernie Sanders et Elizabeth Warren ont fait leur cette taxation. Quand on connaît le niveau de sympathie de la gauche européenne à l’égard de ces deux seules voix publiques s’opposant à Trump, on mesure que ladite taxe, comme la taxe Tobin en son temps, a le statut d’icône dans le débat.

Alors, comme disait Lénine cette fois, pour parfaire l’éducation révolutionnaire de Monsieur Gattaz, « il faut combattre les illusions dans les illusions ».

La question n’est pas de pulvériser le sujet Zucman dans une rhétorique aussi implacable qu’inaudible, mais de mettre à l’ordre du jour une pluralité de leviers pour obtenir « de faire payer les riches », selon la formule un peu surannée. Mais enfin, c’est le but ! Alors, on ne doit pas fétichiser le moyen, mais sanctuariser la fin. Il faut moins combattre Zucman ou le défendre que mettre l’accent sur l’éligibilité des plus aisés et des entreprises à l’effort national.

Ne pas transiger sur le but et être souple sur le moyen, parce qu’il s’agit de trouver le chemin d’un compromis avec le pouvoir, qui ne soit pas une compromission — nous l’entendons bien —, mais un compromis quand même.

S’il s’agit de faire passer les macronistes et la droite sur la position du PS, peine perdue. On en revient toujours au même sujet : faut-il, pour la France, jouer la crise au risque d’avoir le RN au pouvoir, ou stabiliser la situation pour permettre à la gauche de la réforme d’y arriver ? Quand j’entends le Premier secrétaire du PS dire, à la sortie de son rendez-vous à Matignon, « je ne suis pas là pour censurer ou destituer, mais pour les Français », je ne peux qu’approuver. Mais quand j’entends certains de ses amis très proches me dire : « Il faut que ça saigne, sinon c’est la censure… la dissolution ? Pas grave : nous aurons 200 députés de gauche sans LFI face au RN », je dis que c’est un pari incertain, qui n’est pas raisonnable pour le pays et aléatoire pour le PS. Il profite ENFIN !!!! dans les sondages de sa nouvelle posture de parti de gouvernement, en rupture avec Mélenchon.
Mais le PS peut, demain, porter la responsabilité de l’instabilité par son intransigeance. Et ce pronostic électoral « même pas peur », très partagé dans le PS, fait l’impasse sur l’ambivalence des Français et leur demande de justice fiscale, et sur la responsabilité face à la crise budgétaire (77 % des Français préoccupés par la dette et les déficits). Le raisonnement évacue aussi le niveau du RN (sa puissance chez les ouvriers, après les agriculteurs, est vertigineuse) et l’attitude, au second tour, du bloc central (LR a dominé le PS dans les partielles). Selon le même sondage, une partie de ses électeurs ne veut plus du Front républicain : comment ramener LR et Renaissance sur le PS après avoir fait tomber Lecornu ? Et je n’évoque pas l’attitude de LFI, qui est dans le « classe contre classe » et rêve non d’union, mais « d’accompagner les phases de la révolution citoyenne », dixit Mélenchon.

« Il faut tout faire pour éviter la censure », a déclaré Carole Delga. Sans faire n’importe quoi, il faut en effet viser, stratégiquement, un compromis de non-censure. C’est une opposition claire et une responsabilité sans tache dont il s’agit.

L’ancien président François Hollande, dans une excellente interview dimanche dernier sur BFM, était sur cette démarche, modulant les mesures : une taxe — mais peut-être pas au niveau de 2 % —, une CDHR plus élevée (contribution différentielle sur les hauts revenus), un effort des entreprises, combattre une certaine forme d’optimisation fiscale, la fin de la flat tax, etc. En un mot : une taxation du capital, différenciée selon l’usage de celui-ci. Il ouvrait un chemin qui s’appuyait sur l’effet « taxe Z », mais n’en faisait pas un totem, gardant en point de mire l’équité fiscale. Son propos n’a porté à aucun moment sur les impasses possibles, probables, de ladite taxe. De la même manière, il n’a pas demandé l’abrogation de la réforme des retraites, mais la suspension, pour que la présidentielle tranche l’âge pivot. Bref, il a tracé un chemin pour un compromis praticable qui respecte le but. Selon le vieux principe de Marx que je vous rabâche chaque semaine, « un pas en avant vaut mieux que mille programmes » — dont je vois qu’il fait maintenant partie du lexique fauriste. Reste à le confirmer dans les faits.

Sachant, encore une fois, qu’il ne s’agit pas d’appliquer le programme socialiste — dont la taxe Zucman — puisque nous sommes dans l’opposition, ni de passer par pertes et profits l’aspiration à l’égalité devant l’effort. Mais de contraindre le bloc LR–Renaissance à faire un pas en ce sens, permettant de stabiliser le pays tout en démontrant que la gauche responsable ne veut ni témoigner ni déstabiliser, mais engranger des succès pour les Français. Bref, être utile au pays, aux Français et à la gauche. Car si le bloc des droites ne veut pas du programme socialiste, elles ne peuvent prétendre exonérer les plus riches et les entreprises — malgré ce que dit publiquement Retailleau. Il faut, pour cela, que le PS ait une stratégie dans la crise (stabilisation ou déstabilisation) et non une tactique qui croit tenir tous les bouts à travers la taxe Zucman, parce qu’à la fin, comme disait Lacan, « le réel, c’est quand on se cogne ».

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4/ Poutine : la stratégie de la tension

Poutine a trouvé la parade à l’article 4 du traité de l’OTAN : l’action « infra-réactive », la puissance de la provocation, l’impuissance de la réaction. En effet, on ne réagit pas militairement à une incursion de drones ou d’avions. C’est l’application du principe de Cassius Clay : « je vole comme un papillon et pique comme une abeille ». En un mot, c’est la stratégie de la tension, sans possible rétorsion, si ce n’est des gesticulations. Avec la permission de Trump, il est probable que ça va durer. Ou alors, il faut retourner la méthode contre le dictateur.

 

À dimanche prochain.