5605 jours de Guerre en Europe

1. L'Iran, rien n'est réglé
2. Macron, G7 : le vertige des derniers jours
3. Leçon n° 17 : la liberté ordonnée

1/L'Iran, rien n'est réglé

La guerre entre Israël et les États-Unis s'arrête au milieu du gué par un cessez-le-feu réversible. Cette guerre visait à en finir avec le régime des mollahs ou, tout du moins, à obtenir la fin du nucléaire militaire, des missiles et du soutien aux milices iraniennes. Le protocole ouvrant les négociations sur les conditions d'une paix durable ne règle aucun de ces sujets et ne porte que sur la libre circulation dans le détroit d'Ormuz contre la fin du blocus américain des ports iraniens. Force est donc de constater que nous sommes loin de la capitulation sans condition exigée au début du conflit par D. Trump.

Les États-Unis n'ont pas fait céder l'Iran. Israël n'a obtenu ni la fin du régime iranien ni celle du mieux organisé des proxys iraniens : le Hezbollah. L'Iran a ses infrastructures terriblement endommagées, l'économie est exsangue, le sommet du régime a été décapité, et le peuple iranien survit dans le plus grand dénuement.

Le Liban est la victime collatérale du conflit. Il voit le sud du pays occupé par Israël, l'exode de sa population chiite dans tout le pays, qui continue à être bombardé. Les pétromonarchies, objectifs des accords d'Abraham, ont été ciblées par l'Iran et se doivent maintenant de négocier avec Téhéran et de dédommager le pays qui les a agressées.

Voilà pour les faits ; analysons les effets.

Cette guerre a été déclarée de manière unilatérale sur la foi d'une analyse de Netanyahu emportant la conviction du président américain. Cette guerre devait être courte, peu coûteuse ; l'Iran s'effondrerait suite à l'élimination de la tête du régime. Le Premier ministre israélien pensait que l'implication américaine lui offrirait la victoire militaire sur l'Iran et suffisamment de temps pour mettre hors d'état de nuire le Hezbollah. C'était le triomphe électoral assuré lors des législatives de l'automne.

Cette erreur d'appréciation, ou cette instrumentalisation volontaire de D. Trump débouche sur un accord octroyé par les États-Unis et réprouvé par Israël. Une tension ouverte s'est installée entre les deux alliés. L'occupation du Sud-Liban est difficilement tenable dans le temps, à moins de le coloniser.

B. Netanyahu a dû, en catastrophe, déclencher sa candidature et se lancer dans la campagne législative où ses partenaires suprémacistes font de la surenchère dans l'horreur. Et, vu l'orientation de « Bennett-Lapid », elle tournera au référendum pour ou contre Netanyahu, sorte de dégagisme à la mode israélienne.

L'Amérique de Trump a fait une triple démonstration.

Elle décide seule du conflit et de son arrêt. Il n'y a ni concertation, ni négociation, ni coalition. L'unilatéralisme trumpien a mis définitivement fin au multilatéralisme. Et même un allié « sûr » comme Israël peut être mis devant le fait accompli.

Ensuite, l'incontestable puissance militaire des États-Unis est un couteau sans lame. L'Amérique peut écouter, repérer, impressionner, kidnapper, intercepter, bombarder, mais aussi assumer un conflit long et lourd en pertes humaines.

Enfin, la Chine tire les marrons du feu. L'issue de la négociation fut suspendue à l'action du Pakistan, discrètement appuyé par la Chine. Cette dernière sauve la mise de son allié, l'Iran, sans humilier Trump, mais démontre aux yeux du monde les limites des États-Unis.

Ce que Xi Jinping a fait subtilement comprendre à Trump lors de leur rencontre, espérant que les deux pays « éviteraient le piège de Thucydide ». Une puissance dominante entre en guerre avec une puissance émergente dont elle craint la montée en puissance.

Les stratèges de Trump espéraient ce qu'on a appelé un « rétro » au billard, à savoir que cette canonnade iranienne servirait de menace dissuasive pour la Chine. Pour le maître de Pékin, Trump n'en a plus les moyens. Ce n'est pas sur la seule puissance militaire que se joue une guerre, mais sur la détermination à la faire.

Le régime iranien n'est pas tombé ; il a donc sauvé l'essentiel et peut plaider la victoire. Mais il va être confronté à l'effet différé du conflit. Le sommet résiduel du pouvoir est divisé et les Iraniens veulent, dans leur majorité, tout changer.

L'union nationale de fait sous les bombes va cesser. Il est peu probable que ce qui avait conduit aux émeutes, à savoir les prédations des Pasdarans sur fond de pénurie, disparaisse avec l'effondrement de l'économie.

Ce ni guerre ni paix va peser sur l'exécutif iranien et accroître les tensions. Et ceci alors que affaibli, il est face au peuple iranien qui va se remettre en mouvement.

C'est la raison pour laquelle les négociateurs ont réclamé à cor et à cri la fin des avoirs gelés dans les banques et des réparations. Un fonds de 300 milliards de dollars est prévu pour reconstruire le pays. Une manière de mesurer l'ampleur de la tâche pour le régime.

Il s'agit donc d'acheter l'après-guerre, car il est dans la situation de la Russie suite à la guerre avec le Japon (septembre 1905), débouchant sur l'ébranlement de l'Empire tsariste et la révolution russe de 1905. Ce qui ne préjuge en rien de l'issue de cette confrontation à venir, vu les massacres déjà intervenus en Iran.

Cette guerre est un désastre pour tout le monde. Mais on aurait tort, vu les acteurs, de la considérer comme terminée.

La guerre d'Iran a un peu plus déstabilisé le monde et il n'a pas retrouvé son équilibre par un protocole devenu accord, un 17 juin, dans les salons de Versailles.

Trump peut changer d'avis, Netanyahu ayant besoin de frapper le Liban, et le régime terroriste religieux s'attaquer à nouveau à son peuple.

Quant à l'idée avancée par Trump d'un protocole « mur contre la détention de l'arme atomique par l'Iran », c'est une ligne Maginot de papier.

Le régime a une arme défensive de substitution avec le détroit d'Ormuz. Mais il usera jusqu'à la corde de cette menace nucléaire pour négocier la levée définitive des sanctions.

Nous n'en avons pas fini avec le Moyen-Orient en général et l'Iran en particulier. Qui l'aurait dit il y a quelques mois ?

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2/Macron, le vertige des derniers jours

Le G7 est un format issu de la fin de la guerre froide. Il ressemble furieusement à un club occidental avec quelques invités du Sud global. Il n’a jamais servi à grand-chose, si ce n’est à la communication de l’invitant et à la gloire nationale des pays participants, rassurés ainsi sur leur statut.

De ce point de vue, l’épisode du « G7 français » a été l’occasion pour E. Macron, au moment où l’on ne parle que de ses potentiels successeurs, de tirer la couverture à lui. Un petit détail est passé inaperçu. Le président sortant, se dirigeant vers la sortie, a sûrement médité cette phrase de W. Churchill : « On ne meurt qu’une fois au combat mais plusieurs fois en politique. »

Il a décidé de sculpter sa légende en vue d’une opération « Résurrection ». Il veut bonifier son récit pour espérer revenir à la présidence ou tout simplement laisser une trace dans l’histoire. Il a à cet effet demandé à l’auteure Maria Pourchet, prix « Rive gauche » et « Café de Flore », très en vogue ces temps-ci – elle publie chez Gallimard et non chez Grasset – de suivre ses pas au milieu des grands de ce monde pour, on le suppose, le croquer en grand du monde.

Le président a tout mis en place pour être à la hauteur de son portrait en pied. Le fait de capter d’emblée D. Trump pendant deux heures avant de l’inviter à Versailles. L’attrait pour les dorures du milliardaire américain était le gage que ce dernier ne quitte pas le G7 avant la fin. La réception de Zelensky en vedette « américaine ». La proposition de bons offices de la France pour déminer le détroit d’Ormuz, fraîchement accueillie par D. Trump. Les 20 heures et le TF1 de 13 heures, comme l’invitation des seigneurs de la tech. Tout devait concourir à « startufier » Macron.

Même s’il aura fallu qu’il déclare sans rire : « J’ai toujours eu confiance en D. Trump ; il a toujours fait ce qu’il dit. »

Cette chanson de geste avait un but. E. Macron veut que l’on retienne, au-delà des vicissitudes domestiques, le « président solaire », c’est-à-dire attirant les regards, à défaut que ceux-ci tournent autour de lui. Et le rôle dévolu à la romancière est de mettre cela en scène et en sens.

Sera-t-elle conquise ? C’est une interrogation. Mais Macron a mis les petits plats dans les grands pour l’impressionner. Il ne pouvait pas mieux choisir. Sa thèse, « Archéologie d’un monde du discours », démontre qu’elle sait ce que parler veut dire. Elle pourra tout autant piocher chez Romain Gary, qu’elle a beaucoup étudié et documenté.

On lui suggère sa mystification littéraire avec le dédoublement de l’auteur en Émile Ajar, cherchant à prouver que c’est son talent qui est récompensé et non sa renommée. Mystification et narcissisme : voilà qui devrait être piquant pour le portrait du président.

Cela colle comme un gant au Macron sortant. À force de vouloir tutoyer l’événement pour être sur la photo, le président laissera pour l’histoire l’impression d’avoir choisi Paris Match ou Gala comme référence. Le poids des mots ; Macron fait de beaux discours et le toc des photos.

Pour le président, il faut être sur l’image, sinon on n’existe pas dans le « game ». Sa politique internationale est une série de mystifications qui flattent son narcissisme et laissent les Français de marbre.

Il est ce qu’on appelle un piqueur de plans : être sur la photo même s’il n’est pas invité. D. Trump a perçu la chose et se moqua publiquement de ce président qui veut se faire plus gros que le bœuf. Le « Il est où Macron ? Il devrait être là » de Trump, en montrant les photographes lors d’un sommet, résume la chose.

La photo, toujours la photo, avec D. Trump dès le 14 juillet 2017 sur les Champs-Élysées, espérant l’amadouer ou l’impressionner. Avant d’engager une bromance avec Justin Trudeau en juin 2018 au G7 canadien, appelant déjà, sur les droits de douane, dans des mots peu amènes, à une charge contre le président américain.

La photo toujours, quelques années plus tard, avec cette scène surréaliste à l’occasion du centenaire de l’armistice, le 11 novembre 2018. Devant Trump et Poutine, passablement agacés par la mise en scène sous l’Arc de Triomphe, il asséna un discours, seul, dominant les Champs-Élysées, où il se voulait dépositaire de la paix du monde.

Même de dos, les photos furent réussies. Mais il aura beau appeler Apollinaire à la rescousse : « Nos pensées ne se détachent qu’en vain du sol que contiennent les morts », les paroles s'envolent comme les pigeons parisiens.

Photo encore, à jamais gravée dans nos mémoires, celle de Macron au bout d’une longue table, comme une retraite de Russie face à Poutine, tsar intraitable de ne pas avoir été traité. Cette bévue fâcha Zelensky. Macron dut ramer sec avant de se faire pardonner.

Il dut pour cela aller bien au-delà de son intuition de l’Europe de la défense, suggérant l’intervention au sol. Il mécontenta ses partenaires qui y virent une tentative aventuriste d’imposer un leadership de rechange dans l’OTAN.

OTAN dont il dira qu’elle était « en mort cérébrale » avant de ramper derrière Mark Rutte pour obtenir que Trump ne la quitte pas.

Europe qu’il voulut résolument libérale avec le même M. Rutte – Merkel avait apprécié – avant de lui tourner le dos, « Covid et quoi qu’il en coûte » obligent. L’Europe ne nous pardonnera pas d’avoir maintenu au-delà du nécessaire cet artifice pour camoufler nos déficits, fragilisant la zone euro.

Il ne réussira pas à faire fonctionner l’axe franco-allemand, que ce soit avec Merkel, Scholz et encore moins avec l’actuel chancelier Merz, pourtant le mieux disposé des trois.

Il y eut bien là encore quelques photos, en pull cette fois, et dans un train avec le Premier ministre britannique Starmer se rendant à Kiev. L’histoire se demandera longtemps les raisons de cette « équipée sauvage ».

Quant à l’axe de substitution avec la Pologne, il ne dépassa jamais les mots d’une conférence de presse. Son seul vrai choix stratégique, à savoir « la dissuasion nucléaire avancée », une fois annoncée, fut oublié sur la tourelle d’un sous-marin.

Faut-il évoquer son double jeu entre Trump et l’Espagne, flattant l’un, confortant l’autre ? Ou sa relation avec Meloni, qui débuta sur le registre de l’antifascisme avant de roucouler devant les caméras pour tenter de faire obstacle à l’accord Mercosur ?

Accord dont il avait promis la signature au président brésilien Lula.

Et comment caractériser son mépris pour le roi du Maroc pendant six ans avant de changer de pied sur le Sahara occidental, ce qui fâcha définitivement l’Algérie ? Pays déjà passablement énervé par la sortie du président : « La nation algérienne post-62 s’est construite sur une rente mémorielle basée sur la haine de la France. »

Ceci alors que s’engageait un travail de mémoire à sa demande.

E. Macron, le diplomate, a eu l’habitude de ces formules blessantes sans lendemain, dont on se demande toujours si elles sont un moi profond ou une absence de surmoi.

Le Liban a été le théâtre de ce type de leçon aux barons des communautés après l’explosion dans le port de Beyrouth d’un hangar du Hezbollah. Milice iranienne que Macron ménagea tout au long de son règne, au point que l’on s’interroge sur les raisons de cette exceptionnelle constance chez lui.

La photo africaine avait bien commencé avec son premier déplacement au Burkina Faso. Mais l’engagement de Ouagadougou sur le dialogue de continent à continent de l’Europe à l’Afrique n’eut pas de suite, pas plus que la promesse de la restitution des œuvres africaines.

Et puis Macron l’Africain pulvérisa ses efforts par sa sortie devant les ambassadeurs français, regrettant l’absence d’un merci africain, car « aucun ne serait aujourd’hui un pays souverain si l’armée française ne s’était pas déployée dans la région », ou fixant au président burkinabè comme tâche de réparer les climatiseurs.

Au fond, E. Macron parie sur l’absence de mémoire pour que l’on chante sa gloire.

Comment oublier que le fameux partenariat stratégique avec l’Inde, qui devait révolutionner la géopolitique, était dû au remplacement au pied levé de Joe Biden, qui n’avait pu se rendre à New Delhi ? Ou encore cette humiliation nationale avec l’épisode des sous-marins français vendus à l’Australie et décommandés par les États-Unis ? Ou ce troc baroque évoqué dans l’avion de retour de Pékin : « Taïwan contre le Donbass » ?

Et bien sûr, le voyage à Tel-Aviv proposant à Netanyahu une coalition contre le terrorisme après le 7 octobre, pour refuser d’être présent à la manifestation contre l’antisémitisme à Paris et finir par reconnaître un État palestinien.

Si le G7 d’Évian est esthétiquement réussi, il ne changera rien au bilan de la politique extérieure de la France.

E. Macron va avoir besoin de tout le talent de plume de Maria Pourchet pour transformer cette succession de bévues et de retournements en Arc de Triomphe.

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3/ Chaque semaine, nous voyageons dans le bouleversement du monde, dans ses métamorphoses

Leçon n° 17

La liberté ordonnée

La liberté est au cœur des hommes. Elle est une réalité sensible et nourrit leurs légendes. L'homme refuse d'être l'instrument d'une fatalité. Cet Œdipe qui n'échapperait pas à l'oracle de Delphes, tuant effectivement son père et épousant sa mère. Il lui préfère l'homme qui devient ce qu'il fait de lui. Cet homme affranchi de toute contrainte, hors celles qu'il se fixe lui-même. Cet état est garanti par l'article 4 de la Déclaration universelle des droits de l'homme : « Les bornes de la liberté ne peuvent être définies que par la loi. »

Quant au récit de l'humanité, il est l'histoire de l'émancipation, de l'affranchissement à toutes les servitudes. De Spartacus contre l'esclavage à la Révolution française contre l'absolutisme, en passant par la libération des peuples contre les colonisations, les résistances à l'occupation, au despotisme et à la barbarie.

La liberté nous semble aussi naturelle que l'air que nous respirons, au point d'oublier ceux qui sont morts pour nous la conquérir. Le combat pour la simple liberté d'expression sous le talon de fer des dictatures est non seulement héroïque, mais il est constitutif de l'humanité. Car il n'y a pas d'humanité sans liberté.

Le simple fait de se lever et d'avoir le droit de dire non est le passage de la préhistoire à la condition humaine. Ceci est valable dans les régimes totalitaires, face aux machines ou, tout simplement, pour le droit des femmes de dire non.

Dans le basculement du monde, ce « sentiment vif que nous avons d'être libres », dont nous parle Descartes, est confronté à une double offensive.

L'illibéralisme, qui tend à concentrer les pouvoirs dans les mains d'un homme ou d'une femme dépositaire des intérêts d'une oligarchie. Et, pour Hannah Arendt, sans liberté politique, aucune liberté ne peut se manifester.

Dans le même temps, la liberté est tout autant attaquée par le capitalisme immatériel qui, avec sa dernière révolution de l'IA, met en cause le libre arbitre de l'humanité. Si la liberté capitaliste est, selon Marx, « celle du renard libre dans le poulailler libre », la liberté à l'époque du capitalisme numérique est celle du déploiement d'algorithmes sans bornes ni contraintes, jusqu'à mettre en cause la maîtrise de l'humain sur son propre destin.

La ruse de l'histoire réside dans le fait que la liberté sans bornes ni limites revendiquée par le courant progressiste depuis les années 1960 devient la légitimité de ce même capitalisme numérique.

En effet, le courant progressiste a mis à l'ordre du jour la liberté « sans contrainte ni temps mort », selon le slogan de Mai 68. Jouir de sa liberté en s'affranchissant de toute règle qui fait société est devenu un nihilisme contemporain. Il tient lieu d'éthique ou d'étoile polaire pour une partie de la gauche.

Dans ce monde bouleversé et bouleversant, la liberté est dans la tenaille de ces remises en cause.

Politiquement, par les restrictions que l'on veut lui administrer. Mais tout autant par la liberté absolue qui dissout l'idée même de société ou de finalité humaine.

Si la liberté est la maîtrise de son propre destin, la liberté politique en est la condition.

Toute remise en cause de la séparation des pouvoirs, de leur équilibre ou de leur réduction dans la presse ou la justice porte atteinte à la liberté.

Si « renoncer à sa liberté, c'est renoncer à sa qualité d'homme », selon Jean-Jacques Rousseau, la marginalisation de l'humain, sa perte de centralité dans l'histoire au profit de la machine et le posthumanisme ne sont qu'un nouvel esclavage.

Si la liberté absolue se pare des plumes de la liberté, elle devient tyrannie quand elle ne fait plus société.

La liberté d'agir est un statut social garanti par des droits et des devoirs. Ce libre choix est résumé par la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen : « Le pouvoir de faire tout ce qui ne nuit pas à autrui. »

C'est le sens de la liberté ordonnée, qui s'oppose tout autant à la mise sous tutelle de la liberté qu'à la liberté sans société. L'illibéralisme et le libertarisme sont les deux faces de la mise en cause de la liberté, tendances lourdes de la métamorphose du monde.

On perçoit parfaitement à gauche la première menace. On est prêt à condamner l'exigence de la liberté économique au-dessus des lois. On réprouve la mise en cause de la justice comme une servitude. L'aliénation due à la toute-puissance de la machine est facilement agitée.

Mais l'idée que la règle soit nécessaire à la cohésion sociale est toujours niée, subordonnée, secondarisée. On se souvient du slogan de 68 : « Il est interdit d'interdire. » Ce qui est à la base du réflexe pavlovien contre la police, la justice, voire l'État.

Or, la liberté n'existe que grâce à ses limites. La liberté absolue, c'est l'absence de société.

« Je ne puis prendre ma liberté pour but que si je prends également celle des autres », disait J.-P. Sartre.

C'est ici que surgit l'intérêt général et l'exigence de décider ce qui est bon et utile pour faire société.

La santé publique conduisant à suspendre la liberté de circuler pendant la Covid, ou la restriction de libertés pour lutter contre le terrorisme au nom de la sécurité nationale, sont des exemples des limites possibles de la liberté au nom de l'intérêt de la société.

La sécurité, la tranquillité et la dignité ne sont pas contradictoires avec la liberté, mais constitutives de celle-ci.

À l'autre pôle, on revendique avec force la liberté d'entreprendre ou la liberté économique. On est moins allant avec l'impôt progressif qui concilie égalité et liberté. Plus le revenu augmente, plus l'imposition augmente pour financer l'intérêt général : cela est vu comme une servitude confiscatoire.

On a tendance tout autant à faire un arbitrage entre la liberté d'entreprendre, que l'on souhaite sans limite, et la liberté politique, que l'on espère limiter pour ceux qui contestent ou menacent la première.

Être libre, ce n'est pas répondre à tous ses instincts, ses désirs et ses intérêts propres. La liberté sans limite, c'est l'abus, le conflit, la dissolution de la liberté elle-même, puisqu'il n'y a plus d'intérêt général ni de société pour l'accueillir et lui donner son sens.

Le progressisme contemporain ne peut affronter la tendance illibérale actuelle sans prendre à son compte l'idée de faire société, de règles communes permettant de réaliser cet objectif.

Dépouiller le progressisme de ses traits libertaires pour assumer un ordre juste, qui ne soit pas juste l'ordre, est constitutif de la réponse aux désordres du monde.

L'ordre socialement nécessaire doit retrouver sa place au cœur du régalien. On appelle cela le retour à l'esprit républicain.

On ne peut terminer ce chapitre sur la liberté sans revenir sur ce que nous avions évoqué dans la leçon n° 15, « La démocratie totale », où nous avions fait de la défense de la liberté de la presse un élément constitutif des droits-libertés.

La Constitution nous conforte à cet endroit : « Chacun peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l'abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi », disent les constitutionnalistes.

D'ailleurs, l'article 11 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen stipule « le droit pour chacun de choisir les termes jugés par lui les mieux appropriés à l'expression de sa pensée ».

En ce domaine, la jurisprudence du Conseil constitutionnel va très loin, puisqu'il dit, au regard de la loi qui se proposait de réprimer la négation ou la minimisation du génocide arménien : « Le législateur a porté une atteinte inconstitutionnelle à l'exercice de la liberté d'expression et de communication. »

Ce qui n'est pas banal vu le sujet.

Alors, toute licence dans le domaine de la liberté ? Non, puisque le même Conseil ne casse pas la décision de fermer les sites pédopornographiques.

Le regretté Guy Carcassonne concluait : « Le législateur ne peut interdire ce qu'il veut — force reste à la liberté — mais ne doit s'avancer sur le terrain de la prohibition que pour entraver ce qui est nuisible à la société. »

Ce qui fut, par exemple, au cœur de la loi contre l'apologie du terrorisme du 13 novembre 2014.

Nous voyons bien qu'ici aussi, la liberté d'expression est imprescriptible si elle est ordonnée.

De nos jours, la liberté d'expression est doublement impactée — au-delà des pays où la presse libre est interdite — par la déformation de l'information (« fake news ») et la concentration du pouvoir médiatique dans les mains de capitaines d'industrie.

Depuis Aristote, nous savons que le « mauvais usage de cette puissance de la parole peut faire beaucoup de mal ». C'est le « viol des foules », théorisé quelques siècles plus tard par Tchakhotine en 1930.

Son idée est qu'en politique, l'émotion prime sur le raisonnement. Et l'émotion est au cœur de l'algorithme sur les réseaux sociaux.

L'agressivité, le raccourci, la violence ou la dénonciation verbale sont les ingrédients de l'attrait, du succès, du buzz et donc de la rentabilité. Ils sont symboliquement récompensés par des « likes » et des « vues ».

Ce halo de présomptions répétées à l'infini matrice la vox populi. Ces fausses nouvelles sont en elles-mêmes un lien social qui cantonne les « croyants » dans une hostilité systémique au politique.

Cette aliénation est donc tout à la fois une fausse liberté, mais contrevient à l'espace public « libre et non faussé », cher à J. Habermas, qui permet la délibération, l'échange et le compromis.

Il y a un second et dernier aspect : la remise en cause de la liberté d'informer par une presse trop concentrée, parfois subordonnée, en tout cas susceptible de l'être.

La relation entre l'argent et la presse n'est pas nouvelle. Dans L'Argent, Zola est particulièrement sévère avec le journalisme aux ordres. De même que Balzac, dans Illusions perdues, démonte à propos des critiques littéraires ou théâtrales les mécanismes entre les intérêts économiques et la presse.

Notre époque est marquée par la toute-puissance des Citizen Kane, ces magnats qui concentrent le pouvoir de l'information : en Allemagne, Axel Springer, en Australie Rupert Murdoch, en Corée Sun Myung Moon, aux États-Unis Bloomberg ou Jeff Bezos, sans oublier Berlusconi en Italie ou Harmsworth au Royaume-Uni, et en France, le triumvirat Bolloré-Arnault-Křetínský.

Mais il s'agit là de la vieille presse.

Car, de nos jours, la concentration médiatique est planétaire. C'est Elon Musk, propriétaire de X, avec ses 60 millions d'utilisateurs et 88 mensuel, ou TikTok avec 14,9 millions en France, 1 092 milliards d'utilisateurs mensuels dans le monde.

Cette information en temps réel crée un monopole de fait, draine les recettes publicitaires qui font défaut à la presse papier et vérifiée.

Mais en plus, cette nouvelle presse, formatée par le biais des réseaux, façonne une grande partie de l'opinion.

Les oligopoles numériques sont aujourd'hui de redoutables prescripteurs de contenus.

La liberté d'expression devient donc un enjeu de civilisation dans ce basculement du monde.

L'homme est condamné à être libre, disait Sartre. Voilà qui doit être rappelé. Mais sa liberté doit être ordonnée pour faire société : voilà qui doit être souligné.

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À dimanche prochain.