6028 Jours de guerre en Europe
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- Trump ou la puissance impuissante
- Réponse à Olivier Faure
- Leçon n° 9 : le pouvoir gris et la guerre des âges
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1/ Trump ou la puissance impuissante
Coup sur coup, deux revers, une leçon papale et une humiliation chinoise, dans un week-end noir, ont été infligés à Donald Trump, confirmant en cela ce que nous évoquions dans ces colonnes : la tendance des empires aux pieds d’argile à la puissance impuissante.
En Iran d’abord, où la délégation américaine, sans but de négociation après avoir été sans but de guerre, était condamnée à l’échec. Car la reddition ne se négocie pas, elle est ou n’est pas. C’est la leçon de l’Allemagne, du Japon ou de la Serbie. Et si elle ne va pas de soi, il vaut mieux savoir où on va. Le vice-président Vance fit l’honneur de sa présence à la délégation iranienne, lui conférant un statut de puissance mondiale. Était-ce vraiment ce que cherchait l’administration Trump ? Après quelques embrassades avec la partie adverse, pour le moins incongrues, le vice-président se trouva là sans marge de manœuvre, harcelé de douze coups de téléphone par Trump, et même joint par Netanyahu, sous surveillance des proches du président américain. Ligoté et humilié, lui qui était contre la guerre avec l’Iran, dut constater abruptement et amèrement que les Iraniens refusaient de renoncer à l’enrichissement civil de l’uranium, ce que tout le monde savait avant le déclenchement du conflit. La première puissance du monde n’a pas obtenu le drapeau blanc par un bombardement décapitant le régime. Elle était éconduite le plus civilement du monde dans un premier round de négociation devant la planète tout entière. L’épisode laissait paraître l’impensable : l’Amérique est un tigre de papier. Les États-Unis font beaucoup de dégâts sans faire plier. Il s’agit d’une catastrophe géopolitique. Tout le monde occidental est impacté, même si l’Europe a pris soin de ne pas s’impliquer et se propose de réparer les pots cassés à la fin des hostilités dans le détroit d’Ormuz.
Tiré par la manche par Netanyahu, agacé par des Iraniens qui plient, mais ne rompent pas, isolé de ses alliés devenus tout à coup lointains, nargué par les Chinois et les Russes qui fournissent renseignements et conseils aux Pasdaran, le président Trump ne sait comment s’en tirer. Le vieux résident de la Maison-Blanche, aux capacités cognitives entamées, irascibles, grossières, instables selon l’ancien patron de la CIA, est sur la question iranienne loin de ses bases. Non seulement géopolitiquement, où les États-Unis ont plutôt amorcé un recentrage sur les Amériques pour s’occuper du Pacifique, mais aussi politiquement, où il a pris ses distances avec ses engagements de campagne : « Pas de guerre, pas de morts, pas d’inflation. »
Dans cette guerre où l’objectif change chaque jour, si ce n’est chaque heure, le président cherche désespérément une sortie honorable dans un champ de contradictions. L’intervention au sol est inéluctable pour renverser le régime, mais ne peut se faire faute de consensus aux États-Unis, et même dans sa propre base électorale. La libre circulation du détroit d’Ormuz est devenue pour les Iraniens leur vraie bombe nucléaire. Et pour tenter de remédier à cette impossibilité de circuler, D. Trump ne trouve rien de mieux que de le bloquer. On pense immédiatement à La canonnière du Yang-Tsê, le film de Robert Wise, où la force mécanique échoue devant la multitude. Le président reprochait aux Iraniens une atteinte au droit international, et le voilà faisant la même chose. Quant à l’argument du blocus contre le blocus iranien, il ne peut que provoquer le scepticisme. Est-il possible d’isoler l’Iran et sa frontière de 920 km avec l’Afghanistan, celle au nord avec son allié la Russie via la mer Caspienne, et au sud avec le Pakistan compréhensif ? Il s’agit plutôt d’une interdiction d’exporter du pétrole par bateaux, mais, là encore, on annonce, selon les données Kpler deux supertankers avec cinq millions de barils et deux porte-conteneurs ayant franchi le détroit. Les États-Unis se voulaient aussi protecteurs des monarchies pétrolières, et les voilà attaqués pour cette raison. Enfin, le binôme israélo-américain, qui multiplie en apparence les gestes de connivence, a vu Netanyahu prévenu quinze minutes avant l’annonce de la négociation avec l’Iran. Ce dernier a peu apprécié la plaisanterie, sur le fond et dans la forme, et décida de son propre chef de mettre hors négociation le Liban, continuant à le bombarder, ce qui lui vaudra un coup de fil de Trump lui demandant d’être plus discret. Puis, après le cessez-le-feu, un « je décide, tu exécutes » du plus bel effet du président républicain au Premier ministre israélien. Décidément, la paire a des trous dans la raquette.
Mais Netanyahu ne peut aller trop loin dans cette tension. L’administration américaine a obtenu de son côté que Téhéran retienne le Hezbollah. Et la stratégie de Netanyahu, construire des bantoustans autour d’Israël — nord de Gaza, sud du Liban, plateau du Golan ou nouvelles colonies en Cisjordanie — nécessite la présence militaire américaine, qui veut s’en aller au plus vite, avec si possible un trophée vendable aux électeurs américains. Le cessez-le-feu entre le Liban et Israël est une première historique depuis celui de 1980, mais il dépend de celui entre les États-Unis et l’Iran.
Pour autant, le binôme, avec sa stratégie de bombardement « à la russe », a infligé un revers militaire sévère au régime iranien. Et si cela n’est pas étonnant, ce n’est pas sans conséquence. Les premiers craquements se font jour avec la déclaration publique d’Ahmad Validi, chef des Gardiens de la Révolution, à l’encontre du responsable de la délégation iranienne à Islamabad, Ghalibaf : « Le guide suprême n’est pas encore enterré, pourtant, Ghalibaf serre la main de ceux qui l’ont tué. » Le régime ne se survit que dans une double mutation : d’abord la place prééminente des Gardiens de la Révolution sur un pouvoir religieux décapité, ensuite par l’« opération mosaïque », où l’État militaro-religieux s’est scindé en 31 commandements provinciaux avec autonomie. Ce qui rend la capitulation improbable et la négociation complexe. Ces « pouvoirs », remparts de la théocratie, s’accrochent au terrain avec l’énergie du désespoir, décuplée par le constat qu’ils n’ont pas capitulé et font « manger du sable » à l’oncle Sam. Enfin, les civils en Iran et au Liban paient un lourd tribut à cette guerre de bombardement, ce qui ne plaide pas pour une insurrection populaire en Iran ni un vrai consensus au Liban contre les présences étrangères. Ce qui est indispensable au désarmement de la milice terroriste hezbolliste.
Au fond, Trump, avec la perspective d’un accord intérimaire, n’est pas en situation d’obtenir plus par « sa » guerre que ce que Obama avait obtenu par un traité. Mais le président républicain peut-il s’en contenter ? Partir sans gloire ne le gêne pas trop ; de toute façon, le bilan est pour lui déjà glorieux. Il lui faut quand même vendre cela à l’opinion. Un moratoire sur l’uranium pour cinq ou dix ans sera-t-il suffisant ? Dans le même temps, aller au-delà est militairement et politiquement risqué. On peut redouter de nombreux morts, et non l’effondrement du régime iranien, mais sa scissiparité avec 400 kg d’uranium se baladant dans la nature. On peut dire que ce dernier week-end a été le basculement américain dans le bourbier.
Un malheur n’arrivant jamais seul, le pape d’origine américaine Léon XVI s’en est pris violemment à D. Trump en déclarant : « Assez de l’idolâtrie du moi et de l’argent. Assez de démonstration de force. Assez de guerres. La véritable force se manifeste en servant la vie. » Voilà une déclaration « anti-impérialiste » que n’aurait pas reniée le pape François...
Elle a mis en colère le président américain, d’autant que cette assertion trouvait une forme d’écho dans la défaite de Viktor Orban, principal allié de Trump en Europe. Puisque, autre contrariété, la Première ministre italienne, madame Meloni, autre soutien, vient de quitter le fan-club de Trump à cause de l’attaque de ce dernier contre le pape. Orban ne faisait pas que partager avec Trump un goût prononcé pour l’illibéralisme et la complaisance vis-à-vis de Poutine. Il était le cheval de Troie de la Chine en Europe et le principal opposant au soutien européen à l’Ukraine. La victoire de Pite Magyar, chef du parti conservateur pro-européen TISZA, est une belle et bonne nouvelle pour les Européens. Elle débloque la gouvernance européenne, prive Trump d’un allié, Poutine d’un soutien, et la Chine d’une porte. Pour autant, la fête et la joie dans les rues de Budapest étaient comme empreintes de retenue. Ce n’était pas celle de la libération du rideau de fer ou de l’entrée en Europe. Les Hongrois savent que leur pays dépend du gaz russe et leur Premier ministre est issu du parti d’Orban, la Fidez. Si ce dernier veut rétablir l’État de droit, la liberté de la presse, la désorbanisation de la justice, réduire la corruption, et renouer avec l’Europe, il partage avec l’ancien Premier ministre la prévention sur l’Ukraine et les obsessions sur les questions de société. Son écrasante victoire a aussi écrasé la gauche, ce qui laisse la droite sans contrepoids ou contre-feu. La coalition progressiste de l’ancien et dernier Premier ministre socialiste Gerencia Gyurszani et de notre amie Zita Gurmai, présidente du PSE femmes, qui fut membre du secrétariat national du PS, fait moins de 1 %. C’est-à-dire que les conservateurs ont tous les pouvoirs. L’exemple polonais est là pour nous démontrer l’inertie au changement sur l’État de droit. Quant aux pronostics du coup porté à l’extrême droite européenne, il est malheureusement plus symbolique que politique. La manière dont Orban a rendu le pouvoir — ce qui fut évidemment souligné par J. Bardella et M. Le Pen — est une bonne chose en soi, mais aussi un vrai coup de pouce à la banalisation de l’extrême droite. En attendant, pour D. Trump, qui s’était personnellement engagé auprès d’un Orban présent aux conventions des Républicains, mais aussi à celles du MAGA, il s’agit d’un camouflet. Il est d’ailleurs aussi cuisant que la décision de Xi Jinping de recevoir ostensiblement Pedro Sanchez, que Trump menace, à moins d’un mois du sommet Chine-USA. Décidément, il y a des week-ends où il vaut mieux regarder des combats MMA, c’est plus reposant, doit se dire Trump.
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2/ Réponse à Olivier Faure
Le premier secrétaire du PS fut fort courroucé par mon intervention au Forum de Radio J et mon interview au journal Franc-Tireur, où je suggérais qu’il démissionne, voire que s’organise un congrès, le PS n’ayant ni de majorité pour le diriger ni de stratégie cohérente.
Piqué au vif, visiblement désarçonné qu’on lui rapportât mes propos dans une émission, le placide député de Seine-et-Marne trouva dans sa besace à répliques un maigre argument, où il était dit que, venant de quelqu’un qui a vendu Solférino et laissé la gauche dans l’état où il l’avait trouvée, je n’étais pas qualifié à lui faire la leçon. On a connu un trait plus acéré, « Un peu court, jeune homme », mais pas au point de ne pas relever le gant. Ma culture rugbystique tout autant que militante exclut de jouer le « bonhomme » ; nous en resterons donc, comme toujours, à la politique.
AMNESIA CUM NOS CAPTOS HABEAS
Faure a une mémoire sélective et une fâcheuse tendance à penser que la gauche, en tout cas le PS, commence avec lui. Il faut le comprendre : ayant caractérisé le bilan de F. Hollande de « trahison à la gauche », il préfère oublier qu’il en était, et pas le dernier. Pourtant, il n’a pas à rougir de son parcours « avant O. F. ». Il fut en effet, au moment où j’étais premier secrétaire, un excellent porte-parole du PS, défendant avec talent l’action du président Hollande. Certes, il s’allia avec les frondeurs — contre le candidat de l’Élysée — pour devenir président du groupe socialiste à l’Assemblée nationale. Mais je puis l’assurer urbi et orbi: il ne partageait en aucun cas leurs positions ; la preuve, une fois élu, il prit la poudre d’escampette.
Faure, comme la sénatrice Corine Narassiguin, la vice-présidente de l’Assemblée Nadège Abomangoli, aujourd’hui à LFI, et le maire de St-Ouen Karim Bouamrane, que l’on ne présente plus, toutes et tous les porte-parole, étaient associés, en tout cas informés, des décisions, et donc de la vente de Solférino. Il ne s’agissait, nul ne l’ignorait, de rembourser principalement un emprunt qui assura la victoire des socialistes en 2012. C’est ainsi, quand on est, par le choix des militants, dépositaire d’une histoire : on l’assume. Devant l’impossibilité de faire face aux échéances ou d’assurer un train de vie même réduit du PS, il fallait vendre le bijou de la famille. Ceci était dû au score de l’ancien « coloc » de Faure et candidat à la présidentielle, Benoît Hamon, et à la déroute aux législatives en 2017, où le futur dirigeant du PS fut réélu avec une poignée de députés, la vague macroniste l’ayant miraculeusement épargné. Il fallait assumer avant de partir, ce que je fis. Faire son devoir, se retirer dans l’honneur même si cela est injuste, pour protéger les siens, était pour moi un des legs de Lionel Jospin.
Cette vente, organisée par mon successeur à la tête du PS, le sénateur Rachid Temal, permit au parti de Jaurès, Blum, Mitterrand, Jospin, Rocard et Hollande de ne pas déposer le bilan et de financer en partie une campagne présidentielle en 2022, avec le succès que l’on sait. Enfin, Faure fut l’un des plus fervents soutiens à ma candidature, et ce dès 2012, avec son mentor, le Premier ministre Jean-Marc Ayrault, le président de l’Assemblée nationale Claude Bartolone. Je l’en remercie encore chaudement. C’était le temps béni où le député de Seine-et-Marne jurait à la presse que j’étais, « avec F. Hollande, le meilleur analyste » de la place. Ce bref rappel pour dire que je ne sais pas si le premier secrétaire est le « ravi de la crèche », mais il n’est pas, comme sa garde rapprochée, de la dernière pluie. Ils sont pour la plupart d’anciens membres du même secrétariat national avant la grande catastrophe. À part, il est vrai, le frondeur Laurent Baumel, qui n’a pas changé de crèmerie, puisque c’est l’actuelle équipe dirigeante qui s’est installée dans la sienne.
ERRARE HUMANUM EST, PERSEVERARE DIABOLICUM
Je le reconnais bien volontiers, comme le suggère O. Faure, mon bilan de premier secrétaire peut être jugé peu glorieux, vu qu’en 2017 le candidat du PS à la présidentielle ne recueillit que 6 %. Mais alors, comment doit-on caractériser le bilan d’un premier secrétaire dont la candidate fit 1,75 % à la présidentielle de 2022 ?
Confessons tout de même une différence notable : B. Hamon était frondeur. Je ne l’ai pas choisi. Il était hostile à mon orientation et chercha même à me faire battre lors d’un congrès du PS qui m’investira. Alors que O. Faure, lui, avait eu le « nez » de choisir la candidate dès le stade des contributions en en faisant argument pour gagner « son » congrès. Ce qui ne l’empêcha pas de caresser l’idée de lui substituer en pleine campagne Christiane Taubira.
Je reconnais tout aussi aisément que O. Faure fut le premier, lors de cette campagne, à nous mettre en garde contre « le » Mélenchon « qui passe de l’autre côté de la ligne rouge », suggérant fortement, dès cette époque, que la « gauche » du monsieur n’était pas la nôtre. Là encore, démontrant une remarquable capacité d’adaptation, une fois l’échéance passée, O. Faure signa un accord avec ledit monsieur pour les législatives. Allez, c’est mon jour de bonté. Même si j’ai condamné la Nupes, je veux bien croire qu’il s’agissait d’un accord défensif pour sauver un groupe socialiste au Parlement. Un groupe vaut bien une messe, en quelque sorte. Mais personne ne me contredira : nous sommes passés des fiançailles de « raison » à l’amour « passion » pour le leader de La France insoumise, qui à cette étape, n’en demandait pas tant. Au point d’ailleurs de soutenir, défendre et participer à la fameuse campagne législative de la Nupes : « Élis-moi Premier ministre », puis de chanter a cappella la partition de La France insoumise pendant que Mélenchon grondait les fausses notes.
Cette idylle dura jusqu’au soutien mordicus d’une liste commune de la Nupes aux élections européennes. Cela n’a pas eu lieu, et Faure sera sauvé des eaux glacées des insoumis par R. Glucksmann, dans une campagne où furent vertement critiquées l’instrumentalisation de la cause palestinienne et les premiers dérapages de LFI. Résultat probant : l’alliance PS / Place publique écrasera les insoumis et termina à quelques voix de Renaissance, même si ce fut à une distance plus que raisonnable tout de même du RN. Le champagne à peine débouché, la tête de liste de Place publique fut déposée pour un retour de flamme pour Jean-Luc Mélenchon, dans une alliance « NFP », produit d’une dissolution baroque. J’avoue que, utiliser le score de Glucksmann après l’avoir éconduit, pour obtenir de Mélenchon de doubler le nombre de circonscriptions pour le PS, n’était pas d’une grande élégance, mais d’une rare efficacité. Mais au passage, ledit Glucksmann jura, mais un peu tard, qu’on ne l’y reprendrait plus. Ce qui lui donne aujourd’hui une certaine légitimité à organiser, via une plateforme, les marges de ceux qui ont voulu l’enterrer.
Les épisodes du Nouveau Front populaire furent rocambolesques, pour ne pas dire croquignolets, avec de « forts » claquements de portes puis des embrassades. Mais tant va la cruche à l’eau qu’à la fin, elle se casse, n’est-ce pas ? Ce fut la rupture, et même la création par le premier secrétaire de la gauche « non mélenchoniste », et sa promesse de primaire avec des partenaires souhaitant la présence de Mélenchon ! Allez, on ne va pas chicaner pour une petite contradiction. Nouvelle alliance de courte durée d’ailleurs, le vote du budget au Parlement provoquant le divorce entre les nouveaux amis, et permit au patron des socialistes de plaider pour « la gauche qui gagne contre la gauche qui témoigne ». La formule me parut pertinente, en tout cas plus juste que celle du congrès de Nancy qui l’avait précédée, glorifiant la gauche de rupture. Mais qui s’en souvient ?
La dialectique peut-elle casser des briques ? demandaient en leur temps les situationnistes. En tout cas, elle permet de trouver le Faure de son choix, ce qui est astucieux. Au lendemain du vote du budget, trompétant l’avènement d’une gauche responsable, nous aurons droit à des municipales avec un premier tour « plus jamais Mélenchon », un second « jamais sans mon Mélenchon », pour assurer in fine « Mélenchon est un boulet ». Sans être excessivement polémique, les Français pourraient nous trouver un tantinet contradictoires ou « insincères », pour reprendre la formule de Boris Vallaud. D’autant que ce n’est pas fini, puisque le premier secrétaire défend une union de la gauche de « Glucksmann à Ruffin » en se proposant, pour cela, de participer à une primaire sans Glucksmann. Il persiste, signe et insiste sur cette orientation, de l’art d’être constant en quelque sorte, ce qui n’est pas tout à fait sa marque de fabrique. Le premier secrétaire ne renoncera pas tant qu’il n’aura pas renoncé à coiffer « la gauche non mélenchoniste » au poteau de la présidentielle.
Mais là où cela devient vraiment difficile à suivre, c’est que dans le même temps, O. Faure se propose de mettre au cœur du nouveau projet socialiste « la liberté ». L’égalité ou la justice, jugées par les fauristes trop old school, la liberté leur semble plus « tendance ». Sans être cruel, je rappellerais que nous avions fait obstacle avec O. Faure et Martine Aubry à Bertrand Delanoë, qui voulait être premier secrétaire en défendant cette idée dans son livre De l’audace, où il se voulait libéral et socialiste. Mais le Faure d’hier n’est jamais celui d’aujourd’hui, c’est ce qui fait son originalité. La liberté est un concept qui n’est pas sans évoquer Tony Blair ou Kamala Harris, c’est-à-dire le social-libéralisme. Ce qui n’est pas tout à fait le centre de gravité de la « primaire sans Glucksmann ». Enfin, cela a échappé sûrement à la « team Faure », mais l’homme qui pense « savoir comment diriger la France », je veux dire Gabriel Attal, vient de préempter la liberté dans son livre et son interview au Point. C’est ballot, non ? Le « truc » pour donner un marqueur au PS est ainsi déjà détourné, banalisé et labellisé Renaissance. La liberté sera managériale, utilisée pour déréguler, précariser ou désarmer les protections collectives. Ce qui va rendre compliqué l’effet de surprise et le fait de se distinguer. J’imagine déjà les gorges chaudes de Mélenchon sur la « gauche Attal ». Je m’attendais à beaucoup de choses, mais pas à être doublé sur ma droite pour une désignation sur ma gauche. Je dois avoir perdu en souplesse. Mais est-ce bien la demande du pays ? Entre la liberté des centres des métropoles, ou plutôt les revendications de l’autonomie, car le RN et Bolloré ne règnent pas encore, et celle de protection, de cohésion sociale par la justice du pays « profond », il y a pour le moins un gap. Dans la France des inquiétudes et du besoin de reconnaissance, voilà un choix, indépendamment de la question théorique, pour le moins hasardeux. Qu’est-ce qu’on ne ferait pas pour dire que le PS travaille et qu’il n’est pas sans majorité ? Et puis, après l’été, ce sera oublié, diront à mi-voix les plus cyniques. D’autant que, cerise sur le « gâteau libertaire », Marine Tondelier vient — summum de la tactique — de prendre de vitesse tout le monde : Faure et son libre projet ; Canfin et sa plateforme participative ; et Glucksmann et sa plateforme anti-petite primaire. Elle pose 12 conditions (à défaut de 21) pour la réaliser — nous avions cru que c’était déjà fait — et omet de prononcer le mot liberté. Et voilà ! Le premier secrétaire se retrouve au milieu des « tribus de la gauche » et de la pampa présidentielle en « slip panthère » avec un couteau sans lame, pour paraphraser Audiard.
En attendant, les fauristes veulent bien consulter les socialistes sur un programme octroyé. Et il serait incongru de dire qu’un congrès extraordinaire serait bienvenu pour faire la clarté sur le projet, la stratégie, l’incarnation. Incarnation où le premier secrétaire ne décolle pas, cherche des candidats dans une gauche militante aux sondages faméliques, alors que nos meilleurs scores sont « sociaux-démocrates ». Ai-je tort de suggérer d’en appeler au rassemblement des gauches social-progressistes, travailler à une plateforme pour les Français, mettre sur pied une majorité législative, et ensuite, dans les premiers frimas de l’hiver, choisir un candidat capable de devancer Mélenchon au premier tour, puis imposer un front républicain au second pour battre l’extrême droite ?
EX NIHILO NIHIL
Faure a perdu dans un virage Boris Vallaud et ses amis. L’ai-je inventé ? Est-il, dans ces conditions, incongru de dire que la majorité de Faure est réduite à rien ? Est-il insolent de soutenir que de cette situation il n’en sortira rien ? Mon propos pourrait être malvenu et mon constat dérisoire ; si les Français n’avaient pas besoin de réponses pour leur vie de tous les jours ; si le pays n’avait pas une ardente nécessité de solutions ; si le monde n’était pas « en feu », pour reprendre la formule du nouveau projet ; si l’extrême droite ne menaçait pas de gagner l’élection et l’extrême gauche n’était pas en passe de s’imposer à la gauche réformiste, poussant son électorat vers un vote utile pour faire barrage aux deux.
Alors, si les amis socialistes me sont chers, je ne renoncerai pas à leur dire quelques vérités. J’ai fait miens les propos d’Aristote : « Si les amis et la vérité nous sont également chers, c’est à la vérité qu’il convient de donner la préférence. » Même si le premier secrétaire du PS dut en souffrir un petit peu.
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3/ Chaque semaine, nous voyageons dans le basculement du monde en en tirant quelques leçons.
Leçon n° 9: La guerre des âges
Qui s’intéresse à la démographie ? Quel programme politique traite le sujet ? Qui perçoit qu’il s’agit d’un enjeu de société qui participe du bouleversement du monde, modifie les données économiques, mais aussi psychologico-sociales de notre époque ?
Il est lointain, le temps où Michel Debré montait à l’été 1963 à la tribune de l’Assemblée pour plaider l’importance du nombre, s’exclamant : « La France n’est pas assez peuplée. » Et ceci en résonance avec les vœux du général de Gaulle du 31 décembre 1962, ouvrant la perspective d’une « France de 100 millions d’habitants ». Notons que la droite n’avait pas de problèmes avec l’immigration à l’époque : elle la réclamait pour pallier le déficit démographique. Le premier Premier ministre de la Ve République écrivait encore en 1989 : « La France doit rajeunir », pestant : « J’ai annoncé la faillite du système des retraites... j’annonce la tension sur le logement neuf... la désertification de nos campagnes... un peuple qui vieillit n’a pas d’avenir. » Paroles à contretemps de notre génération découvrant la pilule et l’érotisme pour tous, qui voulait jouir sans entrave ni temps mort, manifestait pour le droit à l’avortement ; ces préoccupations démographiques lui semblaient totalement ringardes, si ce n’est « catho-réac ». Il est vrai que Michel Debré était un conservateur très à droite, mais le prisme démographique dans l’analyse politique est devenu aujourd’hui incontournable.
Le nombre d’êtres humains sur terre et son corollaire, le vieillissement, ne sauraient être rangés sur l’étagère des accessoires.
Le 15 novembre 2022, les Nations unies annonçaient que nous étions 8 milliards sur la planète. Nous sommes passés de 1,5 à 1,7 milliard d’habitants en 1900 à 6,1 milliards en l’an 2000. Nous ne connaîtrons, selon les statistiques, une baisse qu’en 2064, après un pic autour de 9,7 milliards.
Les écologistes radicaux se sont emparés du sujet pour souligner le problème de la capacité de la planète à supporter cette charge, l’augmentation de l’empreinte écologique de ce nombre, et scrutent avec angoisse la biocapacité par tête d’habitant. Sans sombrer dans leur catastrophisme et leurs solutions antihumanistes, c’est un sujet, comme aiment à le dire les technocrates.
La question démographique met à l’ordre du jour des tendances lourdes des sociétés contemporaines. Ce qu’on appelle la compression de la morbidité, c’est-à-dire le vieillissement des populations, modifie profondément l’écosystème des sociétés. Elle est le produit de l’allongement de la durée de la vie et, d’autre part, d’une faiblesse de la natalité. La part des plus de 65 ans en Europe est, en Italie et en Grèce, de 21,3 %, au Portugal de 20,7 %, en Allemagne de 21,5 %. Cela est considérable et devient une tendance lourde, pas seulement en Occident. Nous assistons à une gérontocroissance en Europe : 4,4 millions de plus de 65 ans en 1946, 6,5 millions en 1970, 10 millions en 2010 et 14 millions en 2024. Cela veut dire obligatoirement une tension sur les dépenses de santé, de retraites, de logements adaptés, la croissance, l’épargne et la rente. Mais aussi des réflexes de sécurité, la peur de l’inconnu, un imaginaire articulé sur le passé, et une captation pour un temps de la richesse nationale, laissant la jeunesse dans la précarité, l’amertume de ne voir aucun de ses rêves personnels ou collectifs se réaliser. 40 à 60 % des dépenses publiques dépendent de la structure d’âge. On estime celle-ci à 4,1 % du produit intérieur brut en 2020, et pas seulement pour les retraites. La société est devant un arbitrage contraint entre l’investissement dans le vieillissement et l’investissement dans l’avenir.
Une multitude de problèmes modifient les comportements sociaux. La croissance générée par la population active tend à s’affaiblir. Le très grand âge, étant lui-même encore plus budgétivore, pèse énormément sur les finances des ménages. La sortie des baby-boomers du marché du travail a accru la pénurie de main-d’œuvre. Il est des professions où l’on ne peut recruter. Mais dans le même temps, en France par exemple, 1 million de personnes de plus de 60 ans vivent sous le seuil de pauvreté, à savoir 1 226 € par mois, en sachant que l’allocation aux personnes âgées est de 1 012 €, c’est-à-dire 200 € sous le seuil de pauvreté. 80 % des personnes très âgées sont dépendantes. 10 % en France et en Allemagne vivent chez un de leurs enfants, mais 40 % vivent seuls et nécessitent une prise en charge à domicile. Le septuagénaire d’aujourd’hui est semblable au sexagénaire d’hier, mais à un double prix : celui des troubles financiers et fonctionnels. L’espérance de vie augmente ; même les plus fragiles peuvent atteindre le grand âge, mais avec des dégénérescences cognitives ou physiques. Le nombre de centenaires augmente à toute vitesse et il ne sera pas rare demain d’atteindre l’âge réputé biologiquement limité de 120 ans. L’aide à l’autonomie est de 1,5 % du PIB pour la plupart des pays de l’OCDE, un peu plus pour les Pays-Bas, 2 %, et 3 % en Suède ; le reste à charge est si important que 90 % des personnes ne sont pas en mesure de le financer sur la base de leurs seuls revenus. Et lorsqu’il y a nécessité de financer les études d’un enfant en plus, la situation peut tourner à la gestion de la précarité. C’est la base d’une guerre des âges silencieuse, où s’affrontent des priorités qui, bien souvent, sont arbitrées pour les aînés. Et l’on voit de plus en plus de jeunes en grande précarité ou dans des emplois déqualifiés, faute de pouvoir être financés pour leurs études ou d’obtenir un bon emploi. Cela remet en cause leur autonomie personnelle.
Et ce double phénomène — vieillissement pour les adultes et empêchement pour les plus jeunes — pose là encore l’intégrité humaine et le bien-vivre tout au long des âges de la vie. Mais cette tension muette, sans possibilité de la verbaliser, a des conséquences psychiques chez les jeunes où débouchent des radicalités connexes. D’autant que le pouvoir gris n’est pas seulement économique, mais politique. Économiquement, il pèse à court terme sur les dépenses publiques, mais va provoquer un raz-de-marée financier et libérer une manne financière ravageuse. Il y a 265 millions de baby-boomers et nous allons assister au plus grand transfert de richesse de l’histoire moderne. Le capital des « vieux » est de 84 000 milliards de dollars et il va changer de mains en deux décennies. Non seulement ceci va accroître les inégalités dues à la naissance, mais rien ne dit que ces sommes alimenteront, après droits de succession, la sphère productive et ne s’immobiliseront pas dans la rente ou dans la pierre, alors que l’investissement productif dans l’IA ou dans la transition écologique fait cruellement défaut. Comment peut-on penser un projet politique de gauche sans intégrer cette question ? Le pouvoir gris détient donc une richesse capitalistique indéniable, mais pèse aussi sur la démocratie par sa participation électorale. Trois jeunes sur cinq de 18 à 24 ans votent, alors que 80 % des plus de 65 ans participent au scrutin, selon une étude IPSOS en 2024. Le chercheur Étienne Schweisguth écrit que les plus âgés tendent à être plus religieux, plus favorables à l’autorité, plus hostiles à la libération des mœurs et votent plus à droite. Le sentiment de vulnérabilité produit un déplacement électoral vers le conservatisme et le nationalisme. Le vote pour l’extrême droite et la droite, s’il a tendance à progresser dans toute la société, est plus fort chez les plus âgés. IPSOS a mesuré cette cristallisation : 40 % des 50-59 ans, 35 % des 60-69 ans et 29 % des plus de 70 ans votent RN. Nous avons donc un double cliquet électoral : une plus forte participation pour un vote plus fort pour l’extrême droite. Ce qui confère à nos aînés non seulement un poids économique certain, une captation des décisions publiques, mais une influence démocratique décisive. Ce qui explique en partie le pessimisme militant et une société bloquée. C’est une métamorphose majeure de la société moderne. Et cela met à l’ordre du jour une politique des âges réellement protectrice des aînés et libératrice des énergies de la jeunesse. Sinon, la guerre des âges passera de l’implicite à l’explicite. Nous en avons eu un avant-goût lorsqu’on vit fleurir sur les réseaux sociaux la demande d’interdire le vote des plus de 80 ans. Ce n’est qu’un début.
À dimanche prochain.




