5036 jours de Guerre en EuropeJours de guerre en Europe
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1/ Municipales Paris Lyon Marseille : qui gagne ?
2/ Le quitte ou double de Marine Le Pen
3/ Bas les pattes devant la Révolution iranienne
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1/ Paris Lyon Marseille : municipales à enjeu présidentiel
Si chaque élection municipale a son histoire particulière, elle conte un récit commun.
Le nombre incalculable de duels dans chaque ville et village donne, mis bout à bout, une indication de l’humeur du pays. Cela ne sera pas sans signification à un an de la présidentielle. Mais ce cru 2026 sera écrasé par l’enjeu de Paris, Lyon, Marseille, tout simplement parce que la gauche y joue une part de sa crédibilité à peser dans la prochaine présidentielle.
À Paris, la gauche doit conjurer l’usure du pouvoir ; à Lyon, un ovni faux-nez des droites ; à Marseille, les extrêmes qui veulent faire l’élection.
Des récits différents donc, mais pour autant, l’élection municipale de 2026 sera jugée à l’aune de ces résultats.
D’ores et déjà se dessine le paysage à venir : les quadrangulaires. Il s’agit en fait de la déclinaison de ce qui s’est exprimé lors des législatives au niveau national : la cartellisation de l’espace politique après l’effondrement en 2017 du paysage bipolaire, structurant la vie nationale depuis la victoire de François Mitterrand en 1981. Mais dans cette offre multipolaire, jusqu’à présent, les partis de gouvernement se maintenaient politiquement grâce à leur implantation locale. Même la vague macroniste, à son plus haut, n’avait pu submerger ces digues, pourtant très entamées au PS lors des municipales de 2014 où le socialisme municipal fut ébranlé.
Les populistes vont attaquer chacun à leur manière cette base arrière jusque-là largement inexpugnable. En un mot, ils vont rentrer dans les places fortes, imposant leurs représentants dans les conseils municipaux tout en pesant sur l’élection au second tour. Les partis populistes d’extrême droite ou d’extrême gauche non seulement mordent la nuque des partis de gouvernement à droite et à gauche, leur offre « politico-idéologique » encode les thèmes des camps respectifs, le niveau de leur rejet est un enjeu de deuxième tour, mais ils « font » plus de 50 % de l’opinion. Bref, ils sont devenus incontournables.
Les municipales se déroulent dans ce que l’on peut appeler « un moment populiste » qui va, à Lyon, Paris, Marseille, être accentué grâce à la modification du mode de scrutin dans ces villes, rendant leur capacité de nuisance décisive. Merci les artistes !!
La forme de cette nouvelle donne sera des quadrangulaires à « tendance bipolaire populiste, mais à dominante nationaliste ».
Si le populisme des deux rives est indéniable, les idées d’extrême droite séduisent 42 % des Français qui s’en estiment proches, selon un sondage Verian pour Le Monde, pendant qu’elles progressent fortement dans la police, la justice, l’armée, les médias et même l’Éducation nationale, sans évoquer les syndicats. Les sondages nationaux mettent le RN autour de 33 %, il n’est donc pas anormal que ce score se retrouve dans ceux des municipales.
Le populisme de gauche, armée d’occupation des terres de la gauche depuis 2022, a vu la rupture de sa fiction, le Nouveau Front populaire. Pour autant, LFI obtient dans les sondages de très nombreuses villes des intentions de vote au-dessus de 10 % et donc pourra se maintenir ou imposer l’union. Dans ces deux cas, faire perdre la gauche ou faire sauter le barrage à l’alliance, la capacité de nuisance est indéniable et sert à Jean-Luc Mélenchon de moyen pour dégager la voie de son affirmation à gauche en vue de la présidentielle.
À quelques semaines du scrutin, les sondages ne sont certes pas prédictifs, mais donnent le début d’une tendance susceptible d’évoluer dans la campagne elle-même des derniers jours.
À Marseille, la quadrangulaire se profile, même si la pression de l’extrême droite de Franck Allisio est vertigineuse avec 30 % des opinions lors du premier tour. Alors que l’improbable « LFIste » Delogu, totalement désinhibé, n’hésitant pas à aller chercher ses voix via une cour effrénée à l’Algérie, tutoie les 14 %. Benoît Payan, le socialiste non encarté, pas encore totalement déclaré, est sondé à 30 %, et Martine Vassal, soutenue par toutes les droites de LR à Renaissance, à 23 %. L’alliance avec les « extrêmes », comme on dit, ne semble pas de saison à gauche et difficile à droite malgré la présence d’un Ciotti soutenant le RN et les déclarations de Madame Vassal volontairement ambiguës. D’ailleurs, si la gauche ou la droite se risquaient à cette extrémité, la répercussion serait nationale, et il est probable que cette union mobiliserait l’électorat adverse tout en désagrégeant le camp qui aurait fait ce faux pas, même si la porosité avec les populistes est majoritaire à droite et contenue à gauche. Par contre, si le second tour à Marseille est incertain, il laisse ouverte la possibilité au RN de l’emporter. C’est la rançon des quadrangulaires, du nouveau mode de scrutin, et un enseignement inattendu. L’électorat restera-t-il sur son vote de premier tour ou le vote utile sera-t-il la donne du second tour, et qui en profitera ? Dans ce que nous pouvons analyser aujourd’hui, la clé de la victoire se situe là.
À Paris, la situation s’apparente à celle de Marseille. Les socialistes, malgré une conjoncture pour le moins contraire avec la campagne forcenée contre Anne Hidalgo et 25 ans de règne de la gauche dans la capitale, ont réussi à désigner leur candidat sans heurt et à se rassembler. La brouille, ostensible, mais sans excès, de la maire sortante vis-à-vis du candidat PS sert ce dernier. Emmanuel Grégoire évite ainsi de trop porter le rejet, injuste, mais réel, d’Anne Hidalgo. Pendant que le soutien actif et efficace de l’ancien maire Bertrand Delanoë, qui s’était quelque peu éloigné des socialistes, élargit sa base.
Emmanuel Grégoire a réussi à crédibiliser sa candidature au point d’imposer un rassemblement PS-Verts-Communistes-Génération·s qui n’allait pas de soi. Et non sans remous internes au PS, il a obtenu le ralliement de l’ancienne égérie du NFP, Lucie Castets, chouchoutée par Jean-Luc Mélenchon, et de la contestée Danielle Simonnet, virée de LFI et proche de l’ancien patron du Parti travailliste Jeremy Corbyn, ce qui isole un peu plus dans la gauche la mélenchoniste Sophia Chikirou.
Le candidat socialiste occupe ainsi la place décisive du seul candidat en mesure de battre Rachida Dati et ses supplétifs à l’extrême droite. Cela permet à Emmanuel Grégoire un retour dans la catégorie des vainqueurs possibles, jugée hier peu probable. Le député de Paris fait la course en tête : 33 % dans le sondage Elabe, un peu moins dans l’IFOP (30 %), et peut espérer ainsi conjurer la capacité de nuisance de Sophia Chikirou, encore à 11 %.
Le souci pour le second tour est là : la candidate de LFI ayant juré de faire perdre les socialistes et la gauche. En face, Rachida Dati n’a pas dévissé : 26 % dans Elabe, 28 % dans l’IFOP, malgré les affaires et la dissidence du candidat Horizons-Renaissance Pierre-Yves Bournazel, qui lui prend 16 % (Elabe) et 14 % (IFOP) au premier tour, pendant que les deux listes d’extrême droite, Reconquête et RN, feraient 14 %. C’est inattendu à Paris, même si Madame Knafo capte la lumière (9 % Elabe, 7 % IFOP) et confirme une poussée notable pour l’extrême droite la plus radicale dans les beaux quartiers de l’Ouest parisien, déjà vue dans le vote Zemmour. La nouvelle coqueluche des médias nationalistes a fait le trou sur une orientation claire : battre la gauche. Ce qui annonce une alliance de second tour avec Rachida Dati, qui, à ce stade, s’en défend mollement. Mais, bonne sarkozyste, elle laisse deviner son penchant sous le drapeau du « tous ensemble contre la gauche plus extrémiste que la majorité sortante ». Pour l’instant, elle ne veut pas effaroucher les électeurs de Bournazel, qui ne l’aiment déjà pas beaucoup. Ces électeurs pourraient être décisifs au second tour. En l’absence de liste d’extrême droite, l’IFOP met les listes Grégoire et Dati à égalité ou dans l’épaisseur du trait au second tour.
La quadrangulaire s’annonce, peut-être même la quinquangulaire si Reconquête dépassait les 10 %. Et là encore, au second tour, le vote utile contre la gauche ou contre l’alliance de fait avec l’extrême droite se profile, d’autant que le choix Bournazel est le moins sûr ou définitif de tous les candidats.
Pour Lyon, le paysage est différent, mais il n’invalide pas pour autant la percée des populistes. Le sondage OpinionWay met Michel Aulas à 46 % au premier tour et à 64 % au second. Il s’agit d’un véritable anticyclone électoral, quasiment majoritaire dès le premier tour. Cela permet à l’ancien président du club OL de ne pas avoir à traiter du problème de l’extrême droite. Le maire sortant écologiste Grégory Doucet est crédité de 25 %, la candidate LFI Anaïs Beloussa-Cherfi de 9 %, et le candidat RN Alexandre Dupalais de 10 %.
Nous sommes bien dans une potentielle quadrangulaire qui se confirme sur les intentions de vote de la métropole, où LR fait 35 %, les écologistes et le PS 22 %, mais le RN aussi, ce qui est signifiant, et LFI 12 %.
Ce n’est pas tirer les événements que de dire que la gauche à Lyon est en difficulté. Il est probable qu’une alliance Verts-PS avec LFI aurait amplifié le phénomène et fait fuir des électeurs sans pour autant ramener les électeurs extrémistes, d’autant qu’une autre liste de gauche est en compétition autour de 5 % (Lyon en commun – Nathalie Perrin-Gilbert).
Lyon paraît perdu pour la gauche, ce qui n’est pas le cas dans la banlieue lyonnaise, où le PS et les écologistes vont apparaître comme le barrage à la poussée du RN ou des populistes de gauche. Ce résultat à Lyon, s’il était confirmé, ferait quand même du bruit, principalement pour les écologistes. Quant à Marseille et Paris, tout se joue au second tour : rien n’est perdu, rien n’est gagné.
Mais les estimations du premier tour démontrent la poussée des populistes. Partout, le même schéma se reproduit : Dijon (LFI 11 %, RN 17 %), Tours (LFI 11 %, RN 15 %), Lille (LFI 16 %, RN 11 %). Au second tour, la pression de l’alliance va être grande à droite, et dans le cas contraire, les flux du vote utile sont incertains vu la porosité de l’électorat de droite aux thèses de l’extrême droite.
Les populistes ont une présence municipale à arrière-pensée présidentielle. La fracturation des coffres-forts locaux des partis de gouvernement est très clairement subordonnée à cette perspective.
L’objectif du RN est clairement l’implantation nationale (650 listes, son record). Sa percée dans le « boboland » est une nouveauté qui indique un mouvement de fond dans le pays. L’objectif de LFI — être au-dessus de 10 % — vise à manifester sa résilience à gauche et, si possible, à faire de Paris, Lyon, Marseille, mais pas seulement, la manifestation du recul socialiste et de l’échec de l’alliance Verts-PS, ouvrant la voie à Mélenchon pour la présidentielle et plombant un peu plus la primaire dite de Bagneux. Notons à ce sujet que la résolution du BN du PS votée mardi soir n’annonce pas une folle détermination pour cette échéance. Nous verrons cela le 15 juillet après les municipales.
En tout état de cause, on peut pronostiquer une entrée dans de très nombreuses villes de conseillers d’extrême droite et d’extrême gauche, bousculant le dernier refuge du monde bipolaire. Cela aura des conséquences pour les futures sénatoriales.
Ce premier round de la présidentielle semble confirmer la dynamique du RN, faisant gagner ou échouer la droite, et LFI, bunkerisée dans l’électorat radicalisé, impuissante à s’imposer, réduite à faire chuter le PS et les Verts. Et si c’était le cas à Paris, Lyon, Marseille, c’est une gauche façon puzzle et sinistrée qui aborderait la présidentielle. Mais, à l’inverse, le grand chelem, ou à tout le moins la victoire de la gauche à Paris et Marseille, mettrait la gauche en bien meilleure position pour la préparation de celle-ci. Un « Mouvement du 22 mars » ou pas, tel est l’enjeu.
Quadrangulaire au premier tour et vote utile au second tour : que la fête commence !
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2/ Marine Le Pen : quitte ou double
Tout le monde s’accorde pour dire qu’un jugement d’inéligibilité de Marine Le Pen, avec une exécution provisoire et donc immédiate, condamnerait la candidature de celle-ci à la présidentielle.
Sa doublure Jordan Bardella estime que ce serait « très inquiétant pour la démocratie ». Donald Trump veut s’en prendre aux juges qui signeraient cette « infamie », et une grande partie de la « classe politique » pense que cette mise hors jeu est exagérée. On a même pu évoquer une peine de mort politique.
Mais, à contrario, échapper à l’inéligibilité immédiate alors que le jugement confirmerait l’infraction serait une victoire politique et psychologique déterminante pour Marine Le Pen, un coup de pouce du destin qui lui « donnerait » quasiment la victoire. Ce serait très inquiétant pour la démocratie.
Plusieurs remarques. L’infraction n’est pas une construction de ses adversaires, mais un système que Marine Le Pen consent à reconnaître dès l’ouverture du procès en appel. Elle indique qu’elle n’avait pas conscience de commettre une faute et que la responsabilité de celle-ci — si elle était constituée — incomberait au Parlement européen, qui avait tardé à l’avertir. Belle tentative d’amadouer ses juges, mais ils pourront dire que la faute est constituée et maintenant reconnue, même si elle l’était à l’insu de son plein gré. Plus étonnant, le parquet général, dans sa grande mansuétude proverbiale, est venu dire que l’on avait chargé la barque sur le nombre d’assistants mis en cause. Cela modifie le quantum de l’infraction, mais ni l’infraction ni le système.
Deuxième remarque : Jordan Bardella fait légèrement mieux dans les enquêtes d’opinion que Marine Le Pen. On a installé l’idée qu’il serait plus facile à battre que la députée du Pas-de-Calais à cause de la situation internationale et des crises qui pèsent sur le pays. Non seulement la victoire judiciaire sur l’application immédiate libérerait le camp nationaliste, mais la qualité réputée « au niveau » de la fille de Jean-Marie Le Pen — ce que rien n’indique — la propulserait virtuellement un peu plus au second tour de la présidentielle et gagnante, car rassurante. Voilà le paradoxe d’un jugement attendu. Il s’agit du quitte ou double pour Marine Le Pen.
Troisième remarque : la vie politique médiatique, et donc judiciaire est à ce point sous la pression « rniste » que la Cour de cassation, pour démontrer sa neutralité, a déclaré qu’elle se mettrait en disposition de faire vite pour rendre un jugement avant l’élection présidentielle. Histoire de dire que si le jugement de juin était invalidant, Marine Le Pen aurait encore une voie de recours dans les temps.
Cette bonne volonté, ce passe-droit, pourrait être un piège. Si la justice sourit à la candidate de l’extrême droite en seconde instance et que l’inéligibilité immédiate est levée, que fera la Cour de cassation ? Accélérer son délibéré comme annoncé, au risque d’apparaître partisane ? Cela pourrait donner une candidate condamnée en sursis caracolant dans les sondages, adoubée ou non in fine par la justice. Ou ne pas appliquer le calendrier accéléré évoqué et apparaître comme complaisante, offrant à la candidate le refuge du temps de l’appel pour faire campagne.
D’ailleurs, Marine Le Pen a anticipé le problème en annonçant qu’elle n’attendrait pas le jugement suprême. Elle fait de la cour d’appel le maître des horloges. Si elle était condamnée à une inéligibilité immédiate, elle ne se présenterait pas. Cela s’appelle mettre la pression sur les juges.
Quatrième remarque : pour autant, personne ne discute ni le système de captation des subsides européens ni les prononcés des peines autres que l’inéligibilité immédiate. Nous sommes en pleine tartufferie
Et pour conclure :
Cette fameuse automaticité de l’inéligibilité a été réclamée par toute la droite nationaliste pour moraliser la vie politique. Marine Le Pen exigeait même un bannissement à vie des condamnés, et l’application immédiate exigée par les mêmes au regard de ces petits truands « à peine condamnés, déjà dehors ».
Comme quoi il y a une forme de pied de nez politique dans cette affaire.
Mais rarement la justice française aura été le carrefour du destin du pays. Exonérer Marine Le Pen de l’application immédiate, c’est l’élire à la charge suprême ; confirmer la sentence, c’est l’éliminer de la présidentielle.
Que ce soit une présidente reprise de justice en sursis ou une défaite par voie de justice, la situation post-présidentielle sera un peu plus déstabilisée.
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3/ Bas les pattes devant la Révolution iranienne
Dans le triptyque que je vous avais exposé au début du mouvement de révolte du peuple iranien contre le régime des mollahs — révolution, guerre civile, bain de sang — c’est malheureusement la troisième option qui tient la corde. Les recommandations de « mesure » et de « retenue » du président iranien Pezeshkian face aux manifestants ont été balayées par l’appel au sang du guide suprême Khamenei. Les manifestations puissantes et déterminées se heurtent au mur de la répression et de la terreur religieuse à huis clos.
À cette étape, on ne voit pas, dans l’appareil d’État politico-répressif religieux, de failles ou de dissidences, de voies d’eau nécessaires pour emporter le régime. Et dans le monde, malheureusement, seuls Netanyahu et Trump haussent la voix, mais ils ne sont pas les mieux placés — on comprend pourquoi — pour entraîner la communauté internationale.
D’autre part, on peut être attristé, sidéré, de voir que la mobilisation pour les Palestiniens ne peut se reproduire pour le peuple iranien, particulièrement en France à gauche, où La France insoumise a disparu de la scène protestataire devant l’agression d’un peuple. Elle qui vient de lancer une pétition avec l’extrême gauche européenne… contre Israël.
L’Europe, comme à son habitude, est en dessous de tout. Et la France, par la voie de son Premier ministre, argue de la situation de nos otages récemment libérés et réfugiés à l’ambassade de France pour expliquer notre modération. On assassine donc un peuple dans un silence contrit.
Faut-il pour autant soutenir un bombardement ciblé des services de sécurité et du pouvoir iranien par l’aviation américaine ? Devant l’horreur de la répression, les morts, les torturés, qui n’a pas envie que cela cesse ? Mais les précédents ne sont pas encourageants.
Le cas du Serbe Milosevic, bombardé par l’OTAN du 24 mars au 10 juin 1999, s’est fait hors accords des Nations unies, et il a fallu des semaines pour que le dictateur jette l’éponge. L’opération El Dorado Canyon, en 1986, par les États-Unis contre la Libye de Kadhafi, suite à un attentat de ses services dans une boîte de nuit en Allemagne fréquentée par des Américains, n’a rien donné. Quant au bombardement du 19 mars 2011 de la France et de la Grande-Bretagne, en soutien à l’insurrection de type « printemps arabe », au moment où le régime libyen s’apprêtait à écraser dans le sang l’insurrection de Benghazi, il fut l’objet d’un tour de passe-passe diplomatique aux Nations unies où la Chine et la Russie ne s’opposèrent pas à la résolution d’un espace d’exclusion aérienne sans réellement expliciter les conditions de son respect. Paris et Londres iront au-delà de la résolution — selon les Russes, s’estimant trahis — les deux pays intervenants plaidants s’inscrire dans la résolution. Poutine prit souvent ce prétexte pour justifier son peu de respect des instances internationales. L’intervention sauva la ville, mais accentua le chaos et ouvrit la voie à la guerre civile qui dure encore.
Quant à l’Afghanistan, après un conflit meurtrier pour mettre fin au régime obscurantiste taliban allié à Ben Laden, le retrait américain du pays pour les réinstaller ne fut pas des plus probants. Ces exemples pour dire qu’une dictature ne cède pas facilement aux bombardements et que ceux-ci peuvent être contre-productifs.
Pourtant, la chute de Khamenei aurait des conséquences positives si elle ne débouchait pas sur une situation de guerre civile à l’irakienne ou syrienne. D’abord la libération du grand peuple perse — dont la jeunesse héroïque monte à l’assaut du ciel sous la mitraille — qui n’a pas vocation à vivre sous une théocratie dictatoriale et moyenâgeuse. Le Moyen-Orient pourrait être bouleversé. La menace existentielle sur Israël serait moins prégnante. Le régime iranien, qui jurait la destruction de l’État d’Israël, a condamné les accords d’Oslo et qualifié Arafat de « traître » pour avoir reconnu l’entité sioniste, ou commandité le pogrom antisémite du 7 octobre, serait hors jeu. L’affaiblissement — définitif ? — du Hezbollah et du Hamas poserait en d’autres termes la solution à deux États. Un effet probablement bénéfique s’opérerait sur l’Afghanistan et le Pakistan, principaux alliés de Téhéran dans la région. Mais nous aurions aussi la fin de la fourniture de drones à la Russie pour sa guerre en Ukraine.
Alors, que faire ? Seule la combinaison de manifestations de masse dans le monde et d’un boycott économique, un blocus du régime, peut créer les conditions de la maturation propre a généré une crise nécessaire pour emporter le régime des mollahs, placé en tenaille entre le peuple en Iran et la communauté internationale. Les Iraniens ont regardé avec courage leurs tyrans dans les yeux et mesuré leur peur. Il faut user, asphyxier le régime en exigeant de nos gouvernants de parler fort : aucune livraison d’aucune sorte que ce soit, aucune transaction commerciale avec l’Iran.
Le quatrième volet des sanctions contre l’Iran est laborieusement mis en route, et ce n’est pas encore hermétique. Quant aux Gardiens de la Révolution, l’Europe se refuse toujours à les considérer comme une organisation terroriste. Ce régime à bout de souffle, isolé — y compris de la Russie et de la Chine, très modérées dans leurs réactions — ne tient que par une répression féroce et ne peut maintenir un état de siège contre son peuple très longtemps. On tue des manifestants, on n’assassine pas un peuple.
Ce ne sont pas des bombardements qui ont mis fin à la dictature dans l’ex-URSS — avant la reprise en main poutinienne — ni en Argentine, au Chili, au Brésil, ni en Espagne, au Portugal, en Grèce, même pas en Syrie. Ce sont des conditions historiques, politiques, parfois géopolitiques bien sûr, mais avant tout la combinaison du peuple et de l’isolement qui ont provoqué fissures, fractures, puis ruptures permettant à la protestation de s’engouffrer.
L’espoir d’une intervention américaine salvatrice est un moyen d’échapper à nos responsabilités et un pari incertain. Trump cherche seulement à obtenir la rupture de l’approvisionnement en pétrole de la Chine et à aider son ami Netanyahu à réaliser ses objectifs en agitant une intervention, rendue crédible par les précédentes frappes en Iran et au Venezuela. Après Panama, le Venezuela, l’accord commercial avec Taïwan, les droits de douane, le soutien au Japon de plus en plus anti-chinois, la rupture des relations pétrolières de l’Iran avec la Chine, cela va finir par faire beaucoup pour l’Empire du Milieu, et l’on peut entrer dans un dérapage incontrôlé. Mais tel est l’objectif du président républicain. Le moyen est secondaire : le bombardement pour se faire entendre — mais son dispositif était occupé au Venezuela, il lui faut une semaine pour venir sur zone — ou la menace laissant le peuple iranien à ses bourreaux après l’avoir encouragé, pour se faire comprendre.
Sachant que le président américain est aussi sensible aux messages de ses amis du Golfe attirant son attention sur les effets que produirait une frappe, voire une guerre, contre l’Iran. L’article de L’Orient-Le Jour, le grand quotidien libanais, reproduit cette semaine dans Le Nouvel Obs, atteste de cette « amicale » pression.
Enfin, nous ne pouvons à la fois condamner l’unilatéralisme de Trump, son interventionnisme au Venezuela, à Gaza ou au Groenland, et l’appeler à frapper l’Iran sans l’accord des Nations unies : cette quête nous reviendrait demain comme un boomerang. Le monde qui vient sera celui de l’unilatéralisme des empires ; il faut être cohérent en défendant le droit international et la démocratie.
Il ne s’agit pas non plus de condamner une « intervention extérieure », comme le fait Olivier Faure dans une tribune (Le Monde). C’est pour le moins paradoxal, pour ne pas dire scandaleux, de mettre la focale sur Trump alors que ce sont les pasdarans et les mollahs qui attaquent le peuple iranien, et c’est eux qu’il faut défaire. Nous avons suffisamment de sujets avec Trump, à commencer par l’Ukraine sans énergie ni munitions, pour ne pas le mettre devant Khamenei.
Quant à l’attente d’une intervention israélienne, c’est souhaiter une guerre entre Israël et l’Iran aux conséquences incalculables. Elle semble peu probable à cette étape. L’enjeu pour l’État hébreu est plutôt d’obtenir de l’Iran la fin du soutien au Hezbollah, décapité, mais pas encore hors-jeu.
Le peuple iranien subit une répression barbare, faite de morts, d’assassinats, sans oublier la torture ou la menace d’une pendaison pour les manifestants arrêtés. Il s’agit malheureusement du lot commun de bien des peuples du Moyen-Orient. Il nous faut à chaque fois procéder à leur défense : « Bas les pattes devant le peuple iranien ». Signez la pétition pour reconnaître « les Gardiens de la Révolution » comme organisation terroriste.
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À dimanche prochain.




