3081 jours de guerre en Europe

  1. Le nouveau visage de Mélenchon
  2. La polarité en Israël s’accroît.
  3. Le « coup court » de Washington

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1/ Le nouveau visage de Jean-Luc Mélenchon.

Ce n’est pas l’énigme du siècle, mais enfin le sage été des insoumis est à la fois un signifié et un signifiant.

Le triumvirat de LFI Mélenchon-Panot-Bompard a mis une sourdine au bruit et à la fureur. Pas de mot incendiaire, pas de campagne de rupture, pas d’emballements sur la Palestine. Juste quelques phrases jetées ici ou là, presque un anonymat.

Ce silence de ceux qui ne sont pas des agneaux manifeste la prise en compte de l’isolement total des insoumis et la dégringolade de Mélenchon dans les sondages.

Devenu l’homme le plus détesté de France devant Marine Le Pen. Le coprésident de l’Institut La Boétie croit à l’amnistie politique par l’amnésie. Il en a fait d’ailleurs le mantra d’un hypothétique second tour de la présidentielle où, se voyant sortir en tête de la gauche, il caresse le rêve de devancer une droite divisée et de gagner grâce à une rédemption providentielle.

Pour ce faire, il ne renonce pas à sa candidature, il énonce un nouveau pas.

Dans l’été brûlant, entre quelques bulles colériques, Mélenchon veut se présenter autrement. Il veut trouver l’« indulto » de la corrida politique.

Mieux, puisque le peuple semble le rejeter, il veut changer de peuple.

Ce sera le dernier Mélenchon.

La fondation La Boétie vient parfaire le populisme de gauche en publiant un nouvel ouvrage Nouveau peuple, nouvelle gauche. Ce livre collectif tend à donner sens à une nouvelle doctrine sans rompre pour autant avec le populisme de gauche, celle où l’orateur du peuple le constituait en incarnant une rupture avec le monde institutionnel existant. Il s’agit maintenant de compléter Chantal Mouffe en donnant un nouveau contenu par une nouvelle venue dans la galaxie théorique des insoumis. Nous parlons de Nancy Fraser, une politologue américaine très à la mode dans les campus outre-Atlantique.

Il serait d’abord malaisé et peut-être malhonnête de critiquer en quelques lignes l’œuvre de toute une vie, qui est d’ailleurs fascinante par sa stricte conformité marxiste dans la description des faits débouchant sur la remise en forme d’un socialisme plutôt léninisant. L’analyse du début de son livre Le capitalisme cannibal, nous pourrions la partager. Moins les conclusions, d’une radicalité totale pour renouveler le but révolutionnaire socialiste.

Le « capitalisme financiarisé, l’ère de la gouvernance sans gouvernance. L’ère de la domination sans la feuille de vigne du consentement » ne nous choque pas. Mais la philosophe récupérée par LFI fait totalement l’impasse sur la métamorphose – ontologique – du capitalisme avec le règne de l’IA. Autre exemple ? « Articuler la sphère économique productive de la société avec la sphère domestique reproductive d’existence » n’est pas sans nous rappeler le fameux « l’existence détermine la conscience » de Marx.

Mais Lénine ajoutait en dernière instance, évitant ainsi un déterminisme mécanique, laissant possiblement un espace propre au politique. Bah oui, cela lui avait quand même permis avec les thèses d’avril de tracer le chemin de la révolution d’octobre. Chez Nancy Fraser, la superstructure est la « demeure cachée de la production » et l’anticapitalisme vise à le dévoiler pour le dominer, pour tout dire le débusquer et l’abattre. Pour remplacer par quoi ? Vaste débat qui opposera encore longtemps les tenants de la réforme à ceux de la révolution.

Mais son apport est peut-être avant tout la mise en abyme de l’idée de justice, dont on a compris qu’elle n’était pas celle de Rawls, en la déconstruisant autour de trois questions : la redistribution comme principe, l’égalité comme sujet, et la représentation comme méthode : « juste distribution, juste reconnaissance, juste représentation » dit-elle.

Si les deux premières questions peuvent relever de la social-démocratie classique, quoique radicale chez notre théoricienne, la dernière est le sujet de toutes les attentions des mélenchonistes. Notons que pour les insoumis, Chantal Mouffe a déjà coupé la tête aux deux premières assertions en estimant qu’il n’y avait plus d’espace à notre époque « capitaliste mondialisée » pour la redistribution, ce qui scellerait la fin historique de la social-démocratie devenue l’agent plus ou moins actif dudit capitalisme.

Source du désaccord politico-théorique avec les sociaux-démocrates qui estiment que tout est réformable, surtout transformable. Il suffit d’oser en trouvant les chemins d’un compromis et non de renoncer en déclarant que celui-ci est impossible, parce que tout pas en avant est une trahison au regard du but final de la justice.

Donc, ça c’est acquis pour les Insoumis, mais la « représentation » défendue par la théoricienne américaine leur offre un nouveau terrain de « je ». Il y a deux aspects qui intéressent Jean-Luc Mélenchon, tant il est vrai qu’il aime instrumentaliser les concepts, parfois les tordre pour légitimer son action. Reconnaissons qu’il n’est pas le seul et qu’il aurait tort de se gêner dans un monde politique où la théorie est la route de la servitude.

D’abord le fait que la philosophe propose une analyse post-« intersectionnelle » de la société capitaliste, dépassant le wokisme ambiant dans les milieux radicalisés, les luttes des races, des femmes, des exclus, des mal-logés, etc., dans un nouveau paradigme. Cela va s’avérer fort utile pour construire le « front des radicalités » dont Mélenchon et la France insoumise seraient le débouché.

Lorsque l’on voit Révolution permanente prendre la défense de la philosophe, on imagine qu’il y a matière à des fronts « réellement » anticapitalistes car chez Fraser il y a une critique de ces « mouvements frontières » qui ne le seraient pas « vraiment » anticapitalistes.

Si je ne vous ai pas largués, il s’agit ainsi pour les Insoumis d’être à l’avenir dans les luttes (hors gauche institutionnelle, cela va de soi) tout en les constituant en front car LFI donne la vraie nature anticapitaliste des luttes.

Mélenchon passe d’ailleurs de la théorie à la pratique dans son texte publié à La Tribune du dimanche ce jour. Il soutient plutôt que l’appel de tous les syndicats contre le budget Bayrou, l’appel au « blocage le 10 septembre » d’un collectif autonome. Le nouveau peuple est là, comme dans les années 1970, la stratégie des nouvelles avant-gardes de la LCR, censée déborder les vieux partis, devient la nouvelle grammaire des insoumis.

Il y a ensuite la question de la représentation. Mélenchon jettera un voile pudique sur « l’importance de l’inclusivité dans le processus décisionnel » chère à sa nouvelle égérie. On l’a compris, ce n’est pas trop le truc du leader exclusif de la France insoumise. Mais par contre la « lutte pour la construction d’une contre-hégémonie » peut être totalement instrumentalisée par lui.

Le « leader pro domo » résume la pensée de sa nouvelle coqueluche ainsi : « il y avait les bourgeois et les prolétaires. Il y a aujourd’hui le peuple et l’oligarchie.

C’est un peu plus complexe que cela chez Nancy Fraser. Mais « JLM » n’en a cure… Il y a là exactement ce qu’il cherche dans la séquence « prérévolutionnaire » qui s’ouvre : incarner l’alternative globale au système oligarchique. L’Union n’étant plus tout à fait de saison, sauf pour des raisons tactiques. Il s’agit de promouvoir la « grande alternative » d’une contre-hégémonie oligarchique.

Ainsi émerge le nouveau leader. Mélenchon n’est pas isolé, il l’est seulement dans l’hégémonie des autres, pas dans celle qui se construit. Il n’est pas rejeté, on ne partage pas le même peuple. Il n’est pas déphasé, il est dans un autre combat. Et le bruit et la fureur ne sont que ceux des luttes qui constituent le nouveau peuple.

Je traduis : ce n’est plus Mélenchon qui, par sa voix, constitue le peuple. C’est le nouveau peuple qui constitue par ses luttes la voie de Mélenchon.

Certes, il est probable que nous retrouverons les Insoumis dans l’arène parlementaire autour de la censure. Mais cela n’est plus l’alpha et l’oméga de la stratégie nouvelle. Il s’agit de se tourner vers les luttes et de les unifier contre l’oligarchie, nouvelle mouture du monde d’en bas contre le monde d’en haut. Et bien sûr, cela constitue un terreau électoral suffisant pour être incontournable à gauche et renouer avec le vote utile, pense-t-il.

C’est peu probable au regard du passif de l’insoumis, mais cela permet une nouvelle phase théorico-politique. Merci. Nancy Fraser semble dire Mélenchon, qui dialogue avec cette dernière dans l’ouvrage de la fondation La Boétie.

À noter un autre apport possible. Juive, Fraser ne fait pas de la question palestinienne une centralité. Elle se contente de dire que son expérience des kibboutz ne dépariait pas de celle vécue aux États-Unis. La question est raciale avant d’être territoriale. Il y a le racisme contre les Noirs dans un cas, contre les Arabes dans l’autre. Mais elle n’érige pas la question comme l’épicentre des luttes. C’est une lutte comme les autres.

Cette banalisation de la cause palestinienne explique peut-être le relatif silence des insoumis cet été. À part évidemment Doleglu qui s’est fait tatouer la Palestine « du fleuve à la mer » sur le mollet et menace Jérôme Guedj s’il le croise à l’Assemblée. Voilà qui me ferait presque regretter de ne plus être parlementaire.

Mais vous avez compris, c’est à n’en pas douter le « Rantanplan » de la bande. Pendant que A. Taché estime, lui, sur France Info, que Zelensky doit quitter le pouvoir pour que la paix advienne avec la Russie, appliquant ainsi les pensées du camarade « Méluche », qui juge dans son dernier post que Poutine a gagné la guerre et déverse sa bile contre tout le monde. On ne se refait pas totalement en fait.

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2/La polarité en Israël s’accroît

D’un côté, Bezalel Smotrich, ministre du gouvernement Netanyahu, évoque la construction de 3400 logements en Cisjordanie, l’offensive militaire commence sur Gaza City. De l’autre, il y a l’appel à la grève générale par le mouvement pour la libération des otages ce dimanche. Avant cela, il y avait l’appel des juristes contre les décisions du gouvernement ou encore le stand-up des aviateurs israéliens devant leur ministère.

L’extrême droite fait de la question des otages des victimes collatérales de l’anéantissement des Palestiniens. De l’autre, la cause des otages, leur libération et la préservation de leurs vies est la préoccupation principale dans le combat pour la mise hors de nuire du Hamas, qu’ils ne sauraient « essentialiser aux Palestiniens ».

Entre les deux camps, au-delà du désastre des morts : la nature de l’État d’Israël. L’ultime protection des juifs ou suprémacisme et son messianisme expansionniste.

Israël est la patrie refuge, la patrie recours, la patrie secours des juifs face aux discriminations, pogroms et autres déportations dans le monde et l’histoire. Au cœur de la constitution d’Israël, il n’y a pas, ou pas seulement, une symbolique réparation de la Shoah, mais la solidarité envers les juifs du monde, une terre-sauvegarde de leur intégrité par une terre protectrice. Le mouvement pour la libération des otages : « on n’abandonne pas les otages » exprime cet esprit « défensif », solidaire, l’État refuge.

Lorsque B. Netanyahu défend à la télévision la souveraineté israélienne sur la Cisjordanie, une partie de la Jordanie, du Liban et de la Syrie, il s’aligne sur l’appel de Smotrich qui exige la souveraineté israélienne sur la Judée-Samarie pour rendre impossible une solution à deux États. C’est le projet du Grand Israël du roi Salomon, roi de Judée, prophète d’un âge d’or cité même dans le Coran.

Un nationalisme religieux suprémaciste s’est emparé d’une alliance de la droite et de l’extrême et elle annonce vouloir étendre à toute la région ce qu’elle fait subir aux Gazaouis.

Ces deux possibles dans l’histoire d’Israël se révèlent sous « la forge » des drames de l’histoire depuis le 7 octobre. Et par un retournement formidable, c’est la nation recours qui, dans sa volonté d’épuration palestinienne, réveille le vieil antisémitisme qui rôde partout. La quête de sécurité par l’extension des territoires débarrassés des Palestiniens devient source d’insécurité pour la diaspora, identifiée au nouveau projet de l’extrême droite israélienne. Comme il y a quelques jours dans un restaurant niçois où des consommateurs juifs ont été pris à partie aux cris de « Israël terroriste ! Sale fasciste ! ». On enrage d’en être arrivé là.

Ce qui se joue ce dimanche dans l’appel à la grève générale contre l’intervention à Gaza pour la sauvegarde des otages, c’est la manifestation publique qu’Israël n’est pas réductible au projet d’épuration de l’extrême droite israélienne. Il existe un chemin pour le cessez-le-feu, la fin des massacres palestiniens à Gaza et le retour des otages et une solution à deux États.

La réussite de la grève ne réside pas dans le nombre de grévistes, mais dans le fait qu'elle ait lieu et dans notre inconditionnel soutien.

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3/ Le « coup cout » de Washington

Il y a quelques années, on aurait crié au « coup d’État » de Washington si un président latino-américain avait demandé à la « Garde nationale » d’envahir la capitale pour prendre le contrôle de la police de la ville et rétablir l’ordre. Trump l’a fait en convoquant 800 soldats de la Garde nationale. Il marche allègrement sur les plates-bandes de la maire démocrate Madame Bowser, dont vous avez déjà entendu parler. C’est elle qui avait fait peindre sur une rue de sa ville « Black Lives Matter » à un pâté de maisons de la Maison-Blanche. Trump avait moyennement apprécié.

Ce coup participe de la marche à l’illibéralisme du pouvoir. Il n’est pas interdit d’y voir une contradiction avec la volonté affichée de « défédéraliser » l’Amérique.

Mais la vérité chez Trump n’a pas de sens, elle est ce qu’il dit au moment où il le dit.

Nous l’avons vu lors du sommet avec Poutine. Il n’en est rien sorti mais Trump pérorait : « Nous nous sommes accordés sur de nombreux points », « il reste deux points où nous n’avons pu finaliser ». Nous sommes censés avaler cela tout cru et applaudir.

Cette rencontre fut pire que le sommet des dupes que nous avions pronostiqué. C’est la victoire diplomatique de Poutine sur toute la ligne : rehaussé au niveau des grands de ce monde, sans paix ni cessez-le-feu, gagnant du temps, sans sanction de la Chine pour son achat de pétrole, rien, pas même un petit geste du maître du Kremlin qui s’est permis de suggérer que la prochaine réunion soit à Moscou. Et exige que l’Europe ne vienne pas se mettre en travers du tête-à-tête avec les États-Unis. Trump qui fait le cacou à Washington s’est fait rouler dans la farine à Anchorage. Et évidemment Trump est maintenant instrumentalisé par Poutine pour vendre le non-accord, prélude à un accord, à Zelensky et aux Européens. Jusqu’à ce qu’il change d’avis. « Vérité d’un jour ne rime pas avec toujours » chez Trump.

En attendant, l’armée russe avance. L’Ukraine a dû faire appel aux réservistes pour tenter d’endiguer la voie d’eau dans le sud du Donbass. Et l’Europe compte les points. Poutine veut contrôler un cinquième du territoire ukrainien. C’est le prix à payer pour un hypothétique cessez-le-feu à la coréenne.

Trump, toujours fâché avec la géographie de son pays, a annoncé rentrer aux États-Unis en quittant l’Alaska dirigé par un républicain, mettant fin à une semaine où nous avons bien eu le « coup cout » de Washington.

À dimanche prochain.