4570 Jours de guerres en Europe
1/ Il y aura un candidat de la vraie gauche à la présidentielle ; 2/ L’Angleterre au bord du gouffre ; 3/ Leçon n° 12 : le national-populisme, l’illibéralisme et la contrôlocratie, nouvelle idéologie dominante.
****
1/ Il y aura un candidat de la vraie gauche à la présidentielle.
Le PS implose. La gauche se décompose, ses électeurs se désespèrent. Et c’est précisément pour cela que le peuple de gauche va devoir imposer son choix. Pour l’instant, les Français de gauche observent pour savoir s’il y a mieux en rayon. Et puis, il y aura la Coupe du monde de foot et un Tour de France qu’ils espèrent alléchant. Sous l’apparence de l’intérêt pour les champions, ce sera la décantation. En septembre, à l’automne, ne voyant rien venir des partis incapables d’offrir une offre praticable, ils feront leur choix et chercheront à l’imposer. Cela se verra dans les sondages pendant qu’élus et militants engageront un mouvement vers cette solution. Et ceci d’autant plus volontiers qu’il n’y aura pas de primaire, ni de la « petite gauche » ni des « réformistes », encore moins « de Glucksmann à Ruffin ». B. Vallaud a définitivement mis fin à l’aventure, comme l’a souligné F. Hollande sur FR3. F. Ruffin est déjà en campagne « solo » à cause « des apparatchiks du PS qui refusent la primaire » et pense se qualifier au second tour avec ses 125 000 signatures. Il est vrai que c’est 25 fois le nombre d’adhérents écolos, 3 fois celui du PS, et l’appel à la plateforme Vallaud-Glucksmann-Jadot-Assouline n’en a que 19 000.
Marine Tondelier déstocke les propositions qu’elle réservait pour la primaire. Elle cherche à crédibiliser une candidature devant l’opinion pour convaincre les Verts qu’elle peut le faire s’il n’y a pas de primaire. Ce qui ne va pas de soi pour les écologistes. Roussel sera candidat en juillet lors du congrès du Parti communiste. Le débat tourne seulement sur « l’identité communiste pour cette campagne ». Républicaine ou radicale ? C’est au choix. Et O. Faure court de l’un à l’autre, cherchant le cadre lui permettant d’être candidat à défaut d’en trouver un commun comme cache-misère. Quant aux sociaux-démocrates, ils ne veulent pas souscrire à une primaire entre eux.
R. Glucksmann n’a pas confiance dans le PS, commence à être fatigué de la gymnastique des courants socialistes qu’il instrumentalise pour contraindre Faure. Il va franchir le Rubicon, sortir son livre, faire son meeting et annoncer sa candidature en septembre-octobre. B. Cazeneuve a pris ses distances du PS, ce n’est pas pour y revenir dans ces conditions ubuesques, et F. Hollande attend son heure, celle du recours.
Il est vrai que, dans cette pétaudière qu’est devenue la gauche, il y a de quoi en chercher un.
Et on continue… B. Vallaud enjambe la présidentielle - c’est plus sage - en passant directement au programme commun d’un gouvernement pluriel. Cela ne nous rajeunit pas. Jadot joue Glucksmann pour mieux dézinguer Tondelier. B. Hamon constate que Mélenchon trace et que les autres n’ont pas de traces, manière de lancer le sprint de l’inénarrable ancien président du MJS Benjamin Lucas. Il présentera sa candidature à la présidentielle sur TF1/LCI. Immédiatement, on pense à ce vers de Victor Hugo : « De quel droit viens-tu dans l’arène juger sans avoir combattu ? » Un de plus, mais bon, anecdotique.
J. Guedj et K. Bouamrane font ce que les outsiders savent faire : « faire parler d’eux ». Ce n’est pas le plus inintéressant entre laïcité décomplexée et le droit « au beau et au bon » dans les quartiers plébiscités. Et venant du diable vert, on a été chercher un sympathique banquier milliardaire en « jean-baskets-capuche » : Mathieu Pigasse.
Radio Nova en bandoulière pour un candidat commun de Mélenchon à Glucksmann, ce dont personne ne veut. Et puis oui… oui… à petits pas, Ségolène Royal lance son mouvement « L’ordre juste », censé porter sa candidature : une pétition en ligne, une première réunion à Alfortville, et la voilà sur les rangs sans que l’on sache vraiment dans quel camp.
Ai-je oublié quelqu’un ? Ah oui, Clémentine Autain qui, précisément, se fait oublier. C’est au moins original dans ce concert de klaxons.
C’est une gauche façon puzzle. Toute mouillée, celle-ci pèse 30 %, même avec un Mélenchon qui va atteindre son plafond de verre, mais donne le change sous les applaudissements ravis des éditorialistes ébaubis. F. Hollande a raison de dire qu’il faut aller au-delà des frontières de la gauche si la gauche veut être au second tour et battre l’extrême droite. Comme l’a fait Lula pour battre Bolsonaro. Au passage, qu’est-ce que c’était que le Front populaire, maintes fois mis en avant, si ce n’est l’accord des partis de gauche avec un Parti radical, certes républicain et laïque, qui ne l’était pas ? Mais l’ancien président reçut en retour une bordée de lazzi comme « suppôt » du centre, voire macroniste, lui qui est toujours au PS.
Cette charge se fait au son du « il vaut mieux rester entre nous que battre l’extrême droite avec d’autres ». À l’instar de l’éminence grise de Faure, le député européen Christophe Clergeau, ils veulent un vote des militants sur le sujet. Un congrès alors ? Mais O. Faure le refuse. Vous suivez toujours ? En tout cas, les Français de gauche ont lâché l’affaire et laissent les impétrants à leur labyrinthe.
Entre ceux qui veulent rester entre eux, ceux qui disent « cela passera par moi ou ne sera pas », et ceux qui veulent faire l’impasse pour la présidentielle, votant directement au centre droit et laissant à Mélenchon le monopole de la gauche, cette gauche sectaire, atrabilaire ou ouverte aux quatre vents nous désespère.
C’est un peu tôt pour décréter le naufrage, mais on en prend le chemin.
Le compagnonnage avec La France insoumise a décrédibilisé les partis de gauche et ils sont maintenant trop faibles pour départager les candidats.
Dans ces conditions, l’électeur de gauche stratège entrera en temps utile en scène pour mettre de l’ordre. Il n’acceptera pas une gauche dans cet état.
Qu’en seront les critères ?
D’abord, qui est crédible pour diriger le pays dans les tempêtes qui balayent le monde ? Ensuite, qui est capable de mener campagne ? Le traumatisme des 1,75 % pour le PS à la dernière présidentielle et des moins de 5 % pour les Verts et le PCF est dans toutes les mémoires. Enfin, qui peut maîtriser Mélenchon au premier tour et rassembler contre Bardella au second ? Voilà pour le casting, il est assez simple et clair.
Reste le programme : c’est celui de la vraie gauche, ni populiste ni libérale, mais réaliste à gauche. Une gauche ouverte au compromis pourvu qu’il transforme réellement une société inégalitaire et injuste.
L’électeur de gauche ne se fait pas beaucoup d’illusions vis-à-vis de l’état dans lequel E. Macron laisse la France. Et il est lucide quant aux contraintes du basculement du monde. Il ne faudra pas lui promettre la lune.
Le maître mot de l’électeur ne sera pas la rupture, contrairement à ce que pense la gauche militante qui vit dans sa bulle. Il sera une demande de cinq garanties :
- Garanties que le redressement budgétaire soit opéré, mais dans un esprit de justice et de respect de notre modèle social, où les inégalités économiques seront traitées sans sacrifier l’innovation.
- Garanties que l’on mette au centre de toutes les politiques publiques l’exigence écologique.
- Garanties que le « régalien du peuple » — l’école, la santé, la protection sociale — soit au maximum préservé, si possible amélioré.
- Garanties que le régalien de la nation — la défense, la sécurité, les principes de la République, à commencer par la laïcité — soit un impératif catégorique.
- Garantie de tout faire pour la paix en confortant une Europe puissance.
Sur ces fondamentaux, l’électeur ne rechignera pas à quelques éléments de « déco » ou à des percées conceptuelles : ce sera la patte du candidat. Mais la demande de concret, de maîtrisable, de praticable sera l’exigence première. Car entre le « on va vous débarrasser des étrangers » et le « on va vous débarrasser du capitalisme dans une nouvelle France racisée », l’offre populiste démagogique sera bien représentée. L’état d’esprit du Français de gauche n’est pas aux lendemains qui chantent. Mais que cessent ceux qui déchantent.
Celui qui sera à l’épicentre des conditions du « casting » et du « synopsis » d’une vraie gauche, ou s’en approchera, sera mis en tête dans les sondages.
Il le sera d’autant plus s’il regarde les Français dans les yeux, tourne le dos aux combinazioni, rompt avec la gauche des appareils et d'appareillages qui ne parlent que d’eux. Il le sera tout à fait s’il endosse d’emblée l’idée qu’il est favorable au front républicain au second tour contre l’extrême droite.
Lorsqu’un candidat sera dégagé par l’opinion, une forme d’évidence s'impose. Et personne ne prendra le risque de se maintenir contre celui-ci, car l’enjeu est historique pour la France et existentiel pour la gauche. D’abord, personne n’en aura les moyens en termes de parrainages et d’argent. Ensuite, la pression sera forte contre l’irresponsabilité.
Et si, après l’intervention du peuple de gauche pour un candidat, la confusion continue, alors oui, l’électorat de gauche choisira une autre option : le plus probable, celle du centre droit pour battre l’extrême droite, ou, dégoûté, l’abstention. Le vote Mélenchon pour que la « gauche » soit au second tour sera résiduel.
Et la sanction sera terrible pour la gauche, au rebut de l’histoire en marche.
L’électorat va siffler la fin de la récréation du tous contre tous à partir de la rentrée. Le schéma que je vous ai présenté il y a 15 jours va s’imposer, à savoir : devant la compétition sauvage, il faut passer d’une régulation a priori (primaire) à une régulation a posteriori après la compétition à ciel ouvert. (Convention en novembre ou décembre prenant acte du mieux placé et ratifiée par les adhérents.) Tous ceux qui ne seront pas « l’élu » du peuple de la vraie gauche dans les premiers jours de l’hiver devront se retirer. La bataille va se concentrer sur ce point. Mais au final, le choix sera simple : un candidat de la vraie gauche, un programme de gauche crédible pour lequel la droite puisse voter au second tour, ou la gauche disparaît de cette élection et peut-être plus, entre le centre droit et le populisme de gauche.
****
2/ L’Angleterre au bord du gouffre
Charles VII a pourtant donné un peu de lustre à la Grande-Bretagne, faisant au Congrès US subtilement la leçon aux « cousins » d’Amérique anti-européens, prétentieux et mal dégrossis. Cela était nécessaire, car son pays, on ose dire son Royaume, se désagrège. Le Brexit est passé par là…
Les élections locales viennent d’en administrer la preuve. Après l’Écosse, c’est maintenant le Pays de Galles qui veut prendre la porte. Le bipartisme dû au suffrage majoritaire à un tour, qui fut gage de stabilité, est aujourd’hui bien entamé. L’extrême droite continue sur sa lancée avec des percées dans toutes les villes. Non contente d’avoir poussé le pays dans le fossé avec la rupture avec l’Europe, il lui faut maintenant imposer un cours illibéral trumpien. Nigel Farage et son Reform UK taillent des croupières aux conservateurs et séduisent une partie des couches populaires fidèles aux travaillistes, au nom du « les étrangers dehors ». Dans les centres urbains, en particulier à Londres, les écologistes aussi rouges que verts viennent mordre sur les plates-bandes de l’électorat urbain du Parti travailliste. Pendant que le scandale Epstein touche la maison royale, mais aussi P. Mendelson, l’ancien ambassadeur travailliste à New York nommé par le Premier ministre. Et pour couronner le tout - si vous me pardonnez l’expression - le travailliste Tony Blair joue les porte-serviettes de D. Trump à Gaza. Décidément, avec Schröder, qui fait de même avec Poutine, le « nouveau centre social-libéral » qui devait remplacer la social-démocratie par une troisième voie sombre corps et biens. Mais c’est aussi le cas des partis de gouvernement anglais. Et par là même, la déstabilisation du séculaire bipartisme disloque le pays lui-même. Ce qui rapproche l’Angleterre du continent en termes politiques.
« La Grande-Bretagne s’est appauvrie avec le Brexit », vient de déclarer, un peu tardivement, le leader travailliste et Premier ministre K. Starmer. Il vacille sous les démissions de son gouvernement et ses jours sont comptés, sans que les travaillistes sachent vraiment où leur rébellion contre lui les mènera. De toute façon, il est temps en effet de mettre les pieds dans le plat et d’affronter l’extrême droite. Sinon, il ne restera rien du pays. Un porte-avions américain peut-être, en plus distingué, mais pas pour longtemps. « God save the King ».
****
3/ Chaque semaine, nous voyageons dans le basculement du monde et ses métamorphoses.
Leçon n° 12
Le national-populisme, l’illibéralisme, la contrôlocratie, la nouvelle idéologie dominante.
« Le nationalisme, c’est la guerre », déclara François Mitterrand à la tribune du Parlement européen le 17 janvier 1995. Avait-il tort ? Il mettait en garde contre la remise en cause de la construction européenne, ciblait la résurgence de l’extrême droite, sous la forme du national-populisme d’exclusion qui, sans être le fascisme d’hier, portait toujours la haine de l’autre et de la démocratie parlementaire. Cette mutation de la vieille tradition réactionnaire est devenue l’idéologie de référence d’une partie du capitalisme numérique et l’illibéralisme est devenu son moyen. Il est rendu nécessaire pour affronter les conséquences sociales et éthiques de l’âge du capitalisme immatériel.
Il s’agit de l’aboutissement d’une lente maturation qui combine les évolutions idéologiques du nationalisme sous le choc des événements et du nouveau stade du capitalisme.
La victoire de Trump a donné à ces courants une cristallisation et une amplification nouvelles. C’est une étape du cycle national-populiste qui a vu partout l’extrême droite surgir ou resurgir, de Orban au Brexit en passant par Meloni en Italie, Chega au Portugal, les Vrais Finlandais, les Démocrates suédois, le PiS en Pologne, le FPÖ en Autriche, le PVV aux Pays-Bas, l’AfD en Allemagne ou Vox en Espagne, pour les plus connus, avec le FN-RN en France. Lors des élections européennes, 30 % des Européens ont voté pour l’extrême droite. Il y a pour elle la même proportion en termes de sièges au Parlement européen. Mais ce phénomène est planétaire. Il ne s’agit plus de groupuscules cultivant la nostalgie du fascisme des années 30, mais d’une extrême droite candidate au pouvoir. Elle s’est dépouillée facialement de son antisémitisme pour mieux affirmer sa xénophobie et a fait de la nation « débarrassée de ce qui la corrompt » le maître mot de son nouveau programme. Tous les nationaux-populistes ont en ligne de mire l’État de droit, obstacle à la volonté du peuple, et les libertés publiques, et particulièrement la presse qui le corrompt. Cette vague est internationale et confine à l’idéologie dominante des temps nouveaux. Elle a supplanté la question sociale dans l’imaginaire des citoyens. On la retrouve en Amérique latine avec le Partido Acción au Mexique, le Partido Republicain au Chili, La Libertad Avanza en Argentine et le parti libéral de Bolsonaro père et fils au Brésil, etc. Mais aussi en Inde avec Modi et dans nombre de pays du monde. La victoire de D. Trump a donné une impulsion à ces formations déjà implantées dans leur pays. Cette mouvance est hétérogène, mais les fondamentaux restent les mêmes. Nous sommes face à un bouleversement, un tournant, une nouvelle donne dans l’histoire dont l’enjeu est ni plus ni moins la démocratie et l’État de droit.
C’est l’offensive réactionnaire la plus importante depuis la Seconde Guerre mondiale. Elle a comme but non seulement ce que la Révolution française, avec les philosophes des Lumières, a mis à l’ordre du jour : la fin de l’absolutisme, la séparation des pouvoirs et l’avènement des droits de l’homme et du citoyen. Mais les dynamiques induites par cette « coulée brune » sont porteuses de convulsions de toutes sortes, dont la guerre civile du « tous contre tous » et la guerre nationaliste tout court.
Ce courant néo-réactionnaire a des degrés d’agressivité, d’intensité et de forme divers. Mais ses sources sont la technopolitique, le nationalisme d’exclusion, l’illibéralisme et la contrôlocratie. Son alliage est une réaction à la fin de la domination du monde occidental, la hantise du remplacement tout à la fois physique, mais aussi de la culture de chaque pays, fragilisée par la mondialisation et bousculée par l’apport d’autres modes d’existence, de culture ou de religions qui ont leurs propres dérives intégristes.
C’est dans ce moment historique que se produit le bond prodigieux du numérique, puis de l’intelligence artificielle.
Il a fait naître une rupture anthropologique qui a provoqué la peur de la machine échappant à l’homme ou se retournant contre lui. Il voit surgir une autre menace, humaine celle-là, la mise en « équation » de l’humanité pour un monde posthumaniste. Ce nouveau stade de l’humanité trouve dans la vague national-populiste les raisons de son dessein, dans la contrôlocratie et l’illibéralisme le moyen de le faire aboutir.
La société « numérique » Palantir a publié, par exemple, en avril 2022, un manifeste en 22 points intitulé « La République technologique ». À la lecture, nous sommes épouvantés, pour paraphraser Léon Blum devant le courant « néo » qui donna une des composantes des fascistes collaborationnistes français avec Hitler.
Il s’agit dans ce manifeste d’une vision suprémaciste technologique où celui-ci deviendrait le nouveau souverain. Le texte en appelle à une militarisation de la société. Il affirme que les anciennes cultures sont dysfonctionnelles et rétrogrades. Tout doit être reconstruit sur la norme de l’efficacité technologique. Le peuple doit y souscrire de gré ou de force. C’est le sens de l’histoire et, en quelque sorte, son émancipation. Ce que leur « philosophe » Nick Land appelle « l’accélération », c’est-à-dire la libération par la technologie. Il ne s’agit pas seulement du nouvel âge du capitalisme, mais du nouvel âge de l’humanité. L’homme nouveau, débarrassé de ses scories humaines et démocratiques qui l’entravent. Cette purification technologique n’est pas sans nous rappeler les pires heures de l’histoire. Des idéologues comme Curtis Yarvin, qui participe de ce courant, estiment qu’il faut avoir un rapport décomplexé à la dictature. Il soutient que ce n’est pas le peuple qui en a peur, vu la crise de l’efficacité de la démocratie, mais l’oligarchie qui en profite. Plus prosaïque, Alex Karp, un des patrons de Palantir, explique les raisons de l’entreprise : « Si on leur dit que les emplois vont être supprimés, ils vont sortir les fourches. » Le régime illibéral est donc nécessaire pour la réalisation de la révolution technologique et protéger la nation. Et il n’est pas étonnant que le texte plaide aussi pour le retour de la religion dans l’espace public. La transcendance jouant le rôle de surmoi moral dans ce nouveau monde. Il s’agirait donc de « l’alliance de l’algorithme et du goupillon ».
Palantir est au départ une société de surveillance surgie dans un réflexe nationaliste patriotique après les attentats du 11 septembre 2001 sur le sol américain. C’est en cela que ce courant s’intègre dans le mouvement nationaliste, mais dans sa version augmentée, si je puis dire.
Cette entreprise-monde, qui fait corps, comme celles d’E. Musk, avec l’administration Trump, a choisi son nom en référence à l’objet magique du film « Le Seigneur des anneaux », qui dominera les ténèbres ; c’est en soi tout un programme. Palantir défend la vision de la supériorité occidentale, mieux encore, l’idée que les États-Unis sont supérieurs aux autres cultures. Elle préconise une alliance de la technologie et de l’armée pour préserver une forme de domination occidentale et gagner la « course à l’IA ».
Cette entreprise n’est pas une élucubration de savants fous. Elle a pignon sur rue, elle est valorisée à 15 milliards de dollars ; sa capacité boursière est juste après Uber, devant Snapchat et Space X. Elle collabore avec la totalité du renseignement américain. Elle est au cœur du système ICE de la lutte contre l’immigration aux États-Unis. Elle constitue ce que j’appellerais le nouveau complexe militaro-technologique et elle est à ce point en liaison organique avec l’administration Trump que l’arrivée au pouvoir de ce dernier lui a valu un bond de 2500 % à la Bourse. Même si J. Biden en avait fait le fer de lance de la lutte contre la fraude fiscale.
On a évoqué à son endroit le « techno-fascisme ». De toute façon, pour une partie de la gauche, tout est fasciste. Nous avons connu cet anachronisme avec le FN et le RN. Cette facilité de langage ne nous permet pas de comprendre dans les deux cas à quoi nous avons affaire.
Le philosophe Éric Sadin nous dit à raison : « Parler de technofascisme, c’est céder à la panique morale, substituer la peur au diagnostic. »
Lennie Stern, dans son ouvrage à la Fondation Jean-Jaurès sur le technofascisme, évoque plus justement « l’infraservitude ». C’est-à-dire le contrôle de la société par le flux (des données numériques) plutôt que par la force. Nous ne sommes pas en face d’une marche sur Rome, ni de nuits des Longs Couteaux, ou de Cristal, d’incendie du Reichstag, de solution finale à la Hitler, pas plus que de régime corporatiste à la Salazar ou Mussolini. Il s’agit plutôt de ce que Roger-Pol Droit a appelé dans Le Monde « le totalitarisme cognitif », un totalitarisme furtif, en quelque sorte, s’insinuant plutôt que s’imposant.
L’obsession de Curtis Yarvin pour l’État-entreprise, c’est-à-dire fonctionnant avec l’efficacité de l’entreprise, serait rendue possible par l’IA. L’avenir serait donc à une société de « surveillance » par le contrôle des données personnelles. Elle nous prémunirait contre les déviants de toutes sortes et assurerait la sécurité des biens et des personnes. Cet objectif deviendrait ainsi la base de la « nouvelle civilisation occidentale ».
Pour autant, les Chinois ne sont pas en reste avec la « contrôlocratie ». Et elle donne un aperçu de ce que serait cette sécurité nationale rationalisée par l’IA. C’est-à-dire un crédit social des citoyens qui fait passer les devoirs avant les droits. Un capital-point est accordé par l’État au citoyen, qui peut être bonifié ou érodé en fonction du comportement de la personne surveillée « H24 » grâce à la reconnaissance faciale. Ne pas obtenir les points requis fait perdre sa citoyenneté.
Cette contrôlocratie est soit brutale dans les nouveaux totalitarismes d’État, Chine ou Russie, voire dans l’Iran théocratico-militaire, soit diffuse comme dans les démocraties où, au nom de l’efficacité technocratique, la lutte contre les fraudes et l’insécurité devient la servitude volontaire devenue norme démocratique.
Il y a deux conditions prérequises à cette contrôlocratie totalitaire version Palantir : une surdétermination nationaliste permettant l’abandon des droits au profit des devoirs, et un régime illibéral permettant de l’obtenir.
Commençons par le nationalisme d’exclusion nécessaire à cette « coalition des esprits ». Il est aujourd’hui à l’œuvre dans toutes les démocraties dites occidentales.
Il vient de loin et son hétérophobie est érigée en idéologie dominante dans les sociétés contemporaines depuis une vingtaine d’années. Les formations qui le portent ont, comme nous venons de l’écrire, partout électoralement le vent en poupe.
L’historien Éric Hobsbawm nous indique que le nationalisme fut une idée neuve au XVIIIe siècle qui servit de vecteur idéologique à la création de l’État moderne. Pourquoi sa version « ultra », contemporaine, n’en ferait pas de même pour le « meilleur des mondes » numériques ? Depuis le concept fondateur, cette réalité a subi plusieurs mutations dues aux tourments de l’histoire. Des nationalistes, il y en eut de toutes sortes : des révolutionnaires soldats de l’an II, le 20 septembre 1792, ces « va-nu-pieds superbes » qui, sur le champ de bataille du « camp de la lune » à Valmy, ont défendu la jeune nation révolutionnaire et gagné au cri de « Vive la nation ! » ; au courant nationaliste français se constituant en réaction à la défaite de Napoléon III en 1870 à Sedan, C. Maurras, M. Barrès, P. Déroulède, F. Drumont, en exprimant un antisémitisme latent ou patent autour de l’affaire Dreyfus ; de l’élan patriotique contre la Prusse pendant la Commune de Paris aux ligues des années 30 : Action française, Croix-de-Feu, etc., s’attaquant à la Gueuse, c’est-à-dire la République, le nationalisme prend des formes multiples.
On a même compté un « national-bolchevisme », les « Nazbol », avec Ernst Niekisch dans l’entre-deux-guerres. Le grand républicain Léon Gambetta, était aussi un patriote nationaliste. Le patriotisme et le nationalisme ne sont pas équivalents, mais, comme le souverainisme, ils entretiennent des rapports ambivalents à partir du moment où l’autre devient l’ennemi. Le nationalisme, ce fut aussi la Révolution conservatrice de Oswald Spengler, Julius Evola ou Carl Schmitt. Ce dernier est déterminant dans l’apport à ce courant de pensée. Il vertèbre toujours l’extrême droite contemporaine. On retrouve chez elle quelques idées-forces du penseur nationaliste : la souveraineté est absolue ou ne l’est pas, le pessimisme à l’égard du progrès et de la démocratie parlementaire, le libéralisme bourgeois incapable de prendre des décisions, la fameuse distinction ami-ennemi, base de toute politique, la dictature comme légitime ou appropriée dans une situation de menace, et la critique systématique de l’État de droit et de ses valeurs républicaines universalistes. Le juriste du IIIe Reich a une pensée « sui generis » unissant nationalistes d’avant et d’après-guerre.
Il faut enfin appeler à la barre de l’histoire nationaliste Ernst Jünger. Il va, avec ses écrits, jouer un rôle de passeur entre l’extrême droite disqualifiée par la Seconde Guerre mondiale et requalifiée par un nationalisme héroïque. Ses livres « L’Orage d’acier » en 1920 ou « Sur les Falaises de marbre » en 1939, édité à 200 000 exemplaires par la Wehrmacht, sont d’une grande ambivalence, mais font de « l’émigration intérieure » un acte de résistance à la dictature en général. C’est la raison de son succès dans les milieux d’extrême droite d’après-guerre, en butte à leur mise hors de l’histoire. F. Mitterrand, qui apprécie le livre, recevra l’auteur à l’Élysée. E. Jünger va revitaliser et légitimer la « résistance » d’un nouveau nationalisme. L’écrivain allemand a forgé une sorte de « nationalisme soldatique » célébrant la bravoure au combat en 1914, mais il servit aussi le régime nazi malgré ses réticences et son goût pour la culture française. Un nouvel univers se constitue, quasiment romantique, de refus de la domination et du don de soi dans l’acte ultime qu’est la mort dans la guerre. Ce paroxysme héroïque, on le retrouve chez le Japonais Mishima, écrivain lui aussi. Il fonda une milice nationaliste, « Tatenokai », nostalgique du Japon ancestral, et se fera seppuku contre le déclin de celui-ci après un coup d’État raté. Cette culture héroïsante va imprégner le nouveau nationalisme après son naufrage dans la collaboration avec le nazisme et l’hystérie antisémite débouchant sur la solution finale. Une résilience, une réparation ou un dérivatif devant l’impensable des camps disqualifiant le nationalisme.
D. Venner, le « père caché » de la reformulation de l’extrême droite française, est fasciné par les armes et l’univers « héroïque que seule la nation confère ». Il se suicidera à Notre-Dame le 21 mai 2013 pour en appeler au sursaut national contre la fin de l’Occident. Dans sa lettre testament, il écrit : « Mon geste incarne une éthique de la volonté (…) se donner la mort pour réveiller les consciences (…) je m’insurge contre le crime visant au remplacement de nos populations. » Ce manifeste de sang est en résonance avec ce nouveau nationalisme qu’il contribua à fonder - même s’il refusa la présidence du FN, qui échut à Jean-Marie Le Pen. Cette filiation nationaliste raconte une autre légitimité que les fourgons du IIIe Reich. Celle-ci ne pouvait plus être portée, disqualifiée qu’elle était par ses crimes et son génocide devant l’histoire.
La dernière génération du nationalisme français a dû repenser l’extrême droite pour pouvoir à nouveau l’imposer.
Ce sera donc le national-populisme. Il va devenir la référence à toutes les extrêmes droites du monde. D’un côté, il y aura une refondation idéologique autour de la revue Krisis d’A. de Benoist, puis le Club de l’Horloge. De l’autre, recomposition politique, celle du Front national en pleine ascension, car il profite de la radicalisation d’une droite anticommuniste déchaînée par l’arrivée au pouvoir des « socialo-communistes » en 1981.
Le 5 octobre 1972, devant 70 personnes, le Front national est créé par les anciens Waffen-SS de la division Charlemagne Pierre Bousquet et Léon Gaultier, Roger Holeindre, nostalgique de l’Algérie française et ancien de l’Organisation de l’armée secrète, François Brigneau, ancien membre du parti de Marcel Déat collaborationniste, Alain Robert, responsable d’Ordre nouveau, et François Duprat, antisémite notoire et élément moteur de l’opération. Il s’agissait de préparer les élections législatives de 1973 en sortant l’extrême droite de la marginalité groupusculaire en se dotant d’une nouvelle organisation : le Front national ; d’une nouvelle stratégie : « le rassemblement de la droite nationale allant des anciens poujadistes aux néonazis en passant par des pétainistes, des anticommunistes et des nostalgiques de l’empire colonial ». Elle aura une nouvelle incarnation : l’ancien directeur de campagne de P. Poujade et ancien parlementaire Jean-Marie Le Pen. Enfin, un nouveau programme : la lutte contre l’immigration, objectif soufflé à Le Pen par François Duprat. Et tout vient de ce renversement de l’antisémitisme à l’anti-immigration maghrébine. C’est le premier acte de la banalisation de l’extrême droite et de sa renaissance. L’antisémitisme va être refoulé au profit d’un anti-immigration, paravent efficace de l’inégalité des races et d’un nouveau nationalisme d’exclusion. Même si Le Pen sera souvent rattrapé par son inconscient avec quelques dérapages signifiants. Son compagnon de combat, le parachutiste Jacques Peyrat, dira qu’il était totalement antisémite. Ce racisme anti-arabe dû à une prétendue incapacité à être français à cause de l’islam, et à une inégalité des races, sera banalisé sous la forme d’un différentialisme culturel par l’extrême droite néerlandaise de Pim Fortuyn. Le regroupement familial décidé par le gouvernement J. Chirac le 29 avril 1976 va donner à cette anticipation une réalité vivante et perceptible. L’immigration quitte les bidonvilles, les hôtels miteux et les foyers pour des habitations en ville. Elle donne à « voir » l’immigration dans toutes ses facettes. Le surgissement de l’islamisme fanatique et du terrorisme qui l’accompagne va donner une impulsion exogène à ce nationalisme anti-immigré.
Dans le même temps, plusieurs apports théoriques vont compléter ce « renouveau » avant qu’il soit « exportable ». D’abord, le triptyque d’Alain de Benoist, le fondateur du GRECE et théoricien hétérodoxe d’un gramscisme de droite. Il s’agit des 3 « i » que doit porter une nouvelle droite : immigration, insécurité, identité. L’hégémonie culturelle sur ces trois items est nécessaire à une hégémonie culturelle et à la prise du pouvoir. On peut dire que nous y sommes. Dès 1966, il théorisera dans « Qu’est-ce que le nationalisme ? » une nouvelle conception du monde fondée sur les données naturelles de la vie, de laquelle découle l’inégalité des races. Et prophétisera : « Droite-Gauche, c’est fini, le moment populiste », dans un ouvrage décisif en 2017. Ensuite, ce fut la préférence nationale forgée par les « horlogers » Le Gallou, Mégret, Henry de Lesquen et leur volonté de fonder une extrême droite de gouvernement que feront sienne Marine Le Pen et J. Bardella. Enfin, la trouvaille de Renaud Camus : le grand remplacement, qui met un mot sur la hantise de disparaître culturellement face à la montée du Sud global, de l’immigration et de l’islam. L’auteur d’extrême droite remet au goût du jour les stéréotypes qui ont fonctionné pour l’antisémitisme sous la IIIe République, dans le nationalisme d’avant-guerre et avec l’horreur du nazisme, en visant spécifiquement cette fois-ci les musulmans. Mais le corollaire de cette formule sans aucune base scientifique est la remigration, qui sera le fer de lance de toutes les extrêmes droites accusant la gauche ou les libéraux de laxisme ou de complicité dans ce domaine.
La chute du communisme, la crise du progressisme (nous allons l’évoquer dans une leçon suivante), le déclin de l’empire américain et, à sa suite, de l’Occident, le libéralisme minant l’État social et l’État tout court, percutent le Nouveau Monde à partager, la pression migratoire et la mondialisation bousculant les identités. Cette « rencontre » cristallise les conditions d’une idéologie de substitution au progressisme déclinant et se radicalisant dans le wokisme. Elle va contaminer les droites classiques et imposer un fait majoritaire dans les sociétés. Le national-populisme occidental charrie en même temps toute la grammaire de la nouvelle réaction : l’hostilité aux droits de l’homme au profit de ceux de la nation, de la gauche en général et du progressisme en particulier, des droits-créances et des droits-libertés, de l’information libre, l’égalitarisme qui nivelle la société, l’hostilité aux homosexuels, au mariage pour tous, le retour du machisme, l’avortement, l’égalité femmes-hommes, des mouvements sociaux et de l’écologie, le cosmopolitisme, etc. Comment ne pas penser au générique de fin du film Z de Costa-Gavras où défilent tous les interdits de la dictature des colonels grecs, parfois les plus incongrus, de Sartre aux Rolling Stones. La différence tient au fait que le progressisme, à l’époque, mettait à bas les dictatures grecque, espagnole, portugaise, mais aussi argentine, brésilienne, paraguayenne, nicaraguayenne, indonésienne, etc. Aujourd’hui, nous sommes dans un nouveau cycle où la « réaction » a l’initiative, le rapport de force et impose ses gouvernements.
Nous en aurons fini sur cette métamorphose de notre histoire politique après avoir évoqué l’illibéralisme, sans qui rien de ce que nous avons exposé ne serait possible à déployer. Il s’agit de la tendance lourde de notre époque.
Elle tire sa source dans la crise de légitimité de la démocratie et sa crise d’efficacité face aux crises conjointes qui assaillent nos contemporains.
La démocratie et son État de droit sont en outre devenus une servitude tout à la fois pour l’extension du nouvel âge du capitalisme immatériel et à la sécurité nécessaire à la nation face au grand remplacement. C’est ce point de jonction qui légitime la tendance à l’illibéralisme.
Là encore, il y a une source historique : celle d’un Joseph de Maistre, réactionnaire à la Révolution française. « L’individu est une réalité secondaire par rapport à la société et à l’autorité » ; cette pétition de principe antiégalitariste se retrouve au cœur de ce que l’on appelle l’illibéralisme. Celui-ci est une théorisation d’une pratique plutôt qu’une théorisation mise en pratique. Si l’on excepte le discours de Viktor Orban en 2014 sur le sujet, qui n’était qu’une légitimation a posteriori de son optimisation économique démantelant le droit du travail et réduisant massivement la fiscalité des investisseurs. Ceci était camouflé derrière un discours nationaliste anti-européen contre la tendance ordolibérale de Bruxelles et appelant à la résistance face à la poussée occidentale remettant en cause l’âme hongroise, tout en plaidant pour un Occident chrétien dressé comme un rempart contre l’immigration.
Si l’on se réclame de l’illibéralisme, c’est que la définition de la démocratie libérale ne suffit pas : trop dispersive, trop lente, trop « empêchée », trop avachie ou ralentie par l’État de droit et les contre-pouvoirs.
Elle est, nous dit Claude Lefort, « le fantasme du peuple un, la quête d’une identité substantielle, d’un corps social soudé à sa tête, d’un pouvoir incarnateur, d’un État délivré de la division que connaissent les sociétés frappées par l’insécurité ».
Cette tendance à un pouvoir « organique » est rendue nécessaire par les blocages sur la route de l’efficacité.
L’inventeur du concept illibéral, Fareed Zakaria, écrit qu’il s’agit d’une « démocratie sans libéralisme constitutionnel qui produit des régimes centralisés, l’érosion des libertés, des compétitions ethniques, des conflits et des guerres ».
Nous y sommes ! Il s’agit bien d’un paravent à l’autoritarisme, d’un projet présenté comme rédempteur, substituant au droit, qui fait obstacle à la volonté du peuple, les devoirs envers une nation pure. Il s’agit en outre d’affaiblir les contre-pouvoirs afin de mieux contrôler l’appareil d’État. Il s’agit enfin d’une intervention dans les médias et de la réduction des libertés individuelles.
Pierre Rosanvallon estime que le bonapartisme est la quintessence de ces critères politiques.
C’est le régime chinois, le Parti communiste en moins, les élections en plus. Le compromis entre le libre marché et la contrôlocratie autoritaire et nationaliste est le trait commun de tous les régimes illibéraux. V. Orban, dans sa tentative de théorisation, expliquait qu’il s’agissait d’une troisième voie entre dictature et libéralisme politique.
L’abandon des droits-libertés au profit d’un sabre bonapartiste, disait Marx dans Le 18 Brumaire. Il s’agissait dans ce cas de la peur de la bourgeoisie devant le peuple. Il s’agit aujourd’hui de la peur du peuple devant la déchéance sociale et le remplacement culturel instrumentalisé par une nouvelle aristocratie numérique.
Il s’agissait de protéger et soutenir le décollage du capitalisme industriel ; il s’agit aujourd’hui de l’avènement du capitalisme numérique.
Une série de 18 Brumaire sont à l’œuvre ou mûrissent partout dans le monde ; nous en avons la preuve aux États-Unis, en Italie, hier en Hongrie, mais aussi au Japon et en Argentine.
Non seulement il s’agit d’une remise en cause de la démocratie libérale, mais les dynamiques induites par cette tendance sont convulsives. Il n’y a pas de rapport de force social pour l’imposer frontalement, ni, à cette étape, de rapport de force pour s’y opposer, ce qui donne à la société sa dimension de tension permanente, moins sur le social que sur la sécurité. Elle se dénouera dans un sens totalitaire ou démocratique, y compris dans le domaine numérique où des résistances se font jour. Dans la métamorphose des régimes politiques, les jours sont sombres, mais pas désespérés. Il faut simplement avoir conscience du moment et de l’enjeu.
*
À dimanche prochain.




