4072 Jours de guerre en Europe

1. Appel à unir les Gauches républicaines – 2. La libération de B. Sansal – 3. Répliques

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1/ APPEL à fédérer les gauches républicaines

La France semble baisser les bras, si ce n’est acquiescer à l’irrésistible ascension de l’extrême droite. Elle s’impose dans les têtes, ses thèmes ordonnent les débats, les sondages le confirment.

Les représentations politiques ont l’esprit ailleurs ou se parent de morale pour stopper un mouvement qui fait précisément de celle-ci une montagne à abattre.

Face à la montée inexorable de cette force morbide, aussi redoutable que puissante, les formations politiques s’alignent ou se radicalisent, mais ont renoncé à répondre aux interpellations du peuple par une alternative crédible, un autre projet social et progressiste, une offre politique concurrente offrant un vrai choix.

Le Front républicain, qui avait fait barrage contre toute attente lors des élections législatives anticipées, s’est dissout dans des calculs médiocres. Ce moment de concorde républicaine a laissé place à une politique boutiquière.

Les partis politiques apparaissent essoufflés, datés, anémiés, en tout cas sans efficacité, et libèrent une myriade de personnalités dont les expressions contradictoires produisent une cacophonie sonore et sans lendemain.

Le président de la République est seul, sans ressort. Sa légitimité tient aux seules institutions. Il tente de terminer cahin-caha son mandat en passant par-dessus bord près de dix ans de son action publique.

La combinaison de la crise parlementaire et de l’effondrement présidentiel mine la confiance et alimente dans le pays une atmosphère qui tourne à l’aigre.

La situation financière de la France, sans être irrémédiable, est désastreuse. Le pays n’est pas économiquement effondré comme dans les années 1930, mais il s’enfonce dans la stagnation. Il ne se brise pas sur un choc, mais s’affaisse lentement sur lui-même, ce qui donne l’apparence de la solidité alors que les fondamentaux se désagrègent. La croissance est émolliente, les déficits s’accumulent, le précariat de masse pèse sur nos dépenses sociales tout autant que sur la cohésion nationale. Notre industrie est en crise majeure et nos entreprises sont à la peine. L’exigence de justice sociale se heurte au raidissement des plus aisés, qui refusent de fournir un effort supplémentaire, pensant en faire assez et regardent de plus en plus vers les nationaux-populistes, qui leur semblent garantir stabilité et leur promettent tout et son contraire.

La déconstruction républicaine s’exerce dans tous les domaines, d’abord dans le pacte national, sur la laïcité, mais aussi sur la sécurité. L’affrontement quotidien et meurtrier des bandes de narcotrafiquants laisse à penser une mexicanisation de la France. Les réseaux sociaux, devenus un véritable café du commerce hexagonal, voient se déverser anathèmes, fake news et complotisme.

La décomposition semble partout et appelle, comme souvent dans l’histoire de France, une solution bonapartiste. La droite n’a pas de Bonaparte. Et la gauche ne présente pas un projet alternatif. Le Rassemblement national fait alors office de solution, se nourrit du marasme général, surfe sur les maux de la société française, souffle sur les braises des ressentiments.

Malgré les affaires qui mettent en cause ses chefs, l’extrême droite est jaugée, en cumulant les différentes offres s’en réclamant, à 44 %, tandis que la droite classique se fait passerelle avec cette dernière.

Le RN est le vecteur tout à la fois du dégagisme des anciennes représentations et gage de stabilité dû à sa potentielle majorité. Il était hier une avant-garde contenue. Il est aujourd’hui le « chaînon déchaîné » de la vague planétaire qui porte les nationaux-populistes. Le national-populisme illibéral a pris pied dans la plupart des pays occidentaux et s’est installé au cœur de l’empire américain.

L’extrême droite n’a pas besoin de majorité pour prendre le pouvoir. Elle a besoin de la langueur de ses opposants.

En effet, devant tant de faits convergents, on se rassure à bon compte avec comme ligne Maginot : « la dissolution ne changera rien ». On s’accroche désespérément à l’idée que « les Français ne peuvent pas faire cela ». Comme si une majorité des Français n’avait pas été, un temps, pétainiste. On renonce à voir l’évidence : les nationalistes identitaires sont dans les murs de la démocratie et vont s’en emparer. Les municipales, réputées peu favorables à l’extrême droite, annoncent une poussée de celle-ci. Les métropoles voient le spectre de quadrangulaires se profiler, augurant de résultats aléatoires dans de grandes villes.

L’arrivée au pouvoir de l’extrême droite n’est pas une alternance dans la démocratie : c’est une rupture avec l’histoire de celle-ci. Elle ne surgit pas ex nihilo. La contre-révolution à 1789 attaquait déjà son œuvre universelle comme « crime contre l’ordre naturel ». Puis ce furent les tentatives de restaurations contre la République, les ligues des années 1930, la Révolution nationale de Pétain et la collaboration, l’OAS jusqu’à aujourd’hui le « grand remplacement ». Il s’agit encore et toujours de tourner la page des Lumières, de l’égalité, des conquêtes libérales et sociales, et d’imposer un ordre conservateur allant de pair avec un régime illibéral pour appliquer ces projets.

Au cœur de cette vague, tapie dans l’ombre des consciences : la xénophobie.

On n’en mesure pas la profondeur ou on l’a banalisée ; pourtant, elle est là, la bête immonde.

Et que l’on ne croît pas que cette dynamique ne s’en prendra qu’aux juifs, bien au-delà de ce que l’on vit malheureusement de nos jours.

Le régime qui s’annonce aura pour colonne vertébrale la préférence nationale et débouchera sur un chaos. Dans ce choc historique pour la France, nous verrons les identitaires s’engouffrer pour exiger davantage, pendant que les « révolutionnaires » en appelleront à la rue.

Si, comme on le dit à juste raison, les agences de notation articulent leur jugement sur la stabilité, celle-ci ne sera nulle part.
L’âme historique de la France, qui fait son rayonnement, sera ébranlée, laissant cours à l’exaltation des passions tristes.

La France sera immédiatement « blacklistée » en Europe, tandis que les trumpistes et les poutiniens y verront le cheval de Troie de la dislocation européenne.

L’extrême droite française, hier financée par des banques hongroises adossées à des banques russes, jouera les ennemis de l’arrière pour l’Ukraine, comme la Hongrie de Viktor Orbán. Ceci au moment où le chef d’état-major de l’armée française pronostique un choc avec la Russie dans quatre ans, les services secrets allemands et scandinaves déclarent celui-ci inéluctable vu l’industrie d’armement russe lancée à plein régime, et le ministre de la Défense américain déclare : « Nous sommes en 1939. » Mais la guerre qui vient n’est pas seulement conventionnelle, elle est potentiellement nucléaire.

Enfin, cette défaite du progressisme sera un puissant appel en Allemagne, en Espagne, en Pologne, pour l’arrivée au pouvoir des nationalistes d’exclusion via un effet domino.

Catastrophisme ? Nous avons oublié que l’histoire est tragique, même si elle n’est jamais écrite d’avance.

Alors d’où peut venir le sursaut ?

La droite ?
Elle n’a aucune autonomie vis-à-vis de l’extrême droite. Elle répand dans le pays les idées de cette dernière, banalisant son identité nationaliste, surfant sur l’insécurité, ramenant tout à l’immigration, en agitant à travers un discours apocalyptique la hantise du métissage ou celle d’un califat faisant disparaître la chrétienté.

Le bloc central ?
Il n’existe plus, s’il n’a jamais existé, et les macronistes qui en étaient le vecteur sont en proie à la division pour la succession de leur président déchu.

La gauche ?
Elle s’était perdue dans une union radicalisée. Elle est en rémission, sans qu’une rechute soit exclue. Tout le monde sait que, dans les conditions actuelles, « voter Mélenchon au premier tour de la présidentielle, c’est élire Bardella au second », tant l’un est isolé, repoussé, réprouvé, et l’autre attrape-tout. On ne peut espérer du leader de la France insoumise le même sens des responsabilités que Bernie Sanders, soutenant Biden pour battre Trump. Il préfère tenter d’entraîner la gauche dans l’enfer de la radicalité parfois nauséabonde, son Élysée étant la rue.
Les écologistes sont dans ce piège, refusant de s’en détacher, ce qui complique ou entrave une alternative. Sans le NFP ni le Front républicain, le risque est grand d’une terrible défaite de la gauche. Il y a donc urgence à bâtir un maul à gauche pour une alliance des sociaux-progressistes.

Depuis le mois de juillet, le PS, sous l’impulsion d’O. Faure, et de son opposition, vient d’effectuer un spectaculaire retour à la gauche responsable. Il rompt ainsi avec la politique du pire, du tout ou rien, et a obtenu, avec la suspension de la réforme des retraites, une victoire sans précédent depuis le retrait de la réforme Villepin en avril 2006. Le PS a offert un débouché inespéré au mouvement social, puissant en nombre, mais impuissant à l’emporter.
La suspension du 49.3, rendue obligatoire pour éviter une nouvelle chute du gouvernement, a permis aux socialistes de conquérir d’autres protections pour les Français dans un budget de droite.

Mais ces avancées se heurtent à l’intransigeance de la majorité LR du Sénat, qui ne veut rien entendre d’un compromis. Nul ne sait l’issue de ce débat qui, par la censure et la dissolution, peut précipiter les échéances.

La pire stratégie serait d’attendre, l’arme au pied. Il faut bâtir une nouvelle alliance qui corresponde à cette nouvelle pratique. Il faut conforter le nouveau cours du PS. Les républicains sociaux, les sociaux-progressistes, les sociaux-démocrates, les radicaux doivent créer une fédération pour entraîner les macronistes de gauche, le PS, le PCF et les écologistes dans une nouvelle alliance.

C’est possible : les écologistes ont rompu — pour un temps — leur alliance avec LFI pour voter avec le PS la suspension de la réforme des retraites. Seul un candidat issu de cet ensemble peut être au second tour, et c’est la seule possibilité un tant soit peu crédible pour rassembler les Français face au RN. Ni la droite, ni le centre, ni le populisme de gauche ne peuvent le faire.

Alors il est temps : Glucksmann, Cazeneuve, Delga, Geoffroy, Hollande, Nicolas Mayer-Rossignol, Lacroix, mais aussi Bouamrane, Brun, Guedj et beaucoup d’autres doivent s’unir pour créer les conditions d’une fédération avec Faure et le PS, ouverte aux écologistes et au PC, pour élaborer une plateforme alternative commune.

La question du jour n’est pas le candidat à la présidentielle, mais la fédération des gauches républicaines pour permettre un candidat à la présidentielle. B. Cazeneuve s’engage dans cette voie, F. Hollande le suggère à chaque interlocuteur, C. Delga le réalise lors de ses rencontres de Bram, tandis que Glucksmann engage une démarche similaire dans les siennes. Ils seront tous là, en présence d’O. Faure, le week-end prochain lors des rencontres d’automne de « Debout les Socialistes » (H. Geoffroy) à Lyon. Il faut maintenant amorcer le « tous ensemble ».
Attendre des municipales incertaines pour lancer une initiative, c’est prendre le risque d’être sous le coup de leur résultat maussade pour aborder la présidentielle.

Unis, nous sommes une force dans le pays. Divisés, non seulement nous ne sommes rien, mais nous nous impuissons les uns les autres. Il y a urgence si nous voulons avoir rendez-vous avec l’histoire.

(Cette lettre a été envoyée à chaque personnalité composant l’espace des gauches sociales-progressistes.)
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2/ B. Sansal libéré

Je n’étais pas le plus grand fan de ses écrits ni de ses prises de position, encore moins de certaines de ses fréquentations, comme É. Zemmour. Mais je vous ai incités dès les premiers jours, dans ces colonnes, à signer la pétition pour sa libération. Une question de principe : la liberté d’expression est notre bien le plus précieux.
« Si je n’ai pas le droit de parler, qu’est-ce que je fais sur terre ? », dira B. Sansal à un visiteur du soir dans sa prison, lui demandant de mettre de « l’eau dans son vin ».

Tant que des dizaines de femmes et d’hommes seront prêts à se lever pour faire respecter ce droit, la démocratie sera vivante. Par ces temps de basses eaux démocratiques, c’est essentiel.

Nous le pressentions la semaine dernière dans ces colonnes : l’isolement d’Alger devenait difficile à gérer après le vote au Conseil de sécurité sur le Sahara occidental. Entre deux maux, les militaires ont choisi le moindre. La libération de l’écrivain était le passage obligé à une contre-offensive diplomatique. La demande de l’Allemagne permettait au président Tebboune de céder sans que ce ne soit devant la France, et de conforter un allié qui a gardé — contrairement à Paris — sa neutralité sur le conflit entre le Maroc et l’Algérie sur l’ancien Sahara espagnol. La visite du président algérien à Berlin, au début de l’année prochaine, confirme la volonté d’Alger de reprendre l’offensive politique.

C’est, au passage, une défaite de tous les boutefeux anti-algériens qui n’étaient pas sans arrière-pensées électoralistes, trouvant dans cette querelle un moyen « légitime » de souffler sur les braises d’une certaine xénophobie. Quant à ceux qui ont refusé ce combat pour les libertés, défendant — après d’autres régimes équivalents — celui de l’Algérie au prétexte qu’il défend la Palestine et s’oppose à Israël et aux États-Unis, ils signent leur nature : celle d’une gauche illibérale. Ce n’est pas nouveau, mais c’est une résurgence.

En attendant, Sansal est libre. D’autres suivront après un procès expéditif et sans objet. C’est un pas décisif pour un retour progressif à la normalisation des relations entre l’Algérie et la France.

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3/ Répliques

● Nicolas Sarkozy a interdiction de rencontrer le ministre de la Justice, G. Darmanin. Voilà une décision peu banale qui n’a pas été commentée. Et pourtant, elle apparaît comme un camouflet de la justice à son ministre après sa visite à l’ancien président en prison. À moins que, détenteur d’informations dues à sa fonction, la justice ne s’alarme de leur divulgation à un prévenu. On ne sait pas ce qui est le pire.

● Bruno Le Maire, ancien et inamovible ministre de l’Économie d’E. Macron a rendu publique une note du 6 avril 2024 au Président de la République sur l’état catastrophique de nos finances.
Cette révélation appelle plusieurs commentaires.
D’abord, Bruno Le Maire est parjure à sa déclaration sur l’honneur de dire la vérité devant la commission d’enquête parlementaire, où il a caché cette lettre. Ensuite, il n’en a pas fait état avant son retour express dans le premier gouvernement Lecornu, mais après en avoir été évincé par Macron lui-même.
Enfin, si la situation était si grave, pourquoi n’a-t-il pas démissionné et maintenu devant les Français que tout allait bien ?
Si cette missive lève le voile sur une des raisons de la dissolution, B. Le Maire n’en sort pas grandi.

 

À dimanche prochain.