6003 Jours de guerre en Europe
1. 2e tour, une solution marseillaise
2. Le dilemme de Trump en Iran : négocier ou y aller
3. Leçon n° 4 : la fin de la domination sans partage de l’Occident
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1. 2e tour, une solution marseillaise
Jean-Luc Mélenchon est venu à Marseille pour pousser un cri intéressé : « Alarme, alarme, alarme ! » face au risque « que la peste brune » emporte la ville. Pour les non-connaisseurs, le « Manifeste d’alarme » fut lancé par Léon Trotsky à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Il en a profité pour affiner son discours de 2e tour, moyennant un mensonge que, plus que tout autre, il n’aurait pas dû faire. S’offusquant de la résolution du bureau national du PS déclinant les raisons de l’absence de listes communes avec LFI au premier tour, et la consigne de ne pas s’allier au second tour, il tempête : « C’est une décision historique. » Nous l’espérons ! Mais, emporté par son élan, le leader de la France insoumise y voit la reproduction du moment « historique » où « les sociaux-démocrates dans l’Allemagne des années 30 refusaient l’alliance avec le parti communiste ». Pour un garçon biberonné au trotskysme et à l’histoire du « mouvement ouvrier », ça la fout mal. C’est le parti communiste allemand, appliquant le « classe contre classe » du 6e congrès de l’Internationale communiste, caractérisant les sociaux-démocrates de « social-traîtres », qui fut le responsable de ce désastre. Il faudra la défaite sans combat de la gauche allemande pour que l’Internationale et son chef Dimitrov décident la stratégie des fronts populaires. Bref, un gros mensonge pour tenter de faire céder Payan et, au-delà, les socialistes, et imposer une union « technique », nouvelle tactique à la mode chez les insoumis pour faire tomber le refus d’une alliance. Elle a, entre autres raisons, le jeu nauséabond de Jean-Luc Mélenchon avec l’antisémitisme. Ce dernier s’est excusé de la prononciation douteuse de R. Glucksmann, après celle d’Epstein, comme il l’avait fait pour Pierre Moscovici, dont il dira « ignorer les origines », mais récidiva pour la présidente de l’Assemblée, madame Braun-Pivet, puis Ruth Elkrief, et enfin Jérôme Guedj ou Frédéric Haziza. Ce que Mélenchon a aussi appris dans sa jeunesse, c’est que « plusieurs points font une ligne », et celle-ci rappelle celle des « néo-socialistes » ou des doriotistes. Chacun en comprend les raisons électorales. L’essentialisation des quartiers est une double faute vis-à-vis de ces électeurs, arraisonnés ainsi à une prétendue inclinaison en raison d’une origine. Mais aussi vis-à-vis de la France, dont il n’est pas sans savoir qu’elle est en proie à un national-populisme de masse, et peut s’enflammer. Pour les insoumis, l’enjeu n’est pas principalement le RN, mais de se réinsérer dans la famille de la gauche via un front « anti-fasciste ». Pour le leader de la France insoumise, c’est la condition indispensable pour espérer capter à nouveau le vote utile, sésame du second tour. Et, en ce domaine, rien n’est impossible, le « bloc central », divisé en trois tronçons, peut s’auto-éliminer.
Reste que, dans ces municipales, le risque est RN. C’est le principal déterminant pour toute la période jusqu’à la présidentielle. Électoralement, le meilleur moyen de faire barrage à l’extrême droite est une délimitation claire avec LFI et le Front républicain au deuxième tour. J’insiste : la gauche ne doit pas dépendre de J.-L. Mélenchon. Ce serait tout à la fois une erreur électorale et encoder une subordination délétère pour les années de domination à venir de l’extrême droite. Ce qui veut dire que l’objectif à Marseille n’est pas l’alliance avec LFI qui, indépendamment de la faute éthique, verrait notre électorat se détourner, mais le Front républicain avec... Madame Vassal. Cette alliance, même technique, ferait barrage à l’extrême droite sans pour autant concéder à LFI. Si les électeurs de la droite classique, malgré les œillades de Mme Vassal à l’extrême droite, lui sont restés fidèles au premier tour, c’est qu’ils estiment que, même pour battre les « socialo-écolos-communistes », le vote utile pour le RN n’est pas de mise. Pourquoi faut-il que la gauche se fasse des nœuds au cerveau sur une direction pro- ou protoantisémite et une base qui ne le serait pas, vues ? Qu’est-ce qui ferait que la droite républicaine, pour qui nous avons voté lors du Front républicain des législatives anticipées, serait moins fréquentable dans le barrage à l’extrême droite que LFI ? En un mot, le débat de second tour, à travers l’exemple marseillais, est simple : « reconstitution du Nouveau Front populaire » ou reconstitution du Front républicain. Cela est d’autant plus nécessaire qu’il faille arrimer ce qui reste de droite républicaine à une gauche qui le soit. L’éthique et l’efficacité commandent le Front républicain partout où il y a un risque RN. La stratégie est simple : l’offre d’une gauche sociale progressiste au 1er tour, Front républicain au second. En tout cas, à Marseille : « Que Vassal et Payan se rencontrent ! »
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2. Le dilemme de Trump en Iran : négocier ou y aller
La justification de la guerre en Iran n’est plus de saison.
Personne ne pouvait défendre le régime théocratique et terroriste des mollahs, même si on ne pouvait blanchir Netanyahu de sa guerre à Gaza. Tout le monde a compris qu’il entraîna un Trump piégé par sa propre vanité.
Pour mémoire, cette guerre fut décidée en dehors du droit international (Nations unies) et du droit des États-Unis (Congrès). Sachant que le droit international ne peut être un sauf-conduit pour les dictateurs. On peut s’asseoir sur celui-ci au prétexte que le régime de terreur iranien ne le respectait pas. Mais il faut comprendre que ceci n’est pas sans conséquence pour l’ordre international. La Russie de Poutine en a fait la démonstration en Ukraine, et la Chine ne va pas tarder à le faire à Taïwan. Le monde qui s’annonce est celui de la force contre le droit, et aucun empire ne voudra y renoncer. Nous voilà prévenus. Il ne faudra pas pleurer. Il n’est pas certain qu’il faille applaudir. Quant au débat entre le « droit international » et la « guerre juste », il fera les joies des colloques à venir, si nous ne sommes pas sous le pris par d’autres urgences. Mais la guerre est là, nos positions sur son déclenchement n’y changeront rien. Il faut savoir où elle va.
Militairement, la guerre est finie. Les « verts-bruns » iraniens ne pouvaient rivaliser face à la première armée du monde et la première de la région. Mais est-elle pour autant gagnée par la coalition israélo-américaine ? On se souviendra que la France a gagné la guerre contre le FLN en Algérie et perdu la paix. Les Américains n’ont pas connu de Diên Biên Phu au Vietnam, mais ont dû partir.
Alors, victoire, « dis-nous » ton nom.
Il y a plus qu’une nuance stratégique entre Israël et l’Amérique.
Netanyahu agite une question juste : la menace existentielle que représente l’Iran intégriste doté de l’arme nucléaire. Même si on avait cru comprendre que Trump avait mis fin à cette menace avec la guerre des 12 jours. Nous ne l’avions pas cru, pas plus que l’Iran renoncerait à l’enrichissement de l’uranium, et encore moins au prétexte énoncé par Trump pour faire la guerre : « l’Iran allait s’emparer du Moyen-Orient ». Par contre, il était clair que Netanyahu n’en resterait pas là. Après avoir affaibli, voire détruit, les proxys de l’Iran, il fut frustré par Trump, qui l’empêcha de poursuivre le premier affrontement de décembre. Cette guerre directe avec le régime iranien, qui a décrété dès sa naissance la fin de l’État hébreu, permet au Premier ministre israélien l’union nationale en Israël. Cela n’est jamais mauvais pour se faire réélire, d’autant que le Premier ministre est toujours sous la menace de ses procès. Netanyahu tente non seulement d’affaiblir le régime iranien, mais de ramener l’Iran intégriste « à l’âge de pierre », comme l’avait dit D. Rumsfeld à propos de l’intervention en Irak. Il s’agit, si possible, de créer les conditions du renversement des mollahs, en tout cas de les mettre dans une situation telle qu’ils ne puissent plus mordre, occupés qu’ils seraient à la reconstruction du pays pendant plusieurs décennies. Enfin, il s’agit tout autant de créer les conditions du Grand Israël en ne cédant rien aux revendications identitaires des Palestiniens. Le Premier ministre connaît son emprise sur le président Trump, mais il ne se fait aucune illusion : Israël ne décidera pas de la fin de la guerre et donc il souhaite profiter à fond de cette « fenêtre d’opportunité ». Voilà les objectifs du gouvernement d’extrême droite israélien.
Trump n’est pas sur cette temporalité. Il lui faut vite un succès, quel qu’il soit. Les démocraties sont impatientes, et l’opinion médiatique, globalement favorable à l’intervention, volatile.
Les Américains ne sont pas en soutien à cette guerre. Depuis la Deuxième Guerre mondiale, les États-Unis n’ont pas perdu de guerres, c’est le peuple américain qui a mis fin aux conflits. Et la « guerre de Trump » n’est pas populaire, malgré l’élimination de Khamenei. Les démocrates contestent le bien-fondé de l’affaire, le mouvement MAGA renâcle, et des voix républicaines se font entendre, même s’ils font bloc lors des votes au Congrès. En plus, les élections approchent, la guerre relance l’inflation et affole la Bourse, et puis le président américain a Cuba sur le feu, question clé de son hégémonie sur l’Amérique latine, sans oublier la Chine, l’adversaire principal qu’il surveille comme le lait sur le feu. Il faut donc conclure au plus vite.
Après avoir beaucoup changé de position sur les buts de guerre, le président américain veut la capitulation iranienne et même choisir le « maréchal Keitel » chargé de signer la reddition. Il est vrai qu’il a besoin de marqueurs, tant pour les Américains que pour Israël. Voilà pour la partie visible. Mais, au fond, comme au Venezuela, ce qu’il souhaite surtout, c’est un contrôle du pétrole, pour tenir la bride courte à Xi Jinping avant sa rencontre en avril. Après avoir chipé celui du Venezuela, faire main basse sur celui de l’Iran ou le rendre impraticable, alors que Trump claironne un gigantesque investissement pétrolier au Texas, n’est pas totalement fortuit.
Mais la capitulation par le bombardement prend du temps. Sinon, il faut affronter sur le terrain les milices du régime, qui se savent en perdition. Le dispositif militaire américain en place ne le permet pas. Pendant la Seconde Guerre mondiale, un million de soldats ont été nécessaires pour la chute de Berlin. Les soldats américains sont encore à la maison et la logistique en projet. Il a fallu près d’un mois avant de projeter l’armée américaine en Irak. En fait, Trump ne sait pas s’il a envie ou même les moyens politico-militaires de passer au plan B de son offensive. Il réfléchit donc à d’autres solutions. Celle des Kurdes est envisagée. Je les connais bien, je les ai rencontrés dans les montagnes de l’Est du Kurdistan ; ils étaient tous là, Iraniens, Irakiens, Syriens, Turcs, la kalachnikov sur la table et les 4x4 surarmés devant la petite auberge où nous nous réunissions, perdue entre deux cols. Ces magnifiques combattants pour la liberté, fascinés par la France et François Mitterrand, dont le chef moral, Jalal Talabani, était un de mes camarades à l’exécutif de l’Internationale socialiste, n’ont qu’une revendication : un État kurde. Souvent promis jamais octroyé, alors qu’ils ont été déterminants dans la lutte contre Saddam Hussein ou Daech. C’est pour eux aussi une opportunité. L’est-elle pour Trump ? Et la Turquie est-elle prête à en payer le prix ? La kurdistanisation du conflit serait la déflagration des minorités en Iran. Et son éclatement, après celui de l’Irak, rend-il la région plus sûre ? Et que feraient les talibans voisins ? Alors, sans capitulation sous les bombes, sans intervention kurde, sans insurrection populaire, les boys devront sauter sur Téhéran. Faute de reddition, il faudra aller la chercher, toute la question est là. Elle fut d’ailleurs la raison de la controverse entre Trump et l’état-major US. Les militaires suggéraient une capitulation par les airs plutôt que par la terre. Trump penchait, semble-t-il, pour une solution vénézuélienne. En attendant, chaque jour, les avions américains et israéliens bombardent sans relâche.
Les ayatollahs iraniens n’ont pas eu le choix des armes. D’emblée décapités, infiltrés, écrasés, ils ont subi l’épisode iranien d’une guerre qu’ils ont déclenchée un certain 7 octobre. Mais, depuis décembre, et même avant, ils s’étaient préparés à ce déluge céleste. Ils ont choisi l’arme économique, l’internationalisation et la bunkerisation à Téhéran.
Les mollahs ayant perdu leurs chefs, les pasdarans ont la main. Ils ont ciblé les capitales arabes, leurs dépôts de carburants, leurs raffineries de toute sorte. Le pouvoir iranien a opté, faute de mieux, pour l’arme de destruction économique. Les cibles des États du Golfe sont moins protégées. Il ne s’agit pas d’atteindre des objectifs militaires, ni même de faire des dégâts dans la population de ces pays, mais de « taper » des cibles à fort effet économique. Ainsi, l’Iran a lancé plus de drones et de missiles sur le Qatar, le Bahreïn, les Émirats arabes unis ou l’Arabie saoudite que sur Israël. Le but est l’arrêt de la production de pétrole ou de gaz et donc des tensions entre les monarchies pétrolières et les États-Unis. Les frappes, même minimes, conduisent dans le même temps à chahuter les Bourses au travers de la tension sur les prix du pétrole. Ce qui soulage au passage son allié russe, qui profite de la levée de l’embargo sur ses livraisons de pétrole. Le faible retourne la force du fort contre lui. La décision de tenter de bloquer le détroit d’Ormuz va dans le même sens. La mini-marine iranienne déploie quelques dizaines de mines, et cela suffit à paralyser le trafic sans rendre impraticable le passage pour l’avenir. Le bombardement par drone dans le port de Bassora en est le complément. Cette offensive sur la périphérie du conflit, pour perturber son centre, ne change pas le rapport de force de la guerre, mais en retarde le dénouement. Mieux, réouvre des options stratégiques sur la conclusion du conflit. La prise au piège des dizaines de milliers de touristes a son premier effet, internationalisant la guerre, et porte un « coût » à cette industrie dans les monarchies. Mais ensuite, l’arrogance de Trump, pensant que décapité le régime allait s’effondrer, s’est trouvée confrontée à la guerre dans la guerre, celle du goulot d’étranglement du détroit d’Ormuz, artère de la circulation du pétrole et des marchandises du monde.
On peut s’étonner du manque d’anticipation des Américains, mais les Iraniens ont joué leur va-tout. Quant à l’intervention suicidaire du Hezbollah libanais bombardant Israël, elle avait pour but de provoquer Netanyahu, qui ne demandait qu’à « finir le travail ». Elle visait à obtenir un désastre humanitaire imputable à Israël, dont on sait qu’elle ne retient pas ses coups. L’État confessionnel du Liban n’a pas le monopole de la violence légitime pour désarmer le Hezbollah ; la situation est donc inextricable. L’État hébreu en profite évidemment pour obtenir une zone tampon après celle acquise dans le Golan. Ce qui pousse les populations dans le cœur d’un Liban affaibli économiquement et déjà en butte aux réfugiés syriens. Cette stratégie du chaos voulu par le Hezbollah, à laquelle ne rechigne pas Netanyahu, est la deuxième carte de la monarchie « khoméniste ». Gagner du temps, toujours gagner du temps, partout, pour que les horreurs de la guerre fassent leur œuvre. La dictature iranienne manœuvre en retraite avec une idée derrière la tête.
C’est le sens de la nomination du grand ayatollah Mojtaba Khamenei, même blessé, comme 3e guide suprême du régime. Une manière de dire : nous ne céderons pas, la continuité du sang est réaffirmée. La voie vénézuélienne d’une révolution de palais s’évanouit. D’ailleurs, il n’y a plus de palais. Avec comme sous-titre, pour les élites fanatisées du régime : « Venez nous chercher. » Ils parient tout à la fois sur le sentiment nationaliste iranien, passé la joie des coups portés à un régime honni. Les applaudissements sont maintenant couverts par les bombardements. Ce peuple qui voit pleuvoir les cendres de ses raffineries suffoque sous les braises après avoir été étouffé par la répression. Malgré cela, il est peu probable que les Iraniens recollent au régime assassin. Mais l’espoir qu’il se soulève s’amenuise. L’autre pari, c’est la guérilla urbaine à la syrienne, où les experts iraniens ont fait « leurs classes ». Celle-ci est jugée par les pasdarans, à tort, plus favorable. Mais, en tout cas, fidèle à la tradition des martyrs, qui reste la référence cultuelle et militaire de ces chiites illuminés.
Négocier ou y aller, tel est maintenant le dilemme de Trump.
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3. Qu’est-ce qui nous arrive ? Chaque semaine, nous voyageons dans le basculement du monde et ses métamorphoses.
Leçon n° 4
La fin de la domination sans partage du monde occidental
Ce sont des photos qui résument l’histoire du monde.
L’envol du dernier hélicoptère du toit de l’ambassade américaine à Saïgon, le 2 juillet 1976. Le violoncelliste Rostropovitch jouant devant le mur de Berlin le 9 novembre 1989. 800 Afghans entassés dans un Boeing C-17 de l’US Air Force décollant de Kaboul le 15 août 2021.
La défaite américaine au Vietnam et l’équilibre de la terreur entre les États-Unis et l’Union soviétique. La chute de « l’Empire soviétique » et l’ouverture du règne des États-Unis comme hyperpuissance. La défaite de l’Amérique en Afghanistan et le déclin de l’empire américain.
L’effet paradoxal de la chute du mur de Berlin donne aux États-Unis le statut d’une superpuissance seule sur le ring. Son rôle change : de chef du monde libre, ils deviennent gendarmes du monde et doivent assumer le Nouveau Monde sans URSS comme ennemi. Cet état de domination sans partage n’avait plus de « raison », si ce n’est l’extension de la domination, et fut au-delà de ses forces, siphonnant la puissance américaine, provoquant son déclin.
Cette tendance aurait pu être contrariée en 2013 avec les frappes conjointes entre la France et les États-Unis contre le régime de B. Assad en Syrie. Mais B. Obama fait faux bond à F. Hollande alors que les moteurs des Rafales tournaient déjà en bout de piste. Le premier président noir américain avait ajusté la stratégie américaine avec, selon son expression, le passage de « l’hégémonie au leadership ». Cette tentative de réorientation américaine commença d’ailleurs par le discours du président américain le 9 juin 2009 à l’université du Caire. Le « New Beginning », ce nouveau départ, thème central du discours, se voulait une rupture avec l’ère Bush, et tentait d’améliorer les relations américaines avec les musulmans. B. Obama reconnaissait « la dette de la civilisation à l’islam », mais, à travers cette main tendue, il y avait précisément la rupture symbolique avec l’hégémonisme américain. Peu de temps après, Suzanne Rice, la secrétaire d’État, enfoncera le clou lors d’une conférence de presse en soulignant que les États-Unis ne se mêleraient plus des affaires de la région, à part le terrorisme et la prolifération nucléaire.
Depuis, l’hégémonie américaine s’est effondrée. La chute de Kaboul a marqué un point de non-retour. Et le leadership n’est plus de saison avec Trump, qui fait primer la force sur le droit dans un sauve-qui-peut tout autant stratégique que pathétique.
Le déclin relatif de l’empire américain est patent, mais, ayant fusionné ou absorbé le monde dit « libre », c’est à travers lui que cette « notion sans définition » du monde occidental est touchée.
Il ne s’agit pas de départager Oswald Spengler et son déterminisme dans la notion d’Occident, de Arnold Toynbee, qui y voit d’abord une question culturelle, ni même de Samuel Huntington, qui pronostiqua le choc des civilisations, sans oublier Fukuyama qui crut percevoir la victoire du modèle occidental par K.-O. Il s’agit de poser un diagnostic sur un ensemble géoculturel : les États-Unis, l’Europe, l’Austrasie ont dominé sans partage le monde depuis le XIVe siècle, pour le meilleur et pour le pire. Depuis les conquistadors à la recherche du « nouveau » Monde ou de « nouvelles » routes, l’extension de l’Occident est une donnée constante. Malgré la controverse de Valladolid le 15 août 1550, où les Amérindiens furent reconnus comme des êtres à part entière qui ne pouvaient être contraints à la conquête et à l’esclavage par la force, la colonisation ne s’arrêta pas. Le livre de las Casas, Très brève relation de la destruction des Indes, décrivant les exactions des conquistadors, provoqua une onde de choc dans toute l’Europe et forgea, de Montaigne à Luther, la première contestation de la colonisation. Mais la suprématie culturelle et normative s’étendra sans relâche. Et aujourd’hui, le propre du basculement du monde réside, entre autres, dans cette cristallisation de l’histoire en crise. La surextension stratégique des États-Unis depuis 1914 donna son essence et sa force à « l’Occident ». Ce fait géopolitique est aujourd’hui contesté, et même sérieusement challengé. La crise de sens, la crise de modèle, la crise de l’hégémonie américaine devient celle de tout le monde occidental.
Elle provoque tout à la fois un raidissement identitaire (le national-populisme de l’extrême droite), une contestation dépressive (le wokisme), en son sein, une interpellation planétaire, mais surtout une concurrence géopolitique. Nous sommes entrés dans la crise finale de l’Ancien Monde, qui n’est pas seulement celui de la suprématie « US », mais de tout le système géoculturel qu’il porte.
Raymond Aron notait déjà : « l’Occident ne sait plus s’il préfère ce qu’il a apporté à ce qu’il a détruit », et Soljenitsyne enfonçait le clou le 8 juin 1978 : « le système occidental dans son état actuel d’épuisement spirituel ne présente aucun attrait ».
Cette crise morale de l’Occident, pourtant en pleine hubris de « la fin de l’histoire » après son triomphe sur l’URSS communiste, a précédé la crise du modèle et de la géopolitique, qui s’est révélée au monde avec la fuite de la bannière étoilée sur le tarmac de Kaboul.
Entre-temps, l’Europe et l’Austrasie ont globalement abdiqué tout pouvoir politique pour le « sabre » des États-Unis les protégeant. Ces puissances, hier dominantes, ont laissé l’administration de cet ensemble à l’Amérique. À l’exception notable de la France, qui a toujours eu une certaine estime d’elle-même et de ce que sa « révolution » a apporté au monde. Mais la délégation de pouvoir à l’« empire américain » a renforcé une certaine perception de l’Occident par ceux qui n’en étaient pas. L’inventaire de son apport s’est dissout dans une critique amère des peuples, principalement ceux du Sud. Le bilan n’est pourtant pas si médiocre : la création de la démocratie, de la liberté de conscience, du refus de l’absolutisme, les droits de l’homme, la séparation des pouvoirs, l’État de droit, le droit de vote, même tardif, des femmes et le début de l’égalité de leurs droits, la fin des discriminations sexuelles, la croissance, la hausse du niveau de vie, les syndicats et l’État social, le développement de la richesse, plus ou moins bien répartie, la culture de masse, les plus grandes découvertes technologiques et sanitaires. Toutes ces « lumières » semblent obscurcies par une lecture délétère : celle de l’Inquisition, de la Saint-Barthélemy, de l’esclavage, des conquêtes coloniales, du talon de fer des dictatures et des possédants, des guerres épouvantables, de la Shoah ou de la destruction de l’environnement. Mais surtout, les normes produites par ce « monde » sont de plus en plus vécues comme la perpétuation d’un ordre dominant économique et parfois « blanc ». De Bamako à Pretoria, de Rabat à Téhéran, de New Delhi à Pékin, Brasilia ou Mexico, on entend la même clameur montant des faubourgs du monde occidental : « le monde, c’est nous ». La décision de Richard Nixon le 15 août 1971 décrétant la fin de la convertibilité du dollar a codifié monétairement un rapport de domination qui est aujourd’hui contesté et que seul l’euro a pu desserrer.
Le déclin américain emporte celui de l’Occident et s’accompagne de la déliaison Europe-Amérique, ce qui constitue pour nous sa nouvelle donne.
Il est incontestable que l’Occident a régi le monde selon ses lois, ses règles, bâti sa « richesse » sur la base de prédation des « richesses des autres », tout en pensant et déclarant apporter la « civilisation ». Il est pourtant un peu délirant de ne voir qu’un aspect et de « vouloir réparer l’histoire » en s’attaquant aux symboles comme des enfants insatisfaits des dividendes de la civilisation. Cette repentance gratuite ne trouvera pas grâce aux yeux de ceux qui dénoncent les maux de l’Occident, mais légitime leur lecture de cette période. Les actes de contrition idéologique ne permettent pas de penser le Nouveau Monde, mais maintiennent notre horloge historique dans celui d’hier.
Que se passe-t-il et pourquoi le monde ne sera plus jamais comme les siècles précédents ? Tout simplement parce que nous ne sommes plus seuls sur l’Olympe des nations.
Mais, avant qu’il ne se produise un nouvel équilibre multilatéral, le déséquilibre du monde produit des monstres qui ravagent le douloureux équilibre de civilisation et d’État de droit imparfait auquel nous étions arrivés.
Pour autant, l’arrachement à l’état de pays dits sous-développés, la rhétorique des deux poids deux mesures dans le jugement ou l’action internationale n’est pas le glaive d’un nouvel ordre juste, mais le bouclier de nombreuses dictatures. Derrière cette aspiration à l’égalité des nations, il y a l’ordre illibéral. Mais, juste ou pas, il y a une contestation de l’existant jugé sans partage et culturellement niveleur. Poutine souffle sur les braises de la contestation occidentale pour mieux légitimer son régime et la guerre. Par exemple, il fait appel à Alexandre Nevski, allié à la horde mongole du XIIIe siècle, pour combattre l’Occident incarné par les chevaliers teutoniques ; il dit : « les Mongols étaient cruels, mais ils ne mettaient pas en cause l’essentiel, notre langue, notre culture, nos traditions, ce que recherchaient les conquérants occidentaux ». Poutine sait très bien qu’il active ainsi un malaise dans la civilisation face à l’hégémonie culturelle. Et que ceci est partagé par les responsables africains ou d’Amérique latine qui fréquentent le sommet de Saint-Pétersbourg. Quand le peu recommandable ministre des Affaires étrangères russe Lavrov dit : « toutes les horreurs du monde, y compris deux guerres mondiales, viennent de l’Europe », il ne s’agit pas de l’approuver, nos démocraties ont cet avantage sur les dictatures qu’il n’y a pas d’histoire officielle. Mais le cynique ministre russe dit tout haut ce que pense une partie du Nouveau Monde émergent. Cette manifestation est la flèche du Parthe des nouvelles nations accédant au marché mondial en exigeant la codécision. Dans tous les pays d’Asie, d’Afrique ou d’Amérique latine, j’ai ressenti dans mes discussions cette sourde aspiration sous le vrai-faux prétexte du big stick de l’empire américain. Et aujourd’hui cela est, si je puis dire, verbalisé par la création des BRICS. En 2009, d’abord avec Brésil, Russie, Inde et Chine, puis plus sérieusement en 2011 à Durban avec l’adhésion de l’Afrique du Sud. Depuis, le mouvement s’amplifie avec comme « raison » un anti-G7 vécu comme « le » club des riches. Plus largement, une prise de distance avec les organisations issues de la Seconde Guerre mondiale. Ce regroupement anti-hégémonie occidentale économique et culturelle a pu être caractérisé comme « Sud global ». Non que celui-ci serait homogène, mais il a une revendication globale et partagée : la contestation du « monopole occidental ». On a pu toucher du doigt l’état d’esprit du Sud lors de l’agression de la Russie contre l’Ukraine, où le campisme anti-OTAN a valu à la Russie de ne pas être isolée. Ce sentiment, voire ressentiment, vis-à-vis des États-Unis est le cheval de Troie de la Chine et de son hégémonie commerciale pour financer sa croissance. Les BRICS ont maintenant leur propre banque de développement dont le siège est à Shanghai, présidée par l’ancienne présidente du Brésil Dilma Rousseff, et la monnaie d’échange est le yuan. Et le poids cumulé des BRICS est aussi puissant économiquement que le G7. Ce qui donne une force matérielle à la revendication que le monde cesse de jouer à guichet fermé.
Si la première guerre du Golfe, en 1991, fut somme toute tolérée par le Sud car Saddam Hussein avait envahi le Koweït, la guerre de 2003, avec son mensonge pour la déclencher, fut vécue comme une vengeance de la « toute-puissante Amérique » après le 11 septembre, qui avait pourtant produit une solidarité planétaire. La sanction morale pour ce mensonge d’État a précédé la sanction géopolitique qui a fini par se cristalliser vingt ans plus tard.
Le déclin relatif de l’empire américain s’accompagne donc de la contestation globale d’un modèle historique. La Chine en profite, le nourrit sans ostentation. L’Empire chinois se présente comme non normatif, exclusivement commercial, et prêt à financer des infrastructures pour le faciliter.
Pendant que les États-Unis couraient le monde à la recherche de sa domination sans but, la Chine rattrapait son retard.
Jean-Baptiste Duroselle a prophétisé : « tout empire périra » et d’en lister les causes de ce funeste destin : la stagnation de la croissance, les problèmes d’assimilation des populations conquises, la paupérisation d’une partie du peuple, l’épuisement du modèle militaire, l’apparition d’un concurrent. « Nous y sommes. »
Incontestablement, les États-Unis perdent leur centralité, voient leur hégémonie industrielle mise en cause, leur magistère moral et leur soft power, acquis d’abord dans la lutte contre le nazisme, puis contre le régime stalinien de l’URSS, filer entre leurs doigts. Les États-Unis, depuis la deuxième guerre du Golfe, luttent contre le déclin et l’Europe le découvre trop tard. Obama a tenté de modifier le logiciel en rompant avec l’hégémonisme et en se concentrant sur la zone Indo-Pacifique pour contenir la Chine. Il fut le premier à poser les jalons d’un désintérêt européen sans aller jusqu’au désengagement. Il fit de la présence de la Turquie dans l’Europe la pierre angulaire de sa contestation européenne et manifesta, à travers le « refus d’obstacle syrien », le début du découplage Europe-Amérique. J. Biden était plus sensible à l’Europe. Il est présent auprès de l’Ukraine bien avant l’agression russe. Mais il prit le problème du déclin par les États-Unis. Il s’est attaché à faire repartir la machine « domestique ». Il promulgue l’Inflation Reduction Act et prend prétexte du tournant « climatique » pour injecter 400 milliards de subventions dans son industrie, manifestation de l’Amérique d’abord que Trump extrémisera. Le président démocrate se désengage à pas de tortue des affaires du monde. Il est par exemple, beaucoup plus modéré dans le soutien à Netanyahu que ne le sera Trump. Mais rien n’est venu endiguer le déclin industriel, moral, et la marche inexorable de la Chine vers le sommet du monde. La combinaison de cet état et de la crise industrielle en Amérique a même provoqué une violente réaction conservatrice aux États-Unis. C’est le ressort du Make America Great Again. D. Trump est tout à la fois le vecteur et le débouché de cette vague. Pour autant, sa victoire réelle est due aussi à une distorsion démocratique, où le président américain l’emporte contre sa concurrente K. Harris par 49,80 % contre 48,32 %, mais capte 312 élus contre 226, lui permettant d’être majoritaire au Congrès. Pour autant, cette victoire est surtout due au basculement des sept États charnières, et le score pour avoir remporté à la fois le collège électoral et le vote est le plus faible en pourcentage depuis 56 ans. Deux Amériques se font face ; c’est une nouvelle guerre de Sécession due à une « récession » géopolitique. Cet affaiblissement interne entrave un peu plus la locomotive américaine du monde. Et c’est ici que D. Trump survient, brisant le nœud gordien du déclin avec violence et arrogance. Le président américain n’est pas un idéologue conservateur, même si sa réélection s’est placée au cœur de ce mouvement dans une vague populiste illibérale planétaire ; nous y reviendrons dans de prochaines leçons. Le président américain a une culture politique assez fruste, acquise grâce à son mentor, l’avocat Roy Cohn, procureur lors du procès des Rosenberg et avocat du sénateur conservateur et violemment anticommuniste McCarthy. Il a, par contre, une intuition au cœur de la rhétorique populiste : « tout ce qui devient antagoniste devient politique », unifiant tous les conservateurs excédés par le progressisme jugé responsable du recul américain. Il réussit, malgré les procès, affaires et provocations verbales, à l’emporter d’un petit point. Mais celui-ci va faire basculer le monde.
Entouré par des think tanks conservateurs liés aux seigneurs de la tech, ils vont tenter une alternative globale au recul américain. Étrange signe de faiblesse, l’Amérique fatiguée s’identifie à un vieil homme aux capacités cognitives entamées, tout à la fois vaniteux et vindicatif, pour mener une réorientation au pas de charge. Prenant acte de la mise en cause de l’empire, de la venue de la Chine sur ses talons et de la montée en charge des BRICS, les États-Unis tentent de se réorganiser autour d’un espace régional du « Groenland au 40e rugissant ». « C’est notre hémisphère », dit D. Trump. Dans le même temps, l’administration Trump fait de l’économie numérique, avec qui elle a fusionné, le vecteur de sa nouvelle hégémonie. Cette stratégie « défensive » s’accompagne d’une campagne de démantèlement du bloc BRICS, avec agressivité contre le Venezuela et l’Iran, séduction avec la Russie, protection pour les monarchies du Golfe. Il s’agit aussi, pour enrayer la progression du nouveau géant chinois, de le priver de son point faible : les ressources pétrolières. La réindustrialisation à marche forcée, en finançant son objectif grâce aux droits de douane, bouscule le monde sans produire pour autant l’effet escompté. Dans cette réorganisation, l’Europe n’a pas de place. Pire, elle est considérée tout à la fois comme un obstacle et une monnaie d’échange. L’Europe taille des croupières à l’Amérique sur le plan de l’automobile, de l’aviation, des produits pharmaceutiques, etc., tout en profitant du bouclier militaro-nucléaire. Elle ne sert à rien et devient un fardeau quand elle veut réguler le numérique. C’est donc la rupture brutale avec 80 ans d’alliance atlantique. La guerre entre la Russie et l’Ukraine est l’occasion pour le milliardaire républicain de tenter une rupture entre la Russie et la Chine en donnant à Poutine ce qu’il veut, le Donbass ukrainien, et le retrait américain, laissant à l’empire russe une hégémonie militaire en Europe. Ces théories sur le dépassement de l’Europe, le retour des nations et le souffle sur leurs nuques de l’ours russe sont partagées par le vice-président Vance, mais aussi par les seigneurs de la tech. Mais ceci est développé par des intellectuels comme l’idéologue très en cour à la Maison-Blanche Curtis Yarvin. Il théorise pour D. Trump l’éclatement de l’Europe avec la Russie comme gardien du troupeau. Cette stratégie rencontre les aspirations anti-européennes de l’extrême droite continentale et leur volonté de mettre à l’ordre du jour le retour des nations pour faire face au grand remplacement. C’est la raison pour laquelle les États-Unis accompagnent ces « mouvements dislocateurs » européens, rejoignant en cela la Russie de Poutine.
Ce faisant, ledit monde occidental se brise en deux et l’Europe est seule. Mais il ne s’agit pas d’un nouvel équilibre, seulement de la fin du monde ancien.
À dimanche prochain.




