5074 Jours de guerre en Europe
1/ Epstein ou la pyramide de Ponzi relationnelle ;
2/ Le centre gauche antidote à l’extrême droite : l’exemple portugais ;
3/ Qu’est-ce qui nous arrive ? La métamorphose
****
1/ Epstein ou la pyramide de Ponzi relationnelle
Ce cher « Jeffrey », comme ils disent. Epstein avait de l’argent et de l’entregent. Il n’en fallait pas plus pour séduire une haute société à New York, Londres, Paris et ailleurs. C’était le « honeypot », aimable, affable et surtout serviable financièrement, en tout cas. Derrière ce visage avenant du docteur Jekyll se cachait Mister Hyde, prédateur sexuel de très jeunes filles. N’oublions pas, le livre de R. L. Stevenson se termine par le suicide du brave docteur pour tuer l’horreur, ce double trouble qui s’est délecté à frapper une jeune fille.
Epstein ne comprenait pas que la pédocriminalité pouvait être un sujet. « C’était même accepté avant », dit-il dans une interview vidéo de son ami, le peu recommandable Steve Bannon. Combien, avant lui, ont clamé la même chose, dans une culture libertaire post-68. Sans vouloir l’accabler, elle fut résumée par Daniel Cohn-Bendit dans sa fameuse interview par Bernard Pivot où Dany le Rouge, visage poupon, gouaille aux lèvres, sans Dieu ni maître, revenant sur son retour d’expérience municipale à Francfort, plaidait pour la sexualité des enfants qu’il disait caresser ou laisser caresser.
Ce qui est toujours frappant dans ces attitudes, c’est le point de vue du profiteur, fermé à toute altérité, surtout lorsqu’il s’agit de mineurs. G. Matzneff campait même une attitude « aristocratique », une distante coquetterie qu’il aimait croquer pour choquer le bourgeois et les « bien-pensants ». Il s’agissait du dernier refuge du contestataire mondain, une queue de comète soixante-huitarde où il était « interdit d’interdire », où l’on devait « jouir sans entrave et sans temps mort ».
Et puis il y avait le « complexe » Oscar Wilde où la réprobation du quidam faisait la singularité élitiste de l’artiste qui, bien sûr, doit être maudit. Ce serait même l’étalon-or des gens de talent. Dans l’après-68, il s’agissait même d’un mantra qui s’affichait. On signait des pétitions pour revendiquer ces nouveaux droits, tout autant parce qu’on y croyait que parce qu’on n’osait pas ne pas en être.
Les mœurs ont heureusement évolué, même si, dans la réprobation légitime, s’est nichée une pudibonderie élisabéthaine, quand ce n’est pas le délire complotiste du « pouvoir pédophile ». Mais il s’agit là de la logique du balancier.
Laissons les pseudo-légitimations libertaires : la pédophilie est un crime.
Laissons aussi tomber le déchaînement sur la gauche caviar et les années Mitterrand, qui relève plus de la vengeance réchauffée que de l’analyse. D’autant qu’on oublie volontairement, ou pas, la participation à « l’aventure » d’une banquière, Ariane de Rothschild, ou d’une famille royale nordique, ou de Grande-Bretagne. Il fut un temps où on en aurait fait un angle pour un « papier ». Sarah Ferguson, par exemple, l’ancienne épouse du prince Andrew déchu, qui trouvait le prédateur à ce point chou, après qu’il lui a envoyé quelques subsides quand même, qu’elle lui manifestait sa disponibilité pour des épousailles. Et le conseiller de Sarkozy, vous l’avez zappé ? Lui, par contre, donnait dans la « vanne » salace lors des échanges avec son « cher Jeffrey ».
Ce ciblage de la gauche est pour le moins suspect. Je ne résiste pas à vous en administrer la preuve avec la tribune de Pierre Vermeren dans Le Figaro lundi dernier. Cet universitaire de droite, proche de P. E. Sterin, résume la nature de l’offensive : « La démission de Jack Lang pourrait signer, quarante-cinq ans après l’alternance socialiste, la fin de la longue domination de la gauche culturelle sur la République française et ses institutions, entamée sous l’auspice du collectivisme ouvrieriste et socialiste (sic) inspiré par Pierre Mauroy. » On sent que l’attente fut longue et l’estocade jubilatoire.
Dommage qu’elle s’exerce contre les moulins à vent de l’hégémonie du gauchisme culturel, pour le moins surannée dans la phase actuelle du militantisme nationaliste dominant. Pour le reste, chacun a son idée ou ses intuitions, mais il y a une enquête judiciaire : le fait d’être nommé 600 fois dans des mails (il y a des gens qui comptent) ne fait pas de vous un coupable de complicité de pédocriminalité.
Au tribunal médiatique, être cité, c’est être condamné, une autre forme de l’ère du temps remettant en cause l’État de droit que dit vouloir pourfendre B. Retailleau en se présentant à la présidentielle — nous y reviendrons. Et les prévenus, quels qu’ils soient, ont droit à la présomption d’innocence. N’est-ce pas ce que la droite réclame pour sa candidate à Paris ?
Enfin, ne tombons pas dans le piège de Trump, qui vise à se disculper en impliquant le plus grand nombre. La manœuvre fonctionne à plein régime. Trump est l’un parmi d’autres, et pas le plus impliqué au vu des révélations caviardées.
Mission accomplie ! Les réseaux sociaux regorgent de preuves invérifiées où chacun court frénétiquement d’une info à une fake news, tel des ânes derrière une carotte. Il suffit de taper un nom et la machine crache un mail, une photo, un SMS dans un carrousel planétaire proprement délirant, où se mêlent sexe, pouvoir, argent, prête-noms occultes, trafic d’influence, services de renseignements, oligarques et ventes d’armes — une vraie « fast-série ».
Non ! Dans cette triste affaire, des jeunes femmes, parfois très jeunes, ont été abusées, violentées, jetées en pâture à des puissants. Comment ne pas penser à Eyes Wide Shut, le film prémonitoire de Stanley Kubrick. Il faut partir de là. Et ne pas balayer ces faits pour mieux savourer les avanies de ceux qui se trouvent impliqués.
Cette affaire est un scotch à double face : le crime sexuel et la toile d’araignée qui l’a toléré, fait prospérer, dans une époque propice à l’enrichissement vertigineux. Ce qui est signifiant, ce n’est pas seulement le crime, sa dimension sexuelle dépravée ou perverse et le voyeurisme qui l’accompagne, mais le fait qu’elle fut niée ou relativisée par la « séduction financière » et le halo de relations qu’elle confère.
Démonter ce qui a conduit à la cécité des uns, à la complaisance des autres, permet de comprendre une des clés du monde. Comment, au-delà des thèses complotistes et sûrement des fantasmes, un homme a-t-il pu monter un tel réseau protecteur ?
Il y a sur Netflix une série, Inventing Anna, qui résume parfaitement le ressort de cette aristocratie des dîners en ville qui font le « prêt-à-penser » dominant. Anna, une jeune mythomane, réussit à s’imposer et gruger le monde de la bonne et riche société new-yorkaise en jouant sur le carnet d’adresses des gens qui la fréquentent. Son escroquerie — une histoire vraie — de 40 millions de dollars a failli marcher après d’autres entourloupes.
Un des plus grands avocats de New York s’y laisse prendre, séduit comme les autres par cette énergie qui aimante, cet aplomb qui impressionne, cette toute-puissance qui déplace les montagnes, cette capacité à produire du rêve qui entraîne. Il la croit riche, il la voit entourée d’une nuée de gens qui comptent, il veut donc faire partie de la « team » et profiter du projet. Celui-ci, en l’occurrence — comme par hasard — est une fondation et le « plus grand lieu de culture » de la planète, avant que, trop tard, tout s’effondre.
Ça marche parce que les autres marchent, et leurs noms sont suffisamment ronflants pour faire image ou sens et attirent irrésistiblement le chaland. C’est cela, l’arnaque, où l’appât du gain le dispute à la vanité.
Les liaisons dangereuses fonctionnent parce que le besoin de reconnaissance est insondable. Il suffit de voir une personne avec des personnes en vue pour déclencher l’envie d’être vue avec cette personne en vue. C’est le principe, à un niveau plus prosaïque, du selfie ou des « photos Insta ». Je suis parce que je le suis.
L’irrésistible envie d’en être, de faire partie de la confrérie des importants, d’afficher une réussite « clic et chic », rend aveugle et flatte la gloriole. Se retrouver ainsi avec ceux qui réussissent, c’est profiter de la réussite et plus si affinités. C’est cela, l’entre-soi, qui a ses codes, ses modes, ses engouements. On y est adulé, invité, fréquenté.
L’argent facile, d’où vient-il ? Personne ne s’en préoccupe. Il permet les rencontres et d’affronter les vents contraires des rumeurs ou des affaires. Mais on peut, en un instant, tout perdre, ne plus plaire. Il n’y a pas d’amitiés dans ce monde, que des fréquentations utiles. C’est la loi de cette « société ».
Elle n’est pas nouvelle. C’est celle de toutes les aristocraties. Vous avez sûrement vu le film Ridicule de Patrice Leconte, ou lu l’historien Emmanuel Le Roy Ladurie : il a parfaitement décrit le mécanisme dans son Saint-Simon et l’esprit de cour.
La hiérarchisation, la bâtardophobie, les cabales, le lignage, le pouvoir, l’argent, le sexe : cet ensemble de codes qui, de Louis XIII à Louis XVI puis Louis XVIII, ont structuré une élite. C’est le règne de l’apparence et de l’appartenance.
Aujourd’hui, il y a moins de lignage ou de cour monarchique, encore que. La clé est d’abord la puissance financière que l’on affiche sur les réseaux. Et puis les études, en tout cas les diplômes, sésame de la reproduction sociale. Après, les happy fews s’agglutinent et servent, ou se servent, c’est selon, celui ou celle qui est le moteur de cette emprise moderne.
La morale est tenue en lisière ou en laisse, car il faut profiter, dans tous les sens du terme, de « l’aura ». Dans ce système, il y a des crédules plus ou moins intéressés. Et une fois installé, le voile de l’ignorance recouvre tout. Par exemple, la première condamnation d’Epstein n’a rien changé.
Mais pour que cela fonctionne, il faut des personnages capables de jouer sur ces réflexes ou ces faiblesses. C’était le cas d’un Madoff, par exemple, qui a sévi dans le monde de Wall Street de la même manière. Dans son cas, on a vu les dégâts de la pyramide de Ponzi financière au détriment de ceux qui avaient cru et voulu être dans le coup.
Avec Epstein, il s’agit de la pyramide de Ponzi relationnelle cachant ses turpitudes sexuelles. Elle visait à protéger ses crimes, et c’est par eux que son système s’effondre, dans un « monde » qui préfère être vu que voir. C’est l’autre morale de cette histoire.
****
2/ Le centre gauche antidote à l’extrême droite
Après Biden, qui réussit à battre Trump au sortir de son premier mandat sur une orientation démocrate modérée, au Portugal, c’est António José Seguro, 66,8 %, qui stoppe André Ventura, 33,2 %, le chef du parti d’extrême droite Chega, même si celle-ci progresse par rapport aux législatives.
« Tozé », comme on surnomme ce leader socialiste, ne vient pas de nulle part. Responsable des jeunes socialistes en 1990, no 2 de la liste de Mário Soares gagnant au Portugal les européennes en 1999, ministre de la Jeunesse et des Sports, patron des socialistes, secrétaire général évincé par la génération montante incarnée par António Costa en 2014, opposé à l’austérité mais défendant une orientation de « gauche moderne et modérée ».
C’est un homme qui dit aimer la synthèse des points de vue. « Je suis une personne normale… juste des vôtres », aime-t-il à répéter, lui qui produit du vin dans sa petite ville de province, Caldas da Rainha, où il a déclaré sa candidature. Il l’a fait sans attendre la décision des dirigeants du PS. Ils finiront par s’y rallier.
Cette modération affichée et l’expérience revendiquée ont pu fonctionner pour deux raisons.
D’abord, la campagne de Chega, qui s’est accentuée dans l’entre-deux-tours contre l’immigration, a fini par faire peur. Les images des événements de Minneapolis et de la police de l’immigration de Trump ont provoqué une forte interrogation dans le pays.
Ce qui a fait et fait encore le succès d’André Ventura, à savoir la dénonciation teintée de racialisme de l’immigration, a réveillé le spectre d’un chaos.
Et dans le même temps, Seguro, qui n’est pas suspect d’être prisonnier de l’extrême gauche et du Parti communiste portugais, a rassuré un électorat centriste qui cherchait une issue à l’extrême droitisation effrénée de la droite.
Cette candidature centrale, plus que centriste, a porté ses fruits. Au centre du Front républicain » sauce portugaise, l’offre de centre gauche se révèle gagnante face à une dynamique de l’extrême droite qui semblait irrésistible.
Pour le moins à méditer en ce 10e anniversaire de la fondation de La France insoumise, qui prétend faire barrage à l’extrême droite en incarnant une gauche tribunitienne et populiste.
****
3/ Qu’est-ce qui nous arrive ?
Leçon n° 1
La Métamorphose
« Nous planifions toujours trop, nous réfléchissons toujours trop peu. Nous rechignons à l’idée de réfléchir et détestons les arguments inhabituels qui ne correspondent pas à nos croyances ou à ce que nous aimerions voir. »
Joseph A. Schumpeter, Capitalisme, socialisme, démocratie.
Toute la philosophie politique de la gauche repose sur la critique de la 11e thèse de Feuerbach par K. Marx :
« Les philosophes n’ont fait jusqu’ici qu’interpréter le monde de diverses manières. Il s’agit maintenant de le changer. »
Le souci pour nos contemporains est que le monde change à toute vitesse et qu’il y a urgence à l’interpréter. En rester à l’action politique comme seule « vérité de la philosophie », c’est être condamné à une pensée sclérosée, une action dépassée et courir derrière les événements.
Le vieux slogan de l’Internationale situationniste — « Cours, camarade, le vieux monde est derrière toi » — n’a jamais été aussi juste.
Et puis, comment ne pas voir dans cette cécité les racines du désamour démocratique ? Les peuples pressentent la dangerosité du monde, les mutations qui les assaillent. Et leurs « politiques » sont figés dans le siècle précédent. Ils ressassent les recettes d’hier avec une inefficacité confondante. Au mieux, ils veulent transformer le monde d’avant, mais laissent passer celui d’aujourd’hui. La politique semble ainsi sans efficacité, sans prise sur la réalité. La lassitude démocratique puise une partie de sa source dans ce déphasage.
On ne peut concevoir une action politique efficace sans un voyage intérieur de ce qu’on nomme le grand basculement, qui n’est rien d’autre que l’adieu au XXe siècle. Le vieillissement — et d’abord de la classe politique — n’explique-t-il pas ce refus de penser le monde tel qu’il est, pour ressasser des solutions dans le monde tel qu’il était ?
D’autres, du même âge, ont tout passé par-dessus bord. Ils exercent leur droit de retrait de la gauche, souvent pour s’adonner aux joies du libéralisme et à son culte du veau d’or. J’en arrive à croire que le national-populisme, qui est la nouvelle religion de l’extrême droite, tient à l’indéfinition volontaire — véritable maladie sénile de la politique — mais aussi, et surtout, à la panne du progressisme réfugié dans une résistance « radicale » aux maux d’hier, malgré les coups de chapeau au grand basculement.
Ce concept de bascule, que nous pensons nouveau — en tout cas adapté à notre époque — a déjà été employé. Michel Beaud, dès 1997, dans son remarquable ouvrage Le grand basculement, à La Découverte, et bien avant lui Brice Couturier avec Le grand bouleversement du monde en 1979.
Chaque époque bouscule la précédente, tout simplement parce que, comme l’explique Schumpeter, « le nouveau ne sort pas de l’ancien mais à côté de l’ancien, lui fait concurrence jusqu’à lui nuire ».
Ce que nous vivons, ce qui nous arrive, n’est pas seulement le moment où « le mort saisit le vif ». Il n’est pas principalement un changement géopolitique, qui généralement est une clé de lecture des époques. Il s’agit d’une rupture anthropologique dans des crises conjointes dont une mutation géopolitique n’est qu’un des aspects.
Il y a tout à la fois un contenu au « basculement », et celui-ci touche tous les aspects de notre mode de vie. Nous assistons à une véritable « métamorphose » anthropologique. Celle-ci est à déchiffrer, à baliser, à formuler. Elle n’est ni l’horreur des temps modernes ni une parenthèse enchantée, mais des risques, des défis, des opportunités qui seront ce que nous en ferons.
Et c’est peut-être la première idée de cette réflexion : l’humanité reste maître de son destin, à partir du moment où, le comprenant, elle décide de le prendre en main. L’intervention humaine dans la métamorphose en modifie l’issue. « Quand les hommes ne choisissent pas les événements, les événements choisissent pour eux », écrivait R. Aron.
Pour cela, il faut commencer par les comprendre, concevoir la « période », comme on disait dans le monde d’avant.
La métamorphose, c’est le moment où tout bouge, où nous sommes dans la précarité des stables, dans des mutations plurielles, mais le nouveau n’est pas achevé : il est seulement esquissé.
Chaque génération politique a eu à affronter des crises. Généralement, une seule crise structurait le débat politique : la République, la laïcité, l’affaire Dreyfus, 1914, la Révolution russe, la Grande Dépression, le fascisme, la Seconde Guerre mondiale, l’arme atomique, la décolonisation, la guerre froide, le stalinisme, la guerre du Vietnam, l’Europe, la libération de la femme, la chute du mur de Berlin, etc.
C’est la grammaire du XXe siècle, qui fut celui du progrès et de la barbarie. L’événement créait des schismes, des controverses, des positionnements et maîtrisait des vies militantes. La barricade politique était singulière et suffisait aux délimitations partisanes, y compris dans son camp.
Mais le propre du moment auquel nous sommes confrontés réside dans la multiplicité des crises. Ces crises conjointes interagissent les unes sur les autres. Nous sommes pris dans un tourbillon de défis.
Et face à cela, nous sommes dans un état que j’appellerais de « sidération historique ». Alors, la plus grande pente est une oscillation entre pragmatisme invertébré et dogmatisme daté.
Il faut saisir les phénomènes dans leur ensemble. Penser les mutations pour pouvoir retrouver le chemin d’une transformation de la société qui s’impose à nous avec son cortège d’injustices, d’inégalités, de remise en cause de nos libertés, du travail, de la démocratie.
Le propre de cette métamorphose protéiforme est qu’elle pose avant tout la question de l’intégrité humaine dans toutes ses dimensions. Et franchement, il y a du boulot, tant tout est en mouvement et touche tous les aspects de l’humain.
Nous voilà dans un « bateau ivre », bringuebalé par des révolutions de toutes sortes : scientifique, technologique, géopolitique, communicationnelle, environnementale, économique, démographique et migratoire, culturelle, alimentaire, sexuelle, individuelle, religieuse, voire sanitaire. Tout impacte nos vies. C’est une pluie de grêle au printemps.
C’est au moment où le monde s’est globalement arrêté pour faire face au défi du Covid que celui-ci a réellement pris conscience de la mondialisation des échanges et des connexions planétaires grâce aux nouvelles technologies. Formidable paradoxe : le monde s’est arrêté de bouger, l’humanité s’est mise sur pause, confrontée à elle-même, et elle a dû employer massivement des moyens de communication conformes à son enfermement.
Le nouveau siècle avait 20 ans quand il a commencé. Une pandémie fut capable d’arrêter le monde et les nouvelles technologies de le mettre en mouvement pour rester connecté. Comme le précédent siècle commença par un attentat en août 1914.
Il y a toujours un événement déclencheur qui concentre ce que le monde maturait pour le meilleur et pour le pire. Tant il est vrai que « c’est au début du crépuscule que la chouette de Minerve prend son envol », disait le vieil Hegel, et Nietzsche écrivait de son côté : « Les grands événements arrivent sur les pattes d’une colombe. »
Nous sommes toujours en décalage avec le moment de l’histoire, sans parler de son sens caché que nous reconstituons a posteriori.
Il y a une pluralité de facteurs et d’indices qui permettent de définir que l’ancien et le nouveau étaient « côte à côte », mais la crise sanitaire planétaire fut un big bang déclenchant la conscience du Nouveau Monde. En se l’appropriant, l’humanité l’a accéléré, et nous sommes entrés dans le XXIe siècle.
Dans cette nouvelle époque, l’innovation permanente est vertigineuse, au point de provoquer la « grande peur de l’IA ». L’algorithme peut sembler un dieu terrifiant. Il dévore le travail, aliène les humains et semble pouvoir s’imposer à eux.
Ce techno-capitalisme sans patrie ni frontières, et son aristocratie financière planétaire qui transforme tout en marchandise, est évidemment l’une des « portantes » de la métamorphose. Mais tout autant, nous en conviendrons, que le choc géopolitique avec le retour de la guerre sur le sol même de l’Europe, la fin de la domination du monde occidental et le surgissement des empires.
Ce monde apolaire, au surmoi commercial, est trépidant mais sans but. Et puis il y a cet état de « guerre permanente » qui semble nous chuchoter à l’oreille : elle n’est pas loin, mieux, elle vient. Pendant que l’Amérique s’en va, la Russie s’annonce. Les deux convergent pour dépecer notre vieille Europe endormie.
Le Sud affamé monte vers le Nord, pendant que celui-ci, vieillissant, fait moins d’enfants mais se cabre et vit dans la hantise du métissage. Le terrorisme, toujours pressant, rampant, menaçant. Le frottement des cultures, des identités, la radicalisation des religions, le fondamentalisme religieux, le communautarisme grignotant la laïcité.
Et dans le même temps, le défi écologique qui menace rien de moins que la terre, le ciel, l’eau, les océans et les espèces, dont l’être humain.
Et puis il y a la société des individus consommateurs : elle brise les vieilles solidarités. Le complotisme des réseaux dissout les repères, alors que la montée des violences et du narcotrafic envahit les petites villes.
La précarité de masse s’est installée dans nos sociétés, avec l’isolement qu’elle produit et le fléau des femmes isolées élevant seules leurs enfants.
De sombres nuages s’accumulent, certains ont déjà éclaté. Le national-populisme porte le racisme comme la nuée porte l’orage, cachant à peine le réveil de l’antisémitisme moderne et l’essentialisation des Juifs au gouvernement israélien d’extrême droite et ses horreurs.
L’illibéralisme s’installe partout, menace nos libertés, la démocratie, l’État de droit, en un mot la République, qui chaque jour est un peu plus démantelée au son des tambours populistes.
Il faut tout analyser, tout voir, tout comprendre si nous voulons non seulement être dans notre temps, mais peser sur lui. Il ne s’agit pas de sombrer dans le catastrophisme — je sais, le tableau peut sembler pessimiste — mais nous devons comprendre les enjeux, mesurer les défis et trouver les nouveaux chemins de l’émancipation à ce qui sourd spontanément de ce début d’époque.
Il n’y a pas d’horizon politique qui vaille, en tout cas à gauche, sans cela. Alors, comme Chateaubriand à la fin des Mémoires d’outre-tombe, allumons notre torche et avançons dans la caverne du Nouveau Monde « des guerres et des innovations ».
Nous avons un nouveau continent à conquérir, comme l’ont fait nos devanciers à l’aube du capitalisme industriel, dans chaque tournant de l’histoire. Il n’y a rien de plus intéressant, plus stimulant, plus enthousiasmant que de découvrir le Nouveau Monde et de le domestiquer.
À dimanche prochain.




