5001 Jours de guerre en Europe

1/ Le budget, le PS, et la présidentielle ; 2/ L’Europe des autruches ; 3/ Répliques #laïcité #BrigitteMacron.

****

1/ Le budget, le PS, et la présidentielle.

Des paradoxes et un symbole 

Le vote du projet de loi de finances de la Sécurité sociale est déterminant à plus d’un titre. Il s’agit du premier compromis budgétaire du Parlement depuis la fondation de la 5ᵉ République. Un accord sur les finances de la Sécurité sociale entre une partie de la majorité et une partie de l’opposition est un symbole fort, tout à la fois amorce d’une culture du compromis, rupture avec l’opposition frontale inhérente aux institutions, et à contre-cycle dans la domination des populistes.

À la manœuvre, un Premier ministre laissé libre par le Président. Certes, son mandat est de boucler un budget synonyme de non-dissolution et donc d’une fin de quinquennat praticable pour le président E. Macron. Mais le Premier ministre a compris qu’il devait, pour ce faire, présenter des concessions crédibles. La plus emblématique fut évidemment la suspension de la réforme des retraites. D’autres gestes étaient nécessaires, ce fut fait. Le premier paradoxe tient au fait que cette démarche, sorte de « en même temps parlementaire », se noue au moment même où son inventeur, E. Macron, en est exclu.

En face, ou plutôt en ce moment à côté, il y eut un second paradoxe. Non seulement O. Faure rompt avec l’opposition frontale, le programme du NFP présente le sien, mais il plaide sur tous les plateaux pour le compromis avec « le bloc central » après avoir gagné quelques semaines plus tôt son congrès contre ceux qui défendaient le contraire. En retour, le champion de la gauche se voit affublé du chapeau « libéral macroniste » par ceux-là mêmes qui l’ont élu premier secrétaire... Bienvenue au club. Paradoxe encore, le discret initiateur de ce nouveau cours est l’ancien président de la République F. Hollande, que O. Faure veut effacer, rejoint par R. Glucksmann, que le premier secrétaire veut marginaliser. Paradoxe toujours, les deux responsables, et pour tout dire négociateurs du PS pour le PLF et le PLFSS, sont P. Brun et J. Guedj, deux membres de l’opposition à O. Faure et du courant hostile à LFI, adeptes du compromis social-démocrate que Faure dit combattre, mais sur lesquels il s’est appuyé pour faire triompher son recentrage. Paradoxe enfin, ce renversement inattendu est signé des deux mains par l’ancien fondateur des « frondeurs » Laurent Baumel, qui félicite son parti pour ce compromis.

Une autre étrangeté jubilatoire, mais à droite celle-là : LR, représenté au gouvernement, appelé par son chef à voter contre le budget de ce même gouvernement, mais voient celui-ci adopté de 13 voix de majorité alors que 18 membres de LR l’ont voté. La descente aux enfers du sénateur Retailleau continue. Seuls 3 députés ont suivi sa consigne qu’il n’a pas osé présenter devant son propre groupe. L’ancien Premier ministre E. Philippe, membre du parti Renaissance, a d’abord jugé le budget invotable, puis, devant le précipice de la dissolution dont il aurait porté la responsabilité, appelle à s’abstenir sur le budget de S. Lecornu, adhérant au même parti Renaissance.

Dominant le Parlement en exerçant une emprise sur la droite et la gauche, le RN et LFI sont réduits à dénoncer la trahison de ceux qu’ils considèrent comme leurs « proxys » : LR et le PS. Les populistes des deux rives se sont trouvés sur ce vote privés de capacité de nuisance.

Il suffit d’écouter le « Buster Keaton » de LFI, M. Bompard, très en colère contre le vote du PS avec les macronistes, signant pour lui le ralliement à Macron (oubliant celui de LFI au RN) pour comprendre que quelque chose a bougé dans l’espace politique.

Clin d’œil de l’histoire : le « régime des parlementaires » écrasé par le talon de fer des institutions bonapartistes sauve conjoncturellement les institutions de la crise de régime. La sémantique se mêle même à ces « bougés », le compromis est présenté comme vertueux alors que, pour tout politique, le théorème de Mitterrand « l’opposition s’oppose » est un totem. Et ceci sur le budget de la Sécurité sociale, pierre angulaire de l’État-providence voué aux gémonies « impôtivore » par tous les libéraux et qui est le fond de sauce macroniste.

Formidable bizarrerie du moment : l’extrême droite ne peut mordre au moment précis où elle triomphe de la droite classique. L’ex-président N. Sarkozy, à la recherche d’un soutien populaire rédempteur face aux juges qui l’assaillent de toutes parts, appelle à mettre fin au Front républicain et, de fait, à une alliance de toutes les droites. Au même moment, le patron de LR, Bruno Retailleau, met ses pas dans ceux de son prédécesseur E. Ciotti et forge le concept de « majorité nationale », qui inclut donc le RN, tournant le dos au cordon sanitaire cher à J. Chirac et aux gaullistes vis-à-vis de l’extrême droite. Enfin, le RN voit sa proie « dissolution–démission » se dérober. Caramba ! Encore raté ! Et le procès Le Pen arrive à grands pas.

Le débat budgétaire n’est pas terminé, loin de là. Mais, quoi qu’il se passe, ce vote restera comme un symbole d’une équation politique qui peut matricer une sortie de crise, où la gauche catalyserait une solution pour le pays et un barrage républicain qui n’est plus majoritaire sans être totalement effondré. Il y a dans ce moment un espoir. L’espace politique dégagé par le vote du budget est la clé d’une possible victoire à la prochaine présidentielle. Qui l’incarnera sera en mesure d’être au second tour et de rassembler les Français. À droite, Sébastien Lecornu a mis une petite option sur ce récit. Cela dépendra un peu de la suite du débat budgétaire, mais surtout de ce que fera la gauche.

L’histoire de la gauche s’écrit dorénavant hors Mélenchon. Il peut la faire perdre au 1ᵉʳ tour, mais ne peut plus la représenter. L’homme le plus détesté du pays ne peut le rassembler. Mélenchon est engagé dans une course de vitesse pour retrouver l’honneur perdu de Jean-Luc. Trop tard, le mal est fait, le lait renversé ne réintègre pas le pack. Le leader de LFI a profité du vote utile, mais se rêvait fondateur d’un nouveau cycle à gauche. Il fut une parenthèse largement due aux errements d’une gauche perdant ses repères. Dans ces conditions, et sûrement le pire pour lui, est qu’il sera le seul responsable de son échec. Mais ainsi éconduit, il laisse un vide politique au PS pour incarner l’alternative économiquement crédible et politiquement républicaine à l’extrême droite.

Le quadrille bipolaire 

J’emprunterais volontiers cette formule du constitutionnaliste Maurice Duverger pour décrire la prochaine présidentielle au PS. Car le paysage se clarifie lentement à 18 mois de la présidentielle. Ce vote budgétaire a fait la pédagogie de la rupture avec la rupture. Elle est consommée non seulement dans les mots, mais dans les faits, ce qui change l’eau du bain PS. La grande controverse entre les unitaires et les identitaires depuis la Nupes voit l’objet de celle-ci s’estomper. Elle laisse place au débat entre les tenants de la radicalité et ceux de la social-démocratie.

La social-démocratie est tombée dans le langage courant. Elle n’a jamais existé en France, c’est une idée neuve, mais elle est vécue pour certains comme un syndrome du passé et se heurte à un préjugé dû à la renaissance du socialisme par le truchement de la rupture mitterrandienne avec le « molletisme », identifié comme collaborant avec le gaullisme ou à la social-démocratie européenne accompagnant le capitalisme depuis le Bad Godesberg du SPD. Toujours cette peur du qu’en-dira-t-on gauchiste que critiquait déjà Léon Blum. À défaut d’un autre concept, la social-démocratie est devenue la marque du refus de l’hégémonie du mélenchonisme sur la gauche.

L’unité comme seul horizon n’a donc plus lieu d’être, puisque la déliaison des deux gauches est consommée. La gauche indifférenciée organiquement liée à la radicalité s’achève. Il s’agit du retour des deux gauches. Mais le débat pour la présidentielle dans le PS reste bipolaire, puisqu’une partie est favorable à rassembler la gauche non mélenchoniste ouverte à Mélenchon, dont certains votent comme LFI au Parlement (Autain, Ruffin, Simonnet, Corbière ont voté contre le PLFSS). Et une autre partie souhaite porter sur les fonts baptismaux une fédération des démocrates et républicains.
Émergent dans chaque pôle deux candidats possibles : dans un cas Faure ou Vallaud, dans l’autre, Glucksmann ou Hollande.

Si O. Faure vient incontestablement de marquer des points avec le vote du PLFSS, ce nouveau statut « responsable » tarde à se traduire dans les sondages (c’est le syndrome des premiers secrétaires du PS : primus inter pares mais jamais premier des candidats, car l’onction militante ne saurait s’imposer à la souveraineté sourcilleuse du peuple). Il faut dire aussi que le premier secrétaire est dans un entre-deux. Officiellement favorable à la primaire de « Bagneux » (ville où l’accord unitaire a été scellé). Mais, au grand dam de ses partenaires, il vient de freiner les ardeurs de ces derniers, remettant à l’après-municipales l’annonce concrète de ce rendez-vous alors que tout est prêt. Quelques raisons à cela : ladite primaire a comme base programmatique la fameuse rupture de la plateforme du Nouveau Front populaire. « Cela la fout mal » alors que le député de Seine-et-Marne a une pratique réformiste au Parlement, pire, il bâtit et revendique un compromis avec le pouvoir macroniste. Et puis les municipales s’annoncent comme un revers des écologistes, ce qui va rendre moins attrayante l’affaire et les écolos, ainsi chamboulés, peuvent tout changer. Ce paysage à venir nécessite de la retenue, d’autant que s’ébauche une fédération sociale-démocrate qui veut décider du candidat et refuse de s’engager dans la primaire de la « petite gauche ». Dans ces conditions, Faure se laisse tout ouvert et donne du temps au temps. Il est candidat, mais ne sait comment il le sera.

Vallaud a, dans cet espace, l’avantage de la clarté. Sceptique sur la politique des « accommodements » avec les macronistes, favorable à la désignation d’un candidat socialiste à la primaire dite de Bagneux. Hostile à la sociale-démocratisation du PS. Il ne croit pas à la possibilité de reconquérir le peuple passé au RN avec une posture réformiste. Par ailleurs, il vit mal le changement de pied du premier secrétaire, sa proposition de substituer à « la » candidature du PS des « candidatures socialistes » à la primaire de Bagneux, évitant un vote incertain et prenant ainsi, pour le président du groupe, le risque de dissoudre le PS. Enfin, il entend bien défendre ses chances à la présidentielle, se sachant décisif dans un vote du Conseil national où Faure ne peut rien décider sans l’apport de ses voix.

Chez les sociaux-démocrates, la donne aussi se clarifie. Si J. Guedj et K. Bouamram n’ont pas renoncé, B. Cazeneuve semble se concentrer sur le rassemblement des réformistes plutôt que sur sa candidature. En tout cas, il annonce qu’il n’est pas dans l’idée d’en faire un préalable. Et Carole Delga ne cache plus que, si elle a choisi ce camp, elle penche plutôt pour R. Glucksmann.

Ce dernier est en butte à un trou d’air dû à une émission ratée sur LCI. Franchement, il faut avoir la gâchette fébrile pour décider, y compris chez ses soutiens, que ce dernier est « mort » suite à ce mauvais pas médiatique. Il n’était simplement pas prêt à cet exercice. Pouvait-il l’être ? Si loin du but et alors que les sociaux-démocrates n’ont pas encore de plateforme commune. Le député européen a compris que, si le talent est nécessaire pour l’aventure de la présidentielle, on ne peut y arriver seul. C’est un sport individuel qui se pratique en équipe. Même Macron, qui est le modèle de cette génération, a eu besoin de l’apport de socialistes et surtout de Bayrou et du Modem. Suite à cette difficulté, qui se fait ressentir dans les sondages, R. Glucksmann a décidé de dire oui à la fédération des gauches démocrates et républicaines. Pour beaucoup de ses soutiens, il a perdu dans l’affaire son avantage comparatif, une certaine fraîcheur, laissant apparaître plutôt une forme de naïveté dans un monde requérant de l’expérience. Ce n’est pourtant pas rédhibitoire et en tout cas, comme dit l’autre, la messe n’est pas dite. Évidemment, cette demande d’expérience et de rassemblement des Français alimente la discrète remontada de François Hollande. L’ancien président, élu député casaque NFP, mais chevauchant avec maîtrise sa monture du compromis, devient une forme de recours. Toujours décrié, contesté, réprouvé dans la gauche militante, souffrant du préjugé du retour improbable. Il en joue. Ce statut d’outsider le protège. Il prend garde d’ailleurs à ce que sa petite musique ne le dévoile pas trop tôt, n’ayant pas encore totalement décidé de franchir le Rubicon. Pour autant, le « pourquoi pas » enfle dans les sondages de la gauche électorale. Il lui reste à construire le « pourquoi », qui ne peut être une restauration. Ce moment magique où surgit le « pour moi, c’est lui ». En attendant, il est dans le « game », comme on dit aujourd’hui, son bilan, au regard de celui de Macron, est réévalué, son expérience dans ces temps incertains devient un atout pour des Français inquiets, enfin, son diptyque autorité apaisée et justice responsable n’est pas un programme, mais déjà un fond de jeu.

Il n’en reste pas moins que le quadrille bipolaire se met de plus en plus nettement en place, à moins qu’une personnalité vienne bousculer ce paysage.

À gauche, cela ne va plus être à LFI, mais au PS que cela se passe.

Le PS est en passe de redevenir autonome et maître de son destin, même s’il est fortement handicapé par une décennie d’effacement volontaire ou subi. Il devra maintenant décider comment il départage ces « deux lignes dans la social-démocratie », sachant que R. Glucksmann n’est pas au PS et refuse d’y être. Cette question, dans l’après-municipales, ressemblera pour le député européen au casse-tête de X. Bertrand lors de la désignation du candidat de LR lors de la dernière présidentielle : « en être ou ne pas en être ». Mais, mais, mais, ce qui est en marche – attention aux rechutes – dans ce vote du 9 décembre, c’est l’esquisse du retour d’une gauche responsable pesant concrètement sur les événements. Il y a très longtemps que le PS ne s’était retrouvé dans cette situation de décider de l’avenir du pays tout en étant utile aux Français. La gauche jugeant le monde de la rive de la radicalité laisse place à celle qui s’embarque sur les flots et mène les Français à bon port. Et même si les municipales sont un succès – peu probable – ou si elles sont particulièrement maussades, ce qui s’est noué fera date.

****

2/ L’Europe autruche

Le projet « tenaille impériale » pensé par Sergueï Karaganov et Curtis Yarving, les idéologues de Poutine et Trump, contre l’Europe, passe à sa phase opérationnelle avec le soutien actif des nationalistes dans chaque pays. Zelinsky est pris à la gorge par Trump. L’Amérique soutient une déliaison européenne et pose son talon sur l’Amérique latine. La Russie militarisée s’avance. Le tsunami à bas prix chinois s’annonce. Et l’Europe est pat. Pendant ce temps, nous rejouons en France ad nauseam Maastricht, la Commission ne voit rien venir et défend l’ordolibéralisme à l’allemande. L’Europe ? Un troupeau d’autruches en action.

****

3/ RÉPLIQUES

  • Il y a quelques paradoxes à exiger la laïcité dans l’espace public et revendiquer le droit aux crèches dans les mairies. À moins de défendre que la laïcité, c’est pour ceux qui ne représentent pas l’Occident chrétien. Ce n’est ni l’esprit ni la lettre de la grande loi de 1905, dont nous avons fêté l’anniversaire il y a quelques jours.
  • La première dame a dit, en termes peu choisis, ce qu’elle pensait des féministes qui manifestent bruyamment leur hostilité à ceux qui ont été inquiétés par la justice pour harcèlement sexuel. Dans les propos de Madame Macron, quelque chose intrigue au-delà de la « sales connes », peu reluisant pour ces manifestantes, c’est le « On va les foutre dehors » du théâtre où elles pouvaient faire irruption. Cela est dit avec l’aplomb de celle qui décide. Qui est ce « on » ? On imagine mal l’épouse du Président faire le coup de poing comme à la première de Hernanidu père Hugo. Alors, il s’agit de qui ? Ses gardes du corps ? La police venue la protéger ? Étrange possession de la force de l’État à des desseins privés. S’il est vrai que, lorsque la justice a jugé un non-lieu, on ne peut continuer à faire justice soi-même comme le préconisent ces féministes, on ne peut privatiser les forces de l’ordre pour faire police en retour.

À dimanche prochain.