4003 Jours de guerre en Europe
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Les 5 cailloux dans chaussure de Lecornu
1/ Défendre la Défense.
2/ Démission de Macron.
3/ Parlement auto bloqué.
4/ Le 10, la partie visible de l’iceberg.
5/ Étranglement par les taux.
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1/ Défendre La Défense
Lecornu a été nommé malgré une dernière charge de Bayrou auprès de Macron lors de leur déjeuner d’adieux. Le nouveau Premier ministre a répliqué à l’occasion de la cérémonie de passation de pouvoir : court, respectueux mais violent, avec son « On change de méthode : plus pro, plus précis, plus inclusif ». En trois mots, le passage de Bayrou à Matignon est détruit. Plaisant, mais le problème des Premiers ministres minoritaires est-il seulement un problème de méthode ?
Le Kaïros a frappé, ce petit dieu ailé qui indique le bon moment. Un ministre de la Défense à Matignon le jour où les drones de Poutine survolent la Pologne et les bombes de Netanyahou s’abattent sur le Qatar. Cela s’appelle le clin d’œil du destin.
E. Macron, indépendamment de ses petits calculs, que nous allons voir, sanctuarise ainsi les deux fois 6 milliards qui ont tant pesé sur le budget de Bayrou. Et voilà le nouveau Premier ministre dans une première tenaille : préparer la France à la guerre — alors qu’un mouvement « no war » est en gestation à gauche — avec ce que cela veut dire comme exigence budgétaire et la nécessité d’un compromis parlementaire où chacun veut son scalp pour ses électeurs ; tout en étant confronté à la folie galopante du président Trump, ses droits de douane, ses foucades, alors qu’il est l’idiot utile, sûrement consentant, de la vindicte guerrière de Poutine ou Netanyahou.
Poutine a toujours en ligne de mire de désenclaver Kaliningrad via la maîtrise du couloir de Suwałki, isolant les pays baltes et prenant à revers les Ukrainiens pour les obliger à dégarnir le Donbass. Ici réside peut-être l’énigmatique « c’est parti » de Trump apprenant le survol des drones russes en Pologne. Netanyahou lâche les otages pour poursuivre son opération « Grand Israël », ce qui déstabilise la région, met à mal les accords d’Abraham, provoque des tensions dans les sociétés occidentales qui n’avaient pas besoin de cela pour basculer dans un retour de l’antisémitisme. Et Trump, après avoir donné son feu vert, regarde ailleurs.
Nous voilà seuls. Nous n’avons plus d’allié protecteur fiable et la nécessité d’un réarmement rapide de la France et de l’Europe a un prix. Pendant ce temps, l’Europe entre en crise avec la double motion de censure de la présidente de la Commission. Et la France, tout à sa légitime colère, se refuse de voir les nuages noirs. Ils viennent pourtant de se donner rendez-vous au-dessus de l’Europe.
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2/ Démission de Macron est posée
Dans une démocratie, le départ de E. Macron se serait imposé vu l’impasse et l’échec politique. Que cela soit à tort ou raison, responsable d’une défaite en politique, on s’efface devant l’intérêt général, et cela même sous la monarchie républicaine qu’est la Ve République. Charles de Gaulle, n’ayant plus la confiance du peuple en 1969, mit fin à son mandat dans l’heure. Dans un autre registre, Lionel Jospin tira de l’échec du 21 avril 2002 la conclusion de se retirer.
La démission de Macron serait tout simplement légitime au regard d’une stabilité nécessaire pour affronter les bourrasques de l’histoire et budgétaires qui se profilent.
Sous la Ve République, le président, clé de voûte des institutions, partir est synonyme de crise de régime. Avec nos institutions bonapartistes, on ne plie pas, on casse. Pour autant, la semaine vient de démontrer qu’elle est à l’ordre du jour : LFI directement, le RN par le truchement de la dissolution, G. Attal par la proposition de négocier le Premier ministre au Parlement, ce qui résonne étrangement avec la proposition de Wauquiez de se mettre autour d’une table avant de désigner un Premier ministre. Tout le monde veut « dégager » le président. Il suffit de lire les sondages : 6 Français sur 10 le souhaitent ; ou d’écouter les pauvres à pleins poumons, ou les riches sous le manteau. Impavide, pour ne pas dire autiste, Macron a répondu par la nomination du dernier des macronistes, le dernier rescapé de son double quinquennat. Ce fait du prince est aussi une « punition pour G. Attal », qui a osé lui demander de faire de la place.
Le président lance dans la compétition générationnelle, Lecornu, venant de la droite (il était directeur adjoint de la campagne Fillon), qui a l’âge de l’ancien Premier ministre et peut « l’effacer ». Mais surtout, le président dévoile son jeu : il nommera autant de Premiers ministres qu’il faut pour terminer son mandat. La dernière chance ? Sûrement pas : il a encore Darmanin, Vautrin, Breton ou même Séjourné ; et dans 8 mois… trop tard, nous sommes dans la présidentielle. La proportionnelle, chez Macron, n’est même pas un moyen de dissoudre. La crise est pour lui parlementaire, point barre. Et il ne voit pas pourquoi il devrait ouvrir une crise de régime pour la régler. C’est pour le moins osé comme analyse. Reste à savoir si le pays l’acceptera.
Nous entrons dans une confrontation entre un président minoritaire, maintenu par les institutions, et l’exigence majoritaire de sa démission pour que les institutions se maintiennent. C’est l’enjeu de la fin du quinquennat : dégagisme contre inertie. E. Macron a beau avoir mis Lecornu entre lui et le mouvement social, il sera en première ligne. Lecornu a été choisi par Macron pour négocier ET le protéger : c’est précisément cela qui va l’handicaper. La composition du gouvernement en sera le 1er test. Les propos de Lecornu sur la nécessité d’une « rupture » ont immédiatement provoqué une réplique de l’Élysée : « cela n’était pas dirigé contre le Président mais contre Bayrou ». La laisse est courte.
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3/ Parlement auto bloqué
Sans majorité absolue, sans solution à droite à cause du RN et à gauche à cause de LFI, sans bloc central valide, Renaissance atone, Horizon passe-muraille et le MoDem défait ; sans alternative, même si on élargit un peu la focale, LR refuse un Premier ministre PS et le PS refuse LR-Retailleau ; c’est dire si le prétendu bloc central est avant tout centripète.
À gauche, le PS est écartelé sur la stratégie entre le bloc non mélenchoniste — que refusent les écologistes, partisans d’un gouvernement de toutes les gauches, donc LFI — et le compromis historique — pas à n’importe quel prix — avec Renaissance, voire LR, pour que la France ait un budget, évite la dissolution et affronte tant bien que mal les guerres et les évolutions. L’arbitrage socialiste entre ce qui pourrait apparaître comme ultime soutien à Macron et l’opinion vent debout contre ce dernier à la veille des municipales sera décisif pour le Premier ministre.
Faure est, lui, au milieu du gué, adoptant la posture d’une gauche de gouvernement qui était l’exigence de son opposition au congrès de Nancy, et s’affrontant avec Mélenchon après l’avoir par deux fois porté. Au passage, il doit être soutenu dans cette voie, car cette orientation met le PS au centre et le fait progresser dans les sondages, sachant que pour Faure le mur du choix budgétaire arrive. À gauche toujours, les écologistes sont divisés entre éviter la dissolution avec le PS et éviter de rompre avec LFI en cas de dissolution, entre la rue qui conduit à la dissolution et la chute de Macron pour l’éviter.
Quant au PCF, il veut bien tout ce qu’on veut, mais veut avant tout sauver son groupe. À droite, ce n’est pas mieux : LR est à nouveau dans le combat des chefs. Retailleau légèrement affaibli, Wauquiez légèrement requinqué et les autres légèrement libérés ont une interrogation existentielle : faut-il rester au gouvernement pour exister ? Ou quitter Macron pour exister ? Surtout si ledit gouvernement — dirigé par l’homme le plus à droite de la macronie — a comme mandat de céder à la gauche non mélenchoniste pour faire passer le budget. Voilà du pain béni pour le RN, se dit-on à LR.
À l’extrême droite précisément, on veut la dissolution, mais on n’ira au gouvernement que si on a les pleins pouvoirs d’une majorité absolue. Le RN redoute sa victoire — à mon avis plus que possible, attention au « tout plutôt que le désordre » — car le parti mariniste ne saurait comment trouver les 60 milliards d’économies qu’il annonce. Bref, chacun fait du tambour et roule des épaules, mais la peur au ventre est visible malgré les « faux selves » ; la fébrilité est palpable, avec des partis divisés entre eux et émiettés en eux, et pour tout dire hébétés.
La peur du vide produit d’intenses échanges sur tous les bancs de l’Assemblée : comment faire sans se défaire, tel est la question ?
On peut parier que cela finira par une messe, mais dans ce moment d’incertitude chronique, il faut « une foi de charbonnier ».
Lecornu a pourtant un avantage sur Attal-Barnier-Bayrou : le président a confiance en lui. Il en faudra, car Lecornu devra revoir entièrement la copie Bayrou — niveau et équilibre compris —, le toilettage ne suffira pas. Et le président devra lâcher sur l’un de ses piliers : la réforme des retraites et sa réforme à tiroirs de l’allocation-chômage ; mais surtout le refus d’imposer les riches, qui devait permettre son fameux ruissellement, lequel a vidé les caisses sans doper la croissance.
Je ne suis pas le plus grand fan de la taxe Zucman, mais elle a deux avantages : mettre à l’ordre du jour le « Chacun doit participer à la lutte contre notre endettement selon ses moyens » et un marqueur, une identité du PS le distinguant de LFI. Ce sera le prix minimum de O. Faure pour ne pas voter la censure du budget qui viendra. Ou alors c’est le RN, mais le prix est tout aussi élevé sur l’immigration ; sachant que le PS et le RN ont les yeux rivés sur le niveau de l’opinion et pas sur le niveau des taux d’emprunt de la France, encore moins sur l’agression russe en Pologne.
C’est la troisième difficulté du Premier ministre : réduire au maximum la voilure de l’austérité pour passer son budget, sans être sanctionné par les marchés.
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4/ Le 10, partie visible de l’iceberg
Le pays est à cran. La coupure entre la France et Macron atteint des sommets. Elle est totale vis-à-vis des représentations politiques, à part l’extrême droite. Lecornu, nommé, recueille 29 % d’assentiments : c’était 45 % pour Barnier et 36 % pour Bayrou. Pour autant, le 10 septembre n’a pas bloqué le pays, et c’est tant mieux. Pouvait-il le faire ? Sûrement pas ! Je vous avais dit, à la suite de l’intervention de Jean-Luc Mélenchon, que cela me faisait penser aux appels à la grève générale par le Parti communiste espagnol dans les années 60, qui ne débouchaient pas et mobilisaient peu. Le ministère de l’Intérieur a dénombré 800 actions, dont certaines violentes, regroupant « seulement » 197 000 manifestants-activistes. On s’en réjouit.
Mais l’anti-mélenchonisme nécessaire ne saurait nous induire en erreur. Pour toute personne qui a construit des mobilisations de ce type, la première apparition d’un mouvement n’est jamais massive, mais décisive, car elle encode la suite. Ce fut d’ailleurs le cas pour les Gilets jaunes.
Près de 200 000 manifestants, c’est, selon le vocabulaire en vogue chez les professionnels de la colère, « un palier de mob » : il doit être spectaculaire pour entraîner plus tard le gros de la troupe. « Mille encoches font une brèche », a pu dire à la Mao Jean-Luc Mélenchon.
Cette mouvance fera jonction avec le mouvement syndical le 18 septembre. Les chaînes d’info, les médias vont suffisamment mouliner pour que des Français dans le ras-le-bol se disent : « Rien n’a marché, faut tout péter », comme on l’entend dans de nombreux reportages. Et c’est ici que se trouve une des clés de l’avenir de Lecornu et du pays. Le Premier ministre reçoit les syndicats pour négocier, mais sur quoi ?
Ce mouvement n’a pour l’instant pas de mot d’ordre central puisque Bayrou et son budget se sont dérobés à sa vindicte, d’où la qualification de mouvance « no way ». La réforme des retraites ? Le MEDEF a déjà fermé la porte, condamnant Bayrou ; et la CFDT a dit non à un nouveau conclave. Quant aux jours fériés travaillés, ils sont déjà avalés avant d’être négociés.
Cette mouvance du 10 septembre a une apparence, celle d’une protestation violente sans but, instrumentalisée par LFI, alignée pour le coup sur l’ultra-gauche et l’extrême gauche ; mais aussi une réalité, la partie cachée de l’iceberg, celle d’une gigantesque exaspération sociale. Éviter que les deux fusionnent n’est pas des plus aisé, alors qu’on ne peut acheter la paix sociale et que l’on doit réduire les dépenses. Et c’est une contrainte de plus pour le Premier ministre, que ni François Bayrou ni Michel Barnier n’ont eue au début de leur exercice.
Un mouvement social contenu, différé ou s’enflammant va peser dans l’équation politique du 1er ministre.
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5/ Étranglement par les taux
L’instabilité étant la source du niveau des taux d’emprunts — nous venons de le vérifier au lendemain de la chute de Bayrou, où la France emprunte à un taux supérieur à l’Italie — : « La France, qui avait des taux supérieurs à l’Allemagne mais inférieurs à l’Espagne, la Grèce ou l’Italie, a toujours un taux d’emprunt supérieur à l’Allemagne mais aujourd’hui supérieur à l’Espagne, la Grèce ou l’Italie », constate sobrement le « patron » d’Euronext, Stéphane Boujnah, sur RFI.
Les taux augmentent partout dans le monde à cause des pitreries de Trump, rendant le monde imprévisible, et en raison des guerres. Mais la France, par son instabilité politique, accroît cette tendance pour ses emprunts.
Les marchés prêtent toujours à notre pays, mais ce n’est plus au même prix. Si, hier, la croissance coûtait plus cher que les taux d’emprunt, c’est maintenant terminé. Et ce n’est pas la note de l’agence Fitch dégradée qui va arranger les choses, même si les marchés avaient anticipé. L’agence écrit qu’elle « prévoit une augmentation de la dette à 121 % du PIB en 2027 contre 113,2 % en 2024 ». Elle conclut : « l’instabilité affaiblit la capacité du système politique à mettre en œuvre une consolidation budgétaire substantielle ». C’est sans appel.
La tension sur les taux d’emprunt, réduisant les marges de manœuvre budgétaires, est source d’instabilité politique, qui génère une hausse des taux. C’est la dernière et 5e tenaille — ou devrait-on dire spirale — que devra affronter Lecornu, et pas la moins ardue.
Le Parlement ayant raté le Front républicain, sorte d’union nationale contre l’extrême droite, les conditions politiques de s’attaquer « ensemble » à ce dilemme sont très difficiles à réaliser. Lecornu va donc tenter de parer au plus pressé : pomper l’eau des déficits sans s’attaquer à la voie d’eau, pour espérer maintenir le bateau à flot en évitant la mutinerie à bord. Avouez que l’on a connu plus aisé. Et le tout sous le joug des décisions des marchés. Sa marge de manœuvre est encore plus réduite que pour Bayrou.
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En conclusion, l’avenir de S. Lecornu ne dépend pas de lui mais :
1/ de ce que Macron acceptera de mettre sur la table ; 2/ en fonction de cela, l’opposition à Faure sera-t-elle capable de lui imposer une responsabilité de gauche dans un moment où l’histoire commande ? ; 3/ enfin, quand le mouvement social, qui ne demande qu’à prospérer, va-t-il exploser ?
Alors pourquoi une responsabilité de gauche ? Parce qu’il faut tout stabiliser pour pouvoir tout changer, plutôt que tout déstabiliser et ne plus pouvoir rien changer. Sinon, cherchez déjà le suivant en attendant Le Pen.
À dimanche prochain.




