4598 Jours de guerre en Europe
1. Le temps et la cuisine présidentielle
2. Leçon n° 16 : L’égalité réelle
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1/Le temps et la cuisine présidentielle
« Ne gaspillez pas le temps, c’est la vie », disait B. Franklin. « Le temps, cette chose que l’on crée », selon Gandhi, est décisif en politique. Et même si Léo Ferré chantait : « Avec le temps, tout s’en va... », faut-il pour autant le perdre ? Doit-on prendre son temps ? Ou bien, quand une candidature arrive-t-elle à temps ? Tel est l’objet de la réflexion des candidats à la présidentielle.
Il y a ceux qui se déclarent sans plus tarder. Il y a ceux qui repoussent le moment. Ceux qui n’en peuvent plus que leur champion ne soit pas dans l’arène à la vue des sondages. Et ceux qui se désolent, en les regardant, que le coup soit parti aussi vite.
Mitterrand nous avait appris qu’il « fallait donner du temps au temps ». Ce n’était pas le plus maladroit dans le domaine stratégique et tactique. Alors faut-il brusquer le temps, le préserver, le gérer ? « Nous devons utiliser le temps comme un outil, non comme un canapé », disait J. F. Kennedy, et cet outil n’est pas exempt de calculs politiciens, ce qu’on appelle la petite cuisine, sans laquelle il n’y a pas de grande histoire.
Une déclaration de candidature, il faut savoir la précipiter sans paraître se précipiter, ou savoir la retenir sans laisser passer l’occasion. Mais, dans les deux cas, elle doit répondre à un objectif de campagne. Surtout, il faut avoir, au-delà de l’instant, un plan, un agenda, mûrir un dessein et des propositions, produits d’un dialogue muet avec les Français.
Le temps et la cuisine chez Mélenchon
Pourquoi Jean-Luc Mélenchon est-il parti aussi tôt ? Ce meeting massif, dimanche 7 juin à Saint-Denis, était moins puissant que ses rassemblements de Marseille, de la Bastille ou de la République lors des précédentes campagnes. Est-ce la raison pour laquelle le candidat insoumis fut moins lyrique ? Est-ce la hantise de la dernière danse avant d’aller s’asseoir définitivement ? Se demandait-il s’il n’était pas parti trop vite, trop tôt ? Son « la primaire est finie » ne trahissait-il pas l’impatience à ce que la gauche se range derrière lui ? Sa charge contre J. Bardella n’était-elle pas un moyen de conjurer la déroute annoncée s’il était au second tour ?
Le leader de La France insoumise a toujours annoncé sa candidature le premier ou dans les premiers. Son objectif est, à chaque fois, le même : écraser la concurrence à gauche et atteindre le seuil critique du vote utile. Mais cette fois-ci, la question centrale de cette précampagne est double : casser le plafond de verre de son rejet et tenter d’empêcher les autres de déployer leur campagne, selon le vieil adage : « La force va à la force. »
Il s’agit ainsi de provoquer la panique, le doute dans la gauche pour obliger les candidats à se dévoiler trop vite et s’étalonner à la « montée en charge » du leader populiste, dont l’électorat se mobilise plus vite. Il s’agit d’induire l’idée que ce qui a marché en 2017 et 2022 se reproduit. Le vote utile, c’est lui.
C’est ce qui est en train de se passer avec F. Ruffin qui, pris à la gorge par l’offensive de Mélenchon, a voulu anticiper et se trouve aujourd’hui asphyxié. Le député de la Somme est en chasse-patate, comme on dit dans le cyclisme : ni dans le peloton ni dans l’échappée. Cela condamne généralement la tentative.
Pour obtenir un effet maximum, Mélenchon a tout déstocké : un meeting-manif, des intellectuels avec le prix Nobel de littérature 2022 Annie Ernaux ou le prix Goncourt de 2017 Éric Vuillard, la symbolique de Saint-Denis, capitale de la nouvelle France, et le retour du raminagrobis assagi.
Le rassemblement pour l’élection à la présidence de la République ne fut pas dédié à la nouvelle France, mais au peuple palestinien ; on ne se refait pas. Rima Hassan et Bally Bagayoko, derrière le leader, esquissèrent quelques pas de danse... déjà persuadés qu’ils « feront mieux ».
Assurément, de belles images. Est-ce une réussite pour autant ? Sans faire le plein, il y avait du monde, mais qui en doutait ? Si le discours du candidat parut le souffle court dans la forme, il laissera, sur le fond, un électeur de gauche, même « radical-groupie », sur sa faim.
En effet, « l’orateur du peuple » a oublié le peuple dans sa péroraison. Pas un mot sur les salaires, le pouvoir d’achat, ni même le logement ou la santé, l’éducation ; rien. Pas une phrase, une formule, une proposition, pas même une allusion. Voilà qui peut sembler étrange.
Le constat est pourtant clair : la bataille culturelle pour la nouvelle France chasse la bataille sociale. Immédiatement, on pense à la critique de Bernie Sanders à K. Harris, l’accusant d’avoir abandonné la classe ouvrière à Trump au profit du combat culturel. Le parallèle est plaisant vu le mépris du leader de LFI pour les sociaux-démocrates.
Exit donc les conditions matérielles d’existence du peuple. La bataille pour l’hégémonie électorale dans les quartiers a chassé le salariat. Alors, évidemment, les « manifestants » ont pris le discours à la lettre et l’ont signifié d’un « on est chez nous », donnant une « coloration » inconsciente à la reprise du slogan d’extrême droite : la « nouvelle France, c’est sans vous ».
Était-ce le but recherché ?
La France, elle, n’en a rien vu, et le rendez-vous n’a pas eu le retentissement escompté. Les Français n’avaient d’yeux que pour l’horreur de ce qu’un prédateur sexuel a fait à Lyhanna après Rosa et d’autres.
L’orateur n’a pas su trouver les mots. Il a préféré a ainsi démontré que l’émotion d’un peuple pour ces enfants n’était pas la sienne. C’est ballot pour qui se targue d’incarner le peuple à défaut de la nation.
Ce premier meeting de campagne a-t-il, à défaut d’avoir marqué le peuple, disloqué ou entamé les autres partis de gauche ?
Le week-end fut décevant pour les insoumis. Marine Tondelier a réussi in extremis son conseil fédéral de tous les dangers. Elle a résisté aux assauts conjoints des amis de Jadot, favorables aux socialistes, et ceux de Rousseau aux insoumis.
L’appel des écologistes populaires pour Mélenchon, dû au travail « sous-marin » de LFI réunis clandestinement le 3 juin à la résidence Bikude, Montpellier, et déployé par Julia Mignacca le 4 juin dans Politis, a fait un flop retentissant.
La leader des Verts va pouvoir avancer sa candidature et empêcher les soutiens à Mélenchon de le soutenir. Quant au PC ? Roussel, le secrétaire national, a imposé une défaite aux tenants de la ligne radicale qui penchent vers Mélenchon.
Filons toujours la métaphore cycliste : quand on place un démarrage au début de l’étape de montagne, il faut qu’il soit décisif, sinon les autres reviennent « sucer la roue » en attendant de placer le leur.
Alors si Mélenchon est bien parti. Il n’est pas arrivé. Il est surtout seul et a déjà mangé son pain blanc. Il profite seulement de la comparaison avec ses concurrents, dont certains ont démarré, d’autres pas. De là à dire qu’il a plié le match, il y a un pas que Mélenchon lui-même ne franchit pas.
Le temps et la cuisine à gauche
De son côté, R. Glucksmann a choisi de se déclarer tout en ne se déclarant pas. Il est candidat sans l’être totalement, en tout cas définitivement. Pourquoi cet entre-deux ? Pourquoi être parti bien avant le rush ?
Ses soutiens au PS pensent que, s’il ne devance pas nettement Mélenchon dans les sondages, c’est parce qu’il n’est pas le candidat du PS. Ils avaient déjà fait le coup avec Anne Hidalgo. Il n’y avait rien de plus urgent qu’elle soit candidate mi-septembre, qu’elle sorte son livre vite, car Jadot était candidat en octobre. Elle était à 17 % dans les sondages. Elle brûla ses vaisseaux. On connaît la suite : en décembre, elle n’avait plus rien à dire. Et le PS voulut la débrancher pour Taubira.
Donc, la déclaration de Glucksmann a pour but de convaincre ou contraindre le PS à suivre le candidat de Place publique. Pour l’instant, le député européen a quelques beaux scalps à son actif : B. Vallaud, qui a jeté l’éponge de sa candidature, Carole Delga a renoncé à la sienne et Nicolas Mayer-Rossignol, ainsi qu’une vingtaine de députés, l’ont rejoint. Il a réussi à conquérir le cœur de l’ancien candidat écologiste malheureux à la présidentielle et à la mairie de Paris, Jadot ; un meeting de lancement hier réussi ; des sondages flatteurs, en tout cas au-dessus de 10 %.
Mais la totalité de l’opposition à Faure n’a pas fait le pas. Hélène Geoffroy souhaite toujours une primaire des sociaux-démocrates à une date praticable par tous plutôt qu’un engagement partisan dès maintenant. P. Brun, le troisième leader de l’opposition à O. Faure ne retrouve pas encore son exigence d’une gauche populaire. Jérôme Guedj, lui, est déclaré, n’a pas renoncé, fait entendre sa voix, et le voilà en Israël et dans les territoires palestiniens. Karim Bouamrane, l’homme « debout », veut une gauche non mélenchoniste qui le soit. Il vient de débouler du diable vautvert et compte sur sa détermination pour ne pas compter pour du « beurre ».
Quant à Faure, il fait de la résistance en proposant une primaire « 2 en 1 ». Elle nous fait furieusement penser à la publicité d’un shampoing ou de lames de rasoir. C’est tout à fait baroque, mais cela donne du temps. On y revient.
Mais la cuisine de l’homme qui aime les lucioles de Pasolini peut tourner à l’épouvantable tambouille. Il veut que le PS adopte une primaire PS / Place publique qui aurait l’apparence d’une concession aux sociaux-démocrates, mais qui serait inacceptable pour ces derniers, puisqu’elle déboucherait sur une primaire de la petite gauche qu’ils récusent. C’est précisément l’essence de la manœuvre.
Dans ces conditions, Cazeneuve n’y participera pas et Hollande ne voudra pas goûter à ce fumet. Est-ce un problème pour Faure ? Non. C’est même l’un des objectifs : mettre tout le monde hors jeu.
Glucksmann prendra-t-il le risque de se faire battre par O. Faure qui, on n’en doute pas, sera candidat ? Le plus probable est qu’il n’ira pas, pour les mêmes raisons que ses aînés. Et qui sera désigné ? O. Faure, pardi !
Après avoir espéré Castets, Berger ou Pigasse, le premier secrétaire a fini par se convaincre que son bilan de dix ans à la tête du PS sentait le dépôt de bilan. Alors c’est le passage en force, quoi qu’il en coûte. La double primaire leurre pour mieux être vainqueur et revenir à la petite primaire.
Et ainsi légitimé, le député de Seine-et-Marne, qui entend le rester, se voit bien proposer une alliance à Marine Tondelier qui, de son côté, s’avance et fait le ménage, poussant Jadot et Rousseau dehors de son parti, ressuscitant le centralisme démocratique. Chacun sa méthode, mais l’objectif est d’être maître à bord pour une union Faure-Tondelier.
L’écologiste, depuis un rock endiablé dans une université d’été, est l’étoile polaire du premier secrétaire. Nous aurions un ticket présidentiel législatif. Bref, la préférence pour les écologistes plutôt que les sociaux-démocrates.
En un mot, « on » témoigne à la présidentielle et on existe aux législatives. Là, c’est le risque de l’intoxication alimentaire. Non seulement il est peu probable que ceux qui ont fait le choix de Glucksmann au PS y renoncent, et l’on va au-devant de nombreux déchirements.
Mais, contrairement à ce que semble penser Faure, la gauche réformiste ne se reconnaîtra pas dans ce tandem cache-misère rose-vert. Elle cherchera le vote utile dans le centre droit contre l’extrême droite. Quant à la gauche radicale, à commencer par la base écolo, elle ira se réfugier chez Mélenchon.
C’est la perspective d’un PS groupusculaire et crépusculaire rejoignant le rayon des accessoires et réduit à une gauche électorale de témoignage.
Ce serait, pour le coup, « Cauchemar en cuisine ». Et si ce plat avarié voit le jour, l’addition risque d’être salée. On comprend que l’opposition veuille y faire obstacle dans un prochain conseil national.
François Hollande est insubmersible. Il se prépare, mais prend soin de ne pas dire quand il sera prêt. Il a gagné la bataille décisive de la fin de la petite primaire. Il regarde O. Faure et R. Glucksmann s’expliquer. L’un des deux en sortira affaibli, peut-être les deux, ou cela liquidera toute chance pour la gauche de bien figurer.
En tout cas, il ne veut pas s’en mêler. Il campe en lisière du champ de bataille, flamberge au vent, attendant le moment opportun pour charger, sachant que les conditions peuvent ne pas être réunies. Ses soutiens se demandent s’il n’y a pas le risque que Mélenchon s’installe ou que Glucksmann s’envole.
L’ancien président ne croit pas à la martingale mélenchoniste et pas du tout à sa cristallisation définitive, certain que la question décisive sera : qui peut battre Bardella, pas qui peut bien figurer.
Il voit bien que O. Faure fera tout pour que la tentative Glucksmann soit un échec. C’est une querelle de ligne et de génération. Il est surtout préoccupé par l’état du pays, en pleine décomposition, ce qui passe au-dessus de la tête de très nombreux candidats. Et pourtant, tout cela va très mal finir.
Il le dit à chaque meeting, comme pour avertir les prétendants : après la joie d’un « 20 heures », c’est l’enfer. Il cherche à démontrer qu’il y a en toute chose un chemin praticable sur tous les sujets, propice à l’apaisement.
L’expérience de Jospin face à la campagne Delors ou celle, météorique, de DSK, deux moments où il fut impliqué, ne le pousse pas à se précipiter. Dans cette affaire, il semble dire : rien ne sert de courir, il faut partir à point. C’est-à-dire quand les Français se tourneront vers la présidentielle.
D’ici là, il se démultiplie, empile les apparitions et laisse concurrents et adversaires jeter leur programme avant l’été pour mieux imposer le sien à la rentrée.
Il pense ne pouvoir surgir que lorsque toutes les hypothèques auront été levées, si elles doivent l’être. C’est peut-être son point fort : il ne joue pas sa vie politique dans l’affaire, il l’a déjà réussie.
Cette candidature, soit elle s’impose, soit il est incontournable pour la suite où la France jouera son destin. F. Hollande ne veut pas être le recours, mais l’alternative à gauche.
La position de recours est plutôt celle de Bernard Cazeneuve. Il est hors de ce temps politique, avec une temporalité propre qui ne s’adresse pas strictement au PS ou à la gauche, mais au bloc central, au PS et aux écologistes de gouvernement.
Il est le candidat « républicain » d’une impossible équation qui sera la solution en cas de victoire du RN. Toute la question est celle, encore et toujours, du temps. Comment faire advenir maintenant ce qui ne va pas de soi et s’imposera demain, alors que l’on ne sera peut-être plus dans le débat ?
Cela demande de la cuisine, mais l’ancien Premier ministre goûte peu celle des partis. Il préfère le dialogue direct avec les Français sur un projet sérieux et financé. Il est vrai qu’on oublie souvent que c’est cela, une présidentielle.
Le temps et la cuisine à droite
À l’extrême droite, la destinée sera maîtresse du temps. Toutes les droites sont suspendues à la décision de justice concernant Marine Le Pen.
La qualification par gong judiciaire de Jordan Bardella serait, pour les leaders de la droite, un clin d’œil de l’histoire. Il est réputé plus friable, moins fiable, moins expérimenté que la « petite mère du peuple nationaliste » qu’incarne Marine Le Pen.
En attendant, le populiste sur papier glacé, qui se propose d’installer une Bourbon à l’Élysée – un comble ! – fait son aggiornamento libéral du « vivant » de Marine pour ne pas être accusé de liquider l’héritage si elle devait être éliminée.
L’espoir d’une candidature du « veau sous la mère » est en partie la raison du démarrage en trombe de B. Retailleau. Car, dans le cas contraire, ils ont tellement dit de bien de Marine Le Pen qu’elle va être inarrêtable.
La cuisine du patron de LR est fort épicée. Il voulait tout à la fois être le « second best » dans l’espace nationaliste, interdire toute possibilité d’une primaire voulue par Wauquiez ou un ralliement trop précipité à É. Philippe espéré par J.-F. Copé, enfin brûler la politesse à D. Lisnard ou X. Bertrand.
Cela fait beaucoup d’ingrédients, même pour une nouvelle cuisine.
Le problème pour le leader de LR est qu’il n’a pas fait de bond décisif pliant toutes les contraintes auxquelles il voulait répondre. Il est donc parti trop tôt et sa cuisine va lui rester sur l’estomac.
É. Philippe, lui, a mis les gants – pour cuisiner, ce n’est pas pratique – bien avant que ce soit le temps, tout en déclarant qu’il se donnait du temps. Mais il n’a pas accroché les plus de 20 %, seuil de crédibilité pour tenir en respect le reste de la droite.
Il n’a pas su utiliser le temps qu’il s’était donné. Il est trop loin de Bardella et trop près de ses poursuivants qui se prennent tous à espérer.
Et maintenant, Gabriel Attal lui mordille les mollets. Le temps du patron de Renaissance est celui de l’outsider. Là où d’autres ralentissent le pas, il l’a accéléré, car il doit réduire, avant la fin de l’été, l’écart qui le sépare de son prédécesseur à Matignon.
Les choses commenceront à se gâter si les deux courbes se rapprochent ; on le redoute déjà des deux côtés.
Mais maintenant les dés sont jetés, les vaisseaux brûlés, et la compétition « amicale » va faire un mort, peut-être deux avec Retailleau. Ce n’est plus une primaire des droites, mais un ball-trap.
On le voit, le temps en politique se dilate en fonction de l’objectif politique. Et la cuisine est souvent immontrable dans une France passablement excédée.
Les sondeurs et la presse vont nous faire croire chaque jour que « c’est déjà plié ». Mais la présidentielle est loin du money time, au moment où le Mondial commence. C’est le seul terrain où il ne faudra pas être en retard.
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2/ Chaque semaine, nous voyageons à l’intérieur des bouleversements du monde et de ses métamorphoses.
Leçon n° 16
L’égalité réelle
Après un siècle de réduction des inégalités, c’est le choc des précarités qui caractérise le basculement du monde.
Les inégalités plurielles sont reparties à la hausse.
En 1793, Condorcet en voyait trois : les inégalités de richesse, les inégalités d’état, écrivait-il, par la transmission et l’héritage, et les inégalités d’instruction.
À ces inégalités de destin se sont ajoutées celles des femmes, des identités, de résidence, de la santé, de la culture, de l’alimentation et de l’enfance. La marque du moment, ce sont les inégalités plurielles.
Il faut aujourd’hui une approche multidimensionnelle de l’inégalité.
La première des inégalités, celle qui génère toutes les autres, c’est la pauvreté. En 2024, 700 millions de personnes vivaient avec moins de 2,5 dollars par jour.
En 30 ans, la part de la population extrêmement pauvre a été divisée par quatre grâce à la Chine et à l’Indonésie, mais, depuis 2017, les chiffres ne diminuent plus alors que l’extrême richesse explose.
16,9 % de la population est pauvre dans l’Union européenne, 11,7 % sont très modestes. Il s’agit quasiment d’un Européen sur trois dans le continent et le marché le plus riche du monde. Pire, un Européen sur dix vit sous le seuil de pauvreté.
Il faut ajouter à ces chiffres, indiquant une rupture d’égalité et une fracture sociale, que 11,2 % des Européens sont dans une situation précaire et que 3 millions sont dans le risque de sans-abri. Il y a donc une combinaison de pauvreté et de précarité à la base des inégalités.
Pour saisir l’ampleur du phénomène, dans le monde, une personne sur deux vit avec 4,85 dollars par jour et 60 % sont des femmes.
C’est le second aspect des inégalités : la moitié de l’humanité est cantonnée à un statut de deuxième zone. Dans le domaine des salaires, de l’emploi, de la représentation politique, sans oublier la vie quotidienne, la violence et les féminicides, les inégalités demeurent nombreuses. C’est une frontière invisible, quelle que soit la richesse des nations, à conquérir.
La troisième fracture est celle du lieu de naissance dans le monde et dans chaque pays. C’est l’assignation à résidence. Les Nations unies estiment à 200 millions de déplacés climatiques, en plus des flux migratoires actuels, dans les années à venir. Les pays d’accueil ne sont pas prêts alors que les inégalités dues à l’identité de départ et aux religions s’accroissent chez eux.
Nous assistons à un nouveau mur au sein des populations.
En France, il n’y a pas de statistiques ethniques. Au nom de l’égalité, on cache les inégalités dues aux origines, à la couleur de la peau, à la religion. Mais il n’y a pas besoin de statistiques pour constater que, sur les 74 généraux de division, les 141 généraux de brigade, les 1 039 colonels, les 756 lieutenants-colonels, les hommes et femmes issus de l’immigration sont une poignée et disparaissent dans les grades les plus élevés.
Et combien sont-ils dans la magistrature avec ses 7 900 juges ? Combien dans les 13 magistrats de la Cour de cassation ? Combien au Conseil supérieur de la magistrature ?
Cette distorsion « ethnique » entre justice et justiciable est source d’une frustration civique que l’on se refuse à voir au nom du combat contre le communautarisme.
Être républicain, c’est refuser que les communautés imposent leurs « lois » à la République. Mais la République, en retour, doit garantir l’égalité des chances dans tous les domaines, quelle que soit son origine sociale, culturelle ou cultuelle.
Faut-il évoquer le même phénomène chez les présentateurs des journaux télévisés, les chefs d’entreprise et dans le CAC 40 ? Mais il faut bien le reconnaître dans la classe politique et même dans les syndicats.
Il faudrait citer aussi la pyramide salariale si l’on met de côté les sportifs, la difficulté à louer un appartement hors des « quartiers assignés », celle d’obtenir un stage dès que le nom a certaines consonances, mais aussi pour se soigner.
Les contrôles au faciès ou les centaines de unes, ou les milliers d’interventions stigmatisant les hommes ou femmes issus de l’immigration en témoignent.
Il y a un peu plus de 20 % de personnes concernées dans la population française ; elles sont sous-représentées ou discriminées.
Une ségrégation rampante est à l’œuvre, qui se déploie dans tous les domaines : dans l’alimentation, dans la culture, dans l’habitat ou la santé.
L’aspiration au beau, au bon, au bien, portée par des maires comme Karim Bouamrane, Hélène Geoffroy ou Michaël Delafosse, est en ce sens profondément égalitaire et républicaine.
Car nous sommes face à une rupture d’égalité.
L’égalité en droit est prévue par la Déclaration de 1789. Elle n’a pas de sens lorsque certains individus n’ont pas les moyens d’assurer à peu près correctement leur condition matérielle d’existence.
Être traité de la même manière par la loi, cela ne signifie pas l’égalité des chances ou d’accès à une vie décente ou à l’élite de la société.
La discrimination est une atteinte à la dignité de la personne dans le Code pénal. Elle est contraire à l’égalité et à la légalité, et pourtant, nous vivons – nous venons de le voir – dans un système de castes de fait.
Les principes de l’égalité sont viciés par la réalité qui vient les contredire.
« La justice signifie l’égalité pour les égaux et l’inégalité pour les inégaux », disait déjà Beaumarchais.
L’égalité réelle sera de se hisser au niveau de ses principes, c’est-à-dire l’égalité devant la loi, l’égalité dans la loi, l’égalité par la loi. Et il s’agira là de l’égalité permanente.
Il n’y a dans cette formule nulle conspiration des égaux à la Gracchus Babeuf, nulle société communiste idéale, nul égalitarisme.
Il s’agit simplement de tendre vers la promesse d’égalité.
Le philosophe Alain Renaut résume : « La IIIe République n’était point égalitariste ; des différences sociales pouvaient exister à condition qu’elles fussent justifiées. »
Mais il ajoute, ce qui fait la différence et l’actualité du propos : « Dans cette optique, il fallait que les mêmes opportunités fussent offertes et que tous puissent faire la preuve de leurs compétences et de leurs mérites. »
Tout est là ! La combinaison des inégalités matérielles de destin et de la discrimination conduit à une société inégalitaire qui est au cœur des nations.
L’égalité est donc devenue formelle et non réelle.
Et cette dichotomie insidieuse est l’une des données du « Nouveau Monde ». Pauvreté sociale, précariat de masse, discriminations donnent une société à deux vitesses entre inclus et exclus.
Elle est instrumentalisée tout à la fois par ceux qui veulent se séparer de la République et par ceux qui veulent transformer la nouvelle France en mot d’ordre contre les « Blancs ».
Le nouveau progressisme ne saurait laisser cette question essentielle dans les mains de ceux qui veulent la dévoyer.
Le combat se mènera dans une triple tension : d’abord la réalisation réelle de l’égalité ; ensuite la levée des discriminations qui empêchent de réaliser ce que dit la loi ; enfin le refus de l’instrumentalisation de cet état pour la « révolution », la communauté ou une nation épurée.
Le réformisme radical tire sa source dans ce combat pour l’égalité réelle.
Léon Blum était éclairant à ce sujet dans des propos d’après-guerre :
« Maintenir et développer les droits de la personne au sein d’une société tout entière conduite et organisée pour le bien collectif, c’est la formule même du socialisme, dont les deux mots sociaux-démocrates n’ont pas été rapprochés par hasard. C’est la synthèse que Jaurès, durant toute sa vie, a essayé de réaliser entre la motion fondamentale du marxisme et les vieux principes de la Révolution de 1789. »
Et cette synthèse, c’est l’égalité comme but et moyen.
Dominique Strauss-Kahn avait fait de cette question la figure centrale de son nouveau socialisme.
Il écrivait dans Éléments pour un réformisme radical à la Fondation Jaurès :
« Révolution sensible de la pensée socialiste : passer de la compensation en aval des inégalités – la logique de l’État-providence – à une logique de correction en amont, promouvoir une égalité réelle en renvoyant l’égalitarisme formel. »
Et de plaider pour donner plus de capital public à ceux qui ont moins de capital social.
Alain Renaut avait, dans son livre Société juste, résumé le propos de la manière suivante :
« Accorder davantage à ceux qui sont les moins favorisés à la naissance. »
Cette orientation fut galvaudée ou résumée par la formule des inégalités justes. Ce qui pouvait sembler paradoxal puisque, pour lutter contre les inégalités, il fallait en créer d’autres.
L’égalité permanente me semble mieux correspondre à la réponse à la métamorphose de la question sociale dans nos sociétés contemporaines.
De nos jours, 400 personnalités internationales proposent une feuille de route concrète pour retrouver l’égalité.
Son promoteur, Thomas Piketty, propose : taxe mondiale sur le patrimoine jusqu’à 20 %, taux marginaux de 90,5 % pour les hauts revenus, fonds souverain international finançant les investissements sociaux et climatiques.
Cela permettrait, disent les chercheurs, de tendre vers un salaire moyen de 5 000 euros.
On peut critiquer ceci comme utopique, souligner que cela fait abstraction, à l’époque de l’IA, des investissements nécessaires ou estimer que le régime imposant cette potion égalitaire tendrait vers l’illibéralisme.
Mais c’est dans cette veine que le nouveau progressisme doit travailler à son renouveau.
Rétablir la marche vers l’égalité réelle est une des tâches essentielles dans le bouleversement du monde qui voit l’explosion des inégalités matérielles.
Mais qu’il me soit permis d’ajouter qu’attaquer les inégalités à la racine est une condition essentielle, mais pas suffisante si l’on ne fait pas tomber le mur de la discrimination.
À commencer par le rapport homme-femme.
Là encore, il y a un hiatus entre la loi et la réalité.
Il y eut le droit de vote par une loi en 1944. Puis le droit d’ouvrir une activité professionnelle, le droit d’ouvrir un compte en banque sans l’autorisation de son mari ou de son père par la loi du 13 juillet 1965 ; la loi sur la contraception en 1967 ; l’égalité salariale en 1972 ; l’IVG en 1975, son remboursement en 1982 ; l’égalité politique en 2000 ; l’inscription de l’IVG dans la Constitution en 2024.
La marche vers l’égalité réelle semble inscrite dans la loi.
Pour autant, la disparité dans les salaires, les carrières, les postes de responsabilité est toujours une réalité.
La parité a progressé en politique, mais les partis préfèrent payer une amende plutôt que de l’appliquer totalement.
Enfin, et peut-être surtout, l’enfance, car la racine de l’humanité, c’est l’enfance.
Pourtant, la protection de l’enfance semble exclue de la lutte contre les inégalités. C’est son point aveugle.
Elle est reléguée aux conseils départementaux, qui s’acquittent de leur tâche avec constance, comme si la communauté nationale cachait cette plaie ouverte à l’aine de la société.
Le rapport de la députée socialiste Isabelle Santiago sur la protection de l’enfance fut adopté par la représentation nationale à l’unanimité.
Dans les polémiques et la cacophonie ambiantes, cela est suffisamment rare pour ne pas y voir un moment de saisissement parlementaire devant cette discrimination absolue envers les enfants abandonnés ou maltraités.
Il y a 218 millions d’enfants de 5 à 17 ans qui travaillent en 2026, dont 75 millions dans des emplois dangereux.
Et encore, ces chiffres sont sous-estimés, car une partie du travail domestique échappe à la statistique.
La maltraitance des enfants, leur pauvreté, la pédocriminalité, la prostitution, jusqu’à la condamnation à mort des enfants ou leur emprisonnement, comme en Iran, sont des réalités qui ne sont jamais ou très rarement prises en compte dans la lutte contre les inégalités ou les discriminations.
Ce n’est pas un hasard si, en 1919, l’Organisation internationale du travail a été fondée principalement pour lutter contre le travail des enfants. Ce n’est pas étonnant non plus si c’est la Révolution française qui proclame le droit au secours et bâtit, pour la première fois, une forme d’assistance publique pour les enfants.
Il faudra attendre la loi du 24 juillet 1889 sur la protection judiciaire de l’enfant maltraité, qui traite pour la première fois des enfants « moralement abandonnés ». Puis 1956, avec le décret qui promulgue le Code de la famille et de l’aide sociale, et enfin la loi du 6 février 1984.
En fait, la protection de l’enfance est le parent pauvre de l’aide sociale, comme si la société ne devait aucune protection à ses enfants. Rares sont les partis politiques qui prennent en charge ce combat, alors qu’il s’agit d’une discrimination fondamentale.
La Convention internationale des droits de l’enfant, en 1989, a consacré cette revendication.
Il n’y a pas de société juste ni d’égalité réelle sans protection de l’enfance.
Loin d’être achevé, le combat pour l’égalité doit redoubler dans tous les domaines si l’on veut tendre vers la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, au moment où les inégalités explosent à nouveau.
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À dimanche prochain.




