5026 Jours de guerre en Europe
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1/ Trump bat le masque
2/ Marine Le Pen, la candidate du fil à la patte
3/ La défaite de Faure
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1/ Trump bat le masque
Après avoir rassuré V. Poutine sur ses intentions non belliqueuses, alors que l'Ukraine impose des défaites militaires à la Russie, le président américain se consacra au 250e anniversaire des États-Unis et à « son Amérique à lui ». Le Huffington Post résume ainsi le moment : « D. Trump a livré une traversée de l'histoire américaine aux accents MAGA. »
Dans la même journée, plusieurs centaines de militants « nationalistes blancs » défilaient aux cris de « Reclaim America » dans les rues d'une capitale américaine en travaux décidés par Trump, et décorée de gigantesques calicots à l'effigie du milliardaire, qui vient d'accroître considérablement sa fortune grâce à sa position. Ce décorum, ce défilé, ce culte de la personnalité et même l'utilisation du pouvoir à des fins personnelles résumaient le discours prononcé la veille.
En effet, D. Trump a délivré le propos le plus « illibéral, nationaliste, chrétien » jamais prononcé par un dirigeant américain depuis McCarthy, tant vanté à Trump par son mentor, l'avocat Roy Cohn, lors de son « apprentissage ». Dépassant même les sorties du gouverneur G. Wallace dans les années 60/70, militant contre la « déségrégation ». On n'avait plus entendu de telles formules depuis les discours enflammés du pro-mussolinien Virgil Effinger avant-guerre et sa Black Legion, ou ceux du German American Bund, qui pratiquait le salut nazi et remplissait le Madison Square Garden le 20 février 1939.
Au pied du mont Rushmore, à Keystone, dans le Dakota du Sud, sous le regard de pierre des fondateurs de l'Amérique et de leur philosophie libérale, le président américain a appliqué la rhétorique classique de Carl Schmitt, l'idéologue préféré de l'extrême droite, à savoir la polarité ennemi-ami préparant la sanction.
L'ennemi qui corrompt la nation, c'est le communisme. On se souvient que S. Berlusconi se fit réélire en Italie suite à une violente campagne anticommuniste complètement lunaire, des années après la chute du mur de Berlin. C'est le bon filon pour Trump, qui préfigure la campagne à venir pour les midterms : « La naissance et la survie de la nation américaine sous l'égide de Dieu sont simplement la chose la plus belle, la plus incroyable jamais accomplie sur cette planète par des mains humaines », déclare le président américain lors de ce meeting.
Il ajoute : « L'identité d'une nation est le destin d'une nation. » Puis enfonce le clou : cette nation a « forgé un caractère uniquement américain, une nouvelle race de citoyens ». On ne peut être plus clair, et le mot « race » n'a pas été lâché à la légère. L'exceptionnalisme américain ainsi glorifié vise à fixer une frontière entre le bien et le mal. La rhétorique en rappelle d'autres, où l'ultranationalisme servait de vecteur pour galvaniser les foules dans la haine de l'autre.
Il poursuit : « Il y a maintenant une urgence de la menace communiste, y compris de la part de nouveaux arrivants. » L'ennemi est ainsi clairement identifié : le communisme comme idéologie et l'immigré comme porteur du virus. Pourquoi ? « Les communistes n'aiment pas Dieu et ils ne veulent pas de Dieu (...). Vous ne pouvez pas être communiste et patriote », explique le président, déjà en campagne.
Et qui sont les communistes ? « Le Parti démocrate, composé de communistes », assène-t-il plusieurs fois dans son discours.
L'archange autoproclamé de la nation appelle à une croisade pour extirper le mal qui risque de déferler sur la nation lors des midterms. « Nous ne pouvons perdre les élections de mi-mandat que si nous nous autorisons à les perdre, si nous sommes insensés, stupides. Mieux, si nous mettons fin à la flibuste, comme nous devrions le faire, et votons immédiatement pour le "Save Democracy Act", alors nous ne perdrons pas une élection pendant cent ans. »
Il s'agit là de réactiver une sorte de « Communist Control Act » de 1954 et du maccarthysme préconisé depuis longtemps par Steve Bannon. C'est-à-dire la mise au ban de la nation des déviants politiques que sont ceux qui ne respectent pas le nationalisme chrétien, identité de la « race citoyenne » américaine. Pour Trump, ils doivent être rayés de la citoyenneté et même « condamnés à l'exil », insiste le milliardaire national-populiste.
Cette « purification électorale » vise à durcir les conditions d'inscription et d'identification des électeurs. Il s'agit de prouver sa citoyenneté américaine et de mettre fin au vote par correspondance. L'objectif est aussi d'exclure les femmes dont le nom figurant sur la pièce d'identité avec photo ne correspondrait pas à l'état civil. Si la première mesure touche 12 millions d'Américains, la seconde s'attaquerait à 19 millions de femmes.
Cet acte est typiquement un coup d'État électoral. Il a été repoussé de peu par les sénateurs. Mais l'administration Trump ne désespère pas de le faire adopter par des cavaliers législatifs, c'est-à-dire par bouts dans d'autres textes.
Nous le voyons, D. Trump non seulement dévoile la nature de son pouvoir par ses propos, mais radicalise l'offensive illibérale au nom de l'anticommunisme. Elle annonce au passage quelque chose pour Cuba, pour faire oublier le camouflet iranien et ses revirements, et illustrer la lutte entre l'Amérique et le communisme.
Terrible anniversaire pour la nation américaine.
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2/ Marine Le Pen, la candidate du fil à la patte
Marine Le Pen, une étonnante main dans la poche, faux self ou vraie décontraction, n'était pas, pour une fois, en noir à l'audience judiciaire décidant de son sort. Amincie, bronzée, maquillée, habillée de rose, elle avait un côté pimpant qui seyait mal à la dramaturgie du moment. Elle a obtenu ce qu'elle était venue chercher : condamnée sans être empêchée. Les magistrats ont fait du sur-mesure ; la main de la justice, une fois n'est pas coutume, a tremblé. L'enjeu politique ? L'affaire Liliana et les dysfonctionnements de la justice ? Nul ne le sait.
En tout cas, le verdict est dans un entre-deux. La condamnation est confirmée, qui en doutait ? Mais l'inéligibilité, hier automatiquement de cinq ans dans la loi Sapin, est calculée au mois près pour que la leader d'extrême droite puisse se présenter à la présidentielle après un bref passage par la case bracelet. On aurait voulu bâtir un compromis que l'on n'aurait pas fait autrement.
Mais Marine Le Pen a décidé de pousser son avantage. Elle se pourvoit en cassation pour suspendre le jugement, histoire de dire qu'elle refuse la condamnation pour détournement de fonds publics, encore moins facile à porter qu'un bracelet électronique. Puis, coup sur coup, elle réunit ses proches pour une courte réunion, annonce sa candidature au 20 heures de TF1, où elle se rend certaine de l'effet maximum, sept millions de téléspectateurs, lance son site de campagne. Tout cela indique que la séquence a été pensée dans les moindres détails. Le tout pendant que ses lieutenants ferraillent sur tous les plateaux, ayant comme consigne de garder leurs nerfs comme un Mbappé face aux « tacleurs » du Paraguay.
L'objectif est d'abord le premier sondage, qui doit installer la fusée sur son orbite. Ce sera évidemment le cas : elle prend quatre points. Et si six Français sur dix réprouvent sa candidature, c'est qu'elle n'est soutenue « que » par 34 % des Français, et donc les autres lui sont défavorables : pas de quoi en faire un plat.
Si Marine Le Pen est la première présidente de la République d'extrême droite depuis le maréchal Pétain, les historiens reviendront en détail sur cette séquence historique. Pourquoi l'Élysée puis la Chancellerie ont-ils laissé fuiter que Marine Le Pen ne serait pas empêchée ?
Toujours est-il que les nationaux-populistes ont leur ticket pour la présidentielle. Car Marine Le Pen a annoncé que Bardella serait son Premier ministre. Le fait de le rendre public le soir même, dans une intervention où les mots devaient s'effacer devant l'annonce de la candidature, démontre là encore une absence d'improvisation. Mais cela indique en creux que la « grand-mère » du nationalisme devait vite consoler le « petit prince » de l'extrême droite, qui s'y voyait déjà entre deux rallyes chez les Bourbons. Ce qui confirme, non un désaccord sur la ligne, mais une tension sur les ambitions. Il était nécessaire tout autant de rassurer les trois à quatre points d'opinion plus favorables à Jordan qu'à Marine Le Pen. Les « deux » vont pouvoir ratisser large.
À Marine Le Pen, l'incarnation du peuple. Elle en fit le juge ultime dans son 20 heures sur TF1, et ce fut l'élément de langage de la soirée.
À Bardella, la droite classique et le milieu des affaires. En un mot, à Marine Le Pen le premier tour ; à Jordan Bardella le second.
Merci donc pour ce moment de vrai théâtre politique. Il ne change rien au rapport de force politique et va souffler l'effet post-meeting d'Édouard Philippe, le principal challenger du duo entre 17 et 20 % au premier tour. L'ancien Premier ministre va trouver le temps long jusqu'au désistement de ses challengers dans le bloc central de droite.
L'extrême droite est maintenant en campagne. Il y aura des rebondissements, à commencer par le volet judiciaire. Mais il ne faudra pas trop compter sur la justice pour arrêter la machine. Et vous pouvez compter sur les moyens de procédure des avocats du RN pour repousser la décision de la Cour de cassation après le vote de la présidentielle.
Il est loin le temps où la première vice-présidente, Marine Le Pen, du Front national, dont le « de père » était condamné pour antisémitisme, réclamait une inéligibilité à vie pour les condamnations portant sur une atteinte à la probité.
De toute façon, après plus de quarante ans d'affaires et deux anciens présidents de la République condamnés à de la prison, les Français sont immunisés : le scandale politico-judiciaire est banalisé. C'est l'un des aspects de la déconstruction républicaine et, paradoxalement, de l'institutionnalisation du RN.
Marine Le Pen candidate : nous sommes maintenant au cœur du drame français.
Le fait que l'extrême droite caracole en tête, voit sa meilleure candidate libérée par la justice sans aucune critique publique chez les candidats, pendant que La France insoumise organise le chahut des tribunes de l'Assemblée à propos du vote sur la présomption de légitime défense de la police, dans l'indifférence totale, dit beaucoup de la situation politique française.
La question qui va absorber toutes les autres est : « Qui peut catalyser au second tour un front républicain contre le front nationaliste en marche ? »
Faites vos jeux, car rien ne va plus.
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3/ La défaite de Faure
et les conditions d'un nouvel élan
Faure touché, mais pas coulé ; battu, mais candidat. La défaite était inéluctable tant O. Faure, minoritaire, s'est maintenu par tant d'artifices. Il instrumentalisa la candidature d'Anne Hidalgo comme bouclier au congrès de Villeurbanne. Il offrit soi-disant de codiriger le PS avec un de ses opposants, Nicolas Mayer-Rossignol, au congrès de Marseille. Il partagea une improbable victoire avec Boris Vallaud au congrès de Nancy. Avec la même méthode, il se sauva de la déroute d'Anne Hidalgo en créant la Nupes avec Mélenchon, ou évita que Glucksmann ne prenne son envol après le succès des européennes en créant avec ce même Mélenchon le NFP.
Le député de Seine-et-Marne est un adepte de l'inertie et de l'opportunité comme tactique de conservation du pouvoir. Faure ne démissionne jamais : « ça, c'est l'inertie ». Il est toujours dans le coup suivant : « ça, c'est la tactique ». Cela pourrait être plaisant à décrire si nous n'étions pas confrontés au risque de l'extrême droite et au basculement du monde.
Pas besoin de sortir de West Point pour comprendre ce qu'il a en tête. D'abord, il pense utiliser l'exigence des partisans de Glucksmann d'un calendrier court pour éliminer F. Hollande et B. Cazeneuve. C'est le sens de ses propos tentant d’accréditer l'idée que F. Hollande ne veut se soumettre à aucun vote. Puis il accédera aux desiderata des mêmes de réduire le nombre de participants ; on a entendu des mots peu aimables en ce sens à propos de Royal, Guedj, Bouamrane ou Brun. Enfin, il pense que les opposants à la petite primaire étaient unis dans le vote du 9 juillet pour y faire obstacle. Ils ne le seront pas autour de Raphaël Glucksmann, vu le nombre de candidats, et donc, avec 44 %, il espère bien l'emporter en jouant sur la division de ses adversaires.
Certes, les adhérents de Place publique peuvent compenser le manque à gagner. Mais est-on totalement sûr du nombre des troupes au-delà des annonces ? Lorsqu'on lit le communiqué de Place publique sur le résultat du vote interne du PS, on ne peut pas dire qu'il déborde d'enthousiasme. Place publique flaire le piège, mais ne peut pas faire autrement que de dire : « Bravo, discutons des conditions de la suite. » Quant à Glucksmann, dans son interview à La Tribune, il trouve que les socialistes ont choisi la bonne voie mais attend fin août pour dire « j’y vais ou pas ».
D'autant que la primaire des réformistes va maintenant devoir s'organiser. Ce n'est pas la primaire du PS, mais de tous les réformistes, sans exclusive. Alors, le comité d'organisation, avec qui ? Place publique pose ses conditions ? Et les radicaux ? La Convention ? Les présents autour de la table de Raphaël Glucksmann : E. Maurel ? D'autres ?
Ensuite, il faudra constituer le corps électoral de ces présents ; cela n'est jamais aisé à faire. Il est peu probable que ceci se fasse par une fusion de fichiers. Une inscription directe sur un site des « volontaires pour la primaire » devra être mise en place. Mais quid des adhérents des partis ? Versés d'office ? Devront-ils s'inscrire ? Devront-ils repayer ou leur cotisation est-elle suffisante ? C'est une primaire réservée aux réformistes, parfait ; donc aux seuls adhérents des partis qui concourent à la primaire ou au-delà ? Mais, dans ce cas, comment les sélectionne-t-on ?
Voilà déjà quelques questions qui demandent du temps. Et puis il y aura les modalités de vote : présentiel ou sera-t-il virtuel ? Je rappelle qu'il faut 6 000 à 8 000 bureaux ; cela ne se monte pas en trois semaines, en septembre. Et après, il faut répartir le corps électoral par bureaux de vote.
Devant la difficulté, il reste alors le vote électronique. Les socialistes ont été échaudés lors du vote du projet ; les fédérations renâclent et Place publique n'en a pas la tradition. Il faut là aussi un fichier pour l'organiser.
Il semble peu imaginable d'ouvrir le registre dans l'été, d'organiser le débat en septembre pour voter début octobre. Car il faudra le temps du débat. La première semaine de septembre est prise par la rentrée scolaire, la dernière par les élections sénatoriales. Il faut au moins trois ou quatre débats médiatiques et peut-être quelques débats devant les électeurs. À huit ou neuf candidats, cela ne s'improvise pas, à moins, bien sûr, de les réduire à deux.
Reste le prix d'entrée à la primaire. 20 € est excessif. C'est d'ailleurs pour cela que l'option 2, qui l'a emporté, a fini par ne pas fixer de prix.
Reste, en fin de compte, la date qui concentre tout. Organiser un calendrier pour éliminer un candidat ou des candidats ne serait pas judicieux, car cela entacherait la primaire sans pour autant les arrêter.
R. Glucksmann est le plus pressé pour des raisons personnelles et parce que lui et ses soutiens socialistes estiment qu'il a besoin de l'imprimatur du PS pour décoller. On peut défendre l'inverse.
Depuis qu'il est accolé au PS et à ses turpitudes, il ne progresse pas et même régresse. Et, par exemple, F. Hollande, qui est en butte aux attaques de l'appareil fauriste, chemine à bas bruit. Ce fut toujours le cas : il y a une prime dans les sondages pour la figure qui n'est pas adoubée par l'appareil, comme Jospin contre Emmanuelli, ou Ségolène Royal, puis DSK, et enfin Hollande face à Martine Aubry. Ce fut le casse-tête de B. Hamon, candidat frondeur ou du PS, et l'intronisation d'Anne Hidalgo, candidate officielle d'O. Faure, lui fit perdre d'emblée dix points.
Mais il y a surtout un argument de fond. Choisir début octobre, c'est se confronter à d'énormes difficultés techniques ; nous venons de le voir. On peut toujours organiser une primaire à l'arrache et bâclée ; attention quand même à l'absence de dynamique. Souvenons-nous de Christiane Taubira et de la Primaire populaire, qui fit flop.
Mais désigner un candidat avant le débat budgétaire et son pataquès, c'est stopper net l'effet primaire. Car l'heureux élu devra gérer ce moment de vérité que sera le débat budgétaire, où les socialistes seront divisés. Le candidat n'aura pas commencé que son camp sera en ébullition, divisé. S'il souhaite être responsable et ne pas jouer la crise, ce qui sied à un candidat à la présidentielle, il se trouvera vraisemblablement en minorité dans la gauche parlementaire, traqué par la meute LFI comme suppôt de Macron. Le candidat, en plus, aura les plus grandes difficultés à se distinguer du bloc central.
Je crains qu'ayant déjà déclaré que le vote du budget n'est pas automatique, O. Faure l'ait anticipé.
La défaite du premier secrétaire ne fait pas pour autant le succès de ses opposants, encore moins la force propulsive de la primaire des réformistes. Il faut pour cela qu'elle soit un succès, avec une base large, une organisation incontestable, une compétition de tous à une date mettant le vainqueur à l'abri des aléas du budget et de sa censure.
Cela mérite quand même un effort, car la droite est divisée et, pour battre l'extrême droite, il faut un candidat social-démocrate – condition en voie d'être réalisée —–seul capable de rassembler le pays au deuxième tour.
Les militants du PS viennent de donner le coup de pouce nécessaire. Il serait dommageable de vendanger ce louable effort.
À dimanche prochain.




