6021 Jours de guerre en Europe
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- Les dix ans de Macron
- La gauche s’enfonce dans la crise
- Leçon n° 8 : Immigration, ni grand remplacement ni grand aveuglement.
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1/ Les dix ans de Macron
Pour l’anniversaire de sa Grande Marche, E. Macron écrit aux adhérents de Renaissance : « Il y a dix ans, nous lancions En Marche. Sans relâche, nous agissons depuis pour dépasser les clivages et proposer un chemin d’espérance et d’avenir aux Français. » Belle épitaphe pour son mouvement qu’il s’est fait voler par son ancien Premier ministre, G. Attal. D’ailleurs, ce dernier veut changer pour la 4e fois le nom du parti, une façon comme une autre de mieux acter la rupture avec le président.
Il y a dix ans, le 6 avril 2014, le macronisme a commencé par l’annonce d’une « Révolution ». Il se termine par une deuxième droite aphone. Il est peu de dire que le macronisme s’est perdu en route. En fait, son ADN « révolutionnaire » de départ a été génétiquement modifié par le « en même temps » cher à François Bayrou, ce fameux sable mouvant de toutes les volontés. Le Béarnais, fort des 8 %, détenus en nom propre via le Modem, a apporté son « capital » au futur président. Ce qui lui a permis d’entrer à la bourse des candidats crédibles au-delà des 14 %, avant la mi-temps présidentielle. Les ennuis judiciaires de François Fillon et la course de dératé à la radicalité de Benoît Hamon ont libéré un espace, précipitant l’effondrement des partis de gouvernement déjà bien entamé. Macron en a électoralement profité, mais a perdu son identité sur le tapis rouge du Louvre le soir de la victoire. Sa déambulation solitaire fut fort longue, mais il fallait bien préparer la France à ce retournement. La nomination du juppéiste E. Philippe, Premier ministre, du B. Le Maire aux Finances et à l’Économie, de G. Darmanin à l’Action et aux Comptes publics avant de devenir ministre de l’Intérieur, indiquait clairement le centre de gravité du nouveau pouvoir. La promesse d’un nouveau progressisme s’est dissoute dans une vague adaptation au modèle anglo-saxon. On y trouve pêle-mêle, mais sur ce même axe, la suppression de l’ISF, la flat taxe, la baisse d’impôt sur les sociétés de 33 % à 25 %, la fin de la taxe d’habitation, la flexibilité pour les entreprises, la modification des conditions d’indemnisation du chômage, le plafonnement des indemnités prud’homales, mesures censées provoquer la création d’un million d’emplois — selon le badge accroché au revers du veston de Gattaz, président du Medef —, nous donner de surcroît la croissance, l’emploi et donc des rentrées fiscales ; nous en sommes très loin. Cette « offensive » d’adaptation fut stoppée net par le mouvement des Gilets jaunes. En cause ? La grande peur macroniste provoquée par la vision de l’Arc de Triomphe saccagé et les environs brûlés au petit matin du 1er décembre 2018, le lendemain de l’acte 3 des Gilets jaunes. Mais le traumatisme est surtout consécutif au déplacement au Puy-en-Velay après l’incendie de la préfecture le 4 décembre. E. Macron fut insulté, violemment pris à partie, sa voiture attaquée, une femme cria sa haine à sa vitre qu’il dut fermer précipitamment, de peur d’être extrait du véhicule par la foule. Terrifié par ce que révélait ce moment : le rejet à son endroit et la coupure entre le peuple et les élites. Il se réfugia dans le donjon des institutions et n’en sortit que pour des causeries avec des élus, laissant les cahiers de doléances jouer les paratonnerres de la colère. L’expérience macroniste, mal partie, venait de se terminer ; le reste sera sous la contrainte des événements : Covid, guerre en Ukraine, dissolution. L’homme qui devait « libérer » le pays inaugura une présidence entravée, abandonnant sur le champ de bataille son drapeau révolutionnaire et les clairons du modèle anglo-saxon.
Cette violente mise en cause laissera le macronisme sur le sable, sans dessein ni boussole. Le président se contenta de tirer des bords ou de jouer au bonneteau devant des Français agacés. Il gouvernera dans le seul rejet des extrêmes, mais se refusant à toute construction majoritaire de peur de perdre sa centralité. La seule réforme d’ampleur, celle des retraites, passée en force par un 49.3, fut retirée pour obtenir de finir son deuxième quinquennat et voter un budget pour la France. Une réélection bâclée après un quinquennat qui l’a essoré, puis une dissolution ratée conduiront à un pays paralysé et sans joie, otage des populismes. Terrible bilan d’un pays à l’arrêt par un président qui se voulait en marche. L’économie est atone, les déficits étranglent le budget, le chômage redémarre, la grande pauvreté explose, le pays est divisé comme jamais et l’extrême droite aux portes du pouvoir. Même la politique étrangère — à part le notable engagement pour la défense européenne — aura été illisible. Du refus d’humilier Poutine à l’annonce d’un engagement au sol, de la proposition faite à B. Netanyahu d’une coalition contre le terrorisme après le 7 octobre à la reconnaissance de l’État palestinien, que de contradictions et de gesticulations ! Quant à la séquence actuelle, il fut mis hors jeu du déclenchement de la guerre en Iran. C’est dire la « place » de la France. Le New York Times nous apprend opportunément que le déclenchement de ce conflit fut obtenu par Netanyahu le 11 février, ce qui exonère l’entourage de Trump et fait passer ce dernier pour un benêt. Et cela au moment même où un cessez-le-feu précaire a été signé alors que les États-Unis sont dans l’impasse entre départ sans gloire ou approfondissement sans perspective. Que pense E. Macron et que propose la France sur le cessez-le-feu en général et les bombardements du Liban en particulier ? Nul ne le sait. Le président ne parle qu’à voix basse de peur que D. Trump boycotte « son » G7 en France, voilà où nous sommes réduits. Pour le reste, Macron à l’international, c’est une succession de lubies pour le meilleur et le pire, avec comme seule ligne directrice exister auprès des puissants du moment. Le président aura beaucoup parlé, souvent bien d’ailleurs, mais peu réalisé, pour ainsi dire rien. Il a réussi qu’une chose quand même : mettre la France sur le podium des pays en nombre de millionnaires. Il n’est pas certain que, fondant « En Marche », le futur président se voyait un destin à la Guizot et son « enrichissez-vous ».
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2/ La gauche s’enfonce dans la crise
La gauche traverse sa plus grande crise depuis les années 60.
Sans projet ni programme, sans stratégie ni incarnation, la gauche est en piteux état à un an de l’élection présidentielle. Elle s’enfonce dans la crise sans perspective, si ce n’est ce fameux cache-misère, encore et toujours, d’une union non mélenchoniste, comme vient de le rappeler samedi O. Faure dans son interview à Libération.
Il faut être lucide, en ce mois d’avril, la gauche ne gagne pas la présidentielle et aucun de ses prétendants n’est au second tour.
La gauche n’intéresse personne, pas même la gauche. Une multitude de querelles picrocholines se succèdent dans un brouillard total, au point que même les plus avertis s’y perdent. La gauche est à cette étape incapable d’offrir une alternative à la droite divisée et l’extrême droite qui retient son souffle. Elle dîne avec les plus grands patrons français chez Drouant, et l’idylle scénarisée et médiatisée de J. Bardella avec la princesse Marie-Caroline de Bourbon des deux Sicile est une manière subliminale de démontrer qu’il n’est plus dépendant de sa « mère », Marine Le Pen, son clan, et existe par lui-même. S’il entre à l’Élysée, c’est sans cette dernière. Voilà une communication dont Pilhan et Séguéla auraient rêvé : la forme suprême de la banalisation.
La fiction de l’union stratégique avec Mélenchon via la Nupes et le NFP s’est avérée un désastre politique et éthique au fur et à mesure que La France insoumise flirtait avec l’antisémitisme, puis induisait que les élites et la gauche réformiste couvraient un pacte génocidaire à Gaza, espérant ainsi capter un « vote des quartiers ».
Après la victoire politique de LFI aux municipales, ayant contraint la gauche non mélenchoniste à faire alliance avec Mélenchon, LFI continue son travail visant à désagréger la gauche dite classique. La proposition de E. Bompard d’union avec les Écolos, le PCF pour la présidentielle fut certes repoussée sans ménagement, mais a pour but de ramener des électeurs « unitaires » à LFI, voire créer des fractures au PCF, chez les écologistes et même au PS. C’est la stratégie de l’aimant chère à Mitterrand. Dans le même temps, J.-L. Mélenchon accentue sa tactique de labellisation « LFI » de toutes les radicalités. Elle fut initiée avec Aymeric Caron ou Danièle Obono, puis le POI, le NPA, la Jeune Garde, les Frères musulmans dans les quartiers. Elle vient de passer un cap pour obtenir la présentation des 500 listes aux municipales. Elle ramène dans ses filets toutes sortes de candidats. Emblématique de cette « nouvelle pêche », le maire de La Courneuve, qui s’en prend violemment aux socialistes lors du rassemblement en soutien à Balli Bagayoko, maire LFI de Saint-Denis, en butte à des caractérisations racistes. Le maire de La Courneuve, Aly Diouara, ne cache pas ses inclinations douteuses. Il n’hésite pas à apostropher Faure, Tondelier, Autain, Corbière : « Salut les Blancs... on ne vous dérange pas trop dans votre remake de la conférence de Berlin » (conférence sur le partage de l’Afrique). Le même peut dire : « Le corporatisme de gauche est avant tout un corporatisme de Blanc » ou tweeter sa photo de dos montant les marches de sa mairie avec cette phrase : « Une ville, un peuple, un maire »... Mais nous sommes où, là ? À gauche ou chez les émules de Louis Farrakhan ? La stratégie de la « Nouvelle France » chère aux insoumis n’est pas celle de la « République aux couleurs de la France », mais un séparatisme révolutionnaire antagonisant le « eux et nous ». Le lapsus de Jean-Luc Mélenchon lors du rassemblement de Saint-Denis déclarant devant le maire « il est notre » au lieu de « il est des nôtres » est signifiant. Derrière la formule un tantinet coloniale — inconscient, quand tu nous tiens —, il s’agit d’une volonté de « désintégration », de porter « la fragmentation » pour créer les conditions d’un bastion sociologique en mesure de maintenir électoralement LFI et de pouvoir affronter la victoire possible du RN dans la rue. En découpant ainsi la France, les insoumis non seulement récupèrent tout et n’importe quoi, mais substituent à la question sociale la question ethnique maintes fois répétée et avec maintenant son désormais tristement célèbre « tout blanc, tout moche ». Ce naufrage est dans la droite ligne du populisme de gauche de Chantal Mouffe : « l’émotion plutôt que la raison ». Mais surtout, le trait commun de tous les populismes. LFI s’éloigne chaque jour un peu plus de la gauche et même de la radicalité de gauche, sincèrement portée par des militants et des électeurs.
Est-ce qu’il y a une alternative crédible ? La primaire de la gauche non mélenchoniste a sombré avec l’alliance avec Mélenchon aux municipales. Et puis, comme prévu, le résultat calamiteux des écologistes dans cette élection fait suite à celui tout autant peu glorieux lors des élections européennes. Il ruine le peu d’attractivité de la primaire de la petite gauche. Mais chez les écologistes, personne ne bronche ; dans les médias, tout le monde regarde ailleurs. On se demande les raisons de cette immunité pour M. Tondelier, alors que sa stratégie du « trait d’union » a invisibilisé l’écologie et a maintenu une fiction d’alliance avec Mélenchon. Au point de défendre, lors du campus de Blois du PS et devant R. Glucksmann, qui prétendait le contraire, la nécessité de laisser la primaire ouverte à Mélenchon. Pour sympathique que soit François Ruffin, la stratégie du « turlupin » de la gauche ne fait pas un dessein. Et sans leur faire offense, ce n’est ni Clémentine Autain et sa candidature « ni LFI ni PS ni PC, mais Autain », qui risque de s’imposer, ni celle du coucou dans chaque nid à gauche de Génération.s, avec un Benjamin Lucas de plus en plus mélenchoniste tendance « aigre », qui ouvrent un chemin de rédemption à la gauche.
Pour couronner le tout, O. Faure accuse le coup et semble lâcher M. Tondelier : « Je n’ai pas le fétichisme de la primaire », dit-il, enterrant celle-ci dans l’indifférence générale. Mais dans le même temps, il se propose de soumettre au vote des militants ladite primaire, puis réinvestit dans ladite primaire le temps d’une interview à Libération. Comment voulez-vous que les Français s’y retrouvent dans ce « tout et son contraire et réciproquement » ? Le déblocage viendra-t-il du PS ? Faure n’a pas fini de payer ses volte-face vis-à-vis de la France insoumise. Elles ruinent son leadership pour la présidentielle et font exploser sa majorité relative au PS. B. Vallaud, l’« allié » décisif pour la réélection d’O. Faure, lors du dernier congrès de Nancy, vient de claquer la porte du Bureau national avec les opposants à la ligne « unitaire » des fauristes : Nicolas Mayer-Rossignol, Hélène Geoffroy, Philippe Brun, J. Guedj, etc. Faure n’a plus de majorité pour gouverner les socialistes. Il s’en remet à un questionnaire pour trancher l’orientation pour la présidentielle. Quitte à faire parler les militants, on se demande pourquoi il n’y a pas de congrès extraordinaire pour fixer le programme, la stratégie, le leadership et l’agenda de la désignation du candidat à la présidentielle.
Les socialistes sont aujourd’hui sans majorité, ce qui fait que O. Faure ne soumettra aucune question au vote ; sans projet, il avait été bâti pour être compatible avec la primaire de Bagneux ; sans stratégie, elle est évanescente, déchirée entre la gauche non mélenchoniste et la gauche réformiste. Quant à la sélection du candidat à la présidentielle, les agendas des uns et des autres visent plus à empêcher qu’à construire un « précipité ». Obnubilé par la désignation à la présidentielle, le PS délaisse sa construction, qui nécessite une offre programmatique et de bâtir une majorité législative.
Au moment où la République française va être confrontée à son tour à la vague illibérale, la gauche joue son destin. La menace est existentielle, non pour ses valeurs — elles trouveront toujours un chemin —, mais pour la continuité de son histoire. Ce qui pend au nez de la gauche, c’est une fuite massive de ses électeurs vers le centre droit pour éviter un différentiel irrattrapable avec l’extrême droite. Alors qu’il y aurait tant besoin d’une ligne, d’une force, d’une stratégie claire de renouveau socialiste et d’un front républicain pour défendre l’État de droit.
Tant que le PS ne sera pas au clair, sa crise paralysera l’alternative à Mélenchon au sein de la gauche et la gauche dans le pays. La crise de la gauche se réduit à la crise du PS, comme l’ont affirmé récemment Philippe Brun et Karim Bouamrane. Il est temps, plus que temps, de sortir du cloaque qui abîme ceux qui y prêtent la main, temps de combattre les populismes d’où qu’ils viennent, temps de dire que la gauche veut un candidat crédible sur un programme praticable qui s’attaque aux problèmes de la France.
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3/ Chaque semaine, nous voyageons dans les métamorphoses du Nouveau Monde, ce qu’on appelle communément le basculement.
Leçon n° 8
Immigration, ni grand remplacement ni grand aveuglement.
Septembre 2016, une photo bouleverse le monde. Dylan, un petit garçon de cinq ans mort, échoué sur une plage de l’île grecque de Mytilène. L’image poignante résume la tragédie des migrants. Depuis 2014, il y a eu 72 932 morts, 50 % par noyade, dont 24 499 en Méditerranée. L’immigration, les migrations sont devenues les thèmes récurrents du débat politique planétaire. Cette réalité instrumentalisée par l’extrême droite est la base d’une xénophobie ambiante, d’une myxophobie, force propulsive des nationaux-populistes. Les flux migratoires existent, même s’ils sont beaucoup moins importants que dans les années 1880 à 1910, de 1920 à 1930 ou entre 1960 et 1970. Souvenons-nous de 1895 et 1905 : il est arrivé chaque année aux États-Unis 1,5 % de leur population, ce qui équivaudrait pour la France à 1 million de migrants pendant dix ans. En 2024, selon les Nations unies, le nombre des migrants dans le monde était de 304 millions, un chiffre qui a presque doublé depuis 1990, où il était de 154 millions. Par rapport à la population mondiale, il s’agit de 3,2 %. Ce n’est pas un épiphénomène, mais ni un remplacement ni une vague submersive. Quant aux réfugiés, ils sont 43,7 millions, dont 6 millions de Palestiniens. Si on projette encore les comparaisons pour comprendre la force et la limite du phénomène, l’Allemagne a accueilli 800 000 Syriens et la France 43 000, la France compte 846 400 immigrés algériens et l’Allemagne 2 710 000 Turcs. En 2019, les flux migratoires en France étaient de 0,4 % de la population, ce qui est inférieur à la moyenne de l’Europe, 0,8 % ; enfin, la population d’étrangers est de 22 millions en Allemagne, de 27 % de sa population, et en France de 5,31 millions à 8 millions, selon les statistiques, sur 60 millions d’habitants. On n’a jamais vu moins de 10 % d’une population remplacer les 90 % « restants ».
Quelles sont les raisons et l’ampleur du phénomène ?
Les migrations sont soit volontaires, économiques ou personnelles, soit forcées pour fuir des conflits ou la nature d’un régime, soit environnementales, sécheresse ou autres, soit saisonnières, où le migrant participe à des récoltes et repart. Soit universitaires pour suivre l’enseignement supérieur en Europe.
Le flux migratoire est donc le franchissement d’une frontière, selon les Nations unies. En Afrique, il est le produit des conflits, de la pauvreté et du changement climatique. Il est à noter que, pour la moitié des migrants africains, ils s’établissent dans un autre pays africain. En Amérique latine, le fait le plus notable est la migration vénézuélienne : 6 millions d’habitants ont quitté leur pays, mais très majoritairement, on ne les retrouve pas aux États-Unis, mais en Colombie et au Brésil. En Asie, 80 millions de personnes vivent en dehors de leur pays d’origine. Quant à l’Europe, le pic de migration a eu lieu en 2015 avec 1 million de migrants ; en 2022, ils étaient, dans toute l’Europe, de 160 000.
Nous assistons donc à un flux migratoire tout à la fois massif et relatif. Il provoque quand même la hantise du métissage et réveille le sentiment ancestral du « territoire », enfoui dans le cœur de l’homme à partir du moment où il est devenu sédentaire. Mais si l’immigration est un fait, elle ne peut produire son effet électoral que par sa seule existence. Il faut un mélange « détonant » de crises identitaires, de précariat de masse, d’effondrement des idéologies. L’immigration est une réalité qui a percuté une crise beaucoup plus profonde des sociétés occidentales, comme l’avait parfaitement analysé dès 2004 le politologue Éric Dupin dans son livre L’hystérie identitaire. La réaction au phénomène migratoire cristallise la perte de l’hégémonie du monde occidental. Ce rejet massif est un symptôme du malaise dans nos sociétés où les repères se sont dissous dans le marché. Où les idéologies se sont évanouies dans le court-termisme. Où la religion catholique est en crise et en très fort recul en termes de pratiquants par rapport à d’autres, particulièrement l’islam. La fréquence de la pratique religieuse est de 8 % pour les catholiques, 20 % pour les musulmans et 34 % pour les juifs. 91 % des personnes élevées dans une famille musulmane suivent la religion de leurs parents, 84 % pour les juifs et seulement 67 % pour les catholiques, sachant que 51 % des 18 à 59 ans déclarent ne pas avoir de religion. C’est une augmentation de dix points en dix ans. Ce recul a un impact considérable chez les pratiquants, qui explique en partie le sentiment de dépossession, qui n’a rien à voir avec la présence étrangère, mais tout à voir avec la crise de la foi. Enfin, le triomphe de l’individualisme consommateur et les mutations sociologiques du travail minent les anciennes solidarités issues du monde agricole et ouvrier. La peur de l’étranger ne nécessite pas obligatoirement la présence massive de migrants dans un lieu donné. Il ne s’agit pas de l’immigration subie, tout au plus de « l’immigration ressentie ». Mais il existe surtout une dialectique des identités. Au sein même de cette immigration, une résistance à l’occidentalisation à l’assimilation autour de préjugés cultuels ou culturels se développe symétriquement au rejet de celle-ci. Comme la société se ferme à l’immigration et même aux Français de deuxième ou 3e génération, elle produit des réflexes identitaires chez les primo-arrivants qui vont à leur tour provoquer ou nourrir le fantasme du remplacement. Sans oublier le legs de l’histoire, il est indéniable que la question coloniale algérienne est « l’éléphant dans la pièce » de l’immigration en France, tant du point de vue des autochtones que des migrants algériens, mais aussi africains. On entend toujours des discours sur la France coloniale alors que les pays d’origine ont accédé à l’indépendance et que les porteurs du discours sont en France, et parfois même français.
Il nous faut donc construire un discours indépendamment de cette double réaction identitaire. Or, en France, il n’existe pas, tant le champ politique est saturé par l’exigence de la préférence nationale et par l’agitation pour une nouvelle France se substituant à l’ancienne.
La gauche doit avoir en ce domaine son contre-récit, un autre discours que celui des nationalistes d’exclusion ou des identités blessées par la colonisation. Il ne doit être ni un alignement honteux sur eux ni une seule bonne conscience aveugle des faits, des effets et autres méfaits. Ce contre-discours tire sa source dans ce que Lionel Jospin appelait « l’humanisme populaire » et que Michel Rocard avait résumé ainsi : « La France n’a pas vocation à accueillir toute la misère du monde, mais seulement sa juste part. »
La gauche n’ignore rien des problèmes induits par l’immigration. Mais elle ne les instrumentalise pas, mieux, elle les règle. L’exemple du démantèlement de la jungle de Calais par le ministre de l’Intérieur B. Cazeneuve le démontre. En un mot, l’immigration existe, mais le catastrophisme migratoire trouble le jugement et rend impossible sa maîtrise. Le premier argument d’attaque vis-à-vis de l’extrême droite est le constat que celle-ci ne traite pas la question, mais l’aggrave en la transformant en un objet de guerre civile idéologique qui impuissante l’action. Personne ne raccompagnera 5 millions d’étrangers à la frontière. Personne n’interdira les flux migratoires. Personne n’imposera l’assimilation forcée. Puis la gauche doit poser un axiome de base. Lors de mes très nombreuses confrontations avec les leaders du FN, du RN, avec Zemmour, aucun n’a pu répondre à cette contradiction. L’immigration ne dénature pas la France, seule la manière de la traiter peut le faire. La France n’est pas une ethnie à défendre, mais une République à protéger. Il ne faut donc ne rien céder sur nos valeurs humanistes pour traiter l’immigration, mais tout autant ne pas céder à la tentation de la séparation dans la République. Les deux sont liés, c’est ce que j’appelle, paraphrasant Habermas et son fameux patriotisme constitutionnel en Allemagne, le patriotisme républicain, dont les principes sont l’État de droit, l’égalité des droits et l’unité de la République : ni la libanisation ni l’apartheid. (Je n’évoque pas la laïcité, que nous traiterons dans une prochaine leçon sur la République.) Dans la rhétorique sur les flux migratoires, il ne faut pas tout confondre, tout mélanger, pour mieux créer la grande peur et son rendement électoral. L’immigration clandestine qu’il faut endiguer, l’immigration légale qu’il faut encadrer, les réfugiés qu’il faut accueillir, les Français de la 2e ou 3e génération qu’il faut accepter, car ils sont français. Il ne faut pas céder sur la stratégie de l’intégration, qui a un seul et même ennemi, le préjugé identitaire des uns ET des autres. Enfin, la préoccupation de la nation n’est pas celle de l’enfermement dans un particularisme étriqué. Le paradoxe français tient au fait que ses valeurs sont universelles et que les Français les croient minoritaires. Ils ont à ce point si peu confiance dans les valeurs de la République qu’ils les croient solubles dans des cultures différentes, alors qu’elles sont, et de loin, conquérantes. Le seul reproche que l’on pourrait faire est qu’elles ne soient pas à la hauteur de leurs promesses. Pour le reste, il s’agit là du refoulé de la décolonisation et du remords de l’Empire, alors que le général de Gaulle a stratégiquement substitué à cette nostalgie inopérante l’Europe de « l’Atlantique à l’Oural » — même si cela était celle des nations. Ces Français apeurés refusent les leçons de la géographie : la France a un destin, celui de l’interface entre l’Europe, dont elle est un moteur, et l’Euro-Méditerranée, dont elle est un vecteur. Traiter de manière responsable l’immigration est partie prenante du bon accomplissement de ce dessein.
Il s’agit donc, pour traiter ce problème de l’immigration et du frottement des cultures, que l’on ne saurait nier, de construire ou reconstruire tout un imaginaire politique, un récit qui s’oppose à celui — dominant — des extrêmes droites ; nous y reviendrons.
De l’après-guerre à la fin de l’État-providence, cette peur fut contenue ou marginale. Mais la grande précarisation des stables, des repères, des certitudes, la fin de l’État-providence et le règne du tout-marché, furent concomitants à la mise en mouvement de l’immigration combinée et à la vague terroriste islamiste. Elle a cristallisé une hantise de masse, un récit dominant.
Depuis toujours, l’humanité a été en mouvement. Dès l’aube des temps, elle a cherché de nouvelles terres. Et de la horde à l’État, les sociétés ont été traversées par des pulsions, des fantasmes, des projections qui n’ont cessé d’agir dans le champ social où l’étranger a joué son rôle de cohésion du corps social. Des « bornes » locales aux « fins » de territoire, elles furent constamment l’objet de conflits et de guerres. Dès que la terre produit plus que ce que les agriculteurs-cueilleurs étaient capables de consommer, il fallait protéger le surplus pour le troquer. Dans la société féodale ou dans la monarchie, le suzerain protégera ses vassaux contre les rapines, les conquêtes des autres, voire les barbares qui, dans la mémoire collective, sont terrifiants. On retrouve les manifestations physiques, dans certaines civilisations, de l’endiguement du Barbare censé s’accaparer non des terres, mais saccager la civilisation ou piller les richesses. Rome avec le mur d’Hadrien en 122 et 127 après J.-C. ou d’Antonin en 142. La Chine avec sa Grande Muraille, elle répondait au même objectif après que la dynastie Qin eut unifié l’Empire contre les barbares grâce au général Tian et à ses 300 000 hommes. La question des frontières, dont le terme fut inventé selon Lucien Febvre au XIIIe siècle, a délimité « ceux qui en sont et ceux qui n’en sont pas ». La frontière n’est pas seulement un objet d’appartenance codifié par des traités, il s’agit tout autant d’une délimitation symbolique où l’« étrange étranger », comme le caractérisait J. Kristeva, est objet de peur, de menaces, de haines et, au final, de racisme.
Elles furent à l’époque moderne l’objet de deux guerres mondiales, et, lors de la seconde, elle se doublera d’un ennemi intérieur : le juif. Les juifs étaient victimes d’un ressentiment tenace depuis le bas Moyen Âge. Dans chaque pogrom comme dans le nazisme, le juif — singulier — vient pervertir la race réputée pure.
La question de la nation est au cœur de la controverse sur l’immigration. Celle-ci est pour Ernest Renan, dans sa conférence sur la nation, « une race, des mœurs, des religions, une langue », conception abondamment reprise par les nationalistes contemporains, mais peu opératoires, en tout cas contestée par M. Bloch et F. Braudel. Ernest Renan finit par ailleurs par résumer son propos dans une formule célèbre : « un plébiscite de tous les jours ». Braudel, dans ses écrits sur l’histoire, reprenant Marc Bloch, écrit à propos de la France, mais à valeur universelle : « la France est une constellation de civilisations vivaces, bien qu’à faible rayon ».
« La France existe bien avant la France », nous dit Jean Guilaine. Pour G. Duby, elle date du XIe siècle après le tournant de l’an mille. Il évoque d’ailleurs le terme de civilisation française, comme François Guizot, Robert Mandrou ou Jean-François Sirinelli. Ce dernier estime que la France fut fondée en 1539 avec le « big bang de Villers-Cotterêts ». Il ajoute : « on ne comprend rien, en quelque sorte, au métabolisme de notre civilisation si on ne place pas au cœur de cette civilisation la langue ». Le général de Gaulle, lui, fit de Clovis le point de départ. Dans une interview en 1965, il déclare : « Pour moi, l’histoire de France commence avec Clovis comme roi de France, par la tribu des Francs qui donnera son nom à la France. » Mais au-delà de ce sacre, il y a bien, chez l’ancien président, l’idée que la conversion au catholicisme après la bataille de Tolbiac en 496 fonde aussi la France. On connaît l’histoire : Clovis, sur le champ de bataille, se croyant perdu, jure de se convertir s’il gagne. Une flèche venue de nulle part fit l’affaire, tuant Alamann, le chef de l’armée ennemie. Un long processus, un nom, une langue, une religion : avancerions-nous vers une définition ? D’autres voient en Philippe Auguste, le fondateur de la France ; avec la victoire à la bataille de Bouvines et son règne de 1180 à 1223, il aurait constitué l’État-nation. Car la France présente cette spécificité : l’État — la centralisation monarchique — constitua la nation. Ce qui est très différent de la constitution de la nation allemande ou italienne, par exemple, et modifie une certaine essentialisation française que nous venons d’esquisser. Cette centralisation du pouvoir et l’État-nation préparent la vision de la gauche républicaine. Elle voit en 1789 la fin de l’absolutisme, l’avènement de la République, et la « vraie » constitution de la Nation française. C’est-à-dire une communauté multiethnique produite d’une histoire multiséculaire, cristallisée par la conquête des droits et des libertés donnant naissance au citoyen. Le partage se fait donc entre ceux qui pensent que les migrations, quels qu’en fussent leurs nombres, dénaturent une histoire séculaire, et ceux qui estiment que le repli sur soi n’est non seulement pas républicain, mais dénature la République, conquête des hommes.
S’il faut admettre le fait migratoire, si la conception républicaine de l’identité exclut l’idée de grand remplacement, on ne saurait être aveugle aux conséquences de l’immigration par sa concentration dans des lieux déjà précarisés par la très grande pauvreté. Mais aussi par l’identité parfois agressive des populations issues de l’immigration en défense de leur culture et tradition, de peur que leur assimilation conduise à la perte de leur passé, sans pour autant être totalement acceptée dans une nouvelle patrie. On pense immédiatement à l’islamisme et au voile pour les femmes. On oublie souvent qu’il y a d’autres manifestations de l’obscurantisme, comme par exemple l’excision, plus pratiquée qu’il n’y a de voiles dans notre société. Mais le refoulé de l’époque coloniale et de l’Algérie française, et le racisme ordinaire, font contester l’un et ignorer l’autre. Le fait migratoire et ses populations discriminées, vivant à tout point de vue aux lisières de la République, ne sauraient nous faire accepter par sympathie le fait que s’installer là où on veut, quand on veut, est un droit. Et surtout la caractérisation des Français comme les ennemis colonialistes par essence, et l’État ou la police par nature racistes. Cela n’a non seulement aucun sens, mais produit la séparation préjudiciable à la République et stimule le rejet.
Comment en sommes-nous arrivés là ?
Après une relative accalmie suite aux décolonisations, au boom des Trente Glorieuses et à sa recherche de bras, au fameux concert des nations ou autres internationalismes de gauche, le sentiment d’appartenance a été réactivé par la mondialisation qui, paradoxalement, a produit du nationalisme. La crise de domination du monde occidental, celle de l’État-nation miné par l’économie mondialisée et son chômage de masse à un pôle, et l’individualisme contemporain à l’autre, à laquelle s’ajoutent le relativisme culturel et la world culture, tout cela a fragilisé le sentiment d’appartenance. C’est à ce moment que le monde s’est remis en mouvement, les migrations sont reparties à la hausse. Et ces deux tendances ont provoqué la grande crise des identités.
Si le migrant ne peut d’emblée épouser l’histoire du pays d’accueil, cette assimilation qui exige le dépouillement du « vieil homme », on ne peut défendre l’idée que l’immigration implique « le venez comme vous souhaitez ». S’il n’y a pas d’obligation culturelle, il y a obligation à respecter ses règles, les lois. Car celles-ci n’ont pas été édictées par une race, mais par des citoyens. Et pour cela, il est impératif de connaître la langue. Ce sont les droits et les devoirs qui font société. En France, il y a l’égalité des droits — même si les discriminations, qui ne sont pas codifiées par la loi, existent. Elle ne saurait être un passe-droit ou un non-droit pour le migrant.
Être humain doté de droits, l’immigré doit être bien accueilli et bien reconduit s’il ne satisfait pas aux conditions du pays d’accueil. En contrepartie, nul ne peut aller contre l’égalité des droits et stigmatiser le migrant en raison de sa couleur de peau, son origine ou sa religion. Nul ne peut utiliser la qualité de migrant pour exploiter celui-ci sous quelque forme que ce soit : passeur, logeur ou employeur.
Depuis les années 70, aucune loi n’a été édictée pour accorder plus de droits pour les immigrés. Aucun remplacement n’a été engagé, aucune submersion n’a été constatée. Seul l’empilement des misères existe dans des quartiers précis, aux périphéries de certaines villes, où il existe des zones grises de droits diffus où cohabitent la République et les règles et mœurs, voire la culture ancestrale des migrants. On ne dira jamais assez le rôle des pouvoirs publics et surtout de l’école pour la républicanisation de ces lieux. Les services sociaux et les prestations sociales ne sont pas sinistrés par les migrants, et les clandestins n’y ont pas droit, sauf pour des raisons de santé, mesures profitables à la collectivité. C’est la démographie, le vieillissement, la perte de croissance et les mutations économiques qui en sont responsables. Donc, s’il existe, dans une partie de l’immigration, des tendances au séparatisme, c’est-à-dire des lieux circonscrits où l’on veut vivre hors des principes de la République, il faut le dénoncer et les combattre. S’il existe tout autant d'enfants qui, sous l’impulsion de leurs parents, refusent les enseignements de la République, comme il existe dans notre société des gens qui refusent le vaccin, il faut le dénoncer et le combattre. S’il existe même — qui peut le nier ? — des meurtres d’enseignants au nom de la religion et des blasphèmes, il faut le dénoncer et le combattre. Mais la République ne trie pas ses citoyens et l’intégration reste son but dans le cadre de ses décisions et de ses lois.
Face à un fait migratoire de masse qui est l’une des « portantes » du basculement du monde, sans en être le cœur, face à son instrumentalisation avec la montée des nationaux-populistes d’extrême droite qui est au centre des métamorphoses du Nouveau Monde, il y a place à un discours robuste sur l’immigration qui soit républicain et humaniste, qui combatte tout à la fois le fantasme sans nier le problème. Et surtout qui impose sa lecture et ses solutions entre la préférence nationale qui mutile et une revendication de séparation inutile.
À dimanche prochain.




