1/ Le défi de Glucksmann ; 2/ instantanés de campagne ; 3/ les premières réflexions sur les midterms aux États-Unis.
****
1/ Le défi de Glucksmann
Le premier enseignement de la primaire social-démocrate réside dans les 140 000 inscriptions. Sans être exceptionnelle au regard de celle du même type en 2006 avec 180 000 votants, sans comparaison avec les primaires ouvertes qui virent F. Hollande désigné par près de 3 millions et B. Hamon près de 2 millions, ces inscriptions et la remarquable participation démontrent un espace pour une social-démocratie.
Le suivi des débats a été aussi du même tonneau. Sans être renversant, il n’a pas été ridicule : LCI (709 000), France TV (1,84 million), BFM (702 000) : c’est honorable. Les socialistes en votant le 8 juillet contre la primaire de Bagneux pour la primaire sociale-démocrate n’ont pas été démentis par l’opinion de gauche.
Le deuxième enseignement réside dans la dénomination sociale-démocrate. Hier réservée aux adversaires de Jean-Luc Mélenchon, il s’agit aujourd’hui de la délimitation d’un espace entre les gauches radicales et le bloc central. Cela n’est pas sans contradictions ou confusions faute de définitions, mais l’espace précède le fait électoral, sa future théorisation et, je l’espère, la refondation socialiste sur cette base.
Le troisième enseignement touche au contenu des débats. Une certaine convergence de vues dans les solutions, malgré une absence de propositions nouvelles : seulement le grand emprunt d’E. Maurel puisé chez son mentor Jean Poperen à la fin des années 90 et la grande Sécu de J. Guedj, qu’il avait déjà esquissée lors du débat budgétaire. Une convergence et peu d’idées nouvelles donc, écrasées par la question des alliances avec J.-L. Mélenchon. Paradoxe, car sur le programme, esquisser la convergence avec le leader de La France insoumise ne serait pas aisé. Étrange même, car les insoumis n’ont pas esquissé le moindre geste pour s’unir avec la gauche réformiste, bien au contraire. Ils considèrent la social-démocratie comme la flanc-garde du macronisme. Mais la question est devenue une délimitation politique entre ceux qui ne veulent pas faire l’impasse sur la radicalité de la Gauche des manifs et ceux qui constatent que, lestée ainsi, la Gauche des urnes ne peut gagner contre la droite extrémisée ou l’extrême droite.
Le quatrième enseignement fut le pari d’O. Faure de faire venir Ségolène Royal pour donner de la visibilité à la dénonciation du candidat de Place publique comme un coucou venant faire son nid au PS pour l’entraîner à droite. Ce fut fait sans nuance et même martelé dans la dernière ligne droite par le premier secrétaire. Le pari de R. Glucksmann fut de limiter le nombre de participants et de débats pour permettre au rejet de Mélenchon de s’exprimer sur son nom.
Dernier enseignement, au-delà de l’attaque cyber contre la plateforme de vote, fut le résultat du premier tour.
La victoire de R. Glucksmann faisait peu de doute. Une victoire dès le premier tour était probable, mais 66 %, cela tourne au plébiscite social-démocrate. Le député européen l’emporte dès le premier tour ; il a toutes les cartes en main pour dépasser J.-L. Mélenchon et accrocher le second tour. Cela est tout à fait possible, mais va maintenant dépendre de lui, car au-delà du classique coup de booster sondagier après une élection, il faut surmonter la hantise de la glissade que connurent B. Hamon et A. Hidalgo. Sélectionné par la primaire, il ne sera pas pour autant qualifié par l’opinion, si l’on en juge par les sondages Harris, Cluster 17 ou Toluna, sur ce point convergents. En effet, les Français et ceux qui sont ancrés à gauche ne voient pas le vainqueur de la primaire gagner la présidentielle ni même s’imposer dans son camp. Vous me direz : c’est avant cette belle désignation, et vous aurez raison, mais c’est une indication. Il lui faut donc crédibiliser une potentialité.
R. Glucksmann doit pour cela déjouer le piège d’une « macronisation » sans tomber dans celui d’une « mélenchonisation ». LFI va faire donner du tambour sur le thème de la droitisation pendant que les tenants de la radicalité dans le PS – étrillés par ce vote – n’auront de cesse de donner des gages (budget ou mouvements sociaux) à celle-ci, coupant ainsi le candidat de la primaire d’un électorat de centre gauche, voire centriste, nécessaire à sa dynamique gagnante.
Il lui faut aussi rassembler les socialistes, sachant que, ne l’étant pas, il va devoir donner des gages à un appareil fauriste traumatisé par sa défaite. Coup de pied de l’âne du destin : après avoir joué l’effacement devant Mélenchon, les voilà effacés dans leur élection par celui qu’ils ont installé pour ne pas être sanctionnés. Ils ne vont pas adhérer comme cela à la nouvelle donne et il est fort à parier qu’ils vont jouer les semelles de plomb. Gérer cet état d’esprit est délicat. En 2006, Ségolène Royal avait décidé de mépriser, marginaliser les strauss-kahniens et les fabiusiens. Elle se rendit compte que cette démarche lui coûtait des points de mobilisation. Elle chercha tardivement à surmonter ce handicap en suggérant que DSK serait son Premier ministre. Trop tard, trop artificiel : le futur patron du FMI ne put la crédibiliser.
Et puis, ce n’est pas tout : R. Glucksmann va être confronté à l’offre de F. Hollande. On peut faire comme si elle n’existait pas, mais elle est là. Même si R. Glucksmann le domine dans les sondages, même si le résultat de la primaire est sans appel, s’ouvre immédiatement une compétition moins avec l’ancien président qu’avec sa ligne d’« union sacrée pour la démocratie », le mettant en situation de rassemblement dépassant le PS et la seule gauche. Je veux dire par là que F. Hollande porte une orientation spécifique qui légitime sa candidature. Ce qui rend inopérantes les injonctions « Gare-toi ! ».
R. Glucksmann va devoir répondre. Mais le candidat PS-PP voudra-t-il ou pourra-t-il rompre avec les tenants de la radicalité, sachant qu’à tout moment le bloc central peut se recomposer sur la candidature d’E. Philippe, libérant le macronisme de gauche ? Contradiction insurmontable que cette nouvelle primaire ?
Il y a une autre manière de voir cette compétition : c’est la complémentarité. Si R. Glucksmann ne peut s’émanciper de l’exigence de radicalité, F. Hollande peut le faire et capter un vote Hollande qui s’était réfugié chez Macron pour refuser les frondeurs. Est-ce que cela sera suffisant pour devenir une évidence de ce rapport de force ? Nul ne sait, mais en tout état de cause, en janvier, l’un des deux sera en situation. C’est la ruse de la primaire, car l’apport de celui qui se désistera sera un fait de campagne décisif. Il ne faut pas, en ce domaine, parier sur l’esprit de « responsabilité » des deux, qui est grand, mais sur le fait que personne ne voudra porter la « responsabilité » du nouvel échec de la gauche réformiste, d’autant qu’au bout, c’est le seul chemin pour battre Marine Le Pen.
Une présidentielle, ce n’est pas que de la tuyauterie, même si nous en sommes friands. Les candidats proposent, mais les Français disposent. Et leur état d’esprit dans ce moment de « crises » est une équation extrêmement complexe.
Car les Français sont confrontés à des défis contradictoires et leurs humeurs sont, disons, changeantes. Notre pays veut toujours « autre chose, autrement », tout en demandant à être rassuré, rêver, mais exige la crédibilité, ne souhaite pas le nationalisme xénophobe, mais est sourcilleux sur sa souveraineté, comprend que tout n’est pas possible en cette veille d’effondrement budgétaire, mais ne veut rien lâcher, revendique des moyens pour la santé, l’éducation, la police, l’armée, la culture, mais qu’on ne touche pas aux impôts, faire payer les entreprises, mais qu’elles embauchent, augmenter les salaires, mais pas les produits, se pense écologiste, mais s’exonère de toutes ses contraintes, refuse de se « coucher » devant Poutine ou Trump, mais ne veut pas la guerre, etc.
Quant au peuple de gauche, il veut gagner contre l’extrême droite – en situation de l’emporter, ne nous cachons pas derrière notre petit doigt – sans Mélenchon, mais refuse le compromis historique avec les républicains de droite anti-Le Pen. Bref, le moment nécessite une alchimie politique qui va être le juge de paix des Français, combinée, pour la moitié d’entre eux, à la réponse à la question « Qui peut battre Marine Le Pen ? ».
Pour résumer notre propos, la primaire est un succès. Il y a incontestablement une décantation social-démocrate chez les socialistes et R. Glucksmann a gagné haut la main les figures imposées. Il lui faut maintenant gagner les figures libres.
****
2/ Instantanés de campagne
● De Villepin et Ruffin de plus en plus TICKET pour la présidentielle, sans que l’on sache l’ordre, font feu de concert contre Parcoursup. Ont-ils tort ? Dans l’angoisse de la jeunesse qui caractérise cette génération, il y a la hantise de cette première confrontation avec l’algorithme. Cette sélection, ce classement à l’aveugle par « la machine », est, quand on réfléchit, illustratif du monde qui vient où les données dites objectives s’imposent sans contestation possible, sans guichet pour le faire, sans nom pour maudire. Le fait que le choix dépende de notes obtenues bien avant le bac et ne prenne pas en compte des évolutions possibles apparaît précisément comme une négation du parcours pour le « sup ». Enfin, la dimension du classement : les prépas, facultés, instituts, écoles hiérarchisés voient la machine leur flécher les meilleurs. Le bac se transforme en concours qui ne dit pas son nom. Et pourtant, ce tri sélectif impératif engage une vie. Il ouvre la porte des élites ou condamne à la relégation, sans espoir d’une deuxième chance.
Comment voulez-vous que cette double confrontation à la machine et au tri ne provoque pas des angoisses ? Et le fait de dire « ce n’était pas mieux avant » ne règle rien au problème. L’angoisse, c’est ici et maintenant pour une jeunesse confrontée à un avenir précaire à court terme, des retraites précarisées à long terme, et cela dans un monde pollué qui sent la poudre et communie dans la xénophobie.
● La stratégie répressive adoptée par l’Élysée et suivie par Matignon et Beauvau face au mouvement lycéen était un pari perdant. La dissuasion par la peur avec les 5 060 gardes à vue en deux semaines alors qu’il y en a eu 6 730 en un an pour les Gilets jaunes et seulement 4 500 lors des émeutes de banlieue de 2005, l’utilisation massive des grenades assourdissantes qui ont fait des dégâts, le recours systématique à la matraque n’ont pas eu le succès escompté.
Le président de la République a compris un peu tard qu’il avait mis à côté de la plaque. Il ne s’agissait pas d’une construction de LFI, mais d’une instrumentalisation d’une angoisse « existentielle » de la jeunesse. Et la brutalité provoqua la solidarité, tout en faisant de Mélenchon le débouché.
● Pris dans la tenaille entre les marchés et les lycées, Sébastien Lecornu part au plus pressé. Il navigue entre les marchés financiers qui ont fait de la dette française le maillon faible, et le mouvement des lycéens qui savent que le gouvernement est faible. La jonction sociale est redoutée dans un pays où l’exaspération due à l’inflation et au prix des carburants est palpable. L’électricité a fait un bond de 12 % en un an, le caddie Carrefour passe de 195 € à 280, le litre d’essence à 2,20 €, l’Insee résume : plus 1 100 € par an sans augmentation de salaire. La France est devenue une poudrière. Le Premier ministre a donc décidé, lors de son allocution très présidentielle, de distinguer, de hiérarchiser pour ne pas être emporté. Une réponse plutôt « diesel », où l’on vide les stocks d’essence et l’on attend que le mouvement lycéen ait déstocké dans un mois. C’est toujours possible avec une annonce Père Noël de 3 000 profs mais on oublie le malaise de la jeunesse et pour le coup son essence : au-delà des « gommes, des crayons et de la démocratie participative », l’angoisse de l’avenir. Et celle-ci, non traitée, débouchera sous une forme ou une autre.
● G. Attal propose une primaire de la droite républicaine aux sociaux-démocrates style R. Glucksmann. Quand, au milieu d’une campagne, on commence à évoquer une primaire, c’est que cela patine et que l’on cherche la sortie. A. Hidalgo en pleine campagne, E. Zemmour dès le début de la sienne, L. Wauquiez après la défaite face à Retailleau, on pourrait évoquer F. Bayrou. G. Attal se prépare à se garer d’ici janvier. C’est le moment que F. Hollande attend pour capitaliser.
● À nouveau la polémique sur le génocide à l’occasion du triste anniversaire du pogrom du 7 octobre en Israël.
Le recueillement dû aux morts était pourtant de mise, qu’il fut pour les Israéliens mais aussi pour les Palestiniens. Mais l’on préféra à nouveau utiliser des mots pour combattre, non pour débattre, et ce fut le retour de la polémique autour du génocide. Pourquoi veut-on à toute fin employer ce terme devenu une barricade symbolique ? Pourquoi la caractérisation de crime de guerre ou de crime contre l’humanité ne serait-elle pas éclairante du crime ? Pourquoi ne pas choisir d’unir la communauté mondiale sur ce qui est partagé et qui isolerait les criminels et vouloir imposer le terme de génocide dont ils se font d’ailleurs un bouclier ?
Il s’agit tout simplement de gagner sur un mot pour gagner sur une cause, de délégitimer les juifs de la Shoah, de la banaliser, de faire de celle-ci un détail de l’histoire. Il s’agit ainsi de briser la raison symbolique de la création de l’État d’Israël et de légitimer moralement l’antisionisme. Enfin, il s’agit d’induire que, refusant de prononcer le « mot », les juifs sont considérés comme des Israéliens solidaires des faits : « tous sionistes génocidaires ». En un mot, il ne s’agit pas d’une définition juridique d’un crime mais d’un marqueur. Je crois qu’il faut le refuser. Dans ce drame et ses conséquences planétaires, il faut dénoncer un massacre et une épouvantable guerre d’anéantissement à Gaza, souhaiter que les coupables soient jugés, sans pour autant, par la disqualification génocidaire, banaliser la Shoah, assigner les juifs au gouvernement israélien et participer à la campagne pour la destruction de l’État d’Israël.
● L’heure de vérité d’Édouard Philippe a sonné : ce sera plutôt Fillon que Juppé, et un président qui dort chez lui plutôt qu’à l’Élysée. On ne sait si le maire du Havre a voulu une reformulation du président normal ou si son inconscient fait un refus d’obstacle. Retour donc jeudi soir en prime time, dans une émission culte des années 90 avec 1,7 million de téléspectateurs, mais battues par la série intraçable sur TF1. Il est vrai qu’Édouard Philippe était facilement traçable. En effet, l’ancien Premier ministre a choisi de droitiser son image sur tous les items (réduire l’immigration légale ou l’assurance chômage, etc.). Il ne sera pas la coqueluche de la gauche comme le fut le maire de Bordeaux, qui profita du rejet de Sarkozy, mais un Retailleau soft ou tout du moins crédible et maîtrisé, laissant G. Attal s’épuiser avant de se rallier à ce cours « droitard » imposé par la domination du RN. Le flou du candidat sur le référendum sur l’immigration chère à M. Le Pen, Retailleau et Ciotti en est le symbole. C’est la parabole des aveugles, mais le fossé est bien lepénisé.
● Les 140 milliards d’économies annoncés lors de la conférence de presse de Marine Le Pen, c’est peu : la foire à la saucisse, on y trouve tout. Cent vingt‑cinq mesures mais seulement 7,5 milliards plausibles de réduction, un plan tout à la fois relancé par l’État et réduction des déficits par les marchés avec de gros postes magiques qui annoncent le cauchemar français : l’immigration et le budget européen. Mais c’est surtout le tournant droitard-libéral que Marine Le Pen refusait jusque-là à Bardella qui s’impose, une contrepartie à la retraite à 60 ans, évidemment. La règle d’or, chère à F. Bayrou, dans la Constitution, c’est-à-dire la constitutionnalisation de la fin des services publics et du quoi qu’il en coûte en cas de crise.
****
3/ Premières réflexions sur les midterms
Le recul de Trump est net dans les sondages sans que pourtant les Républicains ne s’effondrent. Les démocrates l’emporteraient dans un vote sanction à la Chambre des représentants, au Sénat et même en nombre de gouverneurs.
Tout va se jouer sur l’ampleur de la défaite. D. Trump, battu, sera encadré, mais pas empêché. Un Congrès hostile ne signifie pas que le président soit impuissant. Il peut bloquer les lois votées et le Congrès peut finir par l’emporter seulement s’il y a une majorité des deux tiers, de même pour le vote d’impeachment du président. Certes, le Congrès contrôle les finances, le Sénat peut bloquer les nominations, et même empêcher le président de constituer l’équipe qu’il souhaite. Plus important, il peut empêcher Trump de nommer des juges qui lui soient favorables. Mais le président reste le chef de l’exécutif, chef des armées ; il conduit la politique étrangère, dirige les agences, donne des directives à l’administration et garde son pouvoir de grâce.
Et c’est pour éviter une majorité des deux tiers qui modifie la donne d’une cohabitation plus ou moins conflictuelle que Trump cherche à mobiliser sa base « maga ».
Elle est troublée, mais toujours là. La nomination de la très conservatrice anti-avortement Katie Zacharia comme porte-parole de la Maison-Blanche va dans ce sens.
Si cette base s’estime trahie par la guerre en Iran, trompée par l’inflation qui en découle, elle reste très puissante sur ses fondamentaux nationaux-populistes et illibéraux. La vague planétaire est toujours déferlante, nous l’avons vue au Brésil. La victoire de Lula en 2023, à contre-cycle, grâce à une alliance avec le centre droit, n’a pas inversé ou entamé la tendance lourde du national-populisme. Bolsonaro fils est en train de le démontrer. Le retour des Bolsonaro au Brésil ferait basculer le continent et donnerait une assise définitive au national-populisme latino-américain. Dans la réorganisation de l’empire sur l’aire géographique des Amériques, cela n’est pas négligeable, comme la victoire du PQ de Plamondon au Québec, qui affaiblit le Premier ministre canadien ou le référendum islandais, qui est un échec pour l’Europe, pendant que les États-Unis obtiennent deux nouvelles bases au Groenland.
La conjonction de la réorganisation stratégique américaine, de la persistance du mouvement « maga » contrôlant les Républicains aux États-Unis et des difficultés des démocrates à présenter une alternative surmontant leurs divisions – malgré la montée de Jon Ossoff – rend difficile un succès définitif et décisif contre le national-populisme à travers les midterms.
Mais cela n’empêche pas de lui infliger une défaite et c’est bien parti.
À dimanche prochain.




