5029 Jours de Guerre en Europe

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Numéro spécial 

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Maduro, Trump et nous
au temps de l’unilatéralisme

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Samedi 3 janvier 2026, au petit matin, le monde est aussi incrédule que consterné. D. Trump a kidnappé N. Maduro grâce à une opération commando des marines. L’opération se prénomme « Absolut Resolve » pour démontrer qu’il n’y aura pas de retour en arrière. Trump entraîne le monde dans l’inconnu.

En enlevant le dictateur Maduro après une intervention armée, D. Trump démantèle un peu plus l’État de droit international, se drapant dans la libération d’un peuple contre un tyran.

L’intervention unilatérale des États-Unis n’est pas nouvelle dans l’histoire moderne. L’arrestation et l’exfiltration du président du Panama Noriega, déjà pour trafic de drogue – jugée regrettable par François Mitterrand – et surtout l’intervention en Irak pour renverser Saddam Hussein, avec un faux comme prétexte, a affaibli la démocratie libérale « occidentale », remis en cause le droit international et ouvert les portes du chaos régional et mondial.

La décision de Trump est un tournant dans le siècle. Le monde ancien vole en éclats, laisse place à une situation « apolaire », l’instabilité va en être la norme avec son état sera la guerre larvée, les empires feront régner leur unilatéralisme, le capitalisme immatériel et sa nouvelle aristocratie planétaire s’appuiera sur des régimes plus ou moins illibéraux. Nous allons y revenir.

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La tension impuissante des contraires 

Le 3 janvier donc, la démocratie libérale occidentale est prise en étau entre ses valeurs et ses principes.

Le piège est comme toujours un vrai faux prétexte. Maduro est un dictateur qui oppresse son peuple, exerce une répression féroce, avec du sang sur les mains. Son élection est illégitime, non reconnue par la plupart des pays du monde, dont l’Europe. Sa destitution est une libération pour les Vénézuéliens. Cet acte a une apparence irrefutable, un retour vers la démocratie, ce sont nos valeurs. Il a aussi une réalité incontestable. D. Trump intervient militairement sans autre mandat que son bon plaisir. C’est un coup d’État contre l'État du droit international garant d’un certain ordre pour éviter conflits, guerres de rapine : il s’agit de nos principes.

La défense des droits de l’homme, de la démocratie, de la liberté est l’un des piliers du monde dit occidental, du monde tout court depuis la Seconde Guerre mondiale.

La défense des frontières, du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, le refus de la force dans les conflits est constitutive d’un ordre international où idéalement les nations ont les mêmes droits et devoirs. C’est la Charte des Nations unies.

Les réactions au coup de force oscillent donc entre valeurs et principes. Je mets volontairement de côté les préjugés pro-révolution bolivarienne ou pro-Maduro de la France insoumise. Les réactions néo-conservatrices pro-trumpistes d’une partie des commentateurs du soir. Je laisse aussi à leurs jeux vidéo ceux qui sont fascinés par la force et la réussite de l’opération commando. Quant à l’épouvantable prise de position de l’ancien premier ministre G. Attal : « Nous n’avons pas les moyens de nos indignations », on ne sait s’il s’agit de la volonté de se distinguer pour être repéré ou de la naissance d’un parti munichois sensible à la realpolitik des empires, proposant à la France un destin de « bourgeois de Calais », mais n’ergotons pas non plus.

Si nous en restons à ce jugement moral : « Nul dictateur ne peut se prévaloir du droit international pour oppresser son peuple », ou « Nulle nation ne peut s’ériger en juge et gendarme du monde », nous sommes dans une tension contradictoire impuissante à penser ce moment déterminant de notre histoire.

Il nous faut partir de l’acte lui-même pour mieux en comprendre la portée.

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De quoi s’agit-il ? 

S’agit-il de faire respecter la démocratie au Venezuela ? S’agit-il de juger Maduro pour ses crimes ? S’agit-il d’une prédation pétrolière ? S’agit-il d’un acte sans portée dans le monde tel qu’il est aujourd’hui ?

Chacun conviendra : D. Trump n’a pas arrêté Maduro pour le remettre à la justice internationale. Il est pourtant accusé de crimes contre l’humanité. De toute façon, les États-Unis et surtout D. Trump ne reconnaissent pas le Tribunal pénal international. Le président américain n’emploie pas ces termes dans son accusation. Il traite le satrape vénézuélien de « narco-terroriste ». Nous sommes tous prêts à le croire, le boucher « Bachar » ou le Hezbollah libanais ont démontré les mêmes inclinaisons. Mais force est de constater que l’administration américaine ne nous présente aucune preuve, pas même un faux comme pour le tyran Saddam Hussein. Là, rien, une accusation trumpienne vaut blanc-seing pour une intervention trumpienne. Certes, Maduro aura plus de droits pour sa défense qu’il n’en octroyait à ses opposants. Mais il n’est pas secondaire de faire un procès pour narcotrafic ou pour crimes contre l’humanité quand on veut libérer un peuple d’un régime dictatorial. Dans ce « déplacement d’objet » il y a le maintien ou pas de celui-ci. Dans un cas un homme est jugé, dans l’autre un régime est en cause. Lors de sa présentation à un juge new-yorkais, le potentat a plaidé non coupable des chefs d’accusation contenus dans un document de 25 pages, dont Le Monde, présent à l’audience, nous dit diplomatiquement qu’il est « globalement impressionniste » et le Wall Street Journal « prétexte à la captation du pétrole ». On se demande d’ailleurs pourquoi les paragraphes sur le Honduras ont été gommés du texte initial. Mais bon, voilà pour le volet « jugement de Maduro ».

Qu’en est-il de la démocratie ? Trump n’a pas appelé Gonzales Urrieta, président légitime du Venezuela spolié de sa victoire par Maduro, à rentrer d’Espagne où il est en exil pour organiser des élections générales.

Le président américain s’est même proposé d’administrer le pays pour une période de transition vers des élections « équitables ». Après Gaza, le Canada et le Groenland, cela devient une manie. Qui peut croire cela ? Avec des troupes sur place sans la légitimité du peuple vénézuélien ? Rodomontade d’un Tartarin new-yorkais ? Impréparation politique ? Accord avec la redoutable Madame Delcy Rodriguez, no 2 du régime, soutenue par le fils Maduro et l’armée, mise en accusation par l’opposition comme instigatrice de la torture au Venezuela ? Avec un deal mafieux « pouvoir contre pétrole » ? Ou nouvelle intervention avec troupes d’occupation en cas de refus de l’honorer ?
Ce n’est pas un mince détail que la transition. Elle colore fortement la nature de l’acte lui-même.
Les officiels américains nous disent : « L’opposition n’a pas les moyens de contrôler l’armée, d’organiser la transition, et leurs réponses étaient floues ». Mais si c’est le cas, on aurait pu les aider.
Et cela veut dire que l’on a fait le choix de maintenir le régime. La réalité du pouvoir restera dans les mains des chavistes. On comprend que, fort de l’expérience de l’Irak où le démantèlement du parti Baas et de l’armée a livré le pays au chaos, les stratèges américains ne veulent pas reproduire la même erreur. Très bien ! Mais nous sommes loin de la libération du peuple ou même d’instaurer la démocratie au bout du fusil. Et ceci explique pourquoi nous n’avons pas vu un peuple en liesse fêter dans les rues de Caracas la libération au son du « joropo ». Cette affaire, si elle n’a pas fait l’objet d’un accord avec l’armée vénézuélienne, va produire un nouveau conflit. Et si accord il y a, il va apparaître pour ce qu’elle semble être, un appui américain à une révolution de palais.

Et de fait, dans son discours de légitimation du « rapt », comme toujours confus et flou, Trump évoque beaucoup le pétrole et peu la démocratie.

Maduro ne sera pas jugé pour ce qu’il fit à son peuple mais pour trafic de drogue et le régime chaviste militaro-policier maintenu. Cela éclaire un peu la nature de l’opération.

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La ruée vers l’or noir vénézuélien 

Ne poussons-nous pas le bouchon un peu trop loin en suggérant qu’il y a derrière tout cela une forte odeur de pétrole?
La seule mesure économique annoncée par le président américain n’est pas un prêt du Trésor américain comme pour l’Argentine du foutraque ami de Trump, le président Milei, mais la restauration des infrastructures pétrolières, qui, il est vrai, en ont besoin vu l’incurie du régime Chavez-Maduro.

Pour Donald Trump, il s’agit du fameux retour à l’âge d’or américain des années 50 qu’il ne cesse de donner en référence. À cette époque, le Venezuela fournissait aux États-Unis des profits colossaux. Ils étaient en 1957, à eux seuls, du même niveau que ceux tirés par les compagnies américaines pour toute l’Amérique latine et l’Europe réunies.
Il faut dire que, même si l’exploitation est plus difficile et coûteuse, due à un sol et sous-sol sablonneux, les réserves de pétrole de Caracas sont les plus importantes au monde, devant l’Arabie saoudite.
Le Venezuela possède actuellement 307 milliards de barils de réserves de pétrole. À 48 ou 49 euros le baril, faites le calcul, il y a de quoi faire un « deal » avec le régime chaviste, voire un contrat léonin comme dans les années 50. En tout cas obtenir de ce dernier qu’il ne fournisse pas la Chine. Pour mémoire, une importante délégation chinoise était sur place quelques jours avant l’intervention américaine, cherchant à sécuriser les 80 % des exportations vers la Chine, même si cela ne recouvre que 4 % du pétrole chinois. Trump n’a pas dit : « Nous rendons au peuple vénézuélien la maîtrise de son destin par la restauration d’une souveraineté pétrolière confisquée et mal exploitée par la junte au pouvoir ». Mais : « Ce pétrole nous appartient, il nous a été volé par les nationalisations de 1976 et doit nous être restitué ». Il a ajouté que le régime s’engage à acheter exclusivement américain. Si l’opération « Condor » dans les années 70 avait comme prétexte la « sécurité nationale » contre le terrorisme d’extrême gauche, l’expansion communiste et la sanctuarisation des compagnies américaines en Amérique latine, il s’agit là d’une tentative de captation des richesses d’un pays.

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Pourquoi s’agit-il d’une inflexion majeure dans la politique internationale ? 

Ce coup de force a un coût géopolitique, il déchire un peu plus le pacte multilatéral, déjà très entamé, et dissuade la Russie, la Chine, voire d’autres, de le respecter. La question des frontières est une question clé de toutes les relations internationales depuis la Deuxième Guerre mondiale. La guerre dans l’ex-Yougoslavie avait comme prétexte les frontières recouvrant des conflits ethniques, religieux, nourrissant les nationalistes. On se souvient que, lors de la réunification allemande, François Mitterrand fut attentif jusqu’au bout à la frontière Oder-Neisse de la nouvelle Allemagne avant de donner son feu vert. De même, il soutiendra l’ultra-conservatrice M. Thatcher dans la guerre des Malouines face à la volonté d’une annexion de force par la dictature en Argentine. La communauté internationale – si ce mot a un sens – a condamné, États-Unis compris, les agressions de l’Irak au Koweït, chinoises au Tibet, syriennes au Liban, serbes au Kosovo, turques à Chypre, russes en Crimée ou en Géorgie, les conflits frontaliers entre l’Inde et le Pakistan, au Népal, etc. Il n’y a pas de multilatéralisme possible sans respect des frontières. Il n’est pas étonnant que l’on apprenne aujourd’hui, par le récent ouvrage de Jean Glavany, que F. Mitterrand avait dit à G. Bush à propos du Donbass : « L’Ukraine va devenir indépendante, la future guerre est là ».

Quant à une intervention extérieure, si elle est légitimée par les Nations unies, comme en Libye, elle est la seule exception. Notons que F. Mitterrand ne s’intègre pas à la coalition lors de la première guerre du Golfe, refuse à la division Daguet d’aller jusqu’à Bagdad et impose cette limite. Il s’agissait de libérer le Koweït et seulement cela. J. Chirac s’oppose avec force, on le sait, au Conseil de sécurité lors de la seconde guerre en Irak et ne sera pas de la désastreuse campagne irakienne.

Sans évoquer le général de Gaulle, on peut dire qu’il s’agit d’une position constante de la France.

Sous la pression de l’idéologie nationaliste contre la supranationalité, qu’elle soit multilatérale, européenne, militaire ou commerciale, cet ordre du droit international s’est désagrégé dans le mouvement même de la fin de la domination du monde occidental. La constitution d’un désordre multipolaire s’est substituée au monde bipolaire avec la chute de l’empire « soviétique » et le lent déclin de l’empire américain.

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Le temps des empires fragiles aux pieds d’argile 

Nous sommes entrés dans l’époque de l’unilatéralisme qui est la logique même du nationalisme. Mais ce nationalisme n’est pas celui des deux guerres mondiales. Il ne ressemble ni à celui des années 1910 ni à celui des années 30. D’abord parce que le monde interconnecté est à la fois le prétexte au souverainisme mais rend plus complexe l’exercice d’un nationalisme de conquête. Ensuite, pour tenter de surmonter cette complexité, il est impératif d’obtenir une masse critique géographique, économique, militaire ou technologique et un système d’alliances de connivence pour tenter de s’émanciper de cette interdépendance mondiale. On ne naît pas empire, on le devient : c’est la raison pour laquelle « le nationalisme, c’est la guerre ». Le temps des empires est celui de l’annexion ou de la vassalisation de leur proximité ou de ce qui est jugé vital pour eux. Mais la particularité de notre moment, c’est la relative faiblesse de ces empires : aucun ne peut à cette étape dominer le monde.

La Chine accède à peine à ce statut, son modèle d’exportation à bas coût dépend d’une main-d’œuvre à très bon marché et parfois du travail des prisonniers. Quant à la technologie, elle a une position dominante dans les terres rares et dépendante pour les composants, même si elle avance très vite en ce domaine. Enfin, une grande partie de la puissance dépend du commerce extérieur. L’impérialisme commercial chinois est indispensable à la croissance intérieure, sans laquelle le régime perd sa cohésion. Il suffit qu’il soit contrarié et c’est la chute. L’Allemagne en sait quelque chose.

La Russie n’a pas les moyens économiques de ses ambitions militaires. La guerre du Donbass n’est pas la « charge de la brigade légère » mais un bourbier sanglant pour les Russes. La Russie est un pétro-État sous-équipé technologiquement et industriellement, dont la machine économique dépend des commandes d’armement, de la contrebande pétrolière indienne, des munitions nord-coréennes et du bon vouloir technologique chinois. Le régime lui-même, malgré la terreur, n’est pas sans faille : il s’en est fallu d’un rien pour qu’un condottiere, Prigojine, marche victorieusement sur Moscou.

Quant aux États-Unis, de l’automobile à l’aéronautique, de l’industrie navale à la chimie, de la pharmacie à la confection, etc., dans tous les domaines, c’est certes une puissance, mais délabrée. Il suffit d’observer les infrastructures du pays. Sa monnaie-référence est de plus en plus contestée et cache à peine des déficits colossaux de moins en moins finançables, pendant que les inégalités et l’inflation rongent de l’intérieur un pays coupé politiquement en deux qui rêve d’en venir aux mains. Le règne de Trump est de plus en plus illibéral, avec entre autres ce corps franc d’inspiration MAGA, cette police de l’immigration, l’ICE, chargée par tous les moyens d’expulser 11 millions d’immigrés, quel que soit leur statut. Si Wall Street dépend des seigneurs de l’IA, l’hyperpuissance, suite à la chute du mur de Berlin, a épuisé la « mère-puissance ». La domination des États-Unis est incontestable, mais elle n’est plus absolue, elle est relative. Il suffit de se reporter aux votes des Nations unies sur la Palestine.
L’Amérique ne peut être gendarme d’un monde multipolaire, elle n’en a plus les moyens, comme nous l’avons vu lors de sa défaite en Afghanistan. On ne peut courir aux quatre coins du monde perclus de rhumatismes. Louis XIV ne disait-il pas : « Les empires conquérants meurent par indigestion » ? C’est la leçon de l’ouvrage de Paul Kennedy Naissance et déclin des grandes puissances. Le temps des empires faibles est le chaos, pas la fin de l’histoire.

Ces « empires fragiles aux pieds d’argile » voient arriver sur leurs talons d’autres nations à vocation mondiale : l’Inde, le Brésil et même l’Arabie saoudite, le Qatar, etc., pendant que se constituent des « entreprises-États » avec une relative autonomie.

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Un monde magmatique 

Ces empires « faibles » cherchent, dans la séquence, les moyens de la puissance. Dans ce moment, toutes les aventures sont possibles. Nous sommes dans un monde magmatique fait de soubresauts, d’irruptions violentes où règne dans tous les domaines la force. L’époque de l’unilatéralité sera une sorte de Moyen Âge planétaire fait de féodalités nucléaires et marqué par des guerres, des rapines de toutes sortes et une instabilité chronique. Vous voulez avoir une image du nouveau monde dans lequel nous entrons ? Pensez à un Moyen-Orient planétaire. Pensez une seule seconde aux conséquences d’un blocus chinois de Taïwan (c’est ce qui se profile). Ce n’est pas l’attentat de Sarajevo déclenchant la 3e guerre mondiale, mais un choc terrible pour l’économie planétaire avec des répercussions dans tous les pays, précisément parce que nous sommes dans un marché mondial – et au passage, la production de puces électroniques à Taïwan serait en panne. Voilà le monde improbable, insécurisé, sans pause ni temps mort, en un mot haletant, dans lequel nous fait rentrer Trump. Il n’y a plus de shérif dans le village planétaire, il s’est mis à braquer les banques.

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La relocalisation US à marche forcée 

Les États-Unis font un choix stratégique à la fois déterminé et confus d’un reparamétrage géographique et d’un « mercantilisme casqué ». Trump n’a que faire du droit international, cela tombe bien, cette attitude rencontre sa propre vanité : « Le droit, c’est moi », dit-il. Peu importent les frontières, les amis, les alliés, les accords, les règles ou les instances internationales, la prédation est la nouvelle raison de la nation, à l’instar de beaucoup d’autres. Sa seule limite sera le rapport de force.
Jusqu’à présent, les États-Unis se paraient de la défense du monde « libre », du droit et de la démocratie pour exercer leur influence économique planétaire. Cela pouvait sembler « formel », mais il s’agissait d’un espace formel commun pour une grande partie du monde, cela n’était pas neutre. Dans son rapt, Trump a basculé dans le camp des empires illibéraux. Le fait que la première puissance du monde effectue ce changement de pied est pour le moins significatif.

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Il ne s’agit plus d’organiser le monde, il s’agit de réorganiser l’Amérique 

L’intervention au Venezuela, les menaces sur la Colombie, le Mexique, le Brésil et surtout Cuba, vieille obsession des ultra-conservateurs américains qui n’ont pas oublié le fiasco de la baie des Cochons, mais aussi la guerre douanière avec le Canada ont pour but de faire du continent américain le creuset d’une nouvelle Amérique capable d’affronter la Chine et la montée du « Sud global ». Il y a un an, la réaméricanisation du canal de Panama, quasiment annexé par les Chinois, a ouvert ce cycle. Le Groenland n’échappe pas à cette tentation de nouvelle frontière impériale. Il ne s’agit pas pour Trump d’organiser un débarquement – encore que – mais d’acheter une suzeraineté. « Tout a un prix », dit le mafieux, pistolet en main, faisant une offre que l’on ne peut refuser. À moins que ce soit la version cow-boy tendance Clint Eastwood : « Le monde se partage en deux : ceux qui ont un pistolet chargé à la main et les autres qui creusent leur tombe… alors creuse. »

De toute façon, il est à craindre que, dans cette Europe émolliente, personne ne voudra mourir pour Nuuk, pas plus que nous avons voulu le faire pour Kiev, quant à Taïpé, c’est peu probable. Les Européens renâclent à sortir de la parenthèse enchantée de la paix, eux qui ont vécu des guerres épouvantables sur leur sol et l’Holocauste.

L’intérêt américain pour le Groenland relève d’abord de la géopolitique : une route maritime – que la Chine et la Russie dominent – ouverte par la fonte des glaces. Ensuite, la situation de cette île « danoise » depuis 500 ans en fait une position décisive pour la protection du nord des États-Unis. Enfin, son sous-sol et sa deuxième réserve d’eau au monde en rajoutent pour ce choix stratégique et ce que Trump appelle « notre hémisphère ». Mais ne nous trompons pas : si l’objectif est là, il est bien là. Les déclarations actuelles du président américain ne sont encore qu’un jet d’encre pour faire passer l’aventure de Caracas. Ces sorties précèdent les menaces sur l’Iran, quand ce n’est pas l’Ukraine, et bien d’autres. Chaque jour, Trump menace, conspue, déblatère ; à défaut de contrôler le monde, il fait du Bureau ovale la tour de contrôle du monde. Trump ou la stratégie d’intimidation mondiale pour donner du temps à la réorganisation locale. Il est d’ailleurs probable que la saturation polémique des relations internationales finisse par fatiguer les Américains qui ne voient rien venir pour eux. La question reste : quand ? Le niveau de leur exaspération et ce que Trump est prêt à faire pour contrecarrer cette tendance.

Les empires travaillent, à cette étape, à garantir ou sécuriser leurs marges et se font la guerre par procuration. Par exemple, le ton monte entre la Chine et le Japon. L’Empire du Milieu vient de décréter un embargo sur tous les produits stratégiques pour l’Empire du Soleil-Levant, après que celui-ci a déclaré son état de guerre si Taïwan était conquise.

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Le Yalta avec la Russie

« L’enlèvement du dictateur » s’intègre dans une stratégie impériale que j’appellerais défensive. Elle est à l’œuvre en Ukraine, par exemple. L’attitude du milliardaire républicain n’est pas seulement due à ses liens avec la Russie ou sa passion pour le business ou encore à sa couardise avec les forts, mais à la nécessité du désengagement européen. L’empire mercenaire s’en va, comme hier au Vietnam ou en Afghanistan, c’est-à-dire sans se préoccuper des dégâts, sans se retourner et souhaitant pourtant fermement que les abandonnés s’alignent sur leur nouvel axe. Les Américains baissent le rideau et déclarent les soldes du stock de l’exercice précédent.
Le président américain joue même la carte de la désagrégation d’une Europe qu’il considère comme condamnée à l’effacement civilisationnel – ce qui explique le soutien à l’extrême droite, allant jusqu’à menacer les juges de « l’affaire Le Pen » en France sans que le gouvernement français réagisse vraiment. Il vient de déclarer : « L’Europe disparaîtra le jour où Marine Le Pen gagnera » – et ceci dans la perspective d’un nouveau Yalta avec la Russie. Le fait que Trump et son administration rêvent de découpler ainsi la Russie et la Chine ne change rien à l’affaire. La fin de l’Europe est un cadeau de noces qui ne fâcherait même pas la Chine, pourvu qu’elle puisse mieux exporter ses produits dans chaque État.

Pour autant, la guerre mondiale n’est pourtant pas pour demain, mais des conflits régionaux à résonance mondiale sont déjà là. Nous le savons avec l’agression russe. Nous entrons dans une époque d’état de guerre perpétuel, aux limites de la guerre mondiale, à laquelle chaque empire pense mais n’a pas encore les moyens de l’assumer. Le caractère dangereux de la situation tient à cela, car à force de jouer avec des allumettes dans un monde qui sent la poudre, cela peut exploser. C’est le propre des périodes incontrôlables parce que incontrôlées.

Il existe d’autres guerres à bas bruit : celles du commerce, de l’information, de la culture ou même de l’eau. Mais aussi des matériaux rares, par exemple, essentiels au développement de l’IA. Chaque empire cherche à se doter des moyens d’une future domination en prenant soin de ne pas s’affronter frontalement sans être sûr d’y parvenir. Si ce n’est pas encore une guerre militaire, il s’agit assurément d’une compétition féroce. Elle porte sur l’accès aux énergies qui commandent le monde de demain, l’IA et la maîtrise de son extension. Elle n’est plus pacifique, si vous me permettez ce jeu de mots, elle est mondialisée. Et à la Route de la soie, l’Amérique répond par un chacun pour soi – et d’abord moi.

L’Amérique octroie, en ce début 2026, un droit « moral » aux autres d’agir de la même façon.

Dans « l’enlèvement » vénézuélien est inscrite la conquête chinoise de Taïwan, l’annexion des pays baltes, de la Moldavie, de la Géorgie jusqu’aux confins de la Roumanie par la Russie et la tension militaire russe sur l’Europe, l’OPA amicale ou pas sur le Groenland, le feu vert à Netanyahu pour le Grand Israël qui passe par participer à l’effondrement de l’épouvantable régime « religieusement policier » en Iran. Nous n’en sommes pas loin. La situation est quelque part entre pré-révolution, répression sanglante ou guerre civile.

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Et que fait l’Europe, me direz-vous ? 

L’Europe a réagi en ordre dispersé. L’Espagne condamne, la France passe son tour, l’Allemagne trouve que Maduro l’avait bien cherché, l’Italie soutient l’affaire, le Danemark s’énerve contre les visées US sur le Groenland mais dote son aviation de nouveaux F-35 comme la Pologne, le reste se perd dans un brouhaha alors que la Suisse a attendu l’arrestation de Maduro pour trouver nécessaire de geler ses avoirs. Pendant que l’Europe continue à importer du gaz russe : 7,2 milliards d’euros, dont 6,5 millions pour la France, dans les poches du Kremlin. Et Orban déclare : « Je n’ai pas besoin de sortir de l’Europe, elle va s’effondrer toute seule. »

Tout cela est pathétique.

En France, E. Macron a réagi en deux temps : d’abord comme ses collègues européens, mais surtout soucieux d’avoir les États-Unis présents à Paris lors du sommet des volontaires pour l’Ukraine. Il faut dire que c’est le seul succès français de ses deux quinquennats avec la reconnaissance d’un État palestinien. On s’interroge d’ailleurs sur le curieux deal de cette rencontre où les États-Unis garantissent la sécurité de l’Europe face aux Russes au moment même où ils veulent lui voler le Groenland. Ne mettons-nous pas le doigt dans un engrenage mortifère : « Lâcher le Groenland, sinon on vous lâche », méthode déjà à l’œuvre avec Zelensky. Mais le sommet de Paris valait bien une messe, alors Macron déclare le soir même du coup de Caracas : « Le peuple vénézuélien est aujourd’hui débarrassé de la dictature de N. Maduro et on ne peut que s’en réjouir. » Circulez, il n’y a rien à voir : c’est ce qui s’appelle un soutien sans réserve. Trump apprécie et publie le texte sur son réseau social. Puis, conscient que cela n’est pas tout à fait gaullien, le président corrige devant le Conseil des ministres, critique la méthode Trump et demande des garanties sur le retour à la démocratie pour un peuple qui a beaucoup souffert. Ce qui aurait dû être d’emblée la position commune d’une Europe qui se respecte.

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« L’Europe ne comprend pas que le monde a changé » 

Les chefs d’États européens ne veulent pas voir le nouveau monde, ne conçoivent pas une autre attitude que conciliante et ils n’osent pas « exister ». L’Europe, qui s’est créée comme une alternative aux empires sous parapluie américain, se retrouve face aux empires sans parapluie. L’Europe redoute d’être à leur menu mais se refuse à être à leur table.

La cécité européenne est exaspérante, sa langueur impavide insupportable. À force de jouer les génies des carpettes pour obtenir des concessions américaines, l’Europe en fait une ligne de conduite. À force de vouloir être une grande Suisse, nous allons finir par avoir son destin.

L’ancien président Hollande a eu parfaitement raison, mardi matin sur France Info, en déclarant : « L’Europe ne comprend pas que le monde a changé (…) c’est fini, les États-Unis ne se considèrent plus comme les protecteurs de l’Europe (…) n’ont plus aucun égard pour les règles démocratiques », et de plaider pour le rapport de force avec Trump comme avec la Chine.

Difficile à imaginer pour les Européens, après plus d’un siècle « américain » de défense active, voire militaire, de l’Europe, décisif par deux fois dans la guerre sur leur sol et les liens qui s’en sont suivis. Mais voilà, l’Amérique de Trump est devenue une menace d’une nature différente que la Russie ou encore la Chine, mais une menace.

Le coup du Venezuela est un dernier avertissement. Il est temps de réagir.

Il n’y a pas d’autre solution que l’Europe puissance, qui commence par un noyau dur de la défense et la promotion d’une Europe des missions, et d’abord l’IA. Ce que nous avons réussi avec Airbus, il faut le réussir dans la défense et l’économie immatérielle. Le rapport Draghi a déjà tout dit à ce sujet. Sinon, c’est la fin de notre histoire et le basculement dans le ventre mou des nations. Alors oui, pour le coup, c’est l’Europe des volontaires qu’il nous faut. Il y va de notre souveraineté. Le problème n’est pas d’être 24 ou 26, mais d’être infiltrés. On ne peut pas avancer avec les sous-marins de Poutine ou de Trump autour de la table. Il faut unir les volontaires à côté des gestionnaires. Une sorte de fédéralisme d’objectifs laissant au Parlement européen et à la Commission la gestion prévue par les traités. Il y a urgence à changer de braquet.

Par contre, le nationalisme, très en vogue en Europe, doit être combattu pour ce qu’il est : la route vers la servitude et un crime contre notre modèle européen : État de droit et démocratie écologique et sociale.

Si l’Europe ne veut pas croire à l’imminence du nouveau monde où les nations qui la composent seraient divisées militairement, politiquement ou économiquement, vassalisées par le condominium de fait américano-russo-chinois… Le récent succès de D. Trump à l’OCDE le démontre : la force va à la force. Les multinationales américaines sont exemptées du taux minimal de taxation de 15 % prévu dans un premier temps par l’organisme. Le ministère américain du commerce exulte devant ce qu’il dit être une victoire historique qui « préserve la souveraineté américaine et protège les entreprises et les travailleurs américains contre les dérives extra-nationales ». On croit rêver, mais tout est résumé.

Bienvenue en 2026 dans le nouveau monde de l’unilatéralisme.

 

À dimanche prochain