3074 jours de Guerre en Europe
1/ Trump - Poutine, le sommet des dupes ; 2/ Le PS dans le piège de Blois ; 3/ La colonisation de Gaza provoque une crise dans l’appareil d’État israélien.
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1/ Trump - Poutine, le sommet des dupes
Mais, qu’est-ce que Steve Witkoff a bien pu dire à Vladimir Poutine pour que ce dernier accepte un sommet avec Trump ? Ou qu’est-ce que Poutine a suggéré pour que Trump accepte de s’engager seul dans cette galère ? Et pourquoi M. Rubio déclare-t-il : « Mieux comprendre les conditions pour les Russes d’un cessez-le-feu » ?
Il y avait urgence pour Trump de trouver une échappatoire, car le énième ultimatum s’achevait vendredi et l’augmentation des droits de douane pour l’Inde, jugée coupable d’importer du pétrole russe, n’a pas eu les effets escomptés puisque le Premier ministre Modi, pourtant pris en tenaille entre le prix du pétrole russe et les 50 % de Trump, a déclaré être « prêt à en assumer les conséquences » et s’est rapproché de Moscou. Le chef de la Maison-Blanche s’est donné 24 h, puis 50 jours, puis 8 jours, mais rien n’est venu infléchir la position du maître du Kremlin qui continue à bombarder les villes ukrainiennes. Le président américain a manifesté son agacement au point de déclarer un matin sur son réseau social : « Vladimir stop ». C’est la crédibilité de Trump qui est en jeu, coincé entre la promesse « no war » faite aux électeurs américains et l’urgence d’avancer sur ce sujet qui coûte à l’Amérique, immobilise des moyens et distrait l’Amérique de sa confrontation centrale avec la Chine.
De son côté, Poutine avance à pas de tortue dans le Donbass, gagnant quelques mètres en marchant sur les corps de milliers de soldats, son économie bat sérieusement de l’aile, l’écœurante affaire des 19 000 enfants ukrainiens kidnappés et « vendus » sur catalogue à la une du Times peut entamer l’aura russe dans le Sud global, et ses exportations de pétrole à prix cassé sont menacées par le début de la chasse aux navires fantômes qui les acheminent, aux menaces sur les pays qui l’importent, et aux bombardements systématiques de l’Ukraine sur les raffineries russes.
Et c’est ici que se joue peut-être une issue possible du projet : le cessez-le-feu des bombardements de part et d’autre pour l’ouverture des négociations.
Ce troc « vies contre pétrole » ne peut advenir sans une garantie globale de sécurité pour Poutine, c’est-à-dire le maintien des positions acquises par la guerre sans trop de rétrocessions de territoires, ou des propositions en ce domaine peu praticables pour Kiev. La garantie que l’Ukraine ne rentre pas dans l’OTAN, si ce n’est dans l’Europe. Ce qui serait la raison pour laquelle Rubio vient d’ajouter à sa « compréhension » de ce que voulaient les Russes qu’il fallait « comparer cela avec ce que les Ukrainiens et les Européens étaient prêts à accepter ». Le temps presse pour Trump et la fenêtre d’opportunité est là pour Poutine, qui sait maintenant que Kiev ne tombera pas. Et pour « convaincre » et flatter Trump, Poutine fera un geste de désescalade nucléaire, histoire d’apporter sa contribution à la candidature au prix Nobel de la paix du président américain.
Trump a organisé une première conférence téléphonique avec le président finlandais, les Premiers ministres anglais et allemand et Zelinsky pour s’assurer d’un minimum de compréhension en Europe.
(Notons au passage l’absence de E. Macron qui, évidemment, s’est engouffré dans la brèche : « L’avenir de l’Ukraine ne peut se décider sans les Ukrainiens. »)
On imagine donc que Poutine a offert à Witkoff une porte de sortie à Trump, sur le dos des Européens et de l’Ukraine, à charge pour les États-Unis de tordre le bras des Européens. Quand on a vu l’incapacité de l’Europe à résister sur les droits de douane, Poutine a dû se dire que le challenge n’était pas impossible : l’Europe cédera devant Trump.
Le chef d’État russe se réservant la possibilité de reprendre les hostilités en cas de refus d’une des parties de l’accord. Cette négociation peut « convaincre » Trump, flatter sa vanité, en tout cas gagner du temps pour éviter les nouvelles sanctions sur le pétrole. Sinon ce sera comme au poker : le temps et la relance.
Dans le grand couloir qui mène au bureau du ministre des Affaires étrangères russe, il y a une galerie de portraits de l’ensemble des anciens ministres ayant occupé les lieux, au premier rang desquels la photo du commissaire des Affaires étrangères en 1917, Léon Trotsky. Lors d’une visite à Moscou, la découverte de sa présence m’a paru étonnante et avait fait beaucoup rire la délégation russe, qui n’ignorait rien de mon histoire. Trotsky était le négociateur du traité de Brest-Litovsk (15 décembre 1917 au 3 mars 1918) qui avait déjà comme toile de fond l’indépendance de l’Ukraine et celle de la Biélorussie reconnue par l’Allemagne en guerre sur deux fronts. Trotsky gagna du temps, fit traîner en longueur les pourparlers, espérant la révolution allemande et prendre l’Allemagne en tenaille. Loin de moi de comparer Poutine et Lavrov à Lénine et Trotsky, ni la Russie de 2026 à la Russie bolchevique de 1917. Mais, gagner du temps pour espérer voir ou provoquer la discorde chez l’ennemi est de la même teneur. La manœuvre dilatoire de Poutine est là. Il s’agit d’instrumentaliser D. Trump vis-à-vis des Européens et de l’Ukraine. Zelinsky fronce déjà les sourcils devant la suggestion de Trump d’échanger des territoires.
C’est la raison pour laquelle Poutine a estimé que « les conditions n’étaient pas réunies » pour que Zelinsky et encore moins l’Europe soient à la table des négociations. En acceptant ce face-à-face, Trump commet une erreur politique majeure. Il croit boucler un deal ; il en sortira au mieux comme le porte-parole de Poutine, son intercesseur auprès de « l’autre partie ». Trump, la « navette », c’est le but de Poutine. Tout peut se terminer en eau de boudin : Trump est tellement imprévisible. Mais Poutine aura gagné du temps et ce sera « le temps et la relance », comme on le dit au poker, il aura mis Trump dans son jeu. En tout état de cause, en s’asseyant en Alaska face à Trump, sans Zelinsky et les Européens, le maître du Kremlin a déjà symboliquement gagné. Il se sera placé au-dessus du président ukrainien, sur le même plan que Trump. C’est maintenant un mano a mano entre les deux chefs d’État, très exactement ce que cherchait Poutine. C’est le sommet des dupes.
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2/ Le PS dans le piège de Blois
La décision du secrétaire général du PS, Pierre Jouvet, de hausser le ton à propos des municipales et des élections partielles vis-à-vis des partenaires qui professent l’union pour les présidentielles et la refusent lors des élections intermédiaires, provoque un sérieux carambolage au PS. En effet, le rendez-vous de la vérité sera à la fin du mois. Soit la direction du PS manifestera sa mauvaise humeur face aux écologistes candidats pour renverser les socialistes sortants comme à Paris, Marseille, Montpellier, Lille, Nantes, etc., soit le « circus primaire » sera présent en majesté au campus de Blois et entérinera ces dissidences qui coûteront cher à la gauche et aux socialistes.
Même si, au détour d’une phrase devant une AG des militants, un responsable manifeste son ire. Le fait marquant du campus sera que « la petite primaire de la gauche non mélenchoniste vaut bien de mettre la division des municipales sous le tapis ». Or il s’agit d’une erreur politique majeure. La question des municipales n’est pas secondaire pour le PS. Il s’agit de l’ancrage du Parti à la rose dans la réalité du pays. On peut même avancer qu’il s’agit de sa texture politique.
Mais, il y aura un second signe donné par la présence des animateurs de la petite primaire. La majorité des acteurs de ce projet sont favorables à l’étendre à LFI. La gauche mélenchoniste ouverte à Mélenchon est piégée par l’évolution de la situation. Il se dessine en effet un « accord défensif » en vue d’une dissolution provoquée par la censure du budget, c’est-à-dire la décision de geler les circonscriptions en fonction des précédentes élections. Il s’agit de protéger les sortants dans un accord politique qui ne dirait pas son nom. Nous voyons déjà les prémices de cette démarche lors des législatives partielles.
Le PS se prépare donc à reconduire l’unité ouverte à Mélenchon aux législatives, ce qui transforme en épée de bois sa contestation de la division aux municipales et réduit à néant la posture d’une gauche non mélenchoniste. Le PS s’est mis sur le toboggan du retour à l’union avec Mélenchon en se prononçant d’emblée pour la censure du budget. LFI et les écologistes pourront profiter tout à la fois de l’assurance de leurs sortants aux législatives et de la contestation des sortants du PS aux municipales. C’est ce que « la bande à Castet » va entériner si elle est présente au campus de Blois.
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3/ La colonisation de Gaza provoque une crise dans l’appareil d’État israélien.
Au moment où Netanyahu est pressé par la communauté internationale, jusqu’à Donald Trump, de mettre fin à l’utilisation de la faim comme arme de guerre, le Hamas publie une vidéo immonde de deux otages « enterrés vivants » dans un état lamentable. Et au moment où les prises de position se multiplient pour la reconnaissance d’un État palestinien, le Hamas déclare que cette dynamique est due au 7 octobre, apportant de l’eau au moulin de Netanyahu, indiquant que cette démarche légitime le terrorisme.
Le Hamas n’est pas, en déplaise à Madame Obono et à LFI, un mouvement de résistance. Il s’agit d’une milice terroriste intégriste, bras armé de l’Iran, exerçant une dictature sur les Gazaouis (vieux débat sur la nature du FLN vietnamien assassinant les trotskystes ou le FLN algérien vis-à-vis du MNA). Le Hamas a éliminé physiquement les militants du Fatah, il n’a jamais voulu une solution à deux États ou l’autodétermination du peuple palestinien mais l’islamisation de la Palestine. La razzia pogromiste du 7 octobre n’avait pas pour but de remettre la question palestinienne à l’agenda. C’est la guerre totale de Netanyahu et la mort de dizaines de milliers de Palestiniens qui y ont contribué. L’horreur de la tuerie et la prise d’otages ont tout fait basculer en faveur de l’extrême droite israélienne alors que des dizaines de milliers d’Israéliens manifestaient face au coup d’État de Netanyahu contre l’indépendance de la justice. Après des mois d’une guerre épouvantable pour les Palestiniens bombardés, déplacés, affamés, le mouvement actuel en faveur de la levée du blocus humanitaire, de la libération des otages et de la reconnaissance d’un État palestinien marginalise le Hamas. La demande de 17 États arabes qu’il rende les armes à l’Autorité palestinienne, la reconnaissant de fait comme représentante légitime, en est la preuve. La vidéo et la déclaration provocatrice tentent de démontrer que le Hamas est toujours incontournable, que l’on ne peut faire sans lui.
Pourtant, le Hamas est une organisation fantôme : état-major détruit, encadrement des unités de base démantelé, isolé dans le monde arabe, et à Gaza même, réduit aux rapines de l’aide humanitaire et à piéger les routes de communication pour les quelques unités de miliciens restantes.
Et donc, il ne lui reste que la détention des otages et il le fait savoir.
Le chantage est simple : la libération de ces derniers — une vingtaine selon les estimations — contre le retour à l’approvisionnement illégal et légal lui permettant un « contrôle social » sur les Gazaouis, quitte, selon les échanges en marge des négociations, à envisager un désarmement. À l’instar de l’engagement du Hezbollah au Liban, dont le refus de l’honorer est la source d’une escalade entre le Hezbollah et l’armée libanaise qui vient de passer à l’offensive ces derniers jours.
Le processus est en marche. Il tend, après la destruction militaire de la milice, à mettre hors-jeu politiquement les détenteurs des otages.
Ceci dans une situation où la confrontation s’est engagée entre la coalition d’extrême droite au pouvoir à Tel-Aviv, entre les suprémacistes et l’appareil d’État sécuritaire et judiciaire israélien.
Il est peu probable que le Mossad, le Shin Bet et l’état-major de Tsahal n’aient pas été au courant de la lettre de 600 responsables sécuritaires à D. Trump lui demandant d’arrêter la guerre. De là à penser qu’ils l’ont suggéré ou ne s’y sont pas opposés, il n’y a qu’un pas. On y trouve les anciens patrons du Mossad, du Shin Bet et des chefs d’état-major à la retraite. Ils sont la manifestation visible de la réprobation profonde de l’appareil sécuritaire face à la deuxième guerre de Gaza décidée en mai, alors que, pour ces derniers, les objectifs contre les chefs terroristes avaient été obtenus. Pour les pétitionnaires et leurs commanditaires, l’objectif de l’extrême droite israélienne de purification ethnique met en danger les otages encore en vie, isole Israël dans le monde et commence à interpeller la société israélienne. Cette offensive veut rendre impossible toute solution à deux États avant septembre, et accessoirement repousser le moment du procès pour corruption de B. Netanyahu.
Ce dernier a obtenu du gouvernement de « limoger » — une première depuis 1947 — la procureure générale d’Israël, Gali Baharav-Miara, qui instruisait sur les liens entre les conseillers du Premier ministre et le Qatar. Elle avait refusé de licencier le responsable du Shin Bet, Damien Bar, qui refusait de suivre Netanyahu dans sa fuite en avant. La Cour suprême a invalidé la décision du gouvernement et rétabli la procureure.
Cela indique une épreuve de force au sein même de l’État israélien.
Netanyahu réagit comme souvent en tentant un nouveau front. Après 10 h de débat, le gouvernement israélien souhaite que l’armée contrôle l’ensemble du territoire palestinien au plus vite.
Eyal Zamir, le chef d’état-major de l’armée israélienne, a lui manifesté son désaccord lors d’une réunion de 3h avec Netanyahu et le ministre de la Défense, mais surtout l’a fait savoir.
Et nous sommes dans une crise rampante. Après que le Premier ministre a limogé la procureure, elle-même rétablie par la Cour suprême, il se propose de gouverner hors du contrôle de la justice, ne respectant pas ses décisions, et pousse le chef d’état-major à démissionner. Ce dernier a dans un premier temps refusé le contrôle des 30 % restants à Gaza et a retiré deux brigades sur les 80 000 hommes engagés.
L’armée estime que ce qui reste du Hamas « tuera les otages après les avoir torturés » et que l’éradication complète de la milice intégriste et terroriste Hamas n’est pas réalisable. Netanyahu a décidé de passer outre ; il s’appuie sur la volonté suprémaciste de l’extrême droite, ses alliés au gouvernement, pour continuer la guerre coûteuse en vies de Palestiniens pour les raisons que nous venons d’évoquer. Pour tenter de réduire la « contestation », il tente une concession de pure forme, en déclarant ne pas vouloir rester à Gaza, mais organiser une occupation temporaire et remettre le pouvoir à un gouvernement qu’il aurait choisi, excluant Abbas et l’Autorité palestinienne.
Le conflit oppose encore, à fleuret moucheté, le gouvernement, l’appareil sécuritaire et judiciaire, estimant que l’armée n’a plus d’objectif militaire, et la coalition d’extrême droite majoritaire au parlement qui veut une « Gaza juive ». L’armée, ayant obligation de loyauté surtout dans un conflit, va se préparer à ce qui s’annonce comme un nouveau moment dramatique. Mais la crise couve. Cet affrontement entre « deux Israël » ne peut que s’envenimer avec la colonisation totale de Gaza et ses conséquences.
Pendant que la communauté internationale s’enflamme, exigeant d’Israël de renoncer, le forum des otages israéliens caractérise l’opération de « stupide », de « tromperie » et de « négligence sécuritaire et morale impardonnable », « condamnant à mort les otages vivants ». Ce que confirme, par communiqué, le Hamas… Pendant qu’une manifestation de dizaines de milliers d’Israéliens proteste à Tel-Aviv.
À dimanche prochain.




