4563 Jours de guerres en Europe
1. Le plan secret de Mélenchon 2. Le RN sur son nuage 3. Leçon n°12 : la désintégration sociale ou la société atomisée.
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1/ Le plan secret de Mélenchon
Encore raté ! Les affidés ne feront pas mieux. Mélenchon est candidat, ils n’ont pas osé le contredire, de toute façon il ne leur a pas demandé la permission. C’est cela le césarisme. Il décide, les autres exécutent, car le peuple c’est lui. « Personne ne s’est opposé à ma candidature » dit Mélenchon. Sans blague, les derniers qui ont osé le défier se sont retrouvés avec un candidat insoumis face à eux aux législatives. En même temps, le leader de la France insoumise n’en avait pas vraiment envie de cette présidentielle. Coquetterie de vieux lion ? Il sait surtout qu’il ne gagnera pas, mais sans ce combat, LFI ne lui survivrait pas. Le rejet des insoumis ne lui laissait guère le choix. Vieilli, usé, aigri, seul en son royaume, Mélenchon a perdu le fil du vote utile à gauche et dans le pays, à force de sorties de route de toutes sortes.
LFI est en perte de vitesse électorale, le point de bascule fut les Européennes. Mélenchon a chipé aux Le Pen le titre peu enviable du « diable de la République ». Il a réactivé un antisémitisme d’atmosphère au nom de l’antisionisme. Le prédicateur du catastrophisme social, admirateur de la Terreur et de Robespierre, a cessé de plaire. Tout à coup, le régime interne des insoumis semble préfigurer celui qu’il imposerait au pays. Les insoumis ont même réussi le tour de force de construire un « tout sauf Mélenchon » au deuxième tour des municipales. Le bilan est lourd, globalement négatif. Il fallait au leader populiste conjurer un mauvais score synonyme de condamnation à la relégation. Les insoumis n’ont qu’un atout : seul Mélenchon, avec la fascination qu’il exerce sur les médias, pouvait éviter cette catastrophe imminente. Problème, l’homme qui se voulait il y a 20 ans la voix du peuple est entre-temps devenu la voix sans peuple. Alors, à la recherche d’une substitution, il a jeté son dévolu sur les « racisés ». Nous allons y revenir. Vous avez aimé les Européennes au son de la Palestine, vous allez adorer les présidentielles à la lumière des « racisés ». Ceci d’autant plus que, constatant le vote ouvrier pour le RN, les mélenchonistes voient dans les quartiers les seules catégories sociales capables de porter un projet révolutionnaire. Pour le reste, le « druide des insoumis » s’est lancé dans un jeu de bonneteau pour faire oublier ses turpitudes, car il mesure plus que tout autre le rejet dont il est l’objet. Cette équation, c’est le leader de la France insoumise qui l’a construite, entre un « Mélenchono furioso » antagonisant tout et un magistère castrateur à gauche au nom de la radicalité. Cette stratégie du mouton noir pour être repéré l’a mis dans un corner. Il n’a pas voulu changer et en a fait une théorie en imposant un « eux et nous » impropre à rassembler la France et les Français. Rhétorique redoutable pour le second tour, car cette ligne de feu préfigure l’abstention de fait au second tour face au RN. Quoi qu’en dise Mélenchon, il introduit le ferment de la division du « peuple », pour le paraphraser, et rend impossible tout front républicain. Quant à la gauche, il ne voulait pas de son unité, il l’a tolérée derrière lui tant qu’elle le servait et l’a repoussée dès qu’il fut contesté.
Quel est le plan secret de Mélenchon ?
Il lui fallait partir tôt, car les médias ne sont pas encore assujettis à la règle de l’équilibre. La gauche est désorganisée, donc inaudible. Il peut parler fort, dru, carré comme il dit. Il espère ainsi progresser dans les sondages, semer l’inquiétude à droite et le doute à gauche, bref être au centre du débat dans un « lui et les autres », principalement Bardella. Et ainsi inscrire dans la certitude sa candidature, ce qui n’est pas inutile quand il faut aussi aller chercher 500 signatures avec des vents contraires.
Dès lundi au 20h de TF1, on l’a poudré à l’excès comme un marquis du XVIIIe, casaque bleue, chemise blanche, cravate rouge, tout en rondeur souriante, surjouant la « pateline » de bon aloi, il indique modestement ne pas être obligatoirement le mieux placé. Mais au vu de la période qui s’ouvre, il l’assure, il est le mieux à même de la traverser. Voilà le premier indice : il enjambe la présidentielle. Il est candidat au troisième tour selon l’heureuse formule de François Kalfon sur France Inter. Celle de l’affrontement recherché avec l’extrême droite au pouvoir. La France insoumise ne la redoute pas, elle la pronostique, l’intègre comme une donnée stratégique, un présupposé politique pour mieux affirmer un antifascisme triomphant terrassant le dragon de l’extrême droite « à plat de couture ». D’ailleurs B. Bagayoko vient de vendre la mèche au Figaro : « l’élection de Bardella, c’est l’insurrection populaire ». C’est ainsi la certitude de la rédemption dans un tous ensemble contre le fascisme. Peu importe que qualifier Mélenchon au premier tour, c’est élire le RN au second. Peu importe si, éliminé du second tour, il induit dans son électorat que l’extrême droite et le reste, c’est du pareil au même. Si LFI est suffisamment crédible, le leader de la France insoumise se fait fort de nous le faire oublier. Mélenchon n’a pas fait le déplacement à TF1 pour rien. Il a dans ses « fontes » un nouveau slogan capable de rassembler l’extrême gauche et les quartiers. C’est la nouvelle France, celle des « racisés ». Cette camisole de force, cette prison mentale où l’on est assigné à sa race, où l’émancipation n’est pas là pour produire du commun, où l’on instrumentalise les discriminations et le racisme réel pour en faire un levier électoral que l’on réduit ainsi à un imaginaire de « dégagisme blanc ». Ce n’est plus la guerre de classe, mais la guerre des races. Comme pour l’antisémitisme, Mélenchon joue avec le feu. Il peut d’ailleurs être le premier à prendre un retour de flamme. « B.B » va bientôt être un sujet pour les insoumis. Il a faim le maire de Saint-Denis, et pas seulement de poulets frits halal.
En attendant, il s’agit bien là du miroir de la préférence nationale chère au Rassemblement national. Préférence nationale contre France des racisés, tel est l’enjeu révolutionnaire pour Mélenchon. Soyons clairs : dans les deux cas, c’est l’unité de la République qui est en cause, comme vient de l’écrire avec force Hélène Geoffroy. Plus prosaïquement, la France insoumise veut imposer sa « ceinture racisée » des métropoles comme hier le PCF administrait la ceinture rouge. L’objectif est d’obtenir la « représentation » des quartiers comme moment de la résistance, puis du futur affrontement central avec l’extrême droite au pouvoir. D’ailleurs B. Bagayoko vient de vendre la mèche au Figaro, déclarant en substance et « tranquillou » que l’élection de Bardella « déclencherait une insurrection », rien que cela ! « De la périphérie vers le centre », disait-on dans les années 70 à l’extrême gauche. Voilà pour le but stratégique, reste le calcul électoral.
La double hégémonie, dans l’extrême gauche et dans les quartiers, c’est l’assurance d’une masse critique de 10 à 12 %, pour aller chercher le vote utile de la gauche, puis des Français.
La France insoumise a siphonné l’extrême gauche. Elle a même acheté leur subordination par des circonscriptions. Le NPA, le POI, l’ex-Jeune Garde sont aujourd’hui inféodés, ils ne lui contestent plus le leadership, seuls Lutte ouvrière et Révolution permanente font de la résistance. Les députés communistes, réduits électoralement, divisés entre pros et anti-LFI, sont dans l’étau de sa rhétorique. Il suffit de lire les contributions pour le prochain congrès du PCF. Une partie de l’électorat communiste comme de l’écologie radicale ont fait leurs bagages pour le continent « sans terre » du populisme de gauche. Mélenchon a lancé son nouveau papier tue-mouches, « la nouvelle alliance », fidèle au programme du NFP. Il se propose de garantir l’élection sénatoriale et législative à ceux qui y souscrivent. C’est déjà le cas pour le président du groupe, l’ancien communiste refondateur Stéphane Peu à Saint-Denis. LFI a réussi son OPA sur les radicalités. C’est son seul titre de gloire. Il est devenu le parti référent de l’extrême gauche.
Quant aux quartiers, un étrange deal est en train de s’installer. LFI se fait fort de garder les ghettos contre la gentrification. L’argument a été déployé contre le juste et courageux combat de Karim Bouamrane à Saint-Ouen pour « le droit, le bon et le beau pour tous ». Certains maires de droite qui refusent la construction de HLM dans leur ville ne verraient pas d’un mauvais œil ce Yalta racial et social. Cette ligne de démarcation sociologique se double d’une chasse à toutes voies alternatives, surtout quand elles sont fidèles aux valeurs de la République dans cette France populaire. C’est la raison de l’offensive contre Karim Bouamrane à Saint-Ouen, d’Hélène Geoffroy dans le Rhône, ou de Sébastien Jibrayel dans les quartiers nord de Marseille, etc.
Et reste le vote utile pour Mélenchon, me direz-vous ?
L’impasse dans laquelle s’est mise la gauche devrait faire l’affaire. Le ticket d’entrée à la Nupes et au NFP fut qu’elle abjure sa culture de gouvernement et son bilan. Une fois fait, la gauche réformiste n’avait plus d’identité, encore moins de colonne vertébrale. Elle était aux fers de la radicalité à fond de cale. Mieux, elle s’est divisée entre résistance et servitude volontaire. Ses leaders irradiés par le mélenchonisme sont aujourd’hui contestés. Faure n’a plus de majorité, B. Vallaud et ses amis ont quitté les instances nationales qu’ils géraient ensemble. Le PS est paralysé, laissant militants et sympathisants désemparés. R. Glucksmann et B. Vallaud sont candidats à un nouveau cycle où Faure n’a plus sa place. Et Marine Tondelier, cheval de Troie de Mélenchon chez les écologistes, est « challengée » par l’aile réaliste Jadot-Duflot ou l’aile « fondamentaliste » écolo Rousseau. Les Verts se proposent même de remettre en cause sa candidature à la présidentielle si la primaire n’a pas lieu. Cette petite primaire à laquelle plus personne ne croit pendant que les sociaux-démocrates ne savent pas encore comment se départager. Tout tient à cela : la confusion et une absence de solution, pour que la gauche électorale soit placée devant un choix entre le centre droit pour battre le RN et Mélenchon pour que la « gauche » soit au second tour. Et ainsi, la route sera dégagée pour le grand affrontement.
Certes, il y a loin de la coupe aux lèvres et peu de chances que cette martingale réussisse, mais nous sommes prévenus : le plan secret de Mélenchon est clair, et nous sommes au menu.
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2/ Le RN sur son nuage
Arrêtons de nous leurrer, à l’heure d’aujourd’hui, le RN avec 34 ou 36 % des voix au premier tour dans un écosystème « droite nationaliste » tangentant les 50 %. La pléthore de candidats dans la droite classique, Mélenchon à gauche, le tout sans Front républicain, l’extrême droite a toutes les chances de l’emporter. Ne nous trompons pas, les thèmes du RN - identité, immigration, insécurité - se sont imposés. Les Français les ont plébiscités.
Une intention de vote conséquente avec des réserves suffisantes et une offre en résonance avec un Français sur deux, cela n’annonce pas la défaite. Et dans ces conditions, l’Assemblée nationale sera brune.
J. Bardella vient de rencontrer discrètement l’ambassadeur d’Allemagne. Il est clair que, dans les chancelleries, on prend la chose au sérieux.
Ne faisons pas comme si au fond cela n’avait que peu d’importance. N’imaginons pas, pour se rassurer, que l’extrême droite se serait limé les dents pour arriver au pouvoir.
D’abord, sa victoire cristalliserait un climat de guerre civile rampant dans le pays. Immédiatement débordé par les ultra-identitaires et contesté par la rue, Mélenchon en tête. La confrontation aura lieu sur tous les sujets. Un exemple comme cela, par hasard : les maires insoumis refusant d’accrocher le portrait de Bardella ou Marine Le Pen et c’est parti : polémique, rappel à l’ordre des préfets, accusation de factieux, rassemblements devant les mairies pour faire respecter le verdict du peuple, échauffourées, plateaux télé, pétitions, mobilisation de solidarité avec tache d’huile dans les écoles et les ministères, mise à pied de récalcitrants, puis campagne de désobéissance. Suis-je loin de la réalité ? Cet état de tension permanente et même d’affrontements conduira la France à l’abîme.
Dans la campagne de l’extrême droite, le flou est de rigueur sur le plan économique alors qu’il faudra les idées claires pour un chemin de crête maîtrisant les déficits. Pour l’instant, le RN c’est un « et et » : ET libéral ET social, mais sans budget, sans impôts, sans toucher au périmètre de l’État. Cela tient de la pensée magique.
Par contre, nous pouvons d’ores et déjà pronostiquer deux dangers majeurs pour le pays. La privatisation du service public audiovisuel et sa mise au pas. « Je suis favorable à la privatisation du service public audiovisuel », vient de déclarer Jordan Bardella sur Europe 1. Après un bombardement intensif du groupe de presse Bolloré contre le service public, pas tout à fait désintéressé, l’engrenage vers l’illibéralisme commence. La réinformation chère aux théoriciens du Club de l’Horloge, Mégret et Le Gallou est en marche.
Le second objectif sera la chasse aux migrants, clandestins ou pas. Nous avons vu les dégâts qu’elle provoque aux États-Unis. Et il est fort à parier que la solidarité citoyenne prenant la forme de la désobéissance civile sera au rendez-vous. On se souvient de l’impact de « l’affaire Leonarda ». L’application de cet engagement de campagne est « identitaire » pour l’extrême droite, et il est adoubé par LR. Il se heurtera à l’État de droit et à l'État de droit. En conséquence, les lepéno-bardellistes voudront modifier le droit et ce sera l’attaque contre l’égalité dans la Constitution. Et là, on peut prédire la « grande confrontation ». Deux sujets, l’un touchant les libertés publiques en démocratie, l’État de droit constitutif de la démocratie. Ils seront l’objet d’un schisme français, d’une guerre civile des mots. L’enjeu est l’alignement sur la chaîne de l’illibéralisme ambiant dans le monde. Ou la France sera le foyer de sa résistance. En tout état de cause, la victoire de l’impensable, comme le 21 avril 2002, nous fait basculer dans l’insondable. Ça va souffler sévère.
Il semblerait même que le président de la République verrouille les institutions, nommant des proches face à l’arrivée du RN. Et moi qui croyais qu’il se préparait ainsi à revenir cinq ans plus tard. En même temps - oui, c’est facile - les pronostics d’E. Macron ne sont pas fameux dans la dernière période. Et de toute façon une élection n’est jamais gagnée d’avance. Le RN n’est pas un parti comme les autres. Il suffit de voir la difficulté de financer sa campagne. Le mur du non au RN lors du deuxième tour des législatives est une sérieuse indication. L’extrême droite au pouvoir, cela ne va pas de soi. La France l’a déjà essayé avec le pétainisme et son rejet a structuré son inconscient. Au fond, le pays est coupé en deux et le camp qui l’emportera sera celui qui mobilisera à son compte les nationalistes ou les républicains. La France est à la croisée des chemins, son avenir dépend du vainqueur.
Alors oui, de bons sondages à un an des législatives ne garantissent rien. Les exemples sont légion. Le RN est haut parce qu’il incarne l’opposition nationaliste. Une fois les candidats déclarés, l’offre multiple fera mécaniquement descendre le RN. En dessous de 30 %, le premier tour est assuré, mais pas le second. G. Attal et Retailleau jouent leur va-tout, mais qu’en sera-t-il à l’automne ? La détermination surjouée de Retailleau et la grosse ficelle d’Attal - « je ne me retirerai pas s’il y a un risque de deuxième tour RN-LFI » - vont se heurter à la pression de leur camp. Trois candidats à droite, ce n’est personne à l’arrivée. La confusion à gauche et peut-être même l’absence d’un candidat crédible gonflera mécaniquement le candidat de centre droit, qui devrait passer allègrement au-dessus des 20 %. Mais à l’inverse, le retrait de G. Attal et un candidat social-démocrate capable de rassembler les Français peut réunifier l’électorat de gauche parti chez Macron et celui égaré chez Mélenchon. Et emporter un « premier tour-primaire » entre les démocrates des deux rives.
Alors oui, début juillet, nous saurons qui de Marine Le Pen ou Jordan Bardella est candidat. La première a le plafond de verre du lepénisme, le second le plafond de plâtre de la jeunesse. La vague national-populiste et illibérale marque le pas. D. Trump n’est plus tendance, Orban a dû rendre son tablier, et Meloni est tellement banalisée qu’elle ne peut plus rien incarner. Mais en Allemagne l’AfD avance, en Espagne et au Portugal aussi. La vague national-populiste joue donc son avenir en France.
Si on doit résumer le moment, l’extrême droite est en pole position pour l’emporter, son succès dépendra des midterms américains, de la crédibilité — centre droit ou centre gauche — du qualifié au second tour, et de la capacité à réactiver le front républicain. La martingale du barrage au RN n’est pas la plus probable, mais la lucidité n’exige pas de dire qu’elle est impossible, cela dépendra de la lutte menée.
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3/ Chaque semaine nous voyageons dans le bouleversement du monde. Nous en analysons les métamorphoses.
Leçon n° 12
La désintégration sociale
Ou la société atomisée
« Le monde va changer de base. Nous ne sommes rien, soyons tout », chantait l’Internationale. Entre-temps, on ne la chante plus, le monde a changé sa base.
Une profonde mutation sociologique est en cours. Le terme de métamorphose en ce domaine n’est pas galvaudé. C’est un tout autre « écosystème » qui se meut dans la société contemporaine. Les tensions ou luttes sociales, comme la société elle-même en sont modifiées. Il y a bien sûr la fin définitive de la société rurale, la mutation aura duré deux siècles. Mais aussi une forme d’adieu au prolétariat, en tout cas à la classe ouvrière, beaucoup plus rapide, et une mutation de la bourgeoisie. Comme la classe ouvrière, elle n’occupe plus la figure centrale. La bourgeoisie possédant les moyens de production, employant le salariat, grâce auquel elle tire sa plus-value selon les marxistes, subit elle-même une métamorphose. Cette classe, qui fut historiquement révolutionnaire en remplaçant l’aristocratie et détruisant la monarchie, puis mit fin à la révolution par un thermidor, a défendu son règne en concédant l’État social pour le faire perdurer. Elle a accouché d’une nouvelle aristocratie mondiale, celle-là. Elle la tient sous le talon de fer de sa propre religion, la rente, et dont la Bourse est l’église. La mondialisation a dépossédé la bourgeoisie nationale de sa centralité dans les rapports sociaux dans chaque pays. L’image même du « bourgeois » a changé et s’est modifiée dans l’inconscient collectif. La naissance d’une catégorie d’ultrariches en « capitaux fictifs », car dépendant de la valorisation boursière, a réduit la puissance sociale du capitalisme familial, hier source de la bourgeoisie. Si les détenteurs du capital sont diffus et parfois même minoritaires dans la société dont ils détiennent la propriété, la plus-value n’est plus totalement due à l’emploi du salariat, mais à la spéculation boursière. Le capitalisme financier, nous l’avons vu, a profondément modifié le capitalisme. Et par voie de conséquence, la figure du possédant, les traits qui l’accompagnaient. Quant à sa conscience de classe, elle est moins prégnante qu’à la fin du XIXe siècle. Même si, on l’a compris, la soif du gain, l’appétit du toujours plus de richesse restent toujours le moteur des possédants.
Le monde d’hier avait une grille de lecture assez simple entre prolétariat et bourgeoisie. Tout cela a implosé depuis un moment. Le lien social à l’ère industrielle est lui-même en voie de désintégration. Pour le sociologue Durkheim, l’industrialisation de la société a conduit à une transformation de la solidarité de la forme mécanique à la forme organique. Au fur et à mesure que la division du travail social devient plus intense, l’individu s’autonomise du groupe. Et c’est justement parce que les individus sont différents que la solidarité sociale se réalise. Sous l’impact de la précarité, du chômage de masse, de la ségrégation spatiale, de la ségrégation scolaire, mais tout autant de l’éclatement des représentations culturelles dû à la mondialisation, ce lien se déconstruit. Nous assistons donc à la superposition de la fin du monde rural, de la marginalisation du monde ouvrier, de la précarisation d’une partie des couches moyennes et de la perte de l’hégémonie de la bourgeoisie au profit d’une aristocratie mondialisée. La concomitance de ces crises et la déliaison des acteurs entre eux laisse apparaître une société atomisée qui ne fait plus société.
On connaît la théorie marxiste. Chez Marx, on désigne une classe sociale par la place dans le rapport de production. L’auteur du Capital distingue classe sociale en soi et classe sociale pour soi. La situation existe objectivement, mais les membres de ladite classe n’en ont pas conscience. Pour la classe ouvrière, le passage de l’un à l’autre « n’est pas une propriété biologique. Cette conscience prolétarienne est le résultat d’une lutte permanente », dit Georg Lukács dans Histoire de la conscience de classe.
Ce duel avec la bourgeoisie est moteur de l’histoire. Cet antagonisme de classes, qu’il soit dans les rapports de production pour les marxistes ou « classe objet » pour les partisans de Bourdieu, était central pour comprendre la société. Ce n’est plus le cas même si inconsciemment — la conscience en retard sur l’existence — à gauche comme à droite, on est dans les programmes toujours sur ce logiciel plus ou moins abâtardi.
La sociologie de la société a éclaté les catégories bien utiles de Max Weber : classe ouvrière, petite bourgeoisie, intellectuels, techniciens, classe possédante. Elles sont non seulement entrées en crise l’une envers l’autre de manière centripète, mais au sein même de chaque catégorie, il y a déconstruction.
Par exemple, les ouvriers ont vu fondre leur part dans l’emploi de plus d’un tiers depuis le début des années 80, de 30 % à 19 %. Les employés, les plus nombreux, sont passés au début des années 2000 de 30 à 25 % et le mouvement va s’accentuer sous l’impact de l’intelligence artificielle. « L’archipel des employés » décrit par Alain Chenu est réellement ou potentiellement précarisé, ce qui n’est pas sans importance quant à ses représentations sociales. Enfin les cadres sont passés devant les ouvriers en termes de part dans le salariat. Ce qui a des implications concrètes dans les revendications sociales et là aussi dans les représentations sociales. Mais les cadres eux-mêmes voient leur statut fragilisé. Si la pauvreté reste principalement ouvrière, si on assiste à l’émergence d’une catégorie de travailleurs pauvres, il existe bien une tendance au chômage et à la précarisation des cadres.
La centralité du conflit de classe s’est déconstruite pendant que le lien social de l’ère industrielle se désintègre. Elle a « libéré » les individus de leur appartenance et provoqué la société atomisée.
La France, en 1975, comptait 8,2 millions d’ouvriers. Aujourd’hui il s’agit de 5,9 millions et 1,1 million de chômeurs. La classe ouvrière, tout en continuant à exister, s’est réduite alors que le salariat s’est étendu. En 1962, il y avait 12 millions d’emplois, en 2007, il y en a 26 millions. La part des ouvriers dans le salariat a reculé.
Mais ce n’est pas la seule évolution. Début des années 60, dans le boom des Trente Glorieuses et de l’expansion économique, les ouvriers sont majoritairement masculins, « chefs » de famille, peu qualifiés, avec un statut de contrat de travail à durée indéterminée, plutôt attachés toute leur vie à leur usine automobile, sidérurgique ou à leur carreau de mine. Cette « sédentarisation » porte la culture ouvrière avec ses organisations, sa mémoire, ses luttes sociales, son sport ou sa culture et même ses loisirs pour les enfants, si ce n’est pas le logement. Par exemple on est « Michelin » à Clermont-Ferrand sur tous ces aspects du quotidien ou on est « bassin minier » avec ses corons.
L’usine est le lieu où, autour duquel, s’organise la vie, ce n’est pas secondaire, car c’est avec ces grands lieux de production que se constitue la « classe ouvrière ». Dans la révolution russe, les usines Poutilov ont joué un rôle majeur. Le bassin minier, en 1963, a fait reculer De Gaulle-Pompidou, ouvrant le chemin de la mise en ballottage de De Gaulle par Mitterrand en 1965. En France, la régie Renault à Boulogne-Billancourt est la forteresse ouvrière, « Quand la régie tousse, la France s’enrhume » disait-on. C’est chez Renault que les ouvriers ont lancé et obtenu « Ne signez pas » à la CGT, qui venait présenter les accords Matignon en 1968. En 1978, il y avait 74 700 ouvriers à la « Régie », en 2009, il n’y en avait plus que 12 800.
Au-delà de la conscience de classe évidemment entamée par cette évolution sociologique. C’est la densité sociale de la classe ouvrière qui s’est modifiée.
Mais, dans le même temps, ce que l’on appelait par facilité de langage la nouvelle classe ouvrière, principalement les salariés qualifiés, ont vu leur situation se modifier. L’emploi éclaté, le statut, la rémunération, le temps de travail, le lieu de vie, tout est devenu flexible, y compris la famille avec l’augmentation exponentielle des divorces. Et surtout la proportion des personnes en emploi ayant un diplôme de niveau supérieur ou égal au bac. Elle est passée selon l’INSEE de 8,5 % en 1962 à 51 % en 2007.
Il faut ajouter la féminisation de l’emploi ouvrier et les conséquences dans la culture ouvrière, mais aussi dans la cellule familiale.
Au fur et à mesure que recule l’emploi industriel, nous assistons au déclin de la figure de l’ouvrier d’usine. Il y a plus de salariés dans la logistique que d’ouvriers dans l’automobile. La visibilité sociale du prolétaire a diminué. Et la figure de l’employé non seulement ne s’est pas substituée à celle de l’ouvrier, mais elle est elle-même impactée par la modernité.
Cette réalité sociologique n’est pas étrangère au malaise social des sociétés contemporaines. Il s’agit au sens littéral d’un mal-être perceptible dans les représentations sociales.
D’après le baromètre d’opinion de la DREES, plus d’un Français sur deux s’identifie à la classe moyenne. Ce concept est le refuge symbolique de la dés-appartenance sociale.
31 % sont membres de professions intermédiaires, 22 % employés, 20 % de professions libérales et 13 % d’ouvriers.
Si le prolétariat n’avait que ses chaînes à perdre et sa seule force de travail à vendre dans la théorie marxiste, la situation du salariat a tout modifié. C’est la ruse de l’histoire. Les luttes ouvrières ont changé les conditions d’existence des salariés et en partie leur conscience. Dans le même temps, les mutations du capitalisme passant du taylorisme au fordisme, puis au toyotisme ont débouché sur la fin de l’usine intégrée et l’émergence de l’usine fractionnée et même l’usine-monde. Nous avons donc une modification du rapport ouvriers/salariés. Les emplois ouvriers dans l’automobile, la sidérurgie, les mines, la chimie ou les chantiers navals ont reculé au profit du secteur des services. Ce que l’on appelait hier l’aristocratie ouvrière est devenu majoritaire. Elle a acquis des statuts, un patrimoine, un niveau de vie, des revenus lui donnant accès à la société de consommation. Mais cette évolution dans la composition organique du salariat s’accompagne donc de la fin de la concentration spatiale dans de grandes unités de production. Les deux phénomènes font exploser la mémoire collective et réduisent la conscience « de classe ». Ce qui ne veut pas dire réduire les conflits sociaux, mais les réarticuler autrement. Les conditions générales de l’écosystème social s’en trouvent modifiées. Le travailler plus pour gagner plus intéresserait les ouvriers, mais dépend du carnet de commandes. Et la réduction du temps de travail du salariat. La classe ouvrière regarde les standards de la nouvelle classe ouvrière pendant que celle-ci vit dans la hantise de sa relégation. Et celle-ci devient réalité, il n’y a plus rien de stable, c’est dans cet entre-deux que surgit l’individualisme contemporain.
La rupture entre ce que Marx appelle l’individu contingent et l’individu personnel. C’est-à-dire l’assujettissement à sa position dans le processus de production et son existence propre. Cette intuition est devenue réalité prégnante avec l’individualisme. Tout à la fois éminemment révolutionnaire, car il fait de la personne le cœur de la civilisation et l’affranchit de sa contingence. Jaurès ne disait-il pas « le socialisme, c’est l’individualisme logique et complet » ? Mais l’individualisme désintègre aussi les anciennes relations sociales. Cette désaffiliation sociale est massive et surtout ne reproduit plus les normes et cultures ici de l’ère industrielle. Il suffit de constater la perte de la mémoire ouvrière, de ses traditions, de sa culture, je dirais même de son éthique. Même la sémantique a évolué, on ne dit plus prolétariat ou classe ouvrière et peu travailleuse, mais le peuple. Le mot camarade a disparu des discours. Quant au changer la vie, il est relégué aux oubliettes de l’histoire. Ouvrons une parenthèse qui me semble signifiante pour mes propos. Il faut comprendre, par exemple, le vote ouvrier pour le Rassemblement national comme une plainte, un cri, une interpellation contre cette perte de centralité sociale et culturelle au profit de celle de l’individualisme urbain. Une désespérance face à une lente disparition en quelque sorte. Jérôme Fourquet dans Radiographie du vote ouvrier à la Fondation Jean-Jaurès après les présidentielles de 2007, notait déjà « 30 % des ouvriers ont voté pour un des candidats de gauche, 17 % pour Macron, 8 % pour Fillon et 43 % pour Marine Le Pen ». Le phénomène s’est accentué : 54 % des ouvriers ont voté Le Pen aux Européennes, huit fois plus que LFI ou le PS. Si le RN a pris la place du Parti communiste des années 60, ni le PS ni LFI n’ont remplacé le parti de la place du Colonel-Fabien. Le premier s’est centré sur les métropoles et le boboïsme et le second sur les quartiers suburbains. Dans le Nouveau Monde sociologique, personne n’a fait politiquement de place aux ouvriers. Personne n’évoque même la production, l’industrie ou le travail. La perte de l’identité prolétarienne combinée aux salaires bloqués et au pouvoir d’achat réduit ont débouché sur le vote d’extrême droite contre les élites. Ce n’est pas un sujet franco-français. D. Trump a capté ce vote ouvrier contre l’establishment démocrate. L’AfD est majoritaire dans l’ex-Allemagne de l’Est et ce sont les ouvriers qui ont voté massivement pour le Brexit en Angleterre. Cette perte d’identité a laissé place à des identités de substitution, qu’elles soient communautaires, locales ou régionales, sportives, et bien sûr à la tyrannie de l’identité dont nous avons déjà parlé. Elle a projeté au centre du « je » social la figure centrale de « l’individualisme grégaire ». Tout un monde disparaît et sa conscience sociale régresse dans une société dominée par l’individualisme. L’urbanisation de nos sociétés reléguant les cités ouvrières au rang des curiosités, comme la fin de la messe du 20h à la TV au profit de la communication en réseau, allant jusqu’à l’individualisation extrême via les smartphones reconstituant des tribus par affinités sur les boucles. La fin du service militaire comme lieu de socialisation « nationale », voire le recul de la fréquentation des lieux de culte (je ne suis pas loin de penser que l’intégrisme religieux est une réaction à la toute-puissance de l’individu), mais aussi des partis politiques, des syndicats, etc., tout concourt à faire exploser les anciennes solidarités et leurs lieux de mémoire. Cette tendance va s’accentuer avec la montée de l’IA dans le référencement culturel. Nous sommes bien dans un individualisme de masse qui accélère l’atomisation de la société. S’il y a dissociation entre la conscience collective et individuelle, il y a tout autant la solitude qui étreint de nombreux êtres humains esseulés dans la foultitude. Coupés de leurs racines et d’un groupe social en élevant seuls un enfant avec de maigres revenus ou vieillissant sans famille, mais aussi jeunes étudiants hors de la cellule familiale sans le sou. Cette misère psychique massive est structurante du malaise dans la société.
Cette montée de l’individualisme n’est pas nouvelle. Alexis de Tocqueville dans De la démocratie en Amérique écrivait : « l’individualisme est un sentiment réfléchi qui dispose chaque individu à s’isoler de la masse de ses semblables ». Ce qui était une démarche volontaire en 1835 est devenu un état de la société. Gilles Lipovetsky a analysé cette « révolution mentale » qui imprègne nos sociétés. Christopher Lasch nous en a donné la clé : « l’avènement de l’individu a réduit la transmission de la culture. La dissolution de la culture populaire dans le narcissisme de la culture de masse ». Et Richard Sennett évoque à sa suite la tyrannie de l’intimité, le repli sur le privé, « le narcissisme comme figure sociale de repli ». Dans son ouvrage éclairant L’Archipel français, Jérôme Fourquet reprend ce diagnostic dans une description saisissante de l’implosion de la société provoquant des îlots sociaux. L’individualisme est devenu l’individualisme consommateur et va se comporter comme tel dans sa vision de la société. Combien de fois ai-je entendu dans le porte-à-porte : « Qu’est-ce que vous faites pour moi ? ». C’est l’avènement d’un nouveau lien social, la société des « sociétaires » où le critère est un échange de services dans le Nouveau Monde de l’individualisme triomphant, au milieu d’une société éclatée, avec une solidarité de basse intensité. On consomme tout : des biens, de la culture, du loisir, des séries, comme de la politique. Cette « fast » consommation est sans mémoire ni projection sociale. S’impose une société de marché où le désir - plus ou moins nécessaire ou compulsif - devient l’élément moteur. Elle n’est pas sans injustice, exploitation, aliénation, ni blessure symbolique pour parler comme P. Bourdieu, mais la lutte des classes pour la société sans classes a laissé place à celle contre les inégalités de destins, principalement l’inégalité économique, fiscale, éducative. La bataille s’est déplacée. Ce n’est plus une classe sociale montant à l’assaut du ciel réclamant une offre politique révolutionnaire, réformiste ou conservatrice de l’ordre existant. C’est l’inégalité de destin, les frustrations sociales et la grande solitude qu’il peut engendrer qui exigent réparation. Nous allons le voir dans le temps du populisme dans les deux leçons suivantes. L’inégalité économique occupe la figure centrale du conflit dans la société atomisée. Le sentiment d’injustice n’est plus celui d’une flèche céleste tirée vers une société socialiste, sorte de messianisme laïque, mais la demande de réparation matérielle et symbolique immédiate vis-à-vis des inégalités économiques et d’existence. Et la question « révolutionnaire » induite par cette demande est d’y répondre tout en faisant société.
À dimanche prochain.




