5054 Jours de guerre en Europe
1. Attal, l’homme pressé peut-il arriver ?
2. La Série de l’été : épisode 3, le Front populaire
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1/ Attal, l’homme pressé peut-il arriver ?
Gabriel Attal est l’homme pressé du livre de Paul Morand. Ce roman fut rendu célèbre par le film de E. Molinaro, où A. Delon, à peine assis, était déjà debout. Il ne s’agissait pas de la meilleure interprétation de notre samouraï national, mais on percevait ce qu’il y avait dans le livre : l’irrésistible besoin de s’agiter, de passer à autre chose, par peur de se retrouver en tête-à-tête avec soi-même. L’agitation compulsive, le vertige de l’instant, la panique du vide comblé par une frénésie tourmentée, une fuite perpétuelle. Il s’agissait pour Paul Morand d’une parabole au sortir de la guerre, ne plus penser à elle par une exigence quasi névrotique de l’instant. Il s’agit pour Gabriel Attal, toujours en mouvement, de ne pas être cerné autant par lui-même que par les événements. Une vieille blessure, un choc, un ébranlement, visiblement prégnant, jamais totalement cicatrisé, dont il nous parle dans son dernier ouvrage. Une vindicte, une lamentable cabale homophobe aussi bête que méchante dont il fut l’objet. Elle l’empêche de se poser tant elle dut le traumatiser.
Alors il court, ce vieux monde derrière lui. Ce n’est pas seulement un arrivisme commun aux hommes politiques ou l’obsession de la présidentielle, maladie largement contagieuse du moment. C’est pour Gabriel Attal un besoin vital : ne pas rester en place, encore moins à sa place.
Dans le JDD le week-end dernier, il nous annonce une batterie de propositions peu de temps après la sortie de son livre-programme « En homme libre ». Il a tellement été vite dans la rédaction de cet ouvrage qui emprunte son titre à Sarkozy en 2003, « Libre », lui aussi annonçait « une liberté de ton inédite », qu’Attal a oublié de nous faire part de son programme. Et donc il nous assène une postface début août entre deux épisodes de canicule : 350 députés, retraite par capitalisation, quotas limitatifs pour l’immigration, la plus grande réforme institutionnelle depuis 58. Cette avalanche de propositions nous interpelle. Bizarre, un esprit d’escalier pour un candidat à la présidentielle, et puis on se dit : petit bras quand même, le garçon, Macron, lui, nous avait promis la « Révolution ». Alors chacun a un recul, une distance sur ce qui est dit, comme une attente des prochaines suggestions.
Elles viendront, c’est dans la nature du personnage.
Le commentaire que l’intéressé déploie dans le journal résume l’homme pressé : « Dans le monde qui accélère, on doit accélérer. Certains veulent faire rouler la France à 50 km/h, d’autres à 80, moi je veux qu’elle fonce à 140. » Est-il bien raisonnable qu’un futur président recommande un excès de vitesse aux Français ? Certes, c’est un coup de pied de l’âne à E. Philippe qui a réduit la vitesse sur les départementales de 90 km/heure à 80, mais un candidat ne devrait pas dire cela. En même temps, si je peux me permettre cet emprunt lexical au macronisme, sa philosophie est ainsi résumée. Il s’agit d’un bougisme cher à P. A. Taguieff. Bougez, bougez, il en restera bien quelque chose.
Le « plus jeune Premier ministre de France », comme il aime à se décrire, fait partie des jeunes gens bien nés. Gabriel Attal de Couriss est de beau lignage, noblesse française, russe et même allemande, celle qui brûle la bonne fortune à toute vitesse. Chez ces gens-là, on ne doute pas, Monsieur, on accélère.
Il était à peine membre du cabinet de la ministre Marisol Touraine qu’on me demandait déjà d’en faire un membre du Bureau national du PS. Pourquoi ? Bah, parce qu’il « le vaut bien ».
Il voulut une circonscription, il faut du temps, il n’en avait pas. Alors il jeta son dévolu sur E. Macron et l’obtint. Il sauta du cheval de député à celui de porte-parole puis de ministre de l’Éducation et devint – grâce à « Madame », dit-on – Premier ministre, qui dit mieux ? Voilà que perce Lucien de Rubempré sous notre « Gaby le magnifique ». Il ne s’arrête pas aux Illusions perdues, il cravache pour rattraper l’horizon. Pourtant, l’épisode mérite d’être conté car il dit beaucoup. Si E. Macron le fit premier de cordée, c’est que sa popularité auprès de la droite et même de l’extrême droite, obtenue grâce à une habile utilisation du refus de l’abaya, laissait entrevoir au président la possibilité de limiter les dégâts lors des élections européennes qui se profilaient. Mais G. Attal, à peine nommé, ne l’entendit pas ainsi. Il fixa son regard sur la présidentielle. C’était l’évidence même. Si Macron l’avait choisi, c’était pour lui succéder. Ce fut l’incompréhension réciproque. Le Premier ministre sculpta sa statue et ne protégea pas celle ébréchée du président. L’hubris de l’un agaça la toute-puissance de l’autre. Le ton monta au point que E. Macron ne le tint pas informé de sa formidable trouvaille, la dissolution, qui signifiait son licenciement. La déconvenue fut grande : après l’échec des européennes, ce sera le désastre des législatives anticipées. Mais chez Gabriel Attal, la politique, c’est comme le vélo : « Si tu ne pédales pas, tu tombes. » Il rebondit en devenant président du groupe face à un Premier ministre Barnier qui lui avait fait la leçon lors du passage de témoin. G. Attal n’a pas le temps de méditer l’affront, il pique le parti du président et s’attaque à la présidentielle, sabre au clair. Sans un mot, un inventaire, que dis-je, une réflexion sur le bilan du macronisme qui fut le sien. Il n’a pas un meilleur projet que ses concurrents E. Philippe ou B. Retailleau, il dit être meilleur en campagne. Alors il fonce. Napoléon ne disait-il pas : « On s’engage puis on voit », la formule préférée de Lénine.
Autre temps, autre histoire, on allait écrire autre France, François Mitterrand disait : « Il faut donner du temps au temps. » Il professait : « Le présidentiable est celui qui ralentit le pas. » Oui, c’est celui qui hume l’humeur d’un pays, qui perçoit sous l’écume des choses les tendances lourdes d’une situation, la médite puis propose un chemin.
G. Attal est un jeune de son temps, il buzz, il speed, il s’arrache et s’impose comme une start-up qui veut devenir licorne à la Bourse de la renommée.
Pourtant, G. Attal devrait prendre le temps de réfléchir à ce que veut dire l’essence de la Ve République, c’est-à-dire devenir un « monarque républicain ». On aime ou on n’aime pas, moi je n’aime pas, mais c’est la Constitution. Monarque veut dire un, et même en grec « monos » veut dire seul, monarchie veut dire gouverner seul, et pour la République, c’est au choix. La question n’est pas celle de l’énergie, du bonneteau politique, ou du jeu de jambes, voire de la tyrannie de l’instant, mais le destin d’une nation porté – c’est cela la folie présidentielle – par un homme ou une femme. Et lorsqu’on y réfléchit, il n’est pas joyeux ce destin, entre risque de banqueroute, affaissement moral et arrivée de l’extrême droite au pouvoir sur fond de guerre commerciale et guerre tout court. Cela mérite peut-être d’aller un peu plus loin que le narcissisme sondagier.
G. Attal a eu des « attaches » à gauche dans sa jeunesse, en tout cas il a été contre l’extrême droite. Il fut d’ailleurs – même s’il tente aujourd’hui de le nier – proactif dans le front républicain qui s’installa au deuxième tour des législatives anticipées. Il évita, avec la gauche, à la France un gouvernement d’extrême droite Bardella. Ceci contrairement à E. Macron et le « bloc central » qui préférait un ni-ni « ni Le Pen ni Mélenchon » qui aurait donné la victoire à l’extrême droite. Ce fut une rupture avec le président, une de plus, une décisive peut-être. Mais curieusement, nous ne retrouvons pas trace dans son livre où il s’échine pourtant à démontrer que « Macron-Attal », ce n’est pas du pareil au même. Encore un oubli sans doute, ou alors le besoin de cacher cet épisode qui a fâché la droite. C’est peut-être la clé.
Car il s’agit du sujet stratégique auquel sa candidature à la présidentielle est confrontée. Faut-il aller chercher l’électorat de droite extrémisé ou faut-il paver le chemin d’un front républicain pour faire obstacle à l’extrême droite ? La drague de ces derniers est un peu lourde, que ce soit en Vendée – cela ne s’invente pas – contre les gens du voyage, ou dans ce fameux JDD. Il avait pourtant porté plainte contre le journal, dénonçant ses fausses nouvelles et contre-vérités. C’était avant, il a encore oublié et puis le vecteur est un message, dit-on en communication. D. Lisnard ne s’y est pas trompé, l’homme qui veut passer le Code du travail à la broyeuse et ne cache pas sa proximité avec « le vilain » chauve E. Ciotti, crie au voleur à propos des propositions de G. Attal. Il lui a même envoyé une feuille d’honoraires comme communiquant.
Le maire de Cannes a de l’humour. Anecdote évidemment, mais elle est lourde de sens. L’attalisme n’est ni de gauche ni de droite, mais efficace. E. Macron avait déjà fait le coup aux Français. Cette indétermination n’est pas exempte de tentation autoritaire : réduire le nombre de députés, gouverner par référendum, voilà qui sonne comme le retour au Macron d’origine, celui qui en 2017 proposait déjà de supprimer près d’un tiers des députés, celui d’avant les Gilets jaunes, d’avant le mouvement contre la réforme des retraites, d’avant la défaite législative, celui qui voulait en finir avec les corps intermédiaires qui « freinent le pays ». Décidément, G. Attal fait une embardée à droite. L’ancien jeune Premier ministre a déjà du mal à trouver sa martingale, écrasé qu’il est par sa filiation avec E. Macron – la preuve –, mais en plus il tente maintenant d’occuper la place sur l’échiquier politique de E. Philippe, le centre droit compatible avec Retailleau. Sans être le Pilhan des temps modernes, on se dit qu’être le candidat du centre droit compatible avec la gauche serait, dans le marasme où se trouve cette dernière, pas tout à fait une mauvaise idée. Mais notre « Bip Bip » politique fonce sans rien voir. Tant mieux pour la gauche, me direz-vous, cela lui donne du temps. En attendant, non seulement Xavier Bertrand est en train de lui piquer le créneau anti-Le Pen dans son interview à Ouest-France dimanche dernier. Mais il appuie là où cela fait mal : « Quand les Premiers ministres de Macron disent qu’ils n’y sont pour rien, les Français ne peuvent les croire. » Il est vrai que l’état des finances du pays laissé par les macronistes va être un régal pour leurs adversaires. Nous en avons eu un avant-goût avec la polémique sur les Canadairs dans ces terribles incendies dus au réchauffement climatique – qui d’ailleurs n’appelle pas de commentaires chez notre jeune impétrant. Il y a aussi F. Bayrou, très revanchard, l’homme qui a fait « tapis » avec une paire de 7 et tout perdu. Il n’a pas aimé l’attitude « chien fou » du patron de Renaissance, selon ses dires, alors qu’il était à Matignon.
Il prépare soit le terrain de l’actuel Premier ministre Lecornu, soit à l’ancien commissaire européen Thierry Breton, la coqueluche de Darius Rochebin sur LCI. L’ancien maire de Pau ne ferme même pas la porte à François Hollande, lui qui l’avait close au nez de Jacques Delors puis Ségolène Royal. Mais au-delà de la politique politicienne et des vraies réponses aux vrais problèmes des Français, il y a quand même un sujet Attal : doit-il être un des « frères Ripolin » du bloc central – très vieille pub, j’en conviens –, l’un écrivant sur le dos de l’autre la dérive vers l’extrême droite, ou faut-il être à nouveau un acteur du front républicain ? La réponse à cette question ne détermine pas seulement son avenir – qui, somme toute, ne nous fait pas nous relever la nuit –, mais celui de la République.
Car dans l’état actuel des choses – vous allez encore dire que je suis trop pessimiste –, devant une droite façon Pulzz et une gauche sans ressort, on ne voit pas pourquoi l’extrême droite ne pourrait l’emporter. Penser la France dans la future présidentielle, c’est penser la défense de la République, il n’y a rien de plus pressant pour un homme pressé.
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2/ La Série de l’été
Jusqu’à mi-septembre, nous publions les enseignements de notre histoire, une série de petits cours que j’ai donnés aux jeunes du courant DLS (Hélène Geoffroy) tout au long de l’année.
Il s’agit seulement de mes notes comme repères pour les uns, pense-bête pour les autres dans cette veillée d’armes où tout peut basculer.
Épisode 3
Le Front populaire
A/ Le contexte international
● Le fascisme mussolinien
- Les difficultés économiques et la frustration de l’après-guerre de 14 ont créé une situation propice à la montée du fascisme italien.
- 1919/1920, « les 2 années rouges » : grèves et occupation des usines. En réaction, le 23 mars 1919, fondation par Mussolini des « faisceaux de combat », d’où le terme de fascisme.
- Septembre 1921 : création à Rome du Parti national fasciste qui fait bloc avec la droite et rentre au Parlement.
- 27 octobre 1921 : la marche sur Rome des chemises noires.
- 29 octobre : le Roi propose à Mussolini de former le gouvernement.
- Juillet 1923 : la loi permet à une liste qui obtient 25 % d’obtenir 2/3 des sièges.
- 3 janvier 1925 : discours de Mussolini au Parlement mettant fin à la démocratie libérale.
- Le fascisme est né. Refus de l’humanisme, des Lumières, de la démocratie, de l’égalité. « Vivre dangereusement et prêt à tout pour défendre la patrie », Mussolini. Le nationalisme devient religion d’État.
● Le fascisme corporatiste de Salazar
- Le coup d’État au Portugal de 1926 conduit à une situation d’instabilité. Salazar devient ministre de l’Économie.
- 1928 : il est Président du Conseil.
- 1933 : la nouvelle Constitution instaure le parti unique dans « L’Estado Novo » et impose une dictature : « Dieu, Patrie, Famille ». Le régime se veut corporatiste, c’est-à-dire l’intérêt « organique » du patronat et des travailleurs. Servi par une police politique, la PIDE, d’une rare violence.
● Le fascisme national-socialiste allemand
- Dès septembre 1919, Hitler écrit sur les Juifs : « la tuberculose sociale des peuples ».
- Il expose son but : pas de pogroms, mais un antisémitisme raisonné. C’est-à-dire la lutte méthodique pour éliminer les Juifs. Il ira jusqu’au bout de ce raisonnement avec la Shoah.
- Après son adhésion à un groupuscule d’extrême droite, il fonde le Parti national-socialiste des travailleurs allemands et crée immédiatement les SA (sections d’assaut paramilitaires).
- 1923 : putsch manqué du parti. Hitler, en prison, écrit ou plutôt dicte Mein Kampf, revendiquant l’antisémitisme, la lutte contre le judéo-bolchevisme, un nationalisme racial qui rencontre un écho dans la crise de 29 et le sentiment national humilié après le traité de Versailles.
- Présidentielle 1932 : 30 % des voix.
- 20 janvier 1933 : chancelier.
- 27 janvier 1933 : incendie du Reichstag qui permet de mettre fin aux libertés publiques.
- 10 mai 1934 : autodafé.
- 29 juin au 2 juillet : la nuit des Longs Couteaux, liquidation des SA par les SS.
- 2 août 1934 : Hitler devient Führer du IIIe Reich. La dictature commence, prélude au réarmement et à la guerre.
● Le tournant de l’Internationale communiste
- L’arrivée au pouvoir d’Adolphe Hitler est due, entre autres, à la défaite des partis de gauche.
C’est la décision du 6e congrès de l’Internationale socialiste qui l’a permise. Elle demande aux partis communistes de pratiquer le « classe contre classe », faisant en Allemagne du SPD l’ennemi principal, participant avec les SA à l’attaque de ses meetings.
- Le Parti communiste allemand caractérise le SPD de social-fasciste et refuse tout front commun.
- La victoire de Hitler et Mussolini, Salazar, mais aussi l’écrasement des socialistes autrichiens, conduit l’IC à un virage à 180 degrés.
- Au 7e congrès du Komintern en juillet 1935, Dimitrov, son président, décrète l’alignement sur la défense de l’URSS, demande de « ne pas mettre en cause les intérêts fondamentaux de la bourgeoisie ». Il appelle à l’unité, allant, comme nous verrons, à critiquer les positions trop radicales des sociaux-démocrates.
- Eugène Fried, responsable de l’Internationale communiste en France, invente le terme « Front populaire ».
B/ Le contexte français
● Le 6 février 1934 : manifestation de l’extrême droite qui tourne à l’émeute. Cet événement est marqué par :
- La fragilité du régime parlementaire : 5 gouvernements en 5 ans.
- La manifestation française de la vague d’extrême droite en Europe.
- La rancœur des anciens combattants de la Grande Guerre, à point que l’organisation des anciens combattants membre du PCF participe au 6 février.
- L’affaire Stavisky : les carambouilles d’un aventurier impliquent le beau-frère de Camille Chautemps, président du Conseil. Stavisky est juif, Chautemps franc-maçon, commence l’agitation dans les milieux d’extrême droite du complot juif-franc-maçon.
- Daladier cherche le soutien des socialistes pour son gouvernement. Il accède à leur demande : destituer le puissant préfet de police J. Chiappe, proche des monarchistes. Daladier l’accuse d’avoir ralenti l’affaire Stavisky. L’extrême droite a trouvé son martyr.
- Jean Chiappe refuse un poste en vue dans les « colonies » et va se réfugier chez sa fille, dont le mari n’est autre que le directeur de l’hebdomadaire d’extrême droite Gringoire (cette revue finira dans la collaboration avec les nazis).
- L’extrême droite se déchaîne et appelle à manifester le 6 février.
- Le nouveau préfet, dépassé, laisse les manifestants s’installer dans le jardin des Tuileries. Suite aux premiers coups de feu, le colonel de La Rocque et ses Croix-de-Feu quittent la manifestation. Mais l’Action française de Charles Maurras, les nationalistes patriotes et toute une faune en profitent. Ils font le coup de poing et tentent de prendre l’Assemblée nationale.
- Il y aura 18 morts. Il faudra attendre le 17 octobre 1961 pour retrouver le même chiffre.
- Du 9 au 18 mars, la gauche riposte dans la rue. Le spectre de la marche sur Rome est dans toutes les têtes. Léon Blum déclare : « la réaction ne passera pas », futur cri de ralliement de tous les Républicains contre le fascisme.
- Le 6 février devient un acte fondateur de l’extrême droite. Le régime de Pétain décidera, le 6 février 1944, de commémorer, à l’initiative du secrétaire d’État à la propagande Philippe Henriot (il sera assassiné par des résistants devant le 10 rue de Solférino, futur siège du PS).
- Le 6 février est aussi un événement structurant à gauche. Le 12 février, appel à la grève générale, 1re fois unitaire CGT-CGTU. Le 27 juillet, un pacte d’unité d’action SFIO-PC est signé. Les intellectuels se regroupent dans un comité antifasciste, le comité Amsterdam-Pleyel. Le 14 juillet 1935, manifestation soutenue par la Ligue des droits de l’homme, les manifestants lancent : « unité », « unité ».
- L’élection législative du 3 mai 1936 : poussée à gauche.
Le PCF passe de 8,3 % à 15,2 %, de 10 à 72 députés. La SFIO se maintient : 19,2 % contre 20,5 % et gagne 17 sièges. Les Radicaux passent de 19,3 à 15,2 % et perdent 45 sièges. Globalement, le « Front populaire » passe de 48 % à 51,5 %.
C/ Le Front populaire
● Le 4 juin, le gouvernement est constitué, Léon Blum président du Conseil. Nouveauté : il n’a pas de portefeuille ministériel (à l’instar des Premiers ministres actuels), des femmes entrent au gouvernement alors qu’elles n’ont pas le droit de vote (il faudra attendre le 29 avril 1945). Majorité de ministres socialistes et réconciliation avec les Radicaux (l’aile gauche, les « jeunes Turcs », Mendès et J. Zay, l’emporte). Daladier devient vice-président.
● Le PC applique les résolutions du Komintern. Le 26 janvier 1936, Maurice Thorez a, dans son discours d’Ivry, appelé à « l’unité d’action ». Il soutient le gouvernement sans participer « pour ne pas effrayer la petite bourgeoisie ». Les communistes recommandent la modération, jugent le programme de la SFIO trop à gauche, particulièrement sur les nationalisations. Ils ont même souhaité que les Radicaux président le gouvernement. Après le voyage de Laval à Moscou, L’Humanité caractérise les Radicaux de « parti de la Révolution française ».
● De fait, la SFIO est le parti le plus à gauche du Front populaire. Ce mouvement à gauche, souligné par Léon Trotsky, conduit à l’entrisme de ses partisans et l’émergence de courants révolutionnaires, que ce soit autour de M. Pivert ou J. Zyromski. (Pivert et la Gauche révolutionnaire, pour un gouvernement d’unité prolétarienne sans les Radicaux. Zyromski, la Bataille socialiste, de même. Les deux courants contre les néo-socialistes Marcel Déat et Pierre Renaudel, exclus en 1933.)
La SFIO passe de 30 000 adhérents à 300 000.
- Pour autant, le programme en tant que tel du Front populaire est modéré. C’est un front défensif contre la menace de l’extrême droite qui va devenir offensif par la grève générale de 1936.
D/ La grève générale
● La « grève dans la joie », selon l’expression de la philosophe S. Weil, va immédiatement commencer le 11 mai au Havre, le 13 mai à Toulouse, puis les grèves se multiplient avec parfois occupation des usines. Le 24 mai, plusieurs centaines de milliers de manifestants défilent en mémoire des morts de la Commune de Paris. Le 28 mai, les 35 000 ouvriers des usines Renault cessent le travail. Des comités d’action se constituent dans les usines et se généralisent. Marceau Pivert déclare : « Tout est possible. » Marcel Gitton lui répond dans L’Humanité : « Tout n’est pas possible. » Léon Blum fait la distinction entre conquête et exercice du pouvoir. Ce n’est pas la conquête qui est socialiste, mais son exercice.
● Dans la nuit du 7 au 8 juin, les accords Matignon sont signés :
- 1. Le principe du contrat de travail collectif fondé sur la reconnaissance de la liberté syndicale.
- 2. La désignation de délégués du personnel.
- 3. Fixation des salaires minimaux.
- 4. Relèvement des salaires de 15 % pour les plus faibles et 7 % pour les plus élevés.
- 5. Renonciation à toute sanction pour fait de grève.
- 6. Les congés payés.
- 7. La semaine de 40 heures.
● Si la Confédération générale du patronat consent à ces accords signés par des personnalités du monde patronal présentes à Matignon, le PCF met tout son poids dans la balance pour obtenir la fin de la grève. Le 11 juin, Maurice Thorez déclare : « Il faut savoir terminer une grève dès que satisfaction a été obtenue. Il faut même savoir se contenter d’un compromis si toutes les revendications n’ont pas été acceptées », et de conclure : « Tout n’est pas possible. »
E/ La fin du Front populaire
● Le gouvernement Léon Blum va être immédiatement dans une contradiction entre l’application des accords Matignon et la relance de l’économie. Blum ne peut mettre en place son idée de New Deal à la Roosevelt. Il est tout de suite confronté à la hausse des prix.
● Le plan Blum-Viollette, permettant de faire voter les minorités musulmanes en Algérie, est bloqué par le Sénat. La gauche de la SFIO appelle à manifester : « À bas le Sénat capitaliste. » Par contre, Blum dissout l’Étoile nord-africaine de Messali Hadj par décret.
● La question de l’Éducation nationale devient le nouveau cheval de bataille de l’extrême droite contre « le Juif Jean Zay », qui fait voter l’apprentissage jusqu’à 14 ans.
● La guerre civile en Espagne sera, selon ses mots, « un crève-cœur » pour Léon Blum.
- Le 18 juillet 1936, un pronunciamento de l’armée espagnole dirigée par Franco organise le coup d’État contre le gouvernement républicain. La IIIe République (1931) n’a pas apaisé les tensions.
- La guerre civile va opposer les nationalistes : militaires putschistes, extrême droite, monarchistes, fascistes et leurs phalanges, aux Républicains : du gouvernement légal, socialistes, communistes, anarchistes, démocrates.
- L’Italie de Mussolini, l’Allemagne de Hitler et le Portugal de Salazar apportent leur soutien aux putschistes. Hitler se sert de ce conflit comme répétition. Sa légion Condor bombarde et raye de la carte, le 26 avril 1937, la ville de Guernica.
- L’Union soviétique envoie du matériel et des instructeurs. Mais Staline a déjà en tête le rapprochement avec l’Allemagne qui débouchera sur le pacte Ribbentrop-Molotov. En attendant, le PC espagnol et les envoyés de la Guépéou font la chasse aux militants du POUM et de la CNT. (On a l’habitude de présenter le POUM, fusion de la Gauche communiste d’Andreu Nin et du Bloc ouvrier paysan de Maurín, comme trotskyste, ce qui est faux puisque ce dernier a rompu avec Nin parce qu’il refusait de rentrer dans le Parti socialiste (PSOE), comme il le proposait.) Suite à l’insurrection de mai 1939 à Barcelone due à la fédération syndicale anarchiste (CNT, 1,5 million d’adhérents) et du POUM, ces partis seront décimés par des assassinats des partisans de Staline (Nin). Et plus tard, ils seront eux-mêmes persécutés dans les procès de Moscou.
- L’Angleterre et la France refusent de s’impliquer dans le conflit. Ce qui va provoquer une crise entre L. Blum et la gauche de la SFIO (M. Pivert).
- Devant l’absence de réaction des démocraties, des « Brigades internationales » vont se constituer, regroupant des personnalités (Malraux) et des militants internationalistes.
- Avril 1939 : Franco l’emporte.
500 000 morts et la « Retirada », c’est-à-dire l’exode, surtout en France, de milliers de Républicains.
● Le 24 février 1937, Léon Blum annonce la pause dans les réformes après la dévaluation du franc. La SFIO est secouée. La rupture est totale avec Pivert : « Je n’accepte pas de capituler devant le capitalisme et les banques. » Zyromski et le PC partagent ce refus. Le réalisme de Léon Blum, qui pressent la fin du Front populaire et la marche à la guerre, se heurte à l’idéalisme sans perspective de la gauche de la SFIO. Le PCF préférant les Radicaux à Blum pour des raisons déjà indiquées.
● Le 21 juin 1937, Léon Blum présente sa démission. Camille Chautemps lui succède.
La Deuxième Guerre mondiale s’annonce.
À dimanche prochain.




