5096 Jours de guerre en Europe
1/ Macron a raison ; 2/ Le PS rompt avec LFI ; 3/ Leçon n° 3 : l’oligarchie gazeuse.
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1/ Macron a raison
Emmanuel Macron fait souvent de bons discours. C’est un homme de dissertation. Si l’on met de côté l’emploi excessif du « je », qui ne rajoute rien au raisonnement et pourrait même finir par le gâcher. Le discours sur notre dissuasion nucléaire, le 2 mars, à l’Île Longue, en Bretagne, était d’une excellente facture. L’intervention se voulait martiale, sous le regard du « Redoutable », l’un des quatre sous-marins nucléaires lanceurs d’engins, muni de 16 missiles nucléaires d’une puissance cent fois supérieure à Hiroshima. Elle ne visait pas pour autant à une révolution, mais plutôt à une conclusion provisoire. Celle du patrimoine commun de la Ve République depuis le général de Gaulle, c’est-à-dire l’arme atomique, garante de l’intégrité de la nation.
Le président de la République n’a pas décidé d’en modifier l’objet. Mais il veut élargir les conditions de son emploi pour rester fidèle à son but.
En un mot, le président de la République a eu raison de fixer ce nouvel horizon à la stratégie de la dissuasion nucléaire française.
Comment ne pas partager le constat de la fin du monde d’après-guerre, des dividendes de la paix, même si la France n’a jamais baissé la garde en se dotant de l’arme atomique et d’un minimum de force conventionnelle ?
Les États-Unis s’en sont allés. La Russie est en guerre. La Chine rattrape son retard. Le Sud fait globalement sécession. L’Europe est, dans ces conditions, notre bien le plus précieux.
Le concept de « dissuasion avancée », maître mot du discours présidentiel, est adapté à la menace russe sur l’Europe. Il ne s’agit pas de partager le bouton nucléaire, mais d’élargir le champ géographique de la notion de l’intérêt vital de la France. C’est une évidence géopolitique pour notre sécurité et un bouclier nucléaire de nations européennes.
Le concept est adapté au désengagement américain, qui n’est pas seulement dû à une foucade trumpienne. Ce n’est pas le nombre de têtes nucléaires — encore que E. Macron ait décidé d’en augmenter le nombre — qui fait l’efficacité de l’arme nucléaire, mais de dissuader l’ennemi, même hyperpuissant. Il ne doit pas douter : toute attaque de sa part peut conduire au feu nucléaire en retour. La certitude pour l’ennemi d’être frappé est un rempart décisif pour la France. Et l’impossibilité du découplage entre la France et des nations européennes fait de ce bloc un sanctuaire, nous protégeant dans la profondeur.
Le concept est adapté au réarmement de chaque nation de l’Europe. On ne pourra envisager sereinement celui de l’Allemagne. Elle se fixe pour objectif d’être la première armée conventionnelle de l’Europe. Enfin, nous levons à terme l’hypothèque nucléaire américaine, qui bloque l’Europe de la défense. Nous constituons un noyau dur autour de notre arme nucléaire. Cela ne règle pas la question des forces conventionnelles, mais permet de les mutualiser sans porter atteinte à notre sécurité.
Et ce qui ne gâche rien, la France exerce ainsi une influence dans toute l’Europe et peut partager un peu le fardeau financier que représente l’entretien de l’arme nucléaire.
Évidemment, ce concept se heurte à des difficultés dans la mise en œuvre, mais le jeu en vaut la chandelle.
Dommage que ce discours de portée stratégique déterminante ait été immédiatement zappé par un second sur la guerre américano-israélienne contre l’Iran. Le président est retombé dans ses travers : à la fois contre la guerre, puis un pour- défensif, puis mobilisant les moyens pour frapper, puis dialoguant avec Trump, puis soutien à Sanchez, antiguerre, attaqué par Trump, puis guerrier avec l’envoi du Charles de Gaulle, garant de nos accords, mais assurant que la France n’est pas en guerre, puis, devant les provocations du Hezbollah, faisant les gros yeux à Netanyahu, qui brûle d’envahir le Sud-Liban, avec des conséquences humanitaires évidentes, pendant que le nouveau régime syrien masse des troupes au Nord du Liban. Bref, après un trait d’éclat, puis de la bouillie pour chat.
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2/ Le PS rompt avec LFI
Alors que les élections municipales s’annoncent incertaines, alors que, comme nous l’avions vu, la fragmentation aux législatives se réfracte aux municipales, alors que le deuxième tour à deux listes s’annonce l’exception et que la compétition à trois, quatre, ou même cinq se dessine, alors que la poussée RN est visible, le tassement de LFI à 10 % aussi, alors que rien n’est fait tant la cristallisation — certitude de voter pour un candidat — tarde à s’effectuer, dans ce moment suspendu, le Parti socialiste vient de faire un pas décisif dans la clarification vis-à-vis de LFI.
La résolution du bureau national du mardi 3 mars trace une ligne de délimitation claire avec les « Insoumis » en mettant le fer dans la plaie de l’antisémitisme avec lequel joue Mélenchon. Ce texte est une feuille de route pour le PS : le soir du premier tour des élections municipales, pas d’alliance avec LFI si les listes insoumises ne se désolidarisent pas du cœur politique de Mélenchon. Autant dire pas d’alliance du tout. C’est un tournant à plus d’un titre, une rupture avec la stratégie d’union « quoi qu’il en coûte » depuis la Nupes. Cela veut dire que le PS, qui défendait peu ou prou que « la défense des positions électorales vaille tous les accommodements », a décidé de retourner aux valeurs d’abord. Il faut noter aussi que le basculement de Vallaud contre la ligne de l’« accommodement ».
Évidemment, au lendemain de ce vote — plébiscité par les Français — les explications de certains fauristes plaident qu’il fallait intégrer dans l’attitude vis-à-vis de LFI le risque RN. Ils dévoilent ainsi leur inclinaison. Mais voilà ! Le coût du reniement, s’il s’exerçait, coûterait très cher, car a été voté le « cliquet » de la prise de distance avec les déclarations à caractère antisémite de Mélenchon. Soit le PS maintient sa résolution, codifiée par un vote interne, malgré le risque de perdre des villes, et il en sortira grandi. Soit il sera parjure à sa clarification et en paiera le prix. C’est la présidentielle qui se joue : la délimitation avec Mélenchon pour faire un barrage républicain à l’extrême droite, ou l’ambiguïté avec LFI et la porte ouverte au RN. Ce vote interne n’est pas rien : la nature du PS est en jeu, avec toutes ses conséquences.
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3/
Qu’est-ce qui nous arrive ? Chaque semaine, nous voyageons dans les métamorphoses du Nouveau Monde.
Leçon 3
L’oligarchie gazeuse
Lors de l’investiture du président des États-Unis, il y avait une apparence : la famille Trump au premier rang, un peu endimanchée à la mode américaine, mais tout sourire devant le retour du patriarche à la Maison-Blanche. Il y avait une réalité : au second rang, les invités de « Donald ». Leur présence à cette investiture « pesait » 1 280 milliards de dollars, soit l’équivalent du PIB des Pays-Bas.
Cinq des dix hommes les plus riches du monde étaient là : Elon Musk, Jeff Bezos, Mark Zuckerberg, Bernard Arnault et Sergueï Brin. Leur valeur nette en portefeuille variait à ce moment-là entre 450 et 120 milliards de dollars. Le capitalisme numérique, si l’on met de côté le Français Bernard Arnault, venait de prendre le pouvoir de la première puissance du monde. Au travers de Trump, un conglomérat « tec-néo-conservateur » venait de se constituer. Au point, d’ailleurs, que l’un d’entre eux, le plus riche, plus riche à lui tout seul que les neuf autres super-riches, va prendre la tête du département de l’efficacité gouvernementale (DOGE), chargé de tailler dans les dépenses publiques.
Il est conservateur libertarien, et il s’agit de l’idéologie dominante de ce moment fusionnel. La liberté comme valeur essentielle dans les rapports sociaux conçus comme des échanges économiques. La liberté comme valeur naturelle, l’État étant considéré comme une institution coercitive, voire illégitime. L’objectif est simple : un État minimal, sans servitude sociale. L’essence de ce « deal » est la dérégulation de l’État social, qui pourtant, aux États-Unis, est famélique. Et pour y parvenir, vu la résistance prévisible du monde issu des Trente Glorieuses et de l’ère industrielle, légère distorsion dialectique pour nos « ultras » du libéralisme, il faut un régime illibéral. Cela tombe bien : Trump est prêt à faire un bout de chemin avec eux. Il avait commencé lors de son premier mandat, et ceci d’autant que le milliardaire y voit quelques intérêts personnels à en retirer.
Une « sainte » alliance entre la modernité de l’immatériel et la réaction conservatrice aux excès du progressisme et du wokisme est ainsi scellée, sur fond de retour de la réorganisation de la puissance impériale. La « tec » a investi massivement dans la campagne du républicain victorieux. Elle va en être récompensée. Dès le 20 janvier, le président nouvellement élu casse le décret 14 110 de Joe Biden, signé en 2023, qui visait à promouvoir un usage responsable et éthique de l’IA et à en minimiser les risques pour les consommateurs, les travailleurs et la sécurité nationale. C’est le premier acte de l’autoroute de l’IA. C’est d’ailleurs tout l’enjeu de la confrontation avec la Chine : l’autoroute de l’IA contre la route de la soie. Un combat pour la conquête de l’hégémonie planétaire passe par la « reconquête de l’Ouest » via l’économie du numérique et la puissance militaire des États-Unis.
Le président américain poursuit cette réorganisation du capitalisme anglo-saxon autour de sa « One Big Beautiful Bill » : il prévoit même l’interdiction, pour tous les États américains et pour dix ans, d’accepter la moindre loi ou réglementation qui peut restreindre ou réguler le modèle et le système IA. Il devra mettre un peu d’eau dans son vin de messe, célébrant le Nouveau Monde, mais continue dans cette veine.
Trump supprime le Staff Accounting Act qui contraignait les banques à être transparentes pour les investissements dans la Tech, en particulier dans la cryptomonnaie. Il protège l’absence de délit d’initiés dans la monnaie numérique, en fait un des éléments du retour de la solidité du dollar. Il soutient les investissements tant de l’État que du privé. Il décidera d’investir à hauteur de 10 % dans le capital d’Intel : une première pour une entreprise privée qui n’est pas menacée de faillite. Il déclenche une série d’investissements colossaux : 500 milliards dans l’infrastructure de l’IA, menés par OpenAI et Softbank, pendant qu’Apple fait de même à hauteur de 500 milliards, et TSMC 100 milliards dans la fabrication des puces. Il ira chercher des sommes délirantes en Arabie saoudite, au Qatar, aux Émirats arabes unis pour irriguer la Tech. Il décide la fin de l’unité spéciale du ministère de la Justice sur le blanchiment de l’argent via les plateformes. Ce qui permet, au passage, selon Forbes, au président de s’enrichir de 57,4 millions de dollars en jouant sur les cryptomonnaies.
Mais nous l’avons vu dans la leçon précédente : l’IA est consommatrice d’eau et de matériaux rares qui abîment la planète. Pas de souci : le président sort des accords de Paris, décrète l’« urgence énergétique » et enterre la lutte contre le dérèglement climatique. Et puis il promeut des mesures fiscales pour les grandes fortunes, etc., etc. Cette politique pronumérique a une raison : l’Amérique, enfoncée par le commerce chinois, la concurrence européenne dans l’automobile et l’aérospatiale, a atteint les limites de sa surpuissance après l’effondrement de l’Union soviétique. Un lent déclin relatif se fait jour. Et la Chine a chaussé ses bottes de sept lieues pour rattraper son retard et fond littéralement sur la première place dans tous les domaines. Il est urgent d’engager la « remontada numérique » et prendre le leadership, voire le monopole, dans le monde qui vient.
Voilà la raison de l’entrisme des « seigneurs de la Tech » dans l’administration Trump. Elon Musk, d’abord, mais pas seulement. Le vice-président, S. D. Vance, probable candidat à la succession de Trump, aurait, dans trois ans, dix ans devant lui s’il était élu. Cet homme est un « numeric man » : il a travaillé pour Mithril Capital, le fonds de capital-risque de Peter Thiel, l’homme clé de tout le système, celui qui traite Vance, Trump, Bannon et même Epstein. C’est Vance qui est venu en personne dire aux Européens tout le mal qu’il pensait de l’IA éthique et de la volonté d’exercer un cordon sanitaire vis-à-vis de l’extrême droite. Pendant que E. Musk lançait un appel à soutenir les nationalistes de N. Farage en Grande-Bretagne ou l’AfD en Allemagne, Trump menacera les juges dans l’affaire des faux assistants européens du RN et appellera à voter « Orban » en Hongrie. Mais les hommes du numérique ont leur « gorge profonde » au sein même de l’administration Trump : le « Tsar », comme on le surnomme, de l’IA et de la cryptomonnaie, David Sacks, ancien de PayPal et cofondateur de Palantir — que l’on retrouve partout dans la politique américaine —, a son rond de serviette à la Maison-Blanche.
Cette union organique aux États-Unis est-elle la nouvelle donne planétaire ? C’est l’une des clés de l’analyse de la métamorphose du monde. Le capitalisme numérique et l’enrichissement qui en découle sont indéniables aux États-Unis. Si les dépenses mondiales en logiciels ont atteint 675 milliards de dollars en 2024, soit une progression de 50 % par rapport à 2020, les USA ont dépensé 368,5 milliards de dollars, soit plus de la moitié du total mondial et plus de six fois plus que le deuxième, le pays considéré comme le plus gros investisseur. Une entreprise comme NVIDIA, considérée comme la plus grosse capitalisation boursière au monde, a levé 50 milliards de dollars sur les 600 milliards de la Bourse de New York. huit des dix principales entreprises au monde, les fameux GAFAM, sont américaines. Pour autant, l’économie numérique représente « que » 11 % du PIB mondial, c’est-à-dire autant que la production manufacturière.
Le capitalisme numérique est en pleine expansion : les États-Unis se taillent la part du lion, mais n’ont pas encore absorbé l’économie mondiale. La Chine a ses propres fleurons, B.E.K., et la constitution d’une élite mondialisée de super-riches, où les Américains trustent les premières places, ne dépend pas exclusivement du capitalisme numérique. La tendance à la « rockefellérisation » des élites économiques n’est ni homogène dans sa nature ni un pouvoir en tant que tel. Il n’existe pas de fortune privée dépassant le milliard de dollars avant le début du XXe siècle, même si des hommes ont amassé des sommes considérables : Crésus, Mazarin ou les Rothschild. Le premier était Rockefeller. Ils sont aujourd’hui 2 668 milliardaires de par le monde. Ils possèdent 12,7 trillions de dollars. Il y a 735 milliardaires aux États-Unis, 607 en Chine et 53 en France. Le podium des millionnaires est : 23,8 millions de millionnaires aux États-Unis, 6,5 millions en Chine, et la France occupent la 3e place : 2,897 millions. Si la machine s’emballe, si l’expansion des super-riches est indéniable, elle n’est pas exclusivement due au numérique. Et cela n’en fait pas, pour autant, une aristocratie planétaire.
Pour qu’il y ait aristocratie, il faut un monarque, et il n’y a pas de système monarchique régnant sur le monde. Existe-t-il, pour autant, une nouvelle classe sociale ? Marx, dans La lutte des classes en France, en définit sept : l’aristocratie financière, la bourgeoisie industrielle, la bourgeoisie commerçante, la petite bourgeoisie, la paysannerie, le prolétariat, le sous-prolétariat. Cette sociologie a été bouleversée par les Trente Glorieuses, en « Occident », avec l’émergence des couches moyennes, la quasi-disparition de la paysannerie parcellaire, le recul spectaculaire de la densité sociale de la classe ouvrière, et donc la concentration de la richesse chez les super-riches.
Pierre Bourdieu constatait déjà une dérive oligarchique ; Chantal Mouffe met en exergue l’oligarchisation de nos sociétés ; Heine Kempf évoque la tendance oligarchique de la société occidentale ; mais c’est chez Max Weber et Henri Mendras que nous trouvons des clés pour penser le phénomène. Max Weber nous dit qu’une classe sociale d’ordre économique se définit en fonction du mode de distribution des revenus, du patrimoine, mais également d’ordre social (fonction de prestige), d’ordre politique (fonction du mode de contrôle de l’État). Force est de constater que, si les revenus sont colossaux, si le prestige est évident, le contrôle de l’État n’est pas organique, comme lors du capitalisme industriel ou financier, même s’il tend à le devenir aux États-Unis. Henri Mendras décrit le système comme « une toupie composée de constellations ». Munis de ces deux paramètres, nous pouvons dire qu’il existe bien une concentration de richesse, mais pas un pouvoir normatif de celle-ci, ce qui fait normalement l’oligarchie. Par contre, il y a un magistère d’influence, assez frustré d’ailleurs, autour du libre marché : « moins d’État social et d’impôts ». On pourrait dire que cette « élite » pèse plus par idéologie que par gouvernance. C’est une concentration de richesse planétaire sans pouvoir de décision. Est-elle en voie de constitution ? C’est une possibilité. Elle n’est pas exclusivement numérique, qui a besoin de l’illibéralisme pour remodeler toutes les relations sociales induites par le remplacement numérique. Mais l’illibéralisme, qui est un nationalisme, et les empires perturbent le libre marché : il suffit de voir où en est l’OMC.
Pour modestement paraphraser Marx, les élites super-riches mondialisées ne sont pas une classe sociale : il n’y a pas de conscience en soi liée à une organisation objective — les conditions de la richesse sont hétérogènes et souvent spéculatives et boursières —, ni de classe pour soi liée à une conscience collective, si ce n’est la liberté d’accumuler et de s’émanciper de l’impôt. Mieux : il y a une contradiction entre le vieux capitalisme industriel européen et le nouveau capitalisme numérique américain. L’Europe est en retard dans ce domaine, et les USA cherchent à rebâtir son industrie. C’est le soubassement de la relation Europe-Amérique. Mais il n’y a pas, pour autant, une classe sociale homogène transatlantique, voire mondialisée.
Il y a bien une concentration énorme de richesse, soit via des fortunes individuelles, soit via des entreprises-monde. Il y a bien la montée en puissance des seigneurs de la Tech dans cette super-richesse, mais il n’y a pas le « pouvoir » qui caractérise l’oligarchie. Ce n’est pas une superstructure, mais une gangue qui s’élève au-dessus des économies nationales. C’est donc une oligarchie à l’état gazeux, si l’on veut synthétiser la concentration et l’absence de centre. Cela nourrit des théories complotistes sur un pouvoir caché, mais rien ne prouve qu’il existerait, et cela n’a pas beaucoup de sens. Il n’y a ni système aristocratique, ni classe sociale, ni oligarchie en tant que telle. Cette noria emprunte à ces concepts sans s’y réduire. Il n’y a pas de pouvoir occulte dirigeant les sociétés. Ce qui veut dire que l’humanité peut toujours décider de la marche du monde.
D’un certain point de vue — et c’est paradoxal en ce moment —, les pitreries de Trump dans le Bureau ovale, signant des décrets invraisemblables ou déclenchant des guerres commerciales, des guerres tout court, démontrent que le politique a le pouvoir. Et l’idée que ces décisions soient dictées par l’intérêt de la classe des super-riches se heurte au « hoquet » des bourses mondiales.
On ne peut pas non plus suivre l’analyse de l’extrême droite avec sa clé de lecture « métapolitique », pas loin du complotisme, entre des élites mondialisées et des entités comme les majors du pétrole, ou le complexe germano-suisse, etc., dotés d’un pouvoir normatif principalement sur les flux migratoires. On ne doit surtout pas suivre le populisme de gauche, qui estime de fait que la main invisible de l’oligarchie annihile, de ce fait, toute marge de manœuvre redistributive, et donc la fin de tout espace au compromis social-démocrate. Quant aux libéraux, il n’y a que le libre marché et les positions dominantes, voire de monopole, contrevenant à celui-ci, qui les motivent.
On confond, dans ces raisonnements, un peu tout. Il existe bien une élite transnationale hyperconnectée, mais cela n’en fait pas un pouvoir connecté. Il existe ce que les chercheurs appellent des réseaux de pouvoir. Il y a une constellation de réseaux, eux-mêmes traversés par des contradictions : les milliardaires, les banques et institutions financières, les entreprises multinationales, etc. Par exemple, les recherches de l’ETH de Zurich sur 43 000 entreprises multinationales ont démontré que 147 entreprises contrôlent 40 % de la valeur économique mondiale. Mais il n’y a toujours pas de gouvernement secret.
Il existe bien des sphères d’influence, des monopoles éditorialistes, des lieux de rencontre de ces élites riches et mondialisées — le Forum de Davos, ou la Commission trilatérale —, mais pas de commandement intégré. Il s’agit bien d’une oligarchie, mais gazeuse, composée de constellations. Mais il n’y a pas de Soleil autour duquel tourneraient ces planètes. C’est un univers en expansion, avec ses trous noirs, disons mafieux, ses planètes gigantesques, disons le numérique, mais pas de système de pouvoir.
Cette métamorphose par rapport au capitalisme industriel ou financier et leur « système élitaire » n’est ni pire ni meilleur : c’est autre chose, autrement. L’oligarchie gazeuse ne dicte pas sa loi à l’avenir de l’humanité.
À dimanche prochain.




