5067 Jours de guerre en Europe
1. Haute-Savoie : le RN indique sa voie
2. Mélenchon, piège à cons
3. Faut-il discuter avec Poutine ?
****
1/ Haute-Savoie : le RN indique sa voie
Antoine Valentin, le candidat de l’UDR-RN, a été élu au deuxième tour de l’élection législative partielle en Haute-Savoie. Il y a beaucoup à dire sur ce mini-laboratoire. D’abord, pour la première fois, l’extrême droite remporte une élection partielle, généralement défavorable à ce mouvement, qui avait besoin d’une vague nationale pour faire des scores. Un plafond de verre de plus tombe. Le RN gagne même lors de faibles mobilisations électorales. Le candidat de l’extrême droite l’emporte en siphonnant LR au premier tour et en rassemblant les droites au second.
Pourtant, le parti de la droite issue du gaullisme avait mis les petits plats dans les grands en dépêchant, bras dessus bras dessous, Retailleau et Wauquiez, les frères siamois mais néanmoins ennemis républicains. Il s’agissait de faire « image positive » dans cette circonscription acquise à la droite face au mouvement de Ciotti (UDR), « traître à la cause » en ayant rejoint Marine Le Pen.
Deuxième enseignement : le sigle RN ne fait plus peur et même il entraîne. Mais ce n’est pas la seule leçon. Si Valentin a battu l’union des droites au premier tour, il catalyse un front nationaliste au second avec un bond significatif entre les deux tours. Et celui-ci s’impose au front républicain, puisque tous les partis, à part Reconquête, ont appelé à faire barrage.
Enfin, le nouveau député d’extrême droite est un « bébé Stérin ». Il est un animateur de l’école politique de « Pierre-André », chargée de former les candidats de l’extrême droite aux élections.
Dans ce contexte délétère, monsieur Ciotti croit pouvoir triompher, l’œil rivé sur les municipales de Nice. Il n’est pourtant que le petit télégraphiste de l’extrême droite et n’a aucune existence propre. Il entonne le chant de l’union des nationalistes, exigeant que B. Retailleau choisisse ce dernier ou l’alliance avec les socialistes qui n’en peuvent mais… Le voilà rabatteur de voix pour le compte de l’extrême droite, dans la lignée d’un certain Jacques Médecin, maire de Nice. Mais l’ancien patron de LR ne fait que signer les événements.
L’électorat LR a choisi le lepénisme en « second best » ; son abdication morale y est pour quelque chose, et la stratégie de proximité idéologique de Retailleau a fait le reste.
La domination du national-populisme est totale à droite. Le binôme Le Pen-Bardella caracole à 40 % et plus d’opinions favorables dans les sondages. La troisième est à dix points derrière, et il s’agit de… Marion Maréchal Le Pen !
D’ailleurs, il n’est pas inintéressant de lire son dernier ouvrage, publié évidemment par Fayard-Bolloré. D’abord, l’objet est résumé par le titre : « Si tu te sens Le Pen ». Cette « voie du sang » manifeste à l’évidence une candidature à la reprise du fonds de commerce, au cas où sa tante serait mise hors jeu par la justice. Voilà qui mérite d’être suivi.
Car le procès en appel la concernant ne nous a pas plus éclairés, non sur la culpabilité de Marine Le Pen, mais sur la mise en application immédiate de son inéligibilité. Le réquisitoire du parquet général fut sans concession. Il fait de Marine Le Pen la principale bénéficiaire d’« un système artisanal qu’elle a professionnalisé ».
Nous verrons en juin ce qu’en pensera le tribunal. Mais si Marine Le Pen échappait à la mise sur la touche, la Cour de cassation a dit vouloir statuer relativement vite. Dans l’intervalle, l’incertitude judiciaire va continuer à produire de l’incertitude politique. On ne saura que tardivement qui sera le candidat du RN.
Notons que le procès n’a aucun effet dans les sondages sur la popularité des « Shirley et Dino » de l’extrême droite. Mais en plus, ce brouillard — ou brouillage — du leadership les protège. Ils sont moins attaqués : c’est le paradoxe de la situation. Les opposants au RN ne savent qui cibler ; ils ne connaissent pas la tête d’affiche de l’extrême droite.
C’est cette situation de flou que Marion Maréchal veut utiliser pour revenir dans le jeu lepéniste, soit comme alternative, soit comme débouché d’une présidentielle perdue par l’extrême droite. En attendant, il faut mesurer le fond de sauce de son ouvrage. La référence — j’allais écrire l’obsession — du livre, ce sont « les Français de souche », cités à de très nombreuses reprises. C’est en fait le trait d’union des nationalistes.
Cette préférence xénophobe est tout à la fois une mise en accusation et la solution à tous les maux de la société française. Il s’agit de la clé de voûte de l’idéologie national-populiste. Tout procède de l’immigration : l’insécurité, les difficultés sociales, voire économiques, ou la remise en cause d’une identité pure et rêvée. Vous cherchiez le trumpisme ? Il est là. Et Trump jusqu’au bout, c’est Minneapolis.
« Si votre peau est noire ou brune, mon ami,
Vous pouvez être interrogé ou expulsé à vue.
Dans nos chants de “ICE dehors maintenant”,
Le cœur et l’âme de notre ville persistent
à travers le verre brûlé et les heures sanglantes
dans la nuit de Minneapolis. »
Chante le « Boss » Bruce Springsteen. Streets of Minneapolis est devenu l’hymne à la résistance au trumpisme. Écoutez bien, ce sera bientôt le vôtre. Impossible en France ? Souvenez-vous des morts du 17 octobre 1961 lors d’une manifestation à Paris pour l’indépendance de l’Algérie.
Lorsque vous voyez « toutes les têtes d’affiche de l’extrême droite » à la manifestation du syndicat de police Alliance — sans que personne ne le fasse observer, pas même le ministre de l’Intérieur — il n’y a pas de quoi être rassuré. Le diagnostic est sans appel : l’extrême droite est comme un poisson dans l’eau dans la vague nationaliste qui déferle sur la France.
Et ce n’est pas en agitant une nouvelle France racisée — comme LFI — que l’on arrêtera une France raciste. C’est en défendant l’égalité des droits contre le plafond de verre de la reproduction sociale.
Tout le monde peut comprendre que cette logique « anti-immigrée » se heurtera tôt ou tard à la Constitution, qui garantit l’égalité des droits, et créera les conditions d’un coup d’État contre la Constitution. Je sais, je ne cesse de le répéter, de vous alerter. Voilà pourquoi il faut non seulement mesurer la montée des eaux boueuses des nationalistes identitaires, mais préparer et se préparer à la vigilance républicaine.
****
2/Mélenchon, piège à cons
Mélenchon est furieux. Vous avouerez que ce n’est pas rare. Mais la raison de l’ire de « Mélenchon furioso », certes moins poétique que le poème chevaleresque Orlando Furioso, est une décision du ministre de l’Intérieur. Elle l’a fait littéralement sortir de ses gonds.
En effet, ce dernier a placé LFI dans la rubrique « extrême gauche » pour le recollement des votes. Mais pourquoi tant de décibels ? Le leader des Insoumis récolte ce qu’il a semé. Il n’a de cesse de se distinguer de la gauche, jugée trop molle, trop capitularde et sans colonne vertébrale. Le ministre en a tiré les conclusions : LFI n’est pas dans le couloir de la gauche classique, mais bien plus à gauche, une extrême gauche en quelque sorte.
Ce débat serait anecdotique s’il ne recouvrait pas une stratégie. Et celle-ci est importante à qualifier maintenant que Boris Vallaud a fermé la porte à la petite primaire en refusant la démarche de madame Tondelier. O. Faure n’a plus de majorité au PS pour imposer cette démarche, et nous pouvons revenir à l’élection municipale et à ce qu’y fabriquent les Insoumis.
Valérie Lecasble, dans Le Journal, le très bon quotidien en ligne animé par Laurent Joffrin, relève avec justesse l’objectif destructeur de La France insoumise et de Jean-Luc Mélenchon :
« Mieux vaut (selon Mélenchon) faire perdre la gauche que la laisser gagner sans LFI ».
Tout est là !
Sophia Chikirou, candidate LFI aux municipales à Paris, un peu à la peine, en tout cas isolée, dit tout haut ce que Mélenchon exprime tout bas : « l’ennemi, c’est le socialiste ».
Les écologistes pro-Mélenchon de Paris avaient déjà obtenu l’interdiction de l’alliance de la gauche avec le centriste Bournazel au deuxième tour des municipales. Une fois mise la liste PS-PC-Verts dans un corner, ils décidèrent, à une poignée, de sortir de leur formation avec le même thème que LFI : le refus de s’intégrer aux socialistes ! Colossale finesse !
Nous allons y revenir. Quant à « Sophia C. », la candidate ultra-mélenchoniste, elle ne fait pas que participer le 8 mai à la marche du « régiment immortel » russe, chantant la gloire de Poutine, sorte de bras d’honneur au peuple ukrainien. Elle vient de publier un flyer immonde rendant les socialistes responsables de la mort et des abus sexuels dans le périscolaire, intitulé sombrement :
« Le bilan socialiste : 1 mort par noyade, 88 animateurs suspendus, 52 suspicions de violences sexuelles ».
Dans le même temps, en marge du meeting parisien dans un Cirque d’Hiver peu fréquenté, le « coordinateur des Insoumis », M. Bompard, déploie son argumentaire :
« Vous faites comme vous voulez, mais sans LFI, vous ne battez pas la droite alliée à l’extrême droite ».
Il ne faut pas être sorti de l’école centrale du Komintern pour comprendre la tactique mélenchonienne, dupliquée à Marseille, Montpellier ou Lille : faire 10 % grâce à une différenciation maximale, sur une ligne populiste « classe contre classe », bien connue dans les années 1930 en Allemagne, où les troupes de Staline prenaient d’assaut les meetings sociaux-démocrates pendant que les « SA » se joignaient souvent à eux.
Ce qui donne aujourd’hui le silence assourdissant des Insoumis sur madame Dati, et pas un mot sur la zemmouriste S. Knafo ou le RN ; par contre, « feu sur le quartier général socialiste ». Il s’agit de découper et radicaliser un maule dans l’antisocialisme primaire.
Puis proposer au second tour, mielleusement, l’union, ou le maintien d’une liste, la main sur le cœur devant tant de rancœur à l’endroit des Insoumis. Dans les années 1930, chez les staliniens, on appelait cela « plumer la volaille socialiste ».
En effet, se maintenir sur une posture radicalisée, c’est la garantie d’interdire un vote utile au deuxième tour à gauche contre la droite extrême, puisque cette gauche est présentée pendant des semaines comme pire que l’extrême droite. Mais fusionner, c’est la double peine : on perd sur les principes et l’électorat modéré fuit, par exemple chez Bournazel, pendant que celui des Insoumis reste à la maison devant une telle « mésalliance ».
Bref, Mélenchon ne cherche pas des gains, mais des pertes.
Quelle en est la raison ? Le leader de La France insoumise prépare la présidentielle. Dans une adresse à ses électeurs, il le dit clairement : « les municipales, premier acte de la présidentielle ». Pour Mélenchon, si la droite et le centre sont divisés en plusieurs tronçons, il y a urgence à interdire au PS d’être le point d’appui d’une recomposition à gauche et au centre. La perte de villes significatives serait un facteur facilitant sa stratégie : « entre LFI et le RN, il n’y a rien ».
Même si, à l’évidence, un face-à-face de ce type assurerait l’élection du RN, vu le rejet de Mélenchon. Ce n’est pas un problème pour les Insoumis, puisque cette politique du pire serait le premier acte de la Révolution.
Il faut donc que LFI soit, « quoi qu’il en coûte », au second tour, en tout cas en tête de la gauche, pour occuper la rue face à l’extrême droite au pouvoir. Que voulez-vous, c’est cela être « l’instituteur des masses », cher à Mélenchon.
Pulvériser l’espace politique à gauche devient donc une stratégie : soit en faisant tomber la prévention à l’égard des Insoumis par un accord à gauche au second tour des municipales ; soit en faisant tomber la gauche par un maintien, en lui faisant porter la responsabilité de ne pas avoir accepté l’union.
Et si ce n’était pas suffisamment clair, l’aile mélenchoniste de Génération·s vient d’obtenir un communiqué national de sa formation mettant en cause E. Grégoire, qui diviserait la gauche « en refusant l’union avec l’autre liste de gauche ». C’est le « piège à cons de Mélenchon ». Et pour obtenir gain de cause, LFI fait tapis.
C’est le sens de la sortie des Verts de ses proxys pour crédibiliser la démarche, comme à Montpellier ou Paris. Personne n’ose dire tout haut ce qui brûle toutes les lèvres : il s’agit là du départ du travail de fraction (sous-marin) de Mélenchon.
Ce n’est pas la première fois. Lors des élections européennes, des jeunes socialistes et des écologistes avaient rejoint Manon Aubry au nom de la solidarité avec Gaza.
Le problème avec cette manœuvre de délestage électoral est qu’il faut être attractif pour pouvoir créer ensuite une dynamique positive, la « sortie » étant censée faire boule de neige, puis avalanche. Mélenchon est trop « détesté » pour que sa manœuvre fasse florès.
Encore faut-il aussi que les socialistes ne sèment pas eux-mêmes la confusion. Je vous l’ai dit : la concession sémantique de Pierre Jouvet, le secrétaire général du PS — souvent mieux inspiré — de ne pas exclure une alliance dans certaines villes au deuxième tour entretient le mythe. Il n’y a pas, il n’y a jamais eu, de gauches irréconciliables ; mais il y a deux lignes à gauche irréconciliables.
Celle qui préconise le compromis est incompatible avec le populisme de gauche qui ne veut pas. Et surtout si, pour se maintenir, les Insoumis défendent un antisémitisme d’atmosphère.
Le Parisien, dans la foulée, nous dit que l’on se prépare à fumer le calumet de la paix en demandant que cessent les attaques à la kalachnikov entre LFI et le PS. On se moque même de Pierre Jouvet à La France insoumise : « Pierre est très, très ouvert ». Et dans les coulisses, on évoque déjà un accord technique à Marseille et, pourquoi pas, à Paris.
L’accord Verts-PS stipule de tout faire pour qu’il n’y ait qu’une seule liste de gauche au second tour. Déjà, on réfléchit aux combinaisons possibles : s’il n’y a pas de majorité dans les urnes, il faudra la trouver dans l’hémicycle municipal. Misère de l’anticipation, péché mignon des socialistes, où l’on ne défend jamais une position jusqu’au bout. À peine énoncée, on est déjà dans la position suivante, qui déstabilise le combat qui devrait être mené.
Pourtant, « une bataille après l’autre » est à la mode. Je m’égare ! Induire cela à six semaines du premier tour ne peut que nourrir la stratégie mélenchonienne, qui veut la décrédibilisation de la gauche non mélenchoniste et la destruction d’une offre socialiste crédible. Il le fait pour lancer sa candidature à la présidentielle sur un champ de ruines à gauche.
****
3/ Faut-il parler à Poutine ?
Faut-il parler à Poutine ? Il y a les "farouchement contre" et les "mollement pour".
Il ne s’agit pas de lui parler ou pas, mais de savoir que lui dire.
E. Macron, qui, depuis un certain temps, affecte d’exercer un leadership de fait sur les Européens, a fixé son horizon dans le fameux discours de la Sorbonne du 26 septembre 2017. On peut se demander, d’ailleurs, si, une fois achevé son mandat calamiteux en France, il n’espère pas exercer son talent à la présidence du Conseil européen, tant il se veut porte-voix de « l’Europe face aux empires ».
Il le fait à sa manière, par une série d’approximations successives où le changement de pied tient lieu de cap. Au début, ce fut l’axe avec le Premier ministre néerlandais, le fameux M. Rutte. Mais rapidement abandonné, la grande affaire sera la guerre sur le sol européen.
Il y eut d’abord le dialogue avec Poutine, même après le début du conflit. Puis nous avons eu droit à la nécessité de ne pas humilier la Russie. Puis le jeu de go avec le prépositionnement de troupes en Roumanie et dans les pays baltes, immédiatement suivi de la phase « montreur d’ours », trimballant ce pauvre Zelensky sur toutes les places du monde. Puis il y eut l’évocation de troupes en Ukraine, évidemment sans lendemain, zappée par le don de l’arme nucléaire à l’Europe — enfin à la Pologne. On l’oublia vite pour passer au rapport de force avec les « volontaires », qui précéda l’ode à « Daddy » Trump.
Nous sommes aujourd’hui dans le dialogue avec la Russie. Enfin, dans l’ouverture de canaux de discussion propres à la France avec Poutine. Le maître du Kremlin ne dit pas non. Cela s’intègre parfaitement dans sa stratégie : « pendant les discussions, la guerre s’intensifie ».
Quant à diviser les Européens, il n’a pas à forcer : elle vient toute seule. Le chancelier Merz a manifesté son intérêt pour échanger avec Poutine, pendant que, dans le SPD, cette position a de plus en plus d’adeptes. « Ostpolitik », quand tu nous tiens.
Donc, « on » piaffe d’impatience de reprendre langue, car « on » ne veut pas l’Amérique seule en tête-à-tête avec la Russie. Zelensky a donné, à sa manière, une bénédiction. Il a été contraint et forcé par les États-Unis de déclarer que la Russie lui semblait favorable à la paix, au moment où les bombes russes paralysent le système électrique du pays, avant de dire l’inverse devant le micro du 20h de Léa Salamé.
Mais nous ne savons toujours pas quelles sont les exigences de la France ou de l’Europe dans ce « dialogue constructif ». Poutine, qui joue les bons offices pour les Américains en acceptant d’héberger l’uranium iranien, est en position de force. Il n’est déjà plus question de le faire reculer. Et l’Ukraine n’entrera pas dans l’OTAN.
Alors, on discute de quoi ? De l’autorisation par Poutine de la présence de troupes européennes à la frontière du Donbass ? Le tyran ne négociera pas : il choisira ce qui lui est le plus utile pour « sa » suite.
Dire que nous voulons discuter ou polémiquer nous donne l’illusion d’exister. Est-ce suffisant pour notre sécurité ? L’urgence est plutôt de doter l’Europe d’une doctrine militaire commune, en commençant par un noyau dur européen de défense — Grande-Bretagne, Allemagne, France, Pologne — et une autonomie stratégique en matière de renseignement.
Il ne s’agit pas d’être la mouche du coche de cette guerre finissante, mais de préparer la suivante.
****
À dimanche prochain




