4094 Jours de Guerre en Europe
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1/ Le label CNews ; 2/ Poutine la Menace ; 3/ 4 Répliques #Miragesbudgétaires #Sarkozy
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1/ Le label CNews
Le président Macron vient de proposer de labelliser les médias par une autorité indépendante permettant de savoir en qui on peut avoir confiance, et qui colportent des informations biaisées et tendancieuses. Cette "AOC" de l’info n’est peut-être pas la bonne réponse, mais c’est une bonne question.
Ce n’est pas la bonne réponse, même si elle est le produit des États généraux de la presse à l’initiative de "Reporters sans frontières" en 2024. Mais reprendre cette proposition dans le moment présent était-il judicieux ? On peut même penser qu’il s’agit d’une faute politique. Dans une ultime tentative de se rétablir dans l’opinion ou pour préparer une toujours possible cohabitation en cas de dissolution, le président ressort de ses cartons son antienne à propos de l’extrême droite. Cela n’est pas en soi critiquable, mais en choisissant le terrain d’un contrôle médiatico-culturel, E. Macron offre à peu de frais un thème commun aux droites nationalistes : la défense des libertés, et fait lever les sourcils à la presse libérale ou de gauche. Macron pense peut-être que la force des chefs d’États populistes est qu’ils n’incarnent pas un État impartial, mais font turbuler le système. Suivre leur modèle de gouvernance est discutable, mais choisir le terrain des libertés, c’est tendre les verges pour se faire battre. Cette faute ressemble étrangement à celle de Pierre Mauroy, Premier ministre socialiste, qui lança une offensive contre le groupe Hersant – Le Figaro et de nombreux journaux régionaux – au congrès de Bourg-en-Bresse du PS le 29 octobre 1983. Le maire de Lille, s’adressant aux congressistes, déclara : "Il faut donner un coup d’arrêt à la constitution de monopoles de presse toujours plus puissants et monolithiques (...). Je vous le demande... Faut-il le faire ?" (le congrès : OUI !!! sous les applaudissements) et Pierre Mauroy de répondre : "Nous allons le faire" (ovation debout du congrès), puis cette envolée fit pschitt devant le tollé qu’elle produisit. Dans un registre différent, mais sur le même sujet, E. Macron est à contre-emploi, maladroit, et donne l’impression de vouloir s’attaquer à la liberté d’expression.
"Ils" ne s’y sont pas trompés. Dans un même élan, ce fut un festival des droites de toutes nuances : "Scandale d’État", "Dérive autoritaire", "Pravda", "Staline", "Ministère de la Vérité digne de 1984 de G. Orwell", Retailleau annonçant même une pétition. Tous ceux qui ont leur rond de serviette à CNews, désormais première chaîne d’infos, firent front commun.
Précisons : la chaîne du groupe Bolloré n’a rien à voir avec Radio Courtoisie, Présent, Rivarol ou feu National-Hebdo ; ce n’est pas un média militant, mais d’opinion. Elle ne fait pas la campagne du RN, mais se veut le trait d’union des droites sur les thèmes du RN. Il suffit de regarder la chaîne pour s’en rendre compte. Entre deux flashs infos qui n’oublient aucun fait divers, la thématique "vue de la droite nationale" s’impose. Benjamin Netanyahu, interviewé par CNews en octobre 2024, ne s’y est pas trompé. Il décerna un satisfecit à la chaîne, estimant qu’elle défendait l’ordre "judéo-chrétien", ce qui est la pure vérité, et loua son combat pour les libertés, ce qui l’est moins. Après, le trait commun des plateaux de la chaîne est ce dédain triste, ce mépris plus ou moins haineux et surtout péremptoire vis-à-vis des médias du service public, de tout ce qui ressemble de près ou de loin à la gauche, à la pensée libérale, celle qui ne dénonce pas l’immigration, l’islamisation de la France et pour tout dire son grand remplacement. Quant à la nature ethnique de l’insécurité, elle a valu à la chaîne quelques dérapages sanctionnés par l’Arcom. Il ne s’agit pas seulement ou principalement de Pascal Praud, le présentateur vedette – et non sans un talent acquis dans le journalisme footballistique. Ce dernier est plutôt dans le registre "café du commerce" contre les élites hors-sol. Cibler ce Jean-Pierre Foucault du nationalisme cathodique, c’est en faire une icône dans un pays où l’extrême droite et la droite contaminée pèsent près de 50 % dans les sondages. C’est oublier le reste des émissions adjacentes où l’information est remixée à travers les thèmes obsessionnels de la chaîne.
Faut-il pour autant "certifier" la bonne opinion, car, au final, c’est de cela dont il s’agit ? Alors là, les bras nous en tombent, tant il s’agit précisément du principe même des médias Bolloré – et principalement de CNews – que de certifier l’info "vrai Français" du matin au soir.
Avec sa proposition, l’Élysée donne à l’extrême droite et à la droite extrême l’occasion de crier au liberticide. Un comble : nous sommes dans un contresens total.
Un président garant de l’intérêt général n’aurait pas dû dire cela. C’était à l’Arcom, l’autorité de tutelle, de faire appliquer la loi. Macron ne devait pas attaquer CNews, d’autant qu’il s’était fait interviewer dans Valeurs actuelles, mais défendre le service public d’information, mettant en garde contre ceux qui veulent le privatiser – c’est ouvertement la proposition de P. Praud – dans un paysage médiatique dominé par les milliardaires de l’info.
Dans cette affaire, l’Arcom a fait la démonstration qu’elle avait le bras qui tremble. Elle s’attaque à "Complément d’enquête" parce que le service public a mis en cause CNews, et cela après pression du président du Sénat. Elle ose dire qu’il n’y a rien à reprocher à la chaîne de Bolloré, respectant vraisemblablement son deal avec ce dernier : "on retire l’agrément de C8, mais on ne touche pas à CNews". Cette chaîne a été sanctionnée 56 fois dont 16 fois en 2024. C’est dire s’il y a quelques reproches à lui faire. Et encore récemment, c’est "L’Heure des pros" qui reçoit un carton jaune pour des propos sexistes. Mais les amendes dérisoires sont sans effets ou méconnues. Le président aurait pu dire qu’il souhaitait renforcer l’échelle des sanctions et les rendre visibles sur la chaîne même, par la suspension de l’émission de CNews pour quelques jours, par exemple. Marine Le Pen, voyant le problème, tente une autre ligne de défense : "Les chaînes privées ont le droit de ne pas être neutres". C’est un demi-aveu sur l’engagement de CNews, très bien, mais au point de n’avoir aucune règle ? Voilà qui est amusant pour les tenants du strict respect de la loi, de l’ordre, des règles dans tous les domaines.
J’ajoute qu’il y a aussi une petite responsabilité de ceux qui ont défendu le boycott moral : "cachez ce sein que je ne saurais voir", ne portant pas la contradiction dans la chaîne. Certes, ce n’est pas simple d’être la tête à claques de service au milieu "d’experts" qui partagent les mêmes idées d’extrême droite. Mais maintenant, il n’y a plus de contradicteurs ou peu. La compétition de plateaux n’est qu’une surenchère sans rivage à droite. Et la chaîne progresse...
Quant au vrai-faux prétexte de réguler les réseaux sociaux par la labellisation avancée par le président, c’est "Barrage contre le Pacifique", Marguerite Duras en moins. Il faut vraiment être techno condescendant pour croire que ceci aura le moindre effet dissuasif dans la jeunesse. Si on veut être efficace dans les réseaux sociaux, il faut imposer l’impôt au clic et un malus pour tout propos condamnable. Mais la labellisation des réseaux ou leurs interdictions, comme en Australie pour les ados, rassurent les parents, mais amusent les enfants, d’autant que son exécution est aléatoire. On tourne surtout le dos au travail essentiel : l’éducation, apprendre la maîtrise de l’IA, du codage, à son absence de morale et à ses biais. C’est l’apprentissage de la grammaire des temps modernes. Tant qu’il n’y aura pas dans le cursus scolaire, au même titre que lire, écrire, compter, une matière dédiée à cette question, des troupeaux de jeunes seront abreuvés de fake news, sans esprit critique, sans capacité à aller vérifier.
On le voit, le président a vraiment mis à côté de la plaque.
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2/ Poutine la menace
Vladimir Poutine est venu faire les gros yeux aux Européens lors d’un point de presse au Kremlin mardi, avec un "si vous nous cherchez, je suis votre homme" du plus bel effet. La raison de cette manifestation de testostérone ? La déclaration d’un obscur amiral italien qui coordonne les opérations de l’Otan, évoquant à haute voix la possibilité de frappes préventives. Voilà qui outrepassait ses prérogatives, mais surtout se trouvait hors traité, car le cadre de l’Otan est défensif et non offensif. Il faut pour autant raison garder. Il est peu probable que Poutine ait pris au mot cette sortie de route. Mais c’est l’occasion qui a fait le larron. La visée stratégique de Poutine n’est pas de déclarer la guerre à l’Europe. Il n’en a pas à cette étape les moyens, entravé pour ne pas dire embourbé dans le Donbass, progressant à pas de tortue à cause de la résistance héroïque des Ukrainiens, ses succès militaires sont les renoncements américains. Une économie de guerre qui absorbe de plus en plus l’économie réelle, une dépendance à l’exportation clandestine de pétrole harcelée par les Ukrainiens. La difficulté à recruter, surtout à payer ses morts. Le maître du Kremlin n’a pas les moyens de ses coups de menton. Il le sait, et s’il a mis les doigts dans la prise en croyant conquérir l’Ukraine, il n’y reviendra pas à l’offensive militaire sans avoir reconstitué les moyens de la mener. Certes, l’Europe est mentalement faible, difficile à manager, apeurée, mais la contraindre à intégrer le champ de bataille ukrainien dans la situation de faiblesse relative de la Russie peut changer la donne. D’autant qu’une agression contre l’Europe provoquerait immédiatement un courant interventionniste aux États-Unis, auquel Trump aurait bien du mal à résister. En attendant, Poutine a besoin de gagner, de se sécuriser, de se reconstituer avant, à nouveau, d’avancer. Et pour cela, son but est de découpler l’Amérique de l’Europe. Il s’agit moins de faire un deal que d’instiller dans les relations entre Bruxelles et Washington le ferment de la division. La paix de Poutine est à ce prix : diviser pour disloquer. Le reste viendra en sus : le Donbass et un système de sécurité qui neutralise l’Ukraine, cantonne l’Europe et n’implique pas les États-Unis. Le tout permettant, le moment venu, de reprendre l’offensive, mettant les pays européens sous pression. En sachant que le pacte faustien implicite ou explicite de l’Amérique de Trump avec la Russie de Poutine est, comme je vous le disais au premier jour, l’éclatement de l’Europe, objectif qu’il partage avec Trump. Les récentes déclarations du président américain, sur le contrôle des frontières – c’est-à-dire leur rétablissement – contre l’immigration comme clé de voûte de sa politique tant nationale qu’étrangère vont en ce sens. Il suffit de lire le document officiel qui codifie la stratégie de l’administration américaine "Stratégie nationale de sécurité officielle des États-Unis d’Amérique". Son point C stipule le déclin civilisationnel européen dû aux "activités de l’Union européenne et autres organismes transnationaux qui sapent la liberté politique et la souveraineté des politiques migratoires (...), ainsi que la perte des identités nationales et de la confiance en soi", de l’extrême droite européenne dans le texte, que Poutine ne saurait réprouver. Nous assistons donc, hallucinés, à la dislocation de l’Alliance atlantique, réduite aux informations pour les Ukrainiens et à la vente de l’armement américain payé par les Européens. Pour atteindre ses objectifs, Poutine sait pouvoir mettre dans son jeu, en tout cas appâter l’administration Trump.
Développant une diplomatie adaptée – la négociation de la paix pour pouvoir continuer la guerre –, le maître du Kremlin fait miroiter un accord financier au-dessus ou par-delà l’Europe. D. Trump a depuis longtemps mordu à l’hameçon (il faudra un jour intégrer dans l’analyse du foutraque président américain l’obsession à s’enrichir, lui et son clan, pour fonder une dynastie qui s'impose – enfin – par effraction à l’establishment américain). Poutine flattait le narcissisme sans limite de Trump, mais le président américain est aujourd’hui repu, tout le monde en rajoutant. Et maintenant que l’ami des puissants Gianni Infantino, président de la FIFA, lui a remis le prix de la paix, la "coupe" est pleine. Alors, le président russe caresse l’appât du gain, comme l’ont fait l’Arabie saoudite ou le Qatar. Et de fait, après l’incident d’opérette avec l’Otan, Poutine, tout sourire, le visage à nouveau botoxé, avachi sur son siège avec un certain faux self, badine affaires avec S. Wikoff et J. Kushner pendant 5 h, mais ne cède rien. Il ne conversait pas avec des représentants des États-Unis, mais les envoyés de Trump, tout à la fois premier cercle familial, hommes d’affaires et sherpas du président US. Dans la politique des signes, Poutine s’est mis au diapason du président américain. Il avait convié à sa table, non les officiels russes, mais ses proches, dont un oligarque qui n’a pas encore sauté par la fenêtre dans un moment de déprime, épidémie très contagieuse en ce moment en Russie. Bref, une négo entre "hommes", langage viriliste qui plaît tant aux deux personnages. Mais voilà, avantage Poutine : il a la carotte, "sa paix contre les affaires", et demande à Trump d’user du bâton contre Zelinsky et l’Europe pour le faire. Trump a besoin de conclure pour s’occuper de son arrière-cour (Venezuela, Mexique, Colombie), isolant le Brésil, et enfin, fort de cette pacification américaine, affronter, faire reculer, voire dealer avec la Chine, qui, elle aussi, a compris que l’argent "fluidifie" les rapports diplomatiques avec Trump. L’ours poutinien attend donc, prêt à l’hibernation s’il le faut, tout en sachant où est le pot de miel, mais laissant faire la vérité du terrain. Et puis les midterms approchent, un accord sera bienvenu avant ou après, c’est au choix, Poutine n’est pas contrariant sur le moment. Personne n’y peut rien et c’est tout le drame. Trump s’est privé de l’option de faire gagner l’Ukraine par la guerre. Les Européens sont comme des lapins dans les phares des chars russes, à la fois affolés, fascinés et peut-être résignés. Le résident de la Maison-Blanche ne peut que "dealer" ou s’en aller, laissant l’Europe désarmée. L’homme qui devait régler l’affaire en 24h constate, amer, que "c’est un bourbier". Guerre et Paix à la russe donc, ou plutôt à la Tolstoï, où le libre arbitre est secondaire, seul compte le déterminisme des forces matérielles.
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3/ RÉPLIQUES
- Il y a dans le débat parlementaire deux mirages. Lecornu voit le bloc central voter le budget, et Faure voit les écologistes et les communistes s’abstenir. Il est clair que LR ne souhaite pas voter, Horizons se cabre. Et les Verts, le PCF, ont très envie de voter contre le budget. Le récent accord électoral PCF / LFI à Saint-Denis, ville du député Stéphane Peu, président du groupe communiste, augure mal d’une évolution abstentionniste. Quant à Marine Tondelier, elle est depuis longtemps l’otage consentante de Mélenchon. Le 49.3 s’impose donc, si, comme le dit le Premier ministre dans sa lettre aux entreprises "il faut un budget à la France". Ou alors Macron a choisi la dissolution pour les mêmes raisons inabouties qu’en juin. Et là, c’est une autre histoire.
- "Il faut supprimer feux tricolores, bandes blanches, etc., dans le code de la route pour responsabiliser les automobilistes", dit Louis Sarkozy, fils de son père et pour cette raison en pleine lumière. L’homme qui s’est fait tatouer "l’étendard des dragons de l’impératrice", une unité de cavalerie napoléonienne, sur le pectoral droit, est en campagne pour la mairie de Menton et maintenant, tout le monde le sait. Le fiston, paraît-il, fasciné par D. Trump, emploie la bonne vieille méthode de tonton Donald : "provocation, médiatisation, progression". Les médias panurgistes tombent dans le panneau et courent après la carotte du buzz une soirée durant. Il est vrai que, vu la période, c’est une breaking news. Nous sommes atterrés, mais le jeune prétendant sait déjà comment "les" faire danser en rond.
À dimanche prochain.




