4591 Jours de guerre en Europe
1. Pourquoi Mélenchon ne doit pas être au second tour ?
2. Trump-Netanyahu : la signification d’une prise de bec
3. Leçon n° 15 : la démocratie totale
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1/Pourquoi Mélenchon ne doit pas être au deuxième tour ?
Le refus de condamner le pogrom du 7 octobre a sonné, pour J.-L. Mélenchon, comme un au revoir à l’histoire de la gauche. Celle qui avait fait, depuis l’affaire Dreyfus, de l’antisémitisme la pierre angulaire de son identité, et de ce refus le combat contre l’extrême droite.
La campagne des Européennes, puis les errements autour des noms à « consonance juive », ont confirmé qu’il ne s’agissait pas d’un accident de l’histoire, mais d’une stratégie délibérée.
Tout à coup a surgi, de la gauche dans la gauche, l’impensable. Les Israéliens et les Juifs seraient collectivement responsables de la stratégie suprémaciste et d’anéantissement de l’extrême droite israélienne au gouvernement. Cette monstruosité marque le retour à l’essentialisation des Juifs des années 1930. Ce que la gauche s’était refusée à dire après la Seconde Guerre mondiale, à savoir « le peuple allemand collectivement responsable », est dorénavant appliqué par LFI au peuple israélien et aux Juifs pour justifier la destruction de l’État d’Israël.
Toutes les explications du monde ne sauraient faire oublier ce double manquement à l’histoire de la gauche et aux principes de la République.
Ce passage du côté obscur de la France provoqua ce qu’il devait produire : un « tollé français » et une marginalisation politique et électorale de LFI. Elle se matérialise au deuxième tour des élections municipales. À Toulouse, par exemple, où l’appel des socialistes, écologistes et communistes pour le candidat insoumis, qui mathématiquement l’emportait, provoqua dans la gauche un vote pour le candidat de droite qui finit par gagner. Cet acte signifiant confirme le rejet, en tout cas le retrait, que provoque dans la gauche le cours nouveau de La France insoumise.
Il s’agit d’un naufrage qui emporte avec lui une partie de la gauche, certes radicale et gauchisante, mais combattante.
J.-L. Mélenchon a dressé une barricade au sein de la gauche. Il était ô combien peu fréquentable ; il devient condamnable.
Depuis, nul pas en arrière, mais même deux pas en avant. Au moment où se jouent le destin de la France et celui du monde face à la déferlante national-populiste d’extrême droite, Jean-Luc Mélenchon ne se pose pas la question : comment faire barrage ? Mais exister, quoi qu’il en coûte, sur une orientation qui conforte l’extrême droite et fracture maintenant la République.
Le programme « révolutionnaire » de LFI a entraîné le soutien à Mélenchon de toute l’extrême gauche : le POI, le NPA, Jeune Garde, renonçant à présenter un candidat. À cette offre programmatique de rupture s’ajoute l’objectif d’une « Nouvelle France ». Non seulement ce mot d’ordre prend aux « maux » ceux de l’extrême droite, à savoir le grand remplacement, mais il agite des réflexes nauséabonds contre la France « blanche ». Le candidat des insoumis instrumentalise le légitime ressentiment devant les injustices, les discriminations et les relégations dans les « quartiers », en substituant la lutte des races à la lutte des classes. Il dresse la jeunesse des quartiers non contre l’extrême droite, mais contre la totalité de la représentation nationale. Il s’agit d’un coup de pouce inespéré aux nationalistes d’exclusion, qui peuvent ainsi se dépouiller de l’opprobre dont ils sont l’objet depuis leur fondation, en se drapant à bon compte dans un rejet national.
Pendant que la présidente du groupe parlementaire, Mathilde Panot, agite l’idée que la France catholique n’a jamais existé, à la plus grande joie de l’extrême droite, B. Bagayoko demande de la compassion pour le parcours professionnel des dealers dans un pays où, toutes les semaines, la drogue tue pour son mètre carré d’asphalte au soleil.
Qui peut croire que la France peut adhérer majoritairement à ce récit ? Qui peut penser que cette martingale baroque permet de stopper l’extrême droite ?
Cette orientation construit un bloc du rejet dans lequel le RN est comme un poisson dans l’eau. 69 % des Français refusent de voter J.-L. Mélenchon, plus que pour Zemmour.
Alors, qui ne voit qu’un deuxième tour Bardella-Mélenchon tournerait au plébiscite de l’extrême droite, tout autant par le « bloc du refus » à droite que par l’abstention à gauche ?
Mélenchon au deuxième tour, ouvrirait à l’extrême droite les portes de l’Élysée pour la première fois depuis le régime de la Révolution nationale de Pétain. On ne peut avoir construit un rejet et espérer être l’homme du Front républicain. Mélenchon s’esclaffait, trois jours avant le scrutin, en 2021 : « Le petit bourgeois sans colonne vertébrale idéologique votera Mélenchon si c’est à la mode dans L’Obs ou dans Libération. » Il dit aujourd’hui vouloir parier sur l’amnésie devant la peur de l’extrême droite. Indépendamment du mépris pour les Français, qui auraient une mémoire de poisson rouge, c’est jouer à la roulette russe, le barillet chargé.
En plus de cette déroute à froid de la gauche, prévisible, elle laisserait la République démunie aux législatives, où l’extrême droite triompherait. Car si Mélenchon est sèchement battu au deuxième tour, comme les sondages l’annoncent, ce résultat plombera les législatives. Dans ces conditions, le RN aurait les pleins pouvoirs et pourrait déployer son programme de préférence nationale, son illibéralisme, son désir de revenir sur l’État de droit dans la Constitution.
L’extrême droite sortirait aussi de l’ambiguïté sociale au détriment du peuple, revenant sur ses conquêtes. C’est dans sa nature. Déjà, sous le masque avenant du populiste « papier glacé », pointe le visage libéral de Bardella.
Quant à affronter l’extrême droite dans la rue, comme le suggèrent Mélenchon et ses lieutenants, cette perspective de guerre civile — des mots avant le reste — se heurterait à l’inquiétude des Français devant le monde tel qu’il est et à l’incrédulité de la gauche après la plus grande défaite de son histoire.
Le vote Mélenchon est donc inutile. Renforcer cette stratégie délétère par fascination pour la force, par naïveté pour le discours mielleusement unitaire, par crainte pour une circonscription, par stratégie pour récupérer les voix LFI dans les sondages, ne sauvera personne et nous précipitera collectivement dans l’abîme.
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2/ De quoi la prise de bec Trump-Netanyahu est-elle le nom ?
« Vous êtes complètement cinglé », « Israël est détesté de tout le monde, et vous le premier », « Je vous ai évité la prison » : le président des États-Unis ne décolère pas contre son allié dans la guerre contre la dictature iranienne, Benjamin Netanyahu. Ces propos n’ont pas été démentis, même s’ils n’ont pas été officialisés. Et comme il est peu probable, vu leur teneur, que ce soit le Premier ministre israélien qui les ait fait fuiter, D. Trump était non seulement furieux, mais il voulait que cela se sache.
Quelles furent les raisons de ce courroux américain et que révèle-t-il ?
D’abord, l’administration américaine veut que cette guerre cesse, et au plus vite, quelles qu’en soient les conclusions. Ensuite, l’Iran inclut bien le Liban dans ses négociations et il est capable de faire traîner la négociation pour obtenir cette clause. Et même de l’instrumentaliser pour, au passage, pousser au clash chez ses ennemis. Enfin, Netanyahu veut faire échec aux négociations irano-américaines tant qu’il n’a pas son glacis et que l’Iran ne soit pas suffisamment affaibli. Il y va de sa campagne électorale et de ses suites judiciaires.
Donc, l’Iran active le Hezbollah, qui donne à Israël les raisons officielles de poursuivre son offensive, ce qui complique la marge de manœuvre du président libanais Aoun. Les destructions et les morts donnent le prétexte au Hezbollah de ne pas cesser le bombardement sur Israël. Ce qui permet à l’Iran de mettre la pression sur D. Trump. Et le président des États-Unis va de l’un à l’autre sans pouvoir conclure pendant que le chronomètre tourne et que le prix du pétrole monte.
L’apprenti sorcier est débordé par ses improvisations hasardeuses et n’a qu’une seule idée : que cela cesse, quel qu’en soit le prix. Et le prix est déjà colossal financièrement, économiquement et en termes de leadership ; en un mot, un nouvel affaiblissement des États-Unis.
« L’Empire » est craint, mais respecté par personne, pas même son allié israélien. Il va falloir qu’il sauve la face. Les Cubains vont en être les victimes collatérales. Ainsi va le monde et ses trumpitudes.
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3/ Chaque semaine, nous voyageons dans le basculement du monde et observons les métamorphoses de celui-ci.
Leçon n° 15
La démocratie totale
Le cœur de la civilisation depuis les années 500 avant J.-C., c’est le concept d’isonomie. Il fut forgé contre les tyrans athéniens et les aristocrates. Il allait donner naissance à la démocratie.
Il ne s’agissait pas encore de l’égalité devant la loi, mais de l’égale répartition permettant de la faire. Au cours des siècles, cette idée fut longtemps confisquée par les monarchies qui façonnaient, de leur côté, la nation et la centralisation de l’État. La démocratie finit par triompher et profita de ce lent travail d’unification.
Les révolutions anglaise, américaine, française et sa Déclaration des droits de l’homme et du citoyen se substituèrent en totalité ou en grande partie à la royauté.
Elles mettaient fin à l’absolutisme et, en France, ouvraient le chemin à la Première République, puis au triomphe définitif de celle-ci.
Les démocraties sont imparfaites. Elles ne règlent pas la question de la domination des classes possédantes. Elles permettent de le faire. Elles offrent un cadre de délibération — hors les épisodes des empires — qui permet les lois constitutives des libertés fondamentales, un élargissement permanent des libertés individuelles et des conquêtes sociales.
Elles ont fondé l’État social, lui aussi perfectible et objet de la vindicte des libéraux. C’est cette architecture qui est aujourd’hui en cause.
De nos jours, le nationalisme d’exclusion, la société de marché, le populisme de gauche, l’individualisme, les intégrismes de toutes sortes et même les réseaux sociaux, l’oligarchie renaissante et la « crise du résultat », en particulier le précariat de masse, minent et assaillent la démocratie.
La conjonction de ces offensives met à l’ordre du jour des régimes illibéraux confisquant les libertés fondamentales ou les affaiblissant au profit d’un pouvoir plus ou moins autoritaire censé retrouver l’ordre et l’efficacité devant la société du désordre.
Les jours sombres d’un siècle obscur s’avancent. C’est au moment où l’humanité est confrontée à la mise en cause de l’intégrité humaine sous toutes ses formes que cette offensive réactionnaire se déclenche, privant à terme les citoyens de l’espace délibératif nécessaire.
Promouvoir l’humain face aux nouveaux défis, en protégeant ce qui fait l’acquis démocratique de l’humanité pour le faire, devient une tâche révolutionnaire.
Les propos d’A. Camus, le 10 décembre 1957, lors de son discours de réception du prix Nobel, prennent tout leur sens. Ils résonnent d’une étrange et saisissante actualité :
« Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le fera pas. Mais sa tâche est d’autant plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde ne se défasse. » La suite semble écrite de nos jours : « Héritière d’une histoire corrompue où se mêlent les révolutions déchues, les techniques devenues folles, les dieux morts et leurs idéologies exténuées, où de médiocres pouvoirs peuvent aujourd’hui tout détruire, mais ne savent plus convaincre, où l'intelligence s'est abaissée jusqu'à se faire servante de la haine et de l'oppression. » Et Albert Camus de conclure qu'il n'y a rien de plus essentiel que de lutter contre ce délitement. Nous étions au milieu du siècle précédent, la démocratie était abîmée ; elle est aujourd'hui ébranlée. Et cet état libère la haine dans tous les rapports humains, l'intolérance et ses cohortes de racisme, d'antisémitisme, comme substitut à l'impuissance du politique face aux crises conjointes ».
La décivilisation, c'est l'absence de délibération et le fait du prince ou du peuple médiatisé par les démagogues, dont la bêtise satisfaite d'elle-même est à tous les étages.
Le débat, la confrontation, l'échange, le compromis même sur la base d'un rapport de force ne sont pas une faiblesse. Ils conduisent aux lois durables qui matricent le progrès de nos sociétés. Le poète Tanizaki, dans « L'Éloge de l'ombre » en 1933, nous disait face au soleil de la modernisation « américaine » du Japon : n'oublions pas l'ombre, la nuance ; elle est une forme de civilisation.
L'illibéralisme à l'œuvre veut rompre avec cette philosophie au profit du primat de la Force dans toutes les relations sociales, politiques, internationales. Et en ce sens, il est un agent de la mise en cause de l'intégrité humaine. Il accepte les élections, mais limite les autres aspects démocratiques : presse, justice, société civile et état de droit.
L'illibéralisme a, en plus, des effets indirects majeurs dans la société. La délégitimation de la démocratie, de l'état de droit et de l'égalité des droits a des conséquences, car elle provoque, construit, étaye ou légitime des postures réactionnaires. Par exemple, le « masculinisme » est très en vogue chez les adolescents, mais pas seulement. Éric Zemmour a introduit en France ce « ressentiment » avec son livre Le Premier Sexe en 2009. Sa critique frontale du féminisme, accusé de dévirilisation, son fameux « l'homme est un prédateur sexuel, un conquérant » que la prise de pouvoir de la femme fragilise, est typique de cette convergence d'une extrême droite aux motivations sexistes, racistes, antisémites et homophobes. Par exemple, le collaborateur d'extrême droite de Charles Alloncle, Christophe Coraux, a relayé sur Facebook entre 2014 et 2023 de nombreux posts islamophobes et promouvant la culture du viol. Cela ne s'arrête pas là : un mouvement s'est même constitué aux États-Unis, les INCELS (Célibataires involontaires), qui s'en prend aux femmes. Ce n'est pas une plaisanterie : des tueries de masse aux États-Unis, des agressions, des menaces, du harcèlement sur le portable des jeunes filles ont été constatés. Et la DGSI en France considère que ce phénomène est à « forte potentialité terroriste ».
Pour autant, l'illibéralisme rencontre une demande qui progresse dans toutes les démocraties. Dans une étude sur les « fractures françaises » réalisée par l'institut Ipsos et publiée par Le Monde le 20 octobre 2025, on constate une augmentation de la défiance, le sentiment de dysfonctionnement de la démocratie, la tentation d'un pouvoir fort d'extrême droite dans toutes les catégories de la population française. Le quotidien du soir résume : « Défiance - Désespoir - Déclinisme - Volonté de dégagisme - un immense fossé entre les électeurs et leurs représentants semble s'agrandir. » 96 % des interrogés motivent cet état d'esprit par la colère due à leur situation.
La plaine est sèche, non pour un coup d'État ou un pronunciamiento cher au XIXe siècle, mais pour une rupture légale au nom du peuple souverain contre la démocratie. Ce peuple fantasmé contre la démocratie est historiquement un grand classique des extrêmes droites. Il est remis à l'ordre du jour dans l'illibéralisme contemporain. Cette volonté populaire sans preuve, si ce n'est le préjugé de ceux qui l'agitent, est à géométrie variable. Elle est avancée par les nationalistes pour tout ce qui a trait à l'immigration, l'insécurité ou l'identité, mais refusée pour les retraites, par exemple. Il n'en reste pas moins que, drapé dans une légitimité populaire d'apparence, l'essence de cette offensive illibérale est de réduire tous les contre-pouvoirs réputés entraves au pouvoir du vrai peuple, c'est-à-dire la presse, le parlementarisme, plus largement les élus et l'état de droit.
L'état de droit est la clé de voûte de la démocratie, puisqu'il s'agit entre autres de « la puissance publique soumise au droit ». Ce principe de l'égalité de tous devant les normes juridiques implique une justice indépendante qui juge en droit. L'équilibre des pouvoirs étant la condition nécessaire d'une bonne démocratie. Donald Trump a donné à voir ce qu'est un « état d'exception » gouvernant par décret depuis le bureau oval de la Maison-Blanche. Ce n'est pas encore Poutine et la dictature d'un homme. Le système judiciaire peut encore entraver, endiguer ou invalider des mesures, mais le principe de l'illibéralisme est là établi : l'état de fait se substituant à l'état de droit.
Il en est de même pour le droit international. Les dictatures et les régimes illibéraux cherchent à s'émanciper de toute régulation internationale. Tenter d'exclure le recours à la force dans les relations internationales, chercher des solutions pacifiques et négociées est, depuis le traité de Westphalie en 1648 reconnaissant l'égalité des nations souveraines d'Europe, le vieux rêve de la civilisation et sa paix perpétuelle.
Le concept de l'État de droit ne s'applique pas dans les relations internationales. Il n'existe pas non plus de code du droit international. Mais le droit international et les Nations unies rendent plus complexe le droit du plus fort. Le droit de la mer, le droit de la guerre, la responsabilité de l'État pour les dommages infligés aux étrangers, le statut de l'apatridie ou le droit des traités enserrent les relations internationales.
L'instauration d'une Cour internationale de justice pour réguler les litiges et d'une Cour pénale internationale pour les crimes contre l'humanité, ainsi que l'obligation morale — plus que juridique — de plaider devant les Nations unies pour l'entrée en guerre, ou même l'Organisation mondiale du commerce, tendent, par un tissu d'institutions multilatérales, à « civiliser » les relations internationales. Les régimes autoritaires, dictatoriaux ou illibéraux s'émancipent de plus en plus, au nom du droit de la nation, de ce type d'organisation. Cela participe de la décivilisation à l'œuvre dans le basculement du monde. Le fait que les États-Unis de l'administration Trump s'en dispensent est un coup porté à la régulation internationale, aussi imparfaite soit-elle. Ceci pour dire que la tendance au nationalisme illibéral n'a pas que des conséquences nationales : elle fragilise le monde dont nous avons vu qu'il n'avait plus d'équilibre.
En France, ces conditions du basculement vers l'illibéralisme mûrissent. Le rapport de la commission d'enquête parlementaire sur l'audiovisuel public, du très ciottiste Charles Alloncle, dont les liens avec Bardella sont avérés, et qui sera soutenu par le RN, ouvre la voie à la privatisation partielle du service public d'information.
La concentration capitalistique des médias, de l'édition et du cinéma dans les mains de Bolloré, menant un combat culturel pour l'hégémonie du national-populisme, en est une autre manifestation.
Elle s'accompagne d'une offensive frontale contre la loi constitutionnelle, jugée par les nationalistes comme obstacle à la « remigration » et à la préférence nationale.
Il s'agit d'une thèse du Club de l'Horloge et du Rassemblement national, mais elle est devenue, par l'intermédiaire de Ciotti, patron de LR à l'époque, la doctrine des néogaullistes. Elle est défendue par Bruno Retailleau, ministre de l'Intérieur, le 28 septembre 2024, dans une intervention publique : « L'état de droit n'est ni intangible ni sacré (...) la source de l'état de droit, c'est le peuple souverain. » Cette formule a une apparence : le respect de la volonté populaire. Elle a une réalité : mettre la vox populi au-dessus du droit pour le dévaluer et le changer. Le peuple est souverain quand il est constituant. D'ailleurs, l'article 89 de la Constitution le lui permet. Mais le tour de passe-passe pour verser dans l'illibéralisme est d'en faire une règle de droit. En dehors d'un moment constituant, le peuple est simple législateur ou corps électoral. Il n'est pas souverain, puisque soumis à la Constitution. Le peuple s'exprime dans le cadre de la loi et donc en dépend. L'appel au peuple contre la loi est une démarche classique bonapartiste, d'extrême droite, voire révolutionnaire. Le respect de l'État de droit et des institutions avait conduit Gaston Monnerville, président du Sénat, et Pierre Mendès France à s'opposer au pouvoir personnel du général de Gaulle en 1958, puis en 1962. Et François Mitterrand s'en inspira pour écrire Le Coup d'État permanent contre le régime gaulliste. Ces questions ne sont pas secondaires ou surannées : elles sont au cœur de la République.
Enfin, la démocratie a un contenu, et c'est précisément celui-ci que visent les nationalistes illibéraux. L'ennemi, pour eux, c'est le bloc constitutionnel : l'article 1 — « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit » — ou le préambule de la Constitution du 27 octobre 1946 : « Tout être humain, sans distinction de race, de religion, ni de croyance, possède des droits inaliénables et sacrés. » On comprend que ces principes rendent compliqué de faire voter des lois spécifiques pour les immigrés. Et quand c'est le cas, le Conseil constitutionnel casse les dispositions contraires à la Constitution.
On le voit, l'état de droit est tout à la fois un concept juridique, philosophique et politique. Les illibéraux, pour combattre l'état de droit constitutionnel, « appellent à la barre » Carl Schmitt, dont nous avons abondamment parlé dans notre étude sur l'extrême droite. Pour ce dernier, le politique est au-dessus de la norme juridique. D'ailleurs, les populistes de gauche formulent la même critique à la démocratie libérale. Et si les populistes des deux rives ne sont pas de même nature, ils exercent la même critique de la démocratie libérale, rejoints en cela par les libéraux qui stigmatisent le droit comme une servitude, une entrave au libre marché. Le principe du politique — comme celui du marché — au-dessus du droit n'est pas neutre : il sert une cause politique, abaisser l'État de droit pour combattre l'intérêt général. Et prendre prétexte de l'inflation législative ou de la multiplication des normes administratives pour le justifier relève du dicton populaire : « Quand on veut tuer son chien, on l'accuse de la rage. » L'état de droit n'a pas la rage du droit ; il n'est pas responsable de ce qu'en fait le législateur.
Ce souverainisme populaire instrumentalisé par les nationalistes est d'ailleurs utilisé dans tous les domaines contre les élites ou même les décisions de justice. Il n'est pas rare de s'offusquer contre celles-ci lors de troubles à l'ordre public, de manifestations, de dégradations, de vandalisme à la suite d'une soirée de football, par exemple. Immédiatement, la justice est jugée laxiste ou aux ordres d'un pouvoir lui-même laxiste. C'est implicitement une demande de mesures d'exception qui seraient source de privatisation des libertés publiques. Ces exactions sont intolérables, inexcusables, mais ce n'est pas le « laxisme » de la justice qui les permet. Cette mise en cause délégitimise cette institution et, paradoxalement, abaisse son efficacité dissuasive. La critique de la justice joue là le rôle d'une délégitimation démocratique nourrissant l'illibéralisme latent.
Quand l'état de droit est remis en cause, la presse mise au pas et la justice sous le boisseau de la politique, sur fond d'un pouvoir exerçant son talon de fer contre les corps intermédiaires, ce n'est plus la démocratie.
La démocratie en France a pris la forme de la République. Pour Jean Jaurès, le socialisme devait s'inscrire dans la continuité républicaine pour en être l'aboutissement, en créant les conditions d'une réelle démocratie politique, mais aussi d'une démocratie sociale et économique.
Dans son discours à l'Assemblée nationale en 1893 sur la République sociale, le fondateur de la SFIO dit : « Oui, par le suffrage universel, par la souveraineté nationale, qui trouve son expression et sa logique dans la République, vous avez fait de tous les citoyens, y compris des salariés, une assemblée de rois. »
Dans les conditions de l'époque, pour Jean Jaurès, il n'y a pas de contradiction à assumer la République et à aller au bout de la logique qu'elle implique.
C'est la même logique qui nous conduit à défendre la démocratie « totale ».
Le programme fondamental dont je vous ai parlé à plusieurs reprises évoque « une démocratie continue ». Il faut aller jusqu'au bout du propos et, en un sens, le radicaliser.
Ledit programme explique : « La démocratie ne se résume ni à un régime politique abstrait ni à des procédures formelles de consultation du peuple — élection ou référendum. Elle est une forme de société, ce qui signifie qu'elle n'est pleinement elle-même que si elle puise sa vitalité dans l'énergie du corps social et si elle insuffle en retour son "esprit", ses principes et ses pratiques à ce corps. » Oui, la démocratie doit devenir totale : institutionnelle, politique, économique et sociale.
L'extension du domaine des droits-créances et des droits-libertés devient le mouvement vers la démocratie totale. Face à la société de marché ou à l'illibéralisme, la démocratie totale, c'est-à-dire sociale et écologique, est la base du nouveau progressisme. Loin de reculer sur la démocratie face à l'offensive illibérale nationaliste, il faut faire pénétrer la démocratie dans tous les lieux où elle a sa place. Le nouveau progressisme, c'est donc conquérir des droits. Il retrouve ainsi la volonté de transformer les désordres du monde, rompant avec l'accompagnement du marché sans but et la démarche accusatoire sans débouchés.
Si nous appliquons à la France ce « tout démocratique », cette codétermination comme but et comme moyen, alors le premier acte de cette stratégie consiste à inscrire dans la Constitution la défense de l'intégrité humaine, comme il y a dans la Constitution allemande l'article 79.3 sur la dignité humaine qui s'y rattache.
C'est la clé de voûte du nouvel état de droit. Elle permet de protéger l'humain contre tout ce qui l'agresse : des violences faites aux femmes, à son libre arbitre face à l'IA, des agressions sexuelles des enfants à la mise en cause de l'environnement ou des manipulations génétiques, etc. La Constitution doit accueillir ces droits-créances de nouvelle génération. Les droits-créances sont garantis par le préambule de la Constitution de 1958 et la Constitution de 1946. Cette dernière stipule : « La nation garantit à tous la santé, la sécurité matérielle, le repos, les loisirs. » Non seulement cela ne recouvre pas les nouveaux droits nécessaires, mais, contrairement aux droits-libertés, ceux-ci ne donnent pas toujours lieu à une exigence immédiate directement imposable. Les constitutionnalistes estiment qu'il s'agit d'une extension des droits de l'homme et que cela ne nécessite pas une inscription spécifique — ce que l'on pourrait dire aussi des droits-libertés. Ils estiment aussi que les droits de l'homme sont universels, individuels, interdépendants et intimement liés. Mais le tout n'est pas dans chaque partie et réciproquement : il faut traiter et respecter chaque catégorie. Cette extension du domaine du droit exige de hisser les droits-créances au niveau de la constitutionnalité des droits-libertés. Le droit à l'éducation, au logement, à l'habillement, à la sécurité sociale, stipulés dans le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels adopté par l'Assemblée générale des Nations unies en 1966 et aujourd'hui constitutif de sa charte, devrait trouver place dans la Constitution. De même que de nouveaux droits, comme celui à un environnement sain ou le droit relatif à la bioéthique.
Enfin, la démocratie sociale doit s'étendre au domaine réservé de l'entreprise, par le moyen de la participation et de la contractualisation. La Constitution française protège la liberté contractuelle, mais n'impose pas de conduire une politique par voie contractuelle, tant pour les pouvoirs publics que pour les entreprises. Il n'existe pas de principe constitutionnel général imposant une politique contractuelle. Le préambule de la Constitution de 1946 garantit le droit à l'emploi, le droit syndical, le droit de grève, la participation des travailleurs. C'est cette dernière question qui devrait permettre une nouvelle conquête. La disposition prévoit la participation des travailleurs à la détermination du travail et de la gestion des entreprises. Elle est implicite : elle suggère, mais n'instaure pas un droit à la contractualisation, à la négociation collective pour un contrat d'objectif dans l'entreprise. Elle ne crée pas non plus une obligation générale de contractualisation. C'est ici que doivent se cristalliser deux concepts majeurs de la démocratie totale : la participation à l'élaboration du contrat d'entreprise et l'obligation de contractualiser. Cette obligation constitutionnelle du « contrat » est constitutive d'un changement qualitatif de paradigme dans le social en France, modifiant le but et les modalités des conflits et des rapports sociaux.
Si beaucoup est à faire dans les droits-créances dans la Constitution pour produire de la norme, il y a aussi à parfaire les droits-libertés.
Et d'abord, et même avant tout, la presse. Le droit à une information libre et non faussée est devenu vital pour le citoyen. La liberté de la presse découle principalement de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, qui fait partie du bloc de constitutionnalité, avec son article 11 : « La libre communication des pensées et des opinions est le droit le plus précieux de l'homme. Tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement. » Mais il s'agit là de la liberté de parole et de pensée, pas spécifiquement de la presse. La Constitution de 1958 ne mentionne pas la liberté de la presse, mais renvoie à la Déclaration de 1789. Et pour le reste, la presse est régie par la loi du 29 juillet 1881. Face à la concentration de la presse, à sa détention par des groupes ou entreprises privés, mais aussi à la prolifération des fausses informations, des deep fakes et autres contenus conspirationnistes, la liberté de la presse doit être constitutionnalisée, à sa concentration limitée, la qualité et la véracité des propos défendues. Elle doit être érigée au niveau d'une liberté fondamentale.
L'objectif de constitutionnaliser les avancées vers la démocratie totale ne saurait épuiser le sujet.
Bien d'autres questions participent de cette « ligne de la démocratie totale ».
À commencer par libérer le Parlement de la tutelle de l'exécutif en imposant la proportionnelle et un Premier ministre désigné par le Parlement.
Mais aussi l'instauration d'un pacte girondin où les collectivités locales retrouvent leur plein exercice et s'émancipent du talon de fer du bonapartisme et de ses préfets.
Ou encore le droit de pétition du citoyen, la consultation numérique de ces derniers sur des projets de loi, la mise à l'ordre du jour de l'Assemblée de tout accord contractuel entre les partenaires sociaux. Tout ce qui concourt à la codétermination entre dans le champ du nouveau progressisme et participe du choc frontal avec l'illibéralisme.
La démocratie sera totale ou ne sera pas. Telle est l'alternative dans le basculement du monde.
À dimanche prochain.




