1. La présidentielle introuvable  2. La Série de l’été : de 1968 à Épinay

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1. La Présidentielle introuvable

« J’en ai assez de commenter le désastre », constate Natacha Polony sur RTL : « Je ne supporte plus le spectacle de l’impuissance », poursuit-elle dans une saine colère : « Il manque une offre politique qui réponde à cela », avant de conclure qu’elle allait y remédier, ajoutant une bille de plus dans le billard américain de la présidentielle.

C’est désormais le lot quotidien de cette élection où chacun se pousse du col, où la plupart des candidats font don de leur personne à la France, parce que « je le vaux bien », déclinant ainsià « l’envi » une campagne publicitaire de L’Oréal.

Avec 36 candidats à la présidentielle, il s’agit de la manifestation d’une décomposition politique jamais atteinte sous la Ve République. Cette élection n’est plus le facteur de régulation voulu par le général de Gaulle, maîtrisant le « régime des partis » ; elle accroît et accélère la crise du politique rampante depuis la dissolution ratée. C’est le bilan terrifiant d’E. Macron. En brisant le bipartisme sans le remplacer, il a dissous la verticalité du pouvoir inhérente à la Ve République pour paraphraser le concept post-Gorbatchev du peu recommandable Vladislav Sourkovconseillerde Poutine. Macron s’est maintenu pendant 10 ans dans la seule tension avec les populistes, c’est-à-dire quasiment sans adhésion populaire. Et il les a ainsi installés comme alternatives. La multiplication des candidatures est le symptôme de cette crise. Les candidats, à part une petite poignée, n’ont rien d’autre à proposer qu’eux-mêmes sous le paravent du discours de la colère. Car, évidemment, quel que soit le candidat, il est en colère à l’unisson d’un pays qui n’en peut plus, mais, ce faisant, il conforte l’amertume dépressive ambiante. La présidentielle et peut-être la politique, ce n’est pas cela.

Quelques mois avant de se déclarer, à la suite du retrait de J. Delors de la course à la présidentielle, je raccompagnais Lionel Jospin chez lui après une réunion des assises de la transformation sociale (Gauche plurielle). Il me demande si j’ai cinq minutes et me fait part de sa réflexion en cours pour la présidentielle, puis m’interroge sur ce que j’en pense. Un peu interloqué par le questionnement, mais flatté par la confiance ainsi octroyée, je lui réponds : « La question la seule qui vaille est : qu’est-ce que tu veux faire de la France ? Être dépositaire du destin d’une nation, c’est cela. Après, il faut se frayer un chemin et penser à ta majorité : c’est peut-être ce que nous faisons avec les assises. Enfin Delors n’ira pas et dans la seconde tu dois être candidat. » Il pouffe de rire : « Tu l’as peut-être fait exprès ou tu souhaitais me dire quelque chose ; je m’interrogeais sur la deuxième partie de ton analyse, mais tu as raison : il faut mettre les choses à l’endroit. »

Cela pour dire qu’un candidat à la charge suprême ne s’improvise pas, ne s’appartient pas, nous ne sommes pas — malheureusement — dans un régime parlementaire mais monarchique. La différence, au-delà de l’arbitraire et de la souveraineté du peuple, entre monarchie de droit divin et la monarchie républicaine sous la Ve République tient au fait que l’une était héréditaire et l’autre se conquiert. C’est plus exigeant qu’il n’y paraît car cette quête implique un projet pour la France et un chemin pour le faire aboutir. Il ne s’agit pas comme on le croit de nos jours d’une collection de mesures de l’arme nucléaire aux normes pour les ronds-points mais d’un dessein. Les « années terribles » de Macron viennent de là. Il fut le candidat du ressentiment de ne pas avoir été ministre de Valls I, puis de la gauche anti-frondeuse portée par Gérard Collomb, avant le « en même temps » de François Bayrou, et finira par être un clone triste du juppéisme se maintenant contre les extrêmes. Mais à aucun moment il n’a défendu une vision globale pour la France autre qu’une paresseuse adaptation au modèle anglo-saxon dominant.

Ce qui était intéressant dans le débat entre l’ancien président Hollande et l’ancien ministre Édouard Philippe à Sens chez Jean-Michel Blanquer est qu’ils tentaient de répondre au vrai questionnement : le dessein, la majorité, le destin.

Souvent les politiques confondent le dessein et le programme législatif, la majorité et la reconduction mécanique de la présidentielle, leur destin et leur narcissisme.

Aujourd’hui, le nouvel horizon de la France doit répondre à quatre lignes de force :

D’abord, le refus de l’illibéralisme national-populiste porté par l’extrême droite et les nationalistes et le rupturisme antirépublicain de l’extrême gauche LFIste. C’est-à-dire la défense de la démocratie et de l’État de droit.

Ensuite, répondre à la question : une France ouverte ou fermée face aux désordres du monde et leurs agents toxiques — Trump, Poutine, Xi Jinping —, aux flux migratoires, à la « mexicanisation » de la société sous l’impact de la drogue qui s’insère partout dans le tissu de nos villes et le mine.

Puis l’assainissement budgétaire et l’anémie industrielle, au vieillissement impactant notre modèle social, la paupérisation de la jeunesse et le précariat de masse, l’impératif numérique, et l’urgence de la défense.

Enfin, la question climatique qui doit être au cœur de toutes les politiques publiques.

Et si le terme n’avait pas été galvaudé et détourné par J.-L. Mélenchon, le nouveau président devra faire advenir une France nouvelle avec nécessairement un nouveau modèle dû au triple impact du défi climatique, du numérique, du précariat de masse.

Si un candidat n’a pas une vision sur ces quatre questions auxquelles il sera confronté, il ne fera que de la figuration, ou il sera élu par un concours de circonstances comme E. Macron (retrait de F. Hollande, défaite de Valls, candidature Hamon, affaire Fillon) et il entrera à l’Élysée sans « cartes et territoires ».

La réponse à ces questions, vues de droite ou de gauche, implique une stratégie pour la France et une tactique électorale pour y répondre.

Le second sujet est donc : quelle majorité pour gouverner ?

On sait maintenant que, gagnante ou perdante, l’extrême droite sera menaçante et prégnante dans le débat français pour une décennie.

Il y a trois offres de majorité qui se dessinent :

Le front nationaliste autour du RN en cas de victoire, avec le RN sous le vocable d’union des droites plus ou moins assumée en cas de défaite. La vraie divergence entre Marine Le Pen et Jordan Bardella se situe non dans le programme et la question des retraites, mais dans la majorité à bâtir. Marine Le Pen est de tradition « lepéniste » et veut briser la droite. Le futur Premier ministre Bardella est « bolloriste », c’est-à-dire pour l’union des droites nationalistes. Cela revient au même, me direz-vous. Cen’est pas tout à fait la même chose. L’une veut l’obtenir sans concession sur la préférence nationale et l’autre par un programme adapté à cette union. Cela crée de la friture sur la ligne comme dans toute présidentielle.

De toute façon, victorieuse l’extrême droite sera immédiatement prise à la gorge par les contraintes. Elle sera dans l’impossibilité de faire face faute de consensus, dans un climat d’hostilité civile pour ne pas dire plus. Si l’extrême droite accédait aux responsabilités, elle serait immédiatement débordée par les identitaires présents sur tout le territoire.

Et, sur le plan électoral, par une S. Knafo, par exemple, qui fait aujourd’hui l’impasse pour « l’homme que j’aime », comme elle dit. Elle est certaine que son « Zemmour de compagnon » ne peut l’emporter dans cette élection. Après la route sera libre pour challenger le RN passé le délai de décence d’usage. Il suffit de voir comment elle prend date et égratigne déjà M. Le Pen. C’est le syndrome de Roberto Vannacci, ce général italien qui, en Italie, déborde Mme Meloni sur la droite avec un nationalisme intégral. Et si ce n’est pas Mme « Zemmour » ce sera quelqu’un d’autre car la place est ouverte. Bref, le match Bardella-Knafo-Maréchal commencera quel que soit le cas de figure. Nous ne sommes pas près d’en avoir fini, car l’espace politique du nationalisme d’exclusion est quasi majoritaire et qu’il y a une relève et une vague planétaire.

La majorité du « bloc central », c’est le chemin choisi par É. Philippe entre deux portions de frites. Comme le souligne justement à la une de l’Opinion Antoine Oberdorff : « Sa martingale :

Pour refermer la parenthèse chaotique ouverte par la dissolution ? Un nouveau parti ou, à défaut, une confédération qui s’étendrait des centristes de l’UDI jusqu’à la droite de LR. Cette plateforme aurait vocation à présenter des candidats uniques dans chaque circonscription afin de donner une assise parlementaire au président élu. » Il s’agit au fond de ressusciter le bloc central qui deviendrait philippiste et de lui donner la dynamique de la victoire présidentielle.

Mais la reconduction de la majorité « LR-macroniste » n’ira pas de soi et sera sous la pression d’un RN battu dans un mouchoir, mais donc pas défait. Oui, personne n’imagine une victoire 60/40 d’É. Philippe si c’est lui.

Dans le cas de la défaite de la droite classique, l’électorat de la droite éclatera entre ceux qui partagent l’essentiel du programme du RN et voudront « donner une chance à Marine Le Pen », et ceux qui refuseront celle-ci. Quant aux députés, ils se détermineront en fonction de la sociologie électorale de leur circonscription.

Il est donc peu probable que la martingale d’É. Philippe résiste aux événements, quels qu’ils soient. La droite est devant un choix historique : collaborer ou résister.

À gauche, on voit bien se dessiner le débat. J.-L. Mélenchon ne fait aucun geste « unitaire » et exige la reddition à son panache racisé. Le patron des insoumis sait qu’il n’a aucune chance de battre Marine Le Pen et donc de construire sa majorité présidentielle aux législatives. Seul lui importe d’être en tête de la gauche pour, dans l’affrontement central avec le pouvoir « fasciste », l’entraîner dans la rue et lui imposer une alliance sous son hégémonie.

R. Glucksmann a clairement dit : « Jamais avec LFI », sans aller publiquement au-delà. On comprend qu’il caresse l’idée d’imposer au PS et aux Verts une gauche plurielle sous pavillon Place publique qui, à cette étape, n’emporte pas leur conviction et ne pèse pas plus de 20 %. La définition stratégique viendra peut-être après la primaire. Là, il se veut prudent pour ne pas effaroucher le socialiste unitaire d’autant qu’O. Faure a réactivé son tropisme habituel : l’alliance avec LFI. Au 20 heures de TF1, actant sa candidature, il manifesta une colère un peu surjouée mais signifiante : il en avait marre de cette gauche qui combat constamment la gauche plutôt que l’extrême droite. Il réintroduisit ainsi les insoumis dans la gauche vu le danger de l’extrême droite.

François Hollande, indépendamment du programme « crédible » et « pratiquable » qu’il propose, évoque l’union sacrée pour la défense de la démocratie et suggère, selon le papier d’A. Oberdorff déjà cité : « La proportionnelle, seul scrutin capable de bâtir des coalitions. » Je ne crois pas qu’il lui ait échappé que sans changement d’ici là, le scrutin sera majoritaire. Mais il ouvre la possibilité de la coalition sur la base d’un PS identifié à un projet clairement de centre gauche. Il n’enjambe pas la présidentielle, loin s’en faut, mais il tente de placer les socialistes au cœur de la recomposition politique à venir.

La Gauche est donc peu ou prou dans la reconstruction du Nouveau Front populaire ou travaille à un front républicain. Tous les cas de figure indiquent que ce front républicain ne sera pas la reconduction du bloc central ouvert à des francs-tireurs à gauche.

Nous allons vers la continuation de la crise par d’autres moyens ou vers une coalition dans laquelle le PS veut faire entendre ses solutions de gauche pour les salariés, les exclus, les précaires.

Ainsi, après la réponse du dessein, celle de la majorité pour le porter, s’avance la question de l’incarnation. Il appartiendra à celle ou celui qui aura été capable de mettre cela en scène ou en sens avec la hauteur de vue qui sied au moment et à la fonction. Mais aussi à celui qui mettra ses pas dans les terroirs et l’histoire de la France qu’il doit aimer. On ne peut souhaiter l’épouser et ne pas la respecter, la connaître, la comprendre. Le général de Gaulle avait sa colline inspirée, François Mitterrand, ses voyages en Égypte et la roche de Solutré, ces lieux de méditation où l’homme regarde l’histoire les yeux dans les yeux. Je ne suis pas bonapartiste mais je le reconnais. Il y a une mystique à la présidentielle sous la Ve République.

De Gaulle n’avait pas besoin de communication : il était l’histoire et la Constitution. Par contre, Pilhan confectionna « La Force tranquille » sur fond d’un village autour de son église pour un François Mitterrand qui était déjà un bon client pour ce récit. La politique sans sa grammaire, ses rapports de forces, ses ambitions, ses tactiques, ses mensonges, ses enfumages et autres coups bas, cela n’existe pas. Mais la politique réduite à cette seule dimension est une marmelade écœurante et sans intérêt. Le problème de nos jours tient à ce que la politique est réduite à la marmelade, à l’absence de vision et de récit.

Tout a été absorbé par la politique politicienne feuilletonnée par les chaînes d’infos et les réseaux sociaux. Elle conduit les Français à être dans le vote de rejet ou le vote utile sans adhésion.

La présidentielle, c’est généralement un peu plus que le quart d’heure warholien. Le défi posé par l’enjeu quasi existentiel pour la France nécessite que chacun hisse son niveau de jeu, y compris les électeurs, toujours râleurs ; sinon nous aurons la défaite et le déshonneur.

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La Série

Les vacances sont terminées mais nous continuons la série de l’été autour de l’histoire du PS. Ce furent les « petits cours » que j’aidonnés aux jeunes du courant d’Hélène Geoffroy. Je publie mes notes comme autant de repères dans le basculement du monde. Il nous reste quatre épisodes.

De 1968 à Épinay

● Reprenons. On ne peut comprendre 1968 sans 1963 et le combat contre les ordonnances de la sécurité sociale, puis la grève des mineurs et la réaction universitaire à la réforme Fouchet de 1967.

● On ne peut comprendre Épinay sans évoquer le « cartel des non » à la réforme constitutionnelle de 1962 et la mise en ballottage du général de Gaulle par F. Mitterrand, puis le combat de Pierre Mauroy et la Fédération socialiste du Pas-de-Calais pour le passage de la SFIO au nouveau parti socialiste rompant ainsi avec le molletisme.

A- La marche à la grève générale de 1968

1962 : période charnière

• La guerre d’Algérie, objet de repolitisation après la glaciation gaulliste commencée en 1958.
• Le 17 octobre 1961 et le massacre d’Algériens jetés dans la Seine.
• Le 8 février 1962 et les morts du métro Charonne suite à une charge policière : 9 morts et 250 blessés (jusqu’en 1981 chaque manifestation faisant silence devant la station de métro).
• Les accords d’Évian en mars 1962.
• Les attentats de l’OAS.
• La jeunesse scolarisée se politise à travers le mouvement des rappelés et la jeunesse tout court s’émancipe du carcan de l’après-guerre et du gaullisme à travers la période « blousons noirs », « yé-yé » ou « Salut les copains ».
• Georges Pompidou remplace Michel Debré comme premier ministre.
• 1962 (septembre) se constitue le Comité pour le non à la réforme constitutionnelle, sous la présidence de Paul Reynaud : radicaux-socialistes, MRP, indépendants du CNIP, auxquels se joignent le PCF et l’extrême gauche naissante.
• Le 5 octobre 280 députés votent la censure du premier ministre Pompidou qui est reconduit par le général de Gaulle.
• Au Sénat, le président Gaston Monnerville évoque « la forfaiture de De Gaulle » : « Non, monsieur, vous n’avez pas le droit, vous le prenez. »
• Pierre Mendès France déclare : « Tout le monde a conscience du caractère intérimaire du régime sous lequel nous vivons. Chacun le voit s’essouffler, courir sur la fin. »
• Tous ces faits vont ébranler à gauche et à droite le consensus bonapartiste de 1958.
• Georges Pompidou en a conscience et tente d’ouvrir des négociations sur la quatrième semaine de congés payés et la réduction du temps de travail.
• 1964 : sortie du coup d’État permanent de F. Mitterrand. En 1965 : le ballottage de Gaulle, les prémices de l’union de la gauche pour passer devant le PCF et briser la rente de situation du gaullisme due à la domination des communistes sur la gauche électorale.

B- Mai-juin 1968

Le contexte de la radicalisation de la jeunesse

• L’hégémonie culturelle du marxisme. La place de l’École de Francfort.
• Le mouvement antiguerre du Vietnam, les Zengakurens japonais, le mouvement des campus américains, Rudi Dutschke et le SDS (étudiants) allemand.
• Le Mai rampant en Italie, la conférence de l’OLAS en Amérique latine et le castrisme, Che Guevara, le terrorisme latino-américain Tupamaros, ERP, FARC, etc., la Révolution culturelle en Chine, le printemps tchécoslovaque avec le XIVe congrès du Parti communiste tchèque, Dubček et la nouvelle voie communiste, le mouvement provo aux Pays-Bas, l’agitation antifranquiste en Espagne, le mouvement pour les droits civiques aux États-Unis et les Black Muslims et Malcolm X.
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Mai 68, c’est trois phases :

• Étudiante : du 3 mai au 13 mai 1968.
• Sociale : à partir du 13 mai.
• Politique : avec les législatives et la majorité « bleu horizon » gaulliste.

Chez les étudiants

• L’agitation contre la réforme Fouchet à Lyon en 1967 ; l’UNEF évoque la grève générale.
• L’arrivée de Jacques Sauvageot du PSU à la tête de l’UNEF et d’Alain Geismar (maoïste futur Cause du Peuple) à la tête du SNESup (enseignants).
• La crise de l’union des étudiants communistes.

Elle a commencé en 1966. Une contestation interne portée par les philosophes R. Garaudy avant qu’il ne rejoigne l’islam radical, le philosophe Louis Althusser, qui refusera de remettre en cause le parti de la classe ouvrière, le PCF, et les trotskistes qui ont fait de l’entrisme au PC depuis le début des années 1960. L’influence de Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir.

L’affrontement oppose Roland Leroy pour le bureau politique du PCF, Guy Hermier du Comité central, lui-même responsable de la puissante fédération des Bouches-du-Rhône, à une génération qui fera en partie 68 mais surtout innervera les groupuscules d’extrême gauche et la gauche des années 1970 (Janette Habel, Bernard Kouchner, Pierre KahnRoland Castro, Serge Depaquit, Henri Weber, Robert Linhart, Serge July, Pierre Goldman, Jean-Louis Péninou, Jean-Marc Salmon, Marc Kravetz, Jean-Marcel Bouguereau, Alain Krivine, Claude Chisserey).

• Le Mouvement de 68 commence à proprement parler par la revendication à Nanterre du droit de visite des garçons dans la cité des filles qui va produire une mobilisation des manifestations qui déborderont ce cadre et une série d’occupations dont la Sorbonne. L’évacuation de celle-ci par les forces de l’ordre provoque une solidarité pour ceux qui sont arrêtés.
• Les 10 et 11 mai la nuit des barricades va lancer le mot d’ordre « Dix ans, ça suffit ! » contre le général de Gaulle. Le régime vacille.

Dans le mouvement social

• Le mouvement commence en solidarité avec les étudiants à la SNIAS Bouguenais, à Nantes.
• La grève fait tache d’huile.
• Le 27 mai, les accords de Grenelle sont signés par les centrales syndicales.
• Le lendemain, présentés par G. Séguy, patron de la CGT à la base ouvrière à Renault-Billancourt, ils se heurtent à un « Ne signez pas ! » des ouvriers rassemblés et la grève continue. Le pays est paralysé, la grève est générale. Toutes les catégories de la population sont concernées, cf. les réalisateurs à Cannes : Godard, Truffaut, etc.

La question politique

• De Gaulle se croit perdu, disparaît à Baden-Baden pour s’assurer du soutien de l’armée stationnée en Allemagne et commandée par le général Massu.
• De Gaulle revient et contre-attaque. Dans une allocution radio, il déclare : « Étant détenteur de la légitimité nationale et républicaine, j’ai envisagé depuis vingt-quatre heures toutes les éventualités sans exception qui me permettraient de la maintenir », et d’annoncer son maintien à la tête de l’État, un référendum et la dissolution de l’Assemblée nationale. Dans la foulée, une grande manifestation était organisée par le SAC sur les Champs-Élysées.
• Les législatives donnent 367 élus pour de Gaulle, 57 pour la SFIO de Guy Mollet, 34 pour le PCF de Waldeck Rochet, 27 pour les centristes de Lecanuet et Rocard pour le PSU : 0.

Les socialistes sont passés au travers de ce mouvement. Mendès France et Mitterrand ont proposé un ticket en cas de démission de Gaulle sans succès. Et Mendès n’a pas pris la parole au meeting de Charléty, le 27 mai malgré l’insistance de Michel Rocard. Le mouvement de grève n’avait pas eu de débouché politique et la gauche officielle n’avait pas de prise.

C- Le nouveau parti socialiste

● Remis en selle, le général de Gaulle présente un référendum sur la régionalisation. Il est battu. Le 28 avril 1969, à minuit, il met fin à ses fonctions de président de la République.

● La SFIO sort essorée de 1968, battue par la droite, lâchée par les radicaux, dépassée par le gauchisme. La Gauche est prise de court par la démission de Gaulle. L’opposition aux gaullistes prend la figure du président du Sénat, A. Poher. Le PCF fait cavalier seul avec J. Duclos, ce qui lui réussit avec 21 %. Et la SFIO présente Gaston Defferre qui fera juste 5 %. G. Pompidou est élu au second tour, J. Duclos refusant de choisir au prétexte qu’il s’agit « d’un blanc bonnet et d’un bonnet blanc ». Pour la SFIO, il est clair que tout est à faire.

● C’est Pierre Mauroy qui va ouvrir un nouveau cycle avec le congrès d’Issy-les-Moulineaux précédé du congrès d’Alfortville. Ces deux congrès accouchent d’un nouveau leadership — A. Savary —, d’une nouvelle stratégie, de l’élargissement dans la gauche et d’une nouvelle organisation : le nouveau parti socialiste.

• Le 51e congrès du 11 au 13 juillet 1969 voit la transformation de la SFIO en nouveau parti socialiste et la perspective d’ouvrir aux clubs qui surgissent sur tout le territoire ainsi qu’à la Convention des institutions républicaines de François Mitterrand.
• Un compromis avec les molletistes est trouvé : Ernest Cazelles garde le contrôle des fédérations. Le CERES de J.-P. Chevènement s’empare de la fédération de Paris et défend l’idée d’un programme commun de la gauche alors que le NPS reste sur le dialogue idéologique avec le PCF.

D- Épinay

Du 11 au 13 juin 1971

Jospin : « Mitterrand nous a fait autant que nous l’avons fait. »

● Le congrès d’Épinay, c’est le congrès du nouveau parti socialiste et d’une série de courants et personnalités : la Convention des institutions républicaines, le club des Jacobins, Démocratie et Université, le courant chrétien venant de la CFDT, etc.

• Un complot est ourdi entre Mitterrand, Mauroy, Defferre, Chevènement, etc., contre Savary et Guy Mollet considérés comme obstacles à la stratégie de l’union de la gauche.
• Le 12 juin Pierre Joxe présente le rapport sur les statuts, où le changement de nom « Parti socialiste » l’emporte sur « Nouveau Parti socialiste ».
• Robert Verdier présente le rapport sur l’adhésion à l’Internationale socialiste.
• Le congrès entérine le fait majoritaire et la proportionnalité des courants constitués pour les congrès. L’anecdote racontée par Pierre Joxe où F. Mitterrand refuse d’être secrétaire général et veut être président comme dans la FGDS illustre la nature du PS dans l’esprit de Mitterrand. Il s’agit certes d’un parti mais qui doit garder la forme d’une coalition. Le compromis se fera sous le vocable « premier secrétaire ».
• La stratégie de l’union de la gauche l’emporte d’une courte tête de 43 926 mandats contre 41 757 et plus de 3 925 abstentions.
• Le PS va adopter le logo du poing et de la rose, créé en 1970 par Marc Bonnet pour la fédération de Paris (CERES) du PS. « Un poing ferme pour des convictions solides et une rose tenue pour être offerte en signe d’amitié. » François Mitterrand.

Le discours de F. Mitterrand

• La formation renouvelée ou reformulée doit répondre à certaines interrogations qui étaient dans « le cri de la révolte de 1968 ».
• Il faudra « reconquérir les libéraux selon l’excellente définition de Guy Mollet ». On voit que l’union de la gauche n’est pas un enfermement dans un tête-à-tête avec le PCF mais un rassemblement à vocation majoritaire.
• « Réforme ou révolution ? Oui, la révolution. Violente ou pacifique ? La révolution c’est d’abord une rupture. » (on admirera le déplacement sémantique qui consacre le réformisme) puis ce fut le fameux « Celui qui n’accepte pas la rupture - la méthode passe ensuite - Celui qui ne consent pas la rupture avec l’ordre établi politique cela va de soi c’est secondaire (nouveau déplacement la méthode est secondaire c’est le mouvement qui est tout et la rupture a le statut d’une alternative à l’ordre établi du gaullisme, pas avec le système capitaliste en tant que tel). » Celui-là, je le dis, ne peut être adhérent du PS. Mitterrand épouse le mouvement à gauche dans la société induit par la grève générale de 1968 mais sans sombrer dans le « révolutionnarisme » ambiant. Et pour que cela fût plus clair, il conclut : « Enfin nous devons parler comme un parti cohérent aspirant au pouvoir politique, donc au pouvoir économique. » Ce qui est tout à la fois un horizon de changement de nature du pouvoir mais l’intégration des contraintes.

À dimanche prochain.