1. La présidentielle introuvable 2. La Série de l’été : de 1968 à Épinay
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1. La Présidentielle introuvable
« J’en ai assez de commenter le désastre », constate Natacha Polony sur RTL : « Je ne supporte plus le spectacle de l’impuissance », poursuit-elle dans une saine colère : « Il manque une offre politique qui réponde à cela », avant de conclure qu’elle allait y remédier, ajoutant une bille de plus dans le billard américain de la présidentielle.
C’est désormais le lot quotidien de cette élection où chacun se pousse du col, où la plupart des candidats font don de leur personne à la France, parce que « je le vaux bien », déclinant ainsià « l’envi » une campagne publicitaire de L’Oréal.
Avec 36 candidats à la présidentielle, il s’agit de la manifestation d’une décomposition politique jamais atteinte sous la Ve République. Cette élection n’est plus le facteur de régulation voulu par le général de Gaulle, maîtrisant le « régime des partis » ; elle accroît et accélère la crise du politique rampante depuis la dissolution ratée. C’est le bilan terrifiant d’E. Macron. En brisant le bipartisme sans le remplacer, il a dissous la verticalité du pouvoir inhérente à la Ve République pour paraphraser le concept post-Gorbatchev du peu recommandable Vladislav Sourkov, conseillerde Poutine. Macron s’est maintenu pendant 10 ans dans la seule tension avec les populistes, c’est-à-dire quasiment sans adhésion populaire. Et il les a ainsi installés comme alternatives. La multiplication des candidatures est le symptôme de cette crise. Les candidats, à part une petite poignée, n’ont rien d’autre à proposer qu’eux-mêmes sous le paravent du discours de la colère. Car, évidemment, quel que soit le candidat, il est en colère à l’unisson d’un pays qui n’en peut plus, mais, ce faisant, il conforte l’amertume dépressive ambiante. La présidentielle et peut-être la politique, ce n’est pas cela.
Quelques mois avant de se déclarer, à la suite du retrait de J. Delors de la course à la présidentielle, je raccompagnais Lionel Jospin chez lui après une réunion des assises de la transformation sociale (Gauche plurielle). Il me demande si j’ai cinq minutes et me fait part de sa réflexion en cours pour la présidentielle, puis m’interroge sur ce que j’en pense. Un peu interloqué par le questionnement, mais flatté par la confiance ainsi octroyée, je lui réponds : « La question la seule qui vaille est : qu’est-ce que tu veux faire de la France ? Être dépositaire du destin d’une nation, c’est cela. Après, il faut se frayer un chemin et penser à ta majorité : c’est peut-être ce que nous faisons avec les assises. Enfin Delors n’ira pas et dans la seconde tu dois être candidat. » Il pouffe de rire : « Tu l’as peut-être fait exprès ou tu souhaitais me dire quelque chose ; je m’interrogeais sur la deuxième partie de ton analyse, mais tu as raison : il faut mettre les choses à l’endroit. »
Cela pour dire qu’un candidat à la charge suprême ne s’improvise pas, ne s’appartient pas, nous ne sommes pas — malheureusement — dans un régime parlementaire mais monarchique. La différence, au-delà de l’arbitraire et de la souveraineté du peuple, entre monarchie de droit divin et la monarchie républicaine sous la Ve République tient au fait que l’une était héréditaire et l’autre se conquiert. C’est plus exigeant qu’il n’y paraît car cette quête implique un projet pour la France et un chemin pour le faire aboutir. Il ne s’agit pas comme on le croit de nos jours d’une collection de mesures de l’arme nucléaire aux normes pour les ronds-points mais d’un dessein. Les « années terribles » de Macron viennent de là. Il fut le candidat du ressentiment de ne pas avoir été ministre de Valls I, puis de la gauche anti-frondeuse portée par Gérard Collomb, avant le « en même temps » de François Bayrou, et finira par être un clone triste du juppéisme se maintenant contre les extrêmes. Mais à aucun moment il n’a défendu une vision globale pour la France autre qu’une paresseuse adaptation au modèle anglo-saxon dominant.
Ce qui était intéressant dans le débat entre l’ancien président Hollande et l’ancien ministre Édouard Philippe à Sens chez Jean-Michel Blanquer est qu’ils tentaient de répondre au vrai questionnement : le dessein, la majorité, le destin.
Souvent les politiques confondent le dessein et le programme législatif, la majorité et la reconduction mécanique de la présidentielle, leur destin et leur narcissisme.
Aujourd’hui, le nouvel horizon de la France doit répondre à quatre lignes de force :
D’abord, le refus de l’illibéralisme national-populiste porté par l’extrême droite et les nationalistes et le rupturisme antirépublicain de l’extrême gauche LFIste. C’est-à-dire la défense de la démocratie et de l’État de droit.
Ensuite, répondre à la question : une France ouverte ou fermée face aux désordres du monde et leurs agents toxiques — Trump, Poutine, Xi Jinping —, aux flux migratoires, à la « mexicanisation » de la société sous l’impact de la drogue qui s’insère partout dans le tissu de nos villes et le mine.
Puis l’assainissement budgétaire et l’anémie industrielle, au vieillissement impactant notre modèle social, la paupérisation de la jeunesse et le précariat de masse, l’impératif numérique, et l’urgence de la défense.
Enfin, la question climatique qui doit être au cœur de toutes les politiques publiques.
Et si le terme n’avait pas été galvaudé et détourné par J.-L. Mélenchon, le nouveau président devra faire advenir une France nouvelle avec nécessairement un nouveau modèle dû au triple impact du défi climatique, du numérique, du précariat de masse.
Si un candidat n’a pas une vision sur ces quatre questions auxquelles il sera confronté, il ne fera que de la figuration, ou il sera élu par un concours de circonstances comme E. Macron (retrait de F. Hollande, défaite de Valls, candidature Hamon, affaire Fillon) et il entrera à l’Élysée sans « cartes et territoires ».
La réponse à ces questions, vues de droite ou de gauche, implique une stratégie pour la France et une tactique électorale pour y répondre.
Le second sujet est donc : quelle majorité pour gouverner ?
On sait maintenant que, gagnante ou perdante, l’extrême droite sera menaçante et prégnante dans le débat français pour une décennie.
Il y a trois offres de majorité qui se dessinent :
Le front nationaliste autour du RN en cas de victoire, avec le RN sous le vocable d’union des droites plus ou moins assumée en cas de défaite. La vraie divergence entre Marine Le Pen et Jordan Bardella se situe non dans le programme et la question des retraites, mais dans la majorité à bâtir. Marine Le Pen est de tradition « lepéniste » et veut briser la droite. Le futur Premier ministre Bardella est « bolloriste », c’est-à-dire pour l’union des droites nationalistes. Cela revient au même, me direz-vous. Cen’est pas tout à fait la même chose. L’une veut l’obtenir sans concession sur la préférence nationale et l’autre par un programme adapté à cette union. Cela crée de la friture sur la ligne comme dans toute présidentielle.
De toute façon, victorieuse l’extrême droite sera immédiatement prise à la gorge par les contraintes. Elle sera dans l’impossibilité de faire face faute de consensus, dans un climat d’hostilité civile pour ne pas dire plus. Si l’extrême droite accédait aux responsabilités, elle serait immédiatement débordée par les identitaires présents sur tout le territoire.
Et, sur le plan électoral, par une S. Knafo, par exemple, qui fait aujourd’hui l’impasse pour « l’homme que j’aime », comme elle dit. Elle est certaine que son « Zemmour de compagnon » ne peut l’emporter dans cette élection. Après la route sera libre pour challenger le RN passé le délai de décence d’usage. Il suffit de voir comment elle prend date et égratigne déjà M. Le Pen. C’est le syndrome de Roberto Vannacci, ce général italien qui, en Italie, déborde Mme Meloni sur la droite avec un nationalisme intégral. Et si ce n’est pas Mme « Zemmour » ce sera quelqu’un d’autre car la place est ouverte. Bref, le match Bardella-Knafo-Maréchal commencera quel que soit le cas de figure. Nous ne sommes pas près d’en avoir fini, car l’espace politique du nationalisme d’exclusion est quasi majoritaire et qu’il y a une relève et une vague planétaire.
La majorité du « bloc central », c’est le chemin choisi par É. Philippe entre deux portions de frites. Comme le souligne justement à la une de l’Opinion Antoine Oberdorff : « Sa martingale :
Pour refermer la parenthèse chaotique ouverte par la dissolution ? Un nouveau parti ou, à défaut, une confédération qui s’étendrait des centristes de l’UDI jusqu’à la droite de LR. Cette plateforme aurait vocation à présenter des candidats uniques dans chaque circonscription afin de donner une assise parlementaire au président élu. » Il s’agit au fond de ressusciter le bloc central qui deviendrait philippiste et de lui donner la dynamique de la victoire présidentielle.
Mais la reconduction de la majorité « LR-macroniste » n’ira pas de soi et sera sous la pression d’un RN battu dans un mouchoir, mais donc pas défait. Oui, personne n’imagine une victoire 60/40 d’É. Philippe si c’est lui.
Dans le cas de la défaite de la droite classique, l’électorat de la droite éclatera entre ceux qui partagent l’essentiel du programme du RN et voudront « donner une chance à Marine Le Pen », et ceux qui refuseront celle-ci. Quant aux députés, ils se détermineront en fonction de la sociologie électorale de leur circonscription.
Il est donc peu probable que la martingale d’É. Philippe résiste aux événements, quels qu’ils soient. La droite est devant un choix historique : collaborer ou résister.
À gauche, on voit bien se dessiner le débat. J.-L. Mélenchon ne fait aucun geste « unitaire » et exige la reddition à son panache racisé. Le patron des insoumis sait qu’il n’a aucune chance de battre Marine Le Pen et donc de construire sa majorité présidentielle aux législatives. Seul lui importe d’être en tête de la gauche pour, dans l’affrontement central avec le pouvoir « fasciste », l’entraîner dans la rue et lui imposer une alliance sous son hégémonie.
R. Glucksmann a clairement dit : « Jamais avec LFI », sans aller publiquement au-delà. On comprend qu’il caresse l’idée d’imposer au PS et aux Verts une gauche plurielle sous pavillon Place publique qui, à cette étape, n’emporte pas leur conviction et ne pèse pas plus de 20 %. La définition stratégique viendra peut-être après la primaire. Là, il se veut prudent pour ne pas effaroucher le socialiste unitaire d’autant qu’O. Faure a réactivé son tropisme habituel : l’alliance avec LFI. Au 20 heures de TF1, actant sa candidature, il manifesta une colère un peu surjouée mais signifiante : il en avait marre de cette gauche qui combat constamment la gauche plutôt que l’extrême droite. Il réintroduisit ainsi les insoumis dans la gauche vu le danger de l’extrême droite.
François Hollande, indépendamment du programme « crédible » et « pratiquable » qu’il propose, évoque l’union sacrée pour la défense de la démocratie et suggère, selon le papier d’A. Oberdorff déjà cité : « La proportionnelle, seul scrutin capable de bâtir des coalitions. » Je ne crois pas qu’il lui ait échappé que sans changement d’ici là, le scrutin sera majoritaire. Mais il ouvre la possibilité de la coalition sur la base d’un PS identifié à un projet clairement de centre gauche. Il n’enjambe pas la présidentielle, loin s’en faut, mais il tente de placer les socialistes au cœur de la recomposition politique à venir.
La Gauche est donc peu ou prou dans la reconstruction du Nouveau Front populaire ou travaille à un front républicain. Tous les cas de figure indiquent que ce front républicain ne sera pas la reconduction du bloc central ouvert à des francs-tireurs à gauche.
Nous allons vers la continuation de la crise par d’autres moyens ou vers une coalition dans laquelle le PS veut faire entendre ses solutions de gauche pour les salariés, les exclus, les précaires.
Ainsi, après la réponse du dessein, celle de la majorité pour le porter, s’avance la question de l’incarnation. Il appartiendra à celle ou celui qui aura été capable de mettre cela en scène ou en sens avec la hauteur de vue qui sied au moment et à la fonction. Mais aussi à celui qui mettra ses pas dans les terroirs et l’histoire de la France qu’il doit aimer. On ne peut souhaiter l’épouser et ne pas la respecter, la connaître, la comprendre. Le général de Gaulle avait sa colline inspirée, François Mitterrand, ses voyages en Égypte et la roche de Solutré, ces lieux de méditation où l’homme regarde l’histoire les yeux dans les yeux. Je ne suis pas bonapartiste mais je le reconnais. Il y a une mystique à la présidentielle sous la Ve République.
De Gaulle n’avait pas besoin de communication : il était l’histoire et la Constitution. Par contre, Pilhan confectionna « La Force tranquille » sur fond d’un village autour de son église pour un François Mitterrand qui était déjà un bon client pour ce récit. La politique sans sa grammaire, ses rapports de forces, ses ambitions, ses tactiques, ses mensonges, ses enfumages et autres coups bas, cela n’existe pas. Mais la politique réduite à cette seule dimension est une marmelade écœurante et sans intérêt. Le problème de nos jours tient à ce que la politique est réduite à la marmelade, à l’absence de vision et de récit.
Tout a été absorbé par la politique politicienne feuilletonnée par les chaînes d’infos et les réseaux sociaux. Elle conduit les Français à être dans le vote de rejet ou le vote utile sans adhésion.
La présidentielle, c’est généralement un peu plus que le quart d’heure warholien. Le défi posé par l’enjeu quasi existentiel pour la France nécessite que chacun hisse son niveau de jeu, y compris les électeurs, toujours râleurs ; sinon nous aurons la défaite et le déshonneur.
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La Série
Les vacances sont terminées mais nous continuons la série de l’été autour de l’histoire du PS. Ce furent les « petits cours » que j’aidonnés aux jeunes du courant d’Hélène Geoffroy. Je publie mes notes comme autant de repères dans le basculement du monde. Il nous reste quatre épisodes.
De 1968 à Épinay
● Reprenons. On ne peut comprendre 1968 sans 1963 et le combat contre les ordonnances de la sécurité sociale, puis la grève des mineurs et la réaction universitaire à la réforme Fouchet de 1967.
● On ne peut comprendre Épinay sans évoquer le « cartel des non » à la réforme constitutionnelle de 1962 et la mise en ballottage du général de Gaulle par F. Mitterrand, puis le combat de Pierre Mauroy et la Fédération socialiste du Pas-de-Calais pour le passage de la SFIO au nouveau parti socialiste rompant ainsi avec le molletisme.
A- La marche à la grève générale de 1968
1962 : période charnière
B- Mai-juin 1968
Le contexte de la radicalisation de la jeunesse
Mai 68, c’est trois phases :
Chez les étudiants
Elle a commencé en 1966. Une contestation interne portée par les philosophes R. Garaudy avant qu’il ne rejoigne l’islam radical, le philosophe Louis Althusser, qui refusera de remettre en cause le parti de la classe ouvrière, le PCF, et les trotskistes qui ont fait de l’entrisme au PC depuis le début des années 1960. L’influence de Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir.
L’affrontement oppose Roland Leroy pour le bureau politique du PCF, Guy Hermier du Comité central, lui-même responsable de la puissante fédération des Bouches-du-Rhône, à une génération qui fera en partie 68 mais surtout innervera les groupuscules d’extrême gauche et la gauche des années 1970 (Janette Habel, Bernard Kouchner, Pierre Kahn, Roland Castro, Serge Depaquit, Henri Weber, Robert Linhart, Serge July, Pierre Goldman, Jean-Louis Péninou, Jean-Marc Salmon, Marc Kravetz, Jean-Marcel Bouguereau, Alain Krivine, Claude Chisserey).
Dans le mouvement social
La question politique
Les socialistes sont passés au travers de ce mouvement. Mendès France et Mitterrand ont proposé un ticket en cas de démission de Gaulle sans succès. Et Mendès n’a pas pris la parole au meeting de Charléty, le 27 mai malgré l’insistance de Michel Rocard. Le mouvement de grève n’avait pas eu de débouché politique et la gauche officielle n’avait pas de prise.
C- Le nouveau parti socialiste
● Remis en selle, le général de Gaulle présente un référendum sur la régionalisation. Il est battu. Le 28 avril 1969, à minuit, il met fin à ses fonctions de président de la République.
● La SFIO sort essorée de 1968, battue par la droite, lâchée par les radicaux, dépassée par le gauchisme. La Gauche est prise de court par la démission de Gaulle. L’opposition aux gaullistes prend la figure du président du Sénat, A. Poher. Le PCF fait cavalier seul avec J. Duclos, ce qui lui réussit avec 21 %. Et la SFIO présente Gaston Defferre qui fera juste 5 %. G. Pompidou est élu au second tour, J. Duclos refusant de choisir au prétexte qu’il s’agit « d’un blanc bonnet et d’un bonnet blanc ». Pour la SFIO, il est clair que tout est à faire.
● C’est Pierre Mauroy qui va ouvrir un nouveau cycle avec le congrès d’Issy-les-Moulineaux précédé du congrès d’Alfortville. Ces deux congrès accouchent d’un nouveau leadership — A. Savary —, d’une nouvelle stratégie, de l’élargissement dans la gauche et d’une nouvelle organisation : le nouveau parti socialiste.
D- Épinay
Du 11 au 13 juin 1971
Jospin : « Mitterrand nous a fait autant que nous l’avons fait. »
● Le congrès d’Épinay, c’est le congrès du nouveau parti socialiste et d’une série de courants et personnalités : la Convention des institutions républicaines, le club des Jacobins, Démocratie et Université, le courant chrétien venant de la CFDT, etc.
Le discours de F. Mitterrand
À dimanche prochain.




