3067 jours de guerre en Europe

1) Le Munich Européen ; 2) Gaza, le chemin de l’espoir ? ; 3) Attal met fin au macronisme partisan.
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Le Munich Européen

Entre amertume impuissante et fascination pour la force, les Européens sont fidèles à eux-mêmes, de "vieux épiciers" déphasés dans un monde excessivement brutal dont Trump a fixé les règles : ce n’est plus l’Amérique pour le monde, mais le monde pour l’Amérique.

Après le sommet "larvaire" de l’OTAN, nous avons assisté à un Munich économique.
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Un déluge d’eau tiède déversé par les experts est venu légitimer l’affaire avec pour arguments : c’est mieux que pire, au prétexte que « 15 % c’est moins que 30 % ». Et 10 %, c’est mieux que 15 %, non ? Alors pourquoi 15, parce que c’est moitié de 30 % ? Cet accord-cadre est un nœud coulant autour du cou de l’Europe et induit que l’on n’a jamais envisagé sérieusement de faire reculer Trump. Quant au « Signer aujourd’hui nous évite la guerre », cela résonne comme un terrible re-jeu de l’histoire. Mais, qui peut encore croire en la parole du président américain ? Ce n’est qu’un moment dans la prédation trumpiste. Cette reddition sans combat ne nous prémunit de rien à l’avenir. Au moins, les Mexicains et les Canadiens ont montré plus de cran.

Le problème n’est pas de signer un compromis, c’est surtout qu’il soit assorti de conditions moralement inacceptables. Peut-on passer sous silence la baisse du dollar ? … Ou refuser d’évoquer le fait que les taux des droits de douane pour les États-Unis, eux, n’ont pas bougé ? Ce 15 à zéro ne passe pas.

Mais, que dire de l’obligation d’achat de 750 milliards de gaz de schiste, alors que l’Europe se fixe des objectifs « décarbonés », et de 600 milliards d’investissements hors achat militaire US que nous avons avalisés à La Haye ? Soit l’Europe n’honorera pas cet engagement — on imagine les conséquences ! — soit il s’agit d’un impôt prélevé par l’Empire. Ce qui est la norme du monde de Trump.

Pour sauver les marges, entre autres de l’industrie automobile allemande et du luxe français, l’Europe a permis à Trump de faire son marché et de financer sa politique de baisse de l’impôt. Même si le forcing de Trump cette année ne couvre qu’un tiers des déficits publics des États-Unis.

Nous allons donc récolter le handicap économique ; personne ne se risque à dire ce que cela coûtera en termes de croissance et d’emplois. Mais, nous aurons aussi une nouvelle montée du populisme antieuropéen qui va profiter à l’extrême droite pro-Trump, un comble ! Marine Le Pen ne s’y est pas trompée : elle a immédiatement réagi : « un fiasco politique, économique et moral ». Qui dit mieux ! Invraisemblable quand on sait que le porte-parole des Républicains américains en France est au RN. Même V. Orban se moque de l’accord. On aura eu droit à toutes les défaites.

Comment peut-on accepter à ce point sans combat ? Aller sans faire au moins mine de combattre ? Sans gagner du temps – les midterms arrivent. Sans réunir le monde dans l’OMC pour, au-delà de l’Europe, construire ou tenter de construire un rapport de force. Sans s’attaquer aux GAFAM, ou jouer sur les taux de la dette américaine comme l’ont fait les Chinois. Sans cibler la réciprocité de l’augmentation des droits de douane. Sans assumer publiquement une argumentation qui, sans être agressive, pouvait être légitime. Pourquoi avoir accepté d’avaler tout cru l’argumentation de Trump sur le déficit américain des biens de consommation (qui est en partie dû à la délocalisation fiscale des groupes pharmaceutiques américains en Irlande) sans évoquer le déficit européen sur les services ?

Les Européens sont fascinés par la prétendue force de Trump. Ils ne savent comment répondre à sa « stratégie totale » faite d’intimidations et d’imprévisibilité. Elle sature les exigences, les annonces et les déclarations. Le territoire avec le Groenland, la menace de laisser tomber l’Ukraine, la sortie de l’OTAN, la sortie réelle cette fois des accords de Paris, le soutien à l’extrême droite européenne, la « neutralisation » de la France, un accord préférentiel avec la GB, la love affair avec l’Italie, le soutien à l’Europe centrale face aux Russes — tout est utilisé dans le but de guerre commerciale.

Tout a profité des dividendes de la paix et croyait en des négociations apaisées (cette doctrine S. Abe, le Premier ministre japonais, qui laissait Trump gagner au golf pour mieux l’amadouer). Les Européens n’ont rien anticipé, ils n’ont rien vu venir. Trump n’est que l’aboutissement foutraque d’une logique.

Cette défaite vient de loin. Elle a été préparée dans la succession de prises de position des présidents américains.

Depuis Bush, isolé en Europe lors de la 2ᵉ guerre du Golfe, malgré l’alignement du président de la Commission Barroso, du Premier ministre espagnol Aznar et du Premier ministre anglais Tony Blair. La continuité de l’État américain ne l’a pas oublié. La demande conjointe de l’Allemagne, la France et la Russie de la fameuse réunion des Nations Unies sur l’Irak fut vécue comme une humiliation, ou une absence de loyauté, de fiabilité après le traumatisme du 11 septembre. Le désengagement psychologique a commencé là. Il s’est poursuivi avec le mépris hautain de Barack Obama pour l’Europe. Il suffit de lire ses mémoires. Ce dernier utilisera d’ailleurs le soutien à l’entrée de la Turquie dans l’Europe pour obtenir déjà des concessions. Elle a été portée par le premier Trump mais a pris un tour réellement agressif avec Biden et son Inflation Reduction Act du 16 août 2022, qui est la suite de l’Infrastructure Investment and Jobs Act de 2021. La victoire de Trump a transformé une attitude en une stratégie au service exclusif des États-Unis et de la domination du nouveau complexe industriel numérique.

En face, l’Europe fut affaiblie par le Brexit de la Grande-Bretagne, l’impuissance française à cause de ses déficits, la dépendance allemande aux exportations. L’Europe fut prise au dépourvu par l’entrée en guerre de la Russie alors qu’une grande partie des pays européens dépendaient de son gaz et de son pétrole et avaient renoncé à toute politique de défense. Cette Europe, par ailleurs sans réelle politique industrielle communautaire et très en retard sur le numérique, comme l’ont démontré les rapports Letta-Draghi, s’est politiquement désarmée. C’est la rançon de la stratégie du seul grand marché. Cette construction hybride qui ne veut ni la puissance communautaire ni celle des États-nations. Ajoutons la prétentieuse impéritie de la présidente de la Commission. Bref, seul devant des buts vides, Trump a pu marquer avec la goujaterie qui le caractérise. En Écosse à Turnberry, entre deux parties de golf, « Son Altesse » a accepté de faire une pause pour recevoir les bourgeois de Bruxelles, la corde au cou. Il les a chaleureusement remerciés des offrandes déposées à ses pieds.

Cette défaite en rase campagne marque symboliquement la fin de l’« Europe réduite à un grand marché ». La Commission s’est exclusivement appuyée sur l’intergouvernemental où la France a laissé faire au niveau du Coreper qui prépare ses décisions. La Commission a refusé de s’appuyer sur le Parlement pour avoir les mains libres mais elle n’avait pas de mains. Le résultat est dramatique pour la notion même de l’Europe. Facialement, négocier seul comme la Grande-Bretagne a eu plus d’efficacité que la négociation avec le soi-disant rapport de force des 27.

L’Europe est trop bien élevée pour le combat de rue que pratique le président américain. L’Europe du marché, pour cela divisée, n’est pas taillée pour le nouveau monde des empires où la force prime le droit. où l’illibéralisme est la tendance planétaire, à commencer par le « régime » de Trump.
Elle intériorise la puissance des autres, sous-estime la sienne. Trump a gagné non par sa force, mais par la faiblesse européenne. Ceci pose la question : Europe puissance et politique, ou, inéluctablement, retour des souverainistes ? La logique conjointe de Trump et Poutine : l’éclatement de l’Europe est la garantie d’une domination militaire du continent pour les Russes, et économique pour les Américains, privant la Chine d’un espace unique de débouchés.

Évidemment, chaque pays va tenter de tirer son épingle du jeu en obtenant des exonérations ici ou là. Mais, ce n’est pas le sujet : cet accord globalement inacceptable doit être refusé par le Parlement européen. Sinon, l’onde de choc va grandir. À quoi sert l’Europe si elle ne peut protéger ni militairement, ni socialement, ni économiquement ? En ce sens, la résolution du député apparenté communiste E. Maurel tendant à s’opposer à cet accord à l’Assemblée nationale est bienvenue. Il est temps que l’Europe dise non.

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Gaza, le chemin de l’espoir ?

La deuxième guerre de Gaza, où le gouvernement Netanyahu est passé, à partir du 4 mai, de la destruction du Hamas à la purification ethnique par la faim, a provoqué un émoi planétaire. Celui-ci a bousculé le silence gêné des gouvernants sur le blocus humanitaire israélien.

La France lança son appel pour un État palestinien. Puis ce fut la prise de position conjointe avec la Grande-Bretagne, l’Allemagne et la France demandant que le gouvernement israélien cesse d’utiliser l’arme de la faim. Un sommet aux Nations unies, initié par la France et l’Arabie saoudite pour la reconnaissance d’un État palestinien, déboucha sur un appel des pays présents, dont le Canada et l’Australie.

Coup sur coup, la Jordanie et les Émirats arabes unis ont parachuté des vivres. Trump, sous pression de son épouse, manifeste son agacement, indiquant : « À Gaza, il y a une famine réelle, il est impossible de simuler cela… Les enfants de Gaza sont affamés. » Il ajoute : « On va ouvrir des centres où les personnes pourront venir se servir. » Qui est ce « on » ? Personne ne sait. Mais, ce faisant, il amplifie le mouvement. Marjorie Taylor Greene, une figure des MAGA, vient de lancer un appel pour la fin de la famine et des massacres.

Côté journalistes, l’AFP, par communiqué, indique qu’elle craint pour ses journalistes affamés. En Israël, cinq présidents d’université signent une lettre ouverte exigeant de Netanyahu « la résolution de la faim à Gaza ». Les premières images d’enfants affamés apparaissent dans les médias israéliens. Les partis arabes israéliens décrètent trois jours de grève générale.

La situation devient intenable. Israël décide à son tour de larguer des vivres, tout en continuant à pilonner Gaza au quotidien, mais annonce vouloir bombarder à des heures précises. Les convois se mettent en marche, les frontières s’entrouvrent. La Grande-Bretagne déclare, par la voix de son Premier ministre, qu’elle se prononcera pour un État palestinien en septembre si l’embargo et les exactions en Cisjordanie ne cessent pas. La France qualifie pour la première fois de terroristes les actes des colons en Cisjordanie. Le Canada réfléchit à se prononcer pour un État palestinien malgré les menaces de rétorsion de Trump sur les droits de douane. L’Australie, et surtout le Japon – à cette étape bloqué par sa crise politique – le déclarent aussi. Quant à l’Allemagne, elle condamne de plus en plus fortement la situation à Gaza. Et s’interroger publiquement sur un État palestinien n’est plus tabou.

Les deux plus importantes associations de défense des droits de l’homme israéliennes évoquent, dans leur rapport sur Gaza, un génocide. Vous savez que je pense comme Bernie Sanders qu’il « s’agit d’un terme juridique. L’utiliser n’est pas essentiel, ce qui compte c’est mettre fin au drame des Gazaouis. » Toujours est-il que l’isolement de Netanyahu est en marche et que la condamnation du Hamas n’est plus à faire, même chez les dirigeants arabes. Dix-sept pays arabes, qui condamnent le 7 octobre, demandent au Hamas de déposer les armes à l’Autorité palestinienne et réclament un État palestinien. Il s’esquisse entre la Ligue arabe et l’Europe une « entente » diplomatique qui pourrait être une alternative aux accords d’Abraham, car elle intègre la solution palestinienne.

La reconnaissance de cet État ne peut s’imposer sans la reconnaissance de la razzia pogromiste du 7 octobre, de l’État d’Israël et la libération des otages, sans que le Hamas ait déposé les armes et que l’État soit démilitarisé, et donc sous la protection des Nations unies.

Mais, cette « revendication » intervient comme un levier pour obtenir l’urgence du moment : la fin du blocage humanitaire. Parce que l’exigence de la levée de l’embargo humanitaire sauve des vies, participe à la prise de conscience en Israël et dans le « monde juif » de ce qui est fait en son nom, et interdit le projet d’anéantissement ou de déportation des Palestiniens par l’extrême droite.

Pour la première fois, il y a un fragile chemin. Même si le Hamas refuse à cette étape de libérer les otages, la pression arabe et internationale s’accentue et l’Iran a maintenant besoin de faire une pause. Même si l’extrême droite israélienne tonne. Madame Eliyahu, ministre du gouvernement Netanyahu, vient de déclarer : « Nous n’avons pas à nous préoccuper de la faim à Gaza (…) Gaza sera totalement juive… »

C’est une course de vitesse. Une course de vitesse en effet, pour arrêter cette folie : « la faim pour la fin »…  des Palestiniens à Gaza, puis en Cisjordanie.

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Attal met fin au macronisme partisan

Après avoir lancé le chantier programmatique et déménagé le siège de sa formation, G. Attal se propose d’en changer le nom. Il s’agit ni plus ni moins que de la captation d’héritage et de tuer le père.

Par un questionnaire envoyé au cœur de l’été à l’ensemble des militants, cadres et élus de Renaissance, le secrétaire général se propose de tourner la page du macronisme.

Cette dépossession du parti du président n’est pas inattendue. Mais, elle marque l’affaiblissement final du dernier Macron, replié sur l’international et confronté à la crise budgétaire. Elle prépare l’affrontement des présidentiables de la Macronie. Le démantèlement de celle-ci se fait autour d’Horizons (E. Philippe), du MoDem (F. Bayrou) et des Attalistes en quête d’une formation propre.

Dans les derniers sondages présidentiels des Échos, Darmanin, Philippe, Attal et Retailleau sont dans un mouchoir de poche. Le problème est qu’ils sont quatre – et encore, sans Bayrou.

L’ancien Premier ministre, qui n’a jamais digéré la dissolution abrégeant son ministère sans même qu'il soit prévenu, fait un constat et un pari. Il analyse que le macronisme n’est plus porteur pour les élections à venir, qu’elles soient législatives ou municipales. Il vaut mieux provoquer un nouveau cycle maintenant que tenter de refonder après une défaite. Et c’est maintenant qu’il faut le cristalliser autour de lui. S’il laisse entrevoir la possibilité d’aller à Paris, il préfère y jouer les Chirac que les d’Ornano. Une conquête qui ne contrarie pas son dessin présidentiel plutôt que l’octroi macroniste. Il s’agit d’être un recours en cas de crash judiciaire de Rachida Dati, mais pas de renverser la table.

Pour la présidentielle, son calcul est le suivant : la montée en puissance de Retailleau coupe l’herbe sous le pied de E. Philippe dans son OPA sur ce qui reste de l’électorat de LR. F. Bayrou sera « cramé » par son passage au pouvoir, et il faut seulement pratiquer un « viager ». Et Darmanin est une voix sans voie.

Alors il reste le centre gauche, sachant qu’il a suffisamment engrangé à droite avec l’abaya et les jeunes délinquants. Pour Attal, l’électorat du centre et de la gauche responsable ne sera porté par personne. Le PS est englué dans la primaire d’extrême gauche, et sans le PS, les candidatures social-démocrates de Glucksmann et Hollande seront moins crédibles que la sienne. Raisonnement sommaire, qui ne tient compte ni du réel débat dans le PS, ni de l’accélération de la déstructuration de la situation politique, ni enfin du caractère « non achevé » de l’équation Attal.

Mais, cet appétit et cette accélération vont accentuer le désordre politique et doper la décomposition. Tout est là.

À dimanche prochain.