Jours de guerre en Europe

1. La Gauche déjà laminée ?

2. Leçon n° 19 : conclusion stratégique

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1. La Gauche déjà laminée ?

Mardi 30 juin, le Conseil national du PS, convoqué pour juguler sa crise, la précipite. Les Écologistes, au même moment, affichent des stratégies irréconciliables. Pendant que le PCF se divise sur la stratégie de son candidat. Et Ruffin, Autain ou Rantamplan B. Lucas tutoient les profondeurs du classement.

Nous avons étudié la semaine dernière en quoi le cycle Mélenchon se terminait ; les récents sondages nous le confirment. De tout cela, une constatation s'impose : à cette étape, la gauche implose ; elle n'est pas au second tour de la présidentielle. La gauche classique comme populiste s'apprêterait à quitter la scène. Comme elle a disparu du paysage politique dans la séquence 1956-65 : 56, poujadisme ; 58, coup d'État du G. de Gaulle ; 62, plébiscite bonapartiste gaullien.

Pendant près de dix ans, jusqu'à la mise en ballottage du général de Gaulle, en 1965, par F. Mitterrand, la gauche fut électoralement marginalisée, réduite à un PCF impuissant à peser. Seul le mouvement social surnagea à partir de la grève des mineurs de 63. Aujourd'hui, devant une gauche atone et aphone, le spectre du vote utile pour faire barrage au RN arrive à grands pas.

Les électeurs de gauche vont finir par être convaincus qu'entre une gauche sans objet ou radical racialisé pour être adoubé, et le danger pour la République du RN, il faut faire front avec ce que l'on a sous la main, c'est-à-dire le centre droit. Nous n'en sommes pas là, mais nous en prenons le chemin. À moins qu'en septembre/octobre/novembre, l'électorat de gauche jette son dévolu, à travers les sondages, sur son champion. « Le recours ou l'absence du deuxième tour », voilà l'enjeu des mois à venir. Le débat dans le PS ne va rien arranger à l'affaire.

Nous allons maintenant vers une fracture ouverte. La confrontation, au-delà de textes alambiqués pour laisser le moins d'espaces à la partie adverse, se résume ainsi : « La primaire de Bagneux à deux euros contre primaire social-démocrate à dix euros. » O. Faure ne voulait pas mettre en jeu le choix sur la petite primaire de Bagneux. Il souhaitait acter « la primaire élargie du PS » pour lui donner une force juridique et politique enfermant ses adversaires.

Puis, candidat, il espérait triompher en lançant un appel aux partisans de la primaire Faure-Tondelier-Ruffin-Autain pour qu'ils l'aident à l'imposer au PS, d'où une somme modique pour y participer.

Fort d'un vote massif pour une « candidature-plébiscite » de la petite primaire, il pensait triompher sur son nom et sur sa cause. C'était un tantinet cynique, mais assez habile.

Oui, mais voilà : le premier secrétaire a dû revoir sa copie sous la pression interne de sa sensibilité, éduqué depuis dix ans dans la haine de la culture de gouvernement, et l'appel public de Ruffin et des écologistes torpillant la manœuvre. Pas question pour eux de laisser à Faure l'image du sauveur de la primaire de Bagneux et d'y participer auréolée du vote de milliers de partisans.

L'adresse aux socialistes fut donc le baiser qui tue : « Nous sommes la primaire que vous devez rejoindre. » Nous ne soutiendrons aucun autre candidat qui ne passerait pas par nous, disait en substance la missive. Le message fut reçu cinq sur cinq par les fauristes qui piaffaient d'impatience de franchir le Rubicon. Difficile, dans ces conditions, de donner l'impression de protéger une solution « unitaire » interne au PS.

Faure brûla ses vaisseaux : ce sera une sélection du candidat du PS pour participer à la primaire de Bagneux. Brillante manœuvre qui offre maintenant la possibilité aux sociaux-démocrates de battre Faure, la perspective de la petite primaire ou de s'en extraire. En face, « Vallaud - Nicolas Mayer-Rossignol - H. Geoffroy », pour le compte des candidats possibles R. Glucksmann, F. Hollande, B. Cazeneuve, J. Guedj, K. Bouamrane, P. Brun, en ont dit le minimum pour garder leur unité, renvoyant tout à une commission mixte.

Ce fastidieux débat, incompréhensible pour les Français, décourageant pour les électeurs, est illustratif d'un PS qui, au fond, ne croit plus à son destin présidentiel et paye ses errements depuis la NUPES et l'abdication de toute identité au nom de l'unité. Ce vote a une apparence : la clarification sur la méthode de désignation du candidat à la présidentielle. Mais il a une réalité : un contre-congrès de Nancy, toujours bon à prendre, où B. Vallaud était dans le camp d'O. Faure est aujourd'hui avec ses adversaires.

Le débat devient d'une simplicité biblique : la participation à la primaire de la petite gauche avec Faure comme candidat des socialistes face à Ruffin, ou le strike de la fin de la petite primaire de la majorité fauriste, et peut-être de Faure lui-même. Les sociaux-démocrates n'ont plus le choix. Il leur faut gagner ou renoncer à l'investiture du PS. Mais derrière cet enjeu, nous nous approchons d'une guerre de Sécession.

En effet, si le premier secrétaire l'emporte, il est peu probable que les sociaux-démocrates suivent le mouvement. Ils maintiendront leur refus de la petite primaire et retourneront à leurs présidentiables.

Bref, Faure sera le seul candidat soutenu par ses seuls partisans. Ruffin n'en demandait pas tant : c'est précisément ce que le premier secrétaire du PS ne voulait pas. Et si les sociaux-démocrates gagnent, O. Faure sera publiquement désavoué ; la petite primaire sera sans objet, puisque sans le PS. Mais les fauristes n'adhéreront pas pour autant à la démarche sociale-démocrate et garderont probablement l'appareil.

Notons enfin que la primaire envisagée par les deux motions aura le plus grand mal à être organisée à la date proposée, c'est-à-dire en octobre. S'il y a un vote en présentiel, il faut 6 000 bureaux de vote ; c'est ce que nous avions fait en 2017. Le PS, dans l'état actuel de déliquescence de son organisation, est incapable de le faire, d'autant qu'en septembre, il y a les sénatoriales. Quant au vote électronique, repoussé par le BN du 1er juillet, il est source de méfiance et de suspicion et a été catastrophique lors du dernier test pour le vote du projet.

Le PS n'a pas fini son chemin de croix, et les électeurs de gauche non plus. Chez les écologistes, le débat a la même intensité tragique. Marine Tondelier tente de tenir l'appareil écologiste sur une ligne : « Attendons la clarification au PS ; au cas où la ligne Faure est battue, j'y vais. » Ce qui déclenche un tir de barrage de Sandrine Rousseau : « On arrête la plaisanterie. » Elle penche clairement vers une alliance avec Mélenchon.

Cette « tentation insoumise » est immédiatement réprimée par la direction des Verts, avec des menaces d'exclusion. Valable tout autant pour les tenants d'une alliance avec les sociaux-démocrates, portée par l'ancien candidat à la présidentielle Y. Jadot. Cyrielle Chatelain, avec 13 parlementaires, a tiré la leçon de cet imbroglio. Elle lance un « sauve qui peut ma circo » public, appelant à cesser le tête-à-tête public avec le PS et à reprendre langue avec les insoumis. Le vote chez les socialistes va immédiatement impacter les écologistes, qui jouent tout autant que le PS leur destin, car sans primaire de Bagneux, c'est une candidature du petit bain de la présidentielle qui ne résistera pas au vote utile dans la gauche et pour faire barrage au RN.

Quant au Parti communiste, il est bouté hors de la radicalité par les insoumis. Dépossédé de son identité, il ne cultive qu'une nostalgie impropre à exister. Roussel, le patron du PCF, a perdu 11 points depuis la dernière consultation interne. Sa sympathique hostilité aux insoumis se heurte au président du groupe communiste, Stéphane Peu, député de Saint-Denis, qui en appelle au front commun des radicalités ; on comprend aisément pourquoi. Le congrès va décider une candidature communiste, mais elle a encore moins d'espace qu'en 2022. À force de privilégier la tactique sur l'offre, les gauches s'enfoncent dans les marais de la médiocrité.

Le Conseil national du PS l'a clairement illustré : son programme a été passé à la trappe par les adhérents, qui ont voté avec leurs pieds, et l'appareil, qui a préféré au débat sur le fond la tambouille des primaires.

Il en fut de même pour les écologistes, dont on peine à voir une aspiration proprement écologiste. Le 9 juillet, nous aurons une clarification chez les socialistes. Faure pourra-t-il participer à la petite primaire au nom du PS ? Les sociaux-démocrates pourront-ils avoir le soutien du PS pour l'un des leurs ? Ce n'est pas secondaire, en tout cas, pour R. Glucksmann, mais nous aurons deux PS pour le prix d'un.

Et pendant les vacances, la crise continuera.

Vivement septembre, que le peuple de gauche dise : « C'est lui », ou ne dise pas. L'automne à gauche, ce sera le purgatoire ou le laminoir.

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2. Leçon n° 19

Conclusion stratégique

Chaque semaine, nous voyageons dans le basculement du monde et analysons les métamorphoses de celui-ci. Cette 19e semaine sera la dernière de ce cycle d'étude, en espérant avoir pu défricher pour vous ce nouveau monde.

 

Les deux grands théoriciens de la guerre, Carl von Clausewitz et Sun Tzu, auxquels les meilleurs stratèges politiques ont emprunté, sont, par-delà les siècles, d'accord sur une question. On ne peut mener le combat sans se connaître soi-même, le terrain et l'adversaire. Pour Sun Tzu : « Qui connaît l'autre et se connaît ne sera point défait ; qui connaît le ciel et la terre volera de victoire en victoire. »

Pour Carl von Clausewitz : « La première et la plus vaste question stratégique est de juger correctement du genre de guerre dans laquelle on s'engage. »

La gauche en général, et le progressisme en particulier, ne peuvent engager le fer en pensant être au XIXe siècle, en méconnaissant le rapport de force du moment, les défis qu'il comporte et la situation de son propre camp. C'est ce que nous avons fait dans les 18 leçons précédentes. On ne peut affronter les enjeux de notre siècle avec les armes du précédent. Il faut passer des armes de la critique à la critique des armes et fonder un progressisme des temps nouveaux avec la stratégie qui en découle.

Nous pouvons dire que les jours à venir sont sombres, les défis pluriels et le rapport de force défavorable. Pour faire image, nous sommes plus proches de la situation avant la Commune de Paris que de celle montant vers le Front populaire de 1936. Le « centre de gravité », pour emprunter toujours au stratège militaire allemand, est très bas. Et si, chez Clausewitz, la stratégie consistait à terrasser l'adversaire, il s'agit aujourd'hui de ne pas être terrassé par lui. Car l'enjeu, n'ayons pas peur du mot, est civilisationnel.

La conjonction de l'intégrité humaine, mise en cause tout autant par le numérique que par le défi climatique ou la multiplication des pandémies, voire les manipulations génétiques, ou plus prosaïquement les conditions sociales d'existence, la tendance à la liquidation de l'État social, l'illibéralisme, le nationalisme et ses guerres à venir, ou le règne des empires : il s'agit bien de la barbarie comme horizon. Pendant un siècle, la gauche, le progressisme, a mené une guerre de mouvement pour domestiquer le capitalisme.

Elle doit, de nos jours, mener une guerre de position pour préserver ce que furent ses acquis et néanmoins progresser. Pour ce faire, l'époque est moins aux ruptures qu'aux compromis.

Il ne s'agit pas de renoncer à la société juste, mais d'avancer graduellement vers celle-ci en imposant des engrenages. Si le courant progressiste doit se redéfinir, son imaginaire doit se modifier. Le compromis, la coalition, la culture de la proportionnelle, l'analyse des crises conjointes, l'identité avant l'unité : il s'agit de tout un univers nouveau, une sorte de révolution culturelle pour un progressisme qui a eu comme horizon, pendant un siècle, la rupture, la délimitation, le campisme, l'imaginaire de l'insurrection, des grèves générales ou les revendications négatrices de l'ordre existant, cherchant à élever le niveau de conscience, pas à l'amélioration des conditions d'existence.

La gauche doit penser sa quête de domestication écologique et sociale du capitalisme numérique comme un processus permanent. Ce qui ne veut pas dire sans rapport de force, tout au contraire.

Mais le but, c'est un compromis, et non les grands soirs où le monde va changer de base. Lors d'une discussion en tête-à-tête avec François Mitterrand, au printemps 1988, sur la réforme et la révolution, ce dernier me dit : « Une réforme qui dure vaut mieux qu'une révolution qui tourne court. » Et alors que je plaidais qu'il existait, devant l'injustice, des situations révolutionnaires, il répondit :

« Lorsqu'elle est là, il faut la faire, mais sait-on si elle est là ? En attendant, la justice n'attend pas la révolution ; il faut la travailler par la loi, avec constance. »

Il ne s'agit pas de remettre au goût du jour le fameux : « Le but n'est rien, le mouvement est tout » d'E. Bernstein, mais c'est une indication. « Un pas en avant vaut mieux que mille programmes », disait Marx. On pourrait dire : « Le but est le mouvement pour le but », ou encore : « Le compromis est un moment du but », et congédier la culture de la rupture. Il s'agit d'une question de méthode et de rapport de force. Aujourd'hui est à l'ordre du jour la transformation de l'ordre spontané des choses, conçu comme des victoires arrachées à la marche vers la barbarie, sachant que chaque conquête modifie la marche elle-même de ce destin funeste.

Il y a deux stratégies qui conduisent au désastre. Celle qui se pense rupture et appel à l'insurrection des esprits contre le monde d'hier. Il s'agit de l'aventurisme gauchisant. Et celle qui renonce, refuse de penser le sens et professe une adaptation à la marge. Il s'agit de l'opportunisme. Entre l'aventurisme et l'opportunisme, il y a une vraie gauche ayant clairement mesuré les menaces, capable de définir la nouvelle société, traçant sur chaque sujet les enjeux et le chemin, parce que consciente du rapport de force.

Pour le reste, il faut faire sienne la devise de Charles le Téméraire : « Point n'est besoin d'espérer pour entreprendre ni de réussir pour persévérer. » C'est une gauche du réel, inventant un réformisme radical et pratiquant un pragmatisme vertébré. En un mot, il faut inventer une gauche stratège et non plus pavlovienne. Prenons un exemple français qui va occuper la gauche pendant quelques années.

Il s'agit de nos déficits. Personne ne peut les nier : c'est un principe de réalité. Deuxièmement, on ne peut tout autant nier que nous sommes dans le système capitaliste, dont le ressort est de maximiser le profit. Enfin, l'époque que nous traversons n'est pas celle des révolutions anticapitalistes, mais conservatrice et nationaliste.

Fort de ces trois constats, on ne peut proposer au débat des mots d'ordre inefficaces dans le fond et inatteignables dans la forme. Et une forme sans fond n'est qu'une vieille soupe réchauffée, disait le vieil Hegel. En l'occurrence, l'anticapitalisme des années 50. Vouloir introduire une taxation Zucman, par exemple, relève de la lutte exemplaire anticapitaliste, dont l'efficacité est sujette à débat, car elle pénalise l'investissement.

Et elle n'a aucune chance de trouver un débouché dans la situation actuelle du rapport de force. Nous sommes dans une impasse pavée de bonnes intentions. Et, après avoir agité les moulins à prières sans rapport de force et sans réflexion réelle sur les conséquences de la mesure, la gauche passe à autre chose pendant que l'injustice fiscale perdure. Non seulement on ne fait pas un pas en avant, mais on combat des moulins à vent et l'on s'impose ainsi des défaites sans combat.

Par contre, on peut avancer une autre méthode que nous avons caractérisée au Laboratoire de la social-démocratie comme « sociale-démocrate ». Nous sommes dans une économie de marché. Le Laboratoire a forgé un concept pour y intervenir : celui d'une « économie d'entreprise régulée ».

Ce n'est donc ni la rupture de Jean-Luc Mélenchon ni le « social-libéralisme » d'Emmanuel Macron. Si nous sommes dans une économie d'entreprise régulée, alors l'objectif est de réduire les inégalités fiscales, mais sans décourager l'investissement productif. Nous avons là un exemple d'un compromis entre l'intérêt général — justice fiscale — et la logique capitaliste : l'investissement.

En 1981, le principe de la justice fiscale a été reconnu avec l'IGF, qui consiste en la prise en compte de la capacité contributive liée au patrimoine. Elle a été depuis vidée de son contenu. Et, devant l'importance de la dette, elle est ressentie comme une injustice, car les plus riches ne contribuent pas à la hauteur de ce qu'ils ont acquis comme patrimoine. Il faut donc taxer les revenus du capital comme ceux du travail. Et soutenir l'investissement productif contre la rente. Ainsi, nous dénouons la tension entre la recherche de l'investissement et la justice fiscale.

On favorise l'autofinancement, sous réserve qu'il soit productif, et on régule le capitalisme par l'intérêt général, à commencer par la réduction des inégalités. Il s'agit d'un compromis dynamique et praticable. L'heure est donc à l'imagination et aux revendications transitoires vers une société juste. Voilà pour la méthode, qui est très largement la nature du nouveau progressisme.

Ce social-progressisme s'articule à un but : la société juste, où la racine de l'humanité est l'intérêt commun, mais pas le marché. Nous avons défini dans l'ouvrage ce qui constitue cette société juste : la démocratie radicale, l'égalité réelle, la liberté ordonnée, la fraternité laïque, et comment, sur les sujets qui assaillent nos contemporains, immigration ou sécurité, nous devions les aborder. Bref, nous avons engagé la mère des batailles en politique : celle du récit.

Il est un autre aspect de la nouvelle donne stratégique dans le désordre du monde. Défendre un modèle de civilisation tout en avançant vers une société juste ne peut se faire dans un cadre national. L'Europe est l'espace pertinent, et pour l'un, et pour l'autre. Il n'y a pas de nouveau progressisme sans une haute exigence européenne : fédération d'États-nations, les États d'Europe unis.

Les empires et les nationalismes font cause commune contre cet espace commun. Il faut donc faire avec l'Europe ce que nos aînés ont fait avec la République : la défendre pour mieux l'approfondir. Là encore, il faut être stratège, car, à chaque instant, le nationalisme à l'œuvre peut l'emporter. 

Le retour à la théorie de l'engrenage, chère à Monnet, est plus pertinent que le saut de rupture avec les nations. « Nous avons raté le coche de l'Europe politique ; il faut passer par le marché », nous disait Michel Rocard. Le constat était amer, mais la méthode était juste. La question de l'Europe de la défense, face au militarisme russe et au désengagement américain, réouvre une fenêtre de tir, si je puis dire. Cette question est tout à la fois un enjeu de sécurité, mais, ce faisant, de protection d'un espace civilisationnel face aux empires. Enfin, la dernière révolution ne sera pas la moins aisée, car elle touche à l'imaginaire de la gauche : celui de l'union. Ce n'est plus l'alliance qui définit le but, mais le but qui définit l'alliance. La question de la défense de la démocratie et de l'État de droit est l'enjeu stratégique face aux nationaux-populistes d'extrême droite. L'arrivée au pouvoir de ceux-ci, ou leur permanence dans l'espace public absorbent une partie de la droite classique, alors qu'une autre partie refuse de se rendre. Celle-ci va nécessairement éclater sur cette contradiction.Dans ces conditions, nous avons un exemple historique qui peut nous aider à trouver le chemin. Celui du compromis historique entre Luiz Inácio Lula da Silva et son ancien adversaire de droite Geraldo Alckmin contre Jair Bolsonaro, le président d'extrême droite trumpiste du Brésil.

Le Parti des travailleurs et ses alliés ne pouvaient y arriver seuls. Ce compromis ne l'a d'ailleurs emporté que d'une poignée de voix. Un autre exemple : celui de Bernie Sanders, appelant à voter pour Joe Biden, dont il critiquait vertement le programme économique et social, pour faire barrage à D. Trump, président sortant, en 2017. Dans ces deux exemples, c'est le danger qui détermine les alliances.

À l'autre pôle, une partie de la gauche est gelée par le populisme de gauche, qui campe sur une radicalité et maintenant une « racialité », rendant, à cette étape, éthiquement impossible et électoralement contre-productive toute alliance.

Ce ne sont pas les deux gauches qui sont irréconciliables, mais l'offre politique des insoumis qui est impraticable. La question ouverte n'est donc plus l'union de toute la gauche, à la fois parce qu'elle n'est ni majoritaire ni en dynamique, et qu'elle est sabordée par le populisme de gauche. Tant que les insoumis n'auront pas rompu avec l'hégémonisme, le rupturisme, l'antisémitisme et le racialisme antirépublicain, il ne peut y avoir d'alliance. Et cette ligne Mélenchon condamne la gauche à faire autrement. C'est ici que l'exemple du Brésil est reproductible.

Face à l'extrême droite, nous sommes condamnés à nous entendre avec la fraction républicaine de la droite qui fait barrage. Ce fut le sens du front républicain lors des législatives, suite à la dissolution, que l'on s'empressa de mettre sous le tapis. La question est donc celle des unions conjoncturelles sur des défis ponctuels. À l'évidence, face à l'extrême droite et à son attaque prévisible contre la Constitution, il faut un Comité national de la Résistance avec une partie des Républicains de l'autre rive.

Dans les élections législatives, il faut mettre en avant le front républicain. On ne peut non plus exclure de faire front avec ceux qui résistent à l'extrême droite au Parlement, et même au gouvernement, à condition d'être définis et capables de fixer des tâches communes. Évidemment, ce cap stratégique provoquera, dans un premier temps, des cris de trahison. La culture politique de l'union induit de préférer la gauche populiste à la droite républicaine. Cela appelle deux constats.

Même unie avec La France insoumise, la gauche ne pèse plus qu'un tiers de l'électorat et ne peut électoralement battre les nationalistes. Refuser le front républicain comme stratégie, c'est se condamner à laisser les nationalistes agir. Il y a ensuite quelques paradoxes à trouver insupportable l'alliance avec la droite républicaine parce qu'elle « corrompt » la gauche, et à trouver que l'union n'a aucune conséquence lorsqu'il s'agit des insoumis.

Cette stratégie de front républicain, pour peu qu'elle fût praticable avec une partie de la droite qui refuse de pactiser avec l'extrême droite, provoquera en plus le débat dans la caserne des insoumis, comme l'union de la gauche le provoqua au Parti communiste français. Car la base électorale de ces derniers ne choisira pas, comme la direction des insoumis, la politique du pire.

Il y a donc un ensemble stratégique à repenser, de la redéfinition du progressisme pour en faire à nouveau un outil d'émancipation à la stratégie d'endiguement du national-populisme dominant.

Le basculement du monde exige le basculement de la gauche dans le Nouveau Monde.

À dimanche prochain.