6014 jours de guerre en Europe

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  1. La violence faite à H. Geoffroy : de quoi est-elle le nom ?
  2. Édouard Philippe déjà président ?
  3. Leçon n°7 : le climat, la grande affaire de l’homme

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1/ La violence faite à H. Geoffroy : de quoi est-elle le nom ?

Il y a toujours eu des violences verbales, voire physiques, dans les campagnes électorales. On se souviendra des années 60, où le Parti communiste, triomphant dans la « ceinture rouge », n’hésitait pas, le soir des résultats, à recourir à quelques gros bras. On a oublié le service d’ordre d’Ordre nouveau saluant, sur le parvis de la mairie d’Antony, la première élection de leur ancien camarade Patrick Devedjian. On ne peut, par contre, mettre sur le même plan la violence verbale à Vaulx-en-Velin, les destructions physiques à Fresnes et la tentative d’attentat d’inspiration iranienne contre la Bank of America, comme le font les médias. Nous ne sommes pas dans le même registre, encore moins dans une situation prérévolutionnaire, comme le dit Darmanin, rejoignant en cela J.-L. Mélenchon. Enfin, laissons de côté le résultat lui-même à Vaulx-en-Velin. H. Geoffroy a été battue sur le fil d’une centaine de voix, dans une confrontation qui s’apparente à un règlement de comptes. Une combinaison de la volonté de LFI de faire battre « l’âme de la résistance » au PS à son hégémonie sur la gauche, et la mesure de rétorsion de la direction du PS, suite à la désignation surprise, grâce au courant de H. Geoffroy, de F. Hollande à la députation en Corrèze. Elle consista à imposer un député LFI à Vaulx-en-Velin, avec comme tâche explicite — rapportée par ce dernier — de combattre l’ancienne ministre.

Ce qui est important, et pour tout dire signifiant, c’est la nature des invectives et des menaces physiques dans la mairie le soir de l’élection. Hélène Geoffroy n’était plus, pour les manifestants, une concurrente à gauche, mais « l’ennemi de classe à abattre ». Cette attitude révèle au grand jour la nature du populisme de gauche. Elle vise à « expulser du peuple » ceux qui, par leur réformisme, seraient un obstacle à l’expression de celui-ci. La manifestation « des quartiers », organisée par le député LFI Delogu, femmes voilées en tête, devant la permanence du futur maire de Marseille B. Payan, procède de la même méthode.

Ensuite, il faut noter cette idée terrible portée par les sympathisants de LFI opposant les « Vélinois » et non-Vélinois, ceux qui sont nés à Vaulx-en-Velin et ceux qui sont venus y habiter. Les Vélinois de souche et les immigrés, en quelque sorte, ce qui n’est pas sans évoquer les réflexes identitaires attisés par l’extrême droite. Nous touchons là du doigt les logiques du communautarisme. Mais ce n’est pas totalement, ou seulement, le cœur du sujet. En effet, on entend dans le brouhaha des invectives, révélées par une caméra, une curieuse satisfaction à la défaite de la maire sortante : « fini les vidéos ». Il ne faut pas être grand clerc pour comprendre à qui profite la suppression de la surveillance. Et c’est ici le second aspect de la recherche du vote communautaire. Il s’y niche non seulement des revendications identitaires religieuses, mais aussi des connivences avec des trafics en tout genre. Toutes ces « violences » et « revendications » sont les manifestations de la décomposition politique à l’œuvre.

Le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez disait sur RTL, lundi matin, qu’« il est compliqué de vivre ensemble » dans notre pays. Aiguillonnée par le choc des populismes, la question des identités non réglées déconstruit la République. Qu’il se soit, par exemple, trouvé sur un plateau de CNews une personne capable d’évoquer, à propos du maire de Saint-Denis Bally Bagayoko, « les grands singes » et les « tribus primitives » en dit long sur l’état du débat politique. Et pire, que sur la même chaîne, Michel Onfray évoque un comportement tribal du maire d’origine malienne démontre, s’il en était besoin, « l’inconscient ou le conscient raciste ». Mais surtout la compétition identitaire, qui est la marque du moment populiste. Le « on est chez nous » répondant à la nouvelle France créolisée. La double instrumentalisation du plafond de verre social et de représentation pour les Français issus de l’immigration, et la hantise du métissage et des repères pour ceux qu’on appelle improprement les Français de souche. Cette pseudo-controverse devient, au-delà de qui sera au deuxième tour de la présidentielle, la matrice du débat français. J.-L. Mélenchon va au bout de la logique. Dans une récente intervention, il estime que la question raciale est la question sociale. Il légitime ainsi le discours de l’extrême droite, qui ne dit rien d’autre avec la préférence nationale et le grand remplacement. Nous sombrons dans l’ethnicisation du débat politique. On dissout le citoyen dans une appartenance identitaire ou on l’y renvoie. C’est dire si les questions essentielles pour la France sont évacuées, qu’elles soient sociales, économiques ou géopolitiques. J’écrivais il y a 20 ans, à propos de la montée du national-populisme : « quand il n’y a plus de lutte de classes, il ne reste que la lutte des races ». Nous y sommes.

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2/ Édouard Philippe déjà président ?

Il était tout autant ridicule de dire que É. Philippe était « out » après sa sortie incongrue sur E. Macron lui indiquant la sortie. Ce type de propos, pour un ancien Premier ministre de Macron censé incarner l’ordre républicain et le respect des institutions, faisait un peu désordre. Il est maintenant quand même un peu tôt pour en faire — sondages à l’appui — le favori des prochaines présidentielles sur la base d’une réélection réussie au Havre. Ce n’était quand même ni l’appel du 18 juin, ni mission impossible. Tout au plus savons-nous que le maire du Havre est sondagièrement friable et, en l’absence d’un candidat de centre gauche crédible, l’ancien Premier ministre apparaîtra comme le dernier rempart à l’extrême droite.

Pour ceux qui me lisent, ils savent que c’est la menace qui pèse sur la gauche si elle se gauchise et reste dans l’orbite de Jean-Luc Mélenchon. N’oublions pas que nous avons déjà vu le phénomène à la dernière présidentielle, avec Juppé quasiment élu dans les sondages, avant d’être battu par François Fillon dans la primaire interne à LR. Et comme É. Philippe était le porte-parole de l’ancien maire de Bordeaux, il y a aujourd’hui une forme de rejouement. La certitude de voir Juppé élu avait à l’époque joué des tours à la gauche et au PS, qui ont cru qu’il fallait aller très à gauche pour le battre, et y sont restés quand Fillon fut désigné.

Observons la situation objectivement. D’abord, le pays est à droite, et très à droite : près de 70 % des sondés pour le 1er tour (Bardella, Zemmour, Dupont-Aignan, Retailleau, É. Philippe). La gauche est faible, très faible : moins de 30 %, dont 10 % pour LFI. Dans ces conditions, une partie de la gauche sondée arbitre la primaire entre l’extrême droite et le centre droit. Comme lors de la primaire de 2022, où elle « votait » dans les sondages pour Juppé contre Sarkozy. É. Philippe est le candidat préféré de la gauche parmi les candidats de l’espace des droites nationalistes, et on les comprend. Ce qui ne veut pas dire qu’ils voteront pour É. Philippe.

Ensuite, 33 à 38 % pour l’extrême droite et entre 15 à 20 % pour l’ancien Premier ministre : cela fait un différentiel colossal pour le second tour. Ceci sachant qu’il n’y a pas de front républicain : les insoumis ne s’en mêleront pas, et l’électorat de LR risque de ne pas acheter une troisième candidature Macron. Car c’est bien là la principale faiblesse d’É. Philippe, et la raison pour laquelle il a voulu tuer sa « proximité », sa « continuité » avec le président sortant en appelant à sa démission. La campagne de Rachida Dati lors des municipales à Paris a démontré la difficulté à porter Macron à droite. Elle montre aussi que sa division est ridicule. Celle-ci est-elle évitable ? Ils sont aussi nombreux sur la ligne de départ à droite qu’à gauche. Peuvent-ils se retirer pour l’ancien Premier ministre ? Pour Gabriel Attal, cela est possible, même probable, après un délai raisonnable. En attendant, ce « go and stop » va quand même handicaper la précampagne du patron d’Horizons. Une fois réglé le problème de Renaissance, qui sera quand même, et pour longtemps, un caillou dans les gants de boxe d’É. Philippe, il lui faudra réduire les candidats à la candidature dans cet espace. Puis il restera quand même un sujet à plus de 10 % : LR.

Ciotti n’a pas tort lorsqu’il estime que « LR n’a aucune chance à la présidentielle ». Pire, le parti néo-gaulliste est au bord de l’implosion. Retailleau a, de fait, appelé à voter Ciotti, alors que son parti soutenait Estrosi. Il manifestait ainsi son choix entre la droite extrême et le macronisme, et cela est loin d’être neutre. Il s’oppose à des primaires soutenues par G. Larcher et V. Pécresse, pendant que D. Lisnard quitte LR pour se présenter à la présidentielle.

Et ce n’est pas fini : J.-F. Copé déclare : « Pourquoi se fatigue-t-on à chercher un candidat alors que nous en avons un, Édouard Philippe ? » Xavier Bertrand est plus candidat que jamais, mais diamétralement opposé à la « dérive pro-RN ». Barnier s’estime dans la course et Wauquiez est pour « tout ce qu’on veut », mais sans Retailleau.

Le problème pour É. Philippe est qu’un candidat LR au premier tour est utile pour éviter que Bardella tutoie les 40 %. Car c’est peu de dire que l’électorat de LR est en résonance avec les obsessions xénophobes et identitaires du RN. Mais cette candidature le bloque et accroît l’écart entre le candidat d’Horizons et celui du RN.

Et je n’évoque pas la candidature de de Villepin, qui fait l’admiration d’E. Leclerc, de Zemmour-Knafo ou de Dupont-Aignan. Le problème n’est pas tant le score de chacun que le brouhaha que cela induit, brouillant les dynamiques. Nul ne sait ce que É. Philippe veut incarner ni dire aux Français, si ce n’est la retraite à 67 ans et un discours musclé sur l’immigration.

Bref, si le maire du Havre a décidé de s’imposer à droite, nous ne savons pas où il veut poser ses pas en économie, sur le plan budgétaire ou en quoi il se distingue de Macron sur l’Europe ou la défense européenne, par exemple. Certes, la présidentielle a tendance à se réduire à : qui peut battre Bardella ? Dit autrement, ce serait : « qui peut rassembler les Français au second tour ? » Pourtant, dans l’alchimie du second tour, où l’on élimine, l’offre programmatique, ou tout du moins le sens d’une candidature ne sont pas totalement résiduels.

Ajoutons aussi que les matrices de report dans les sondages, permettant de pronostiquer une victoire d’É. Philippe, sont un peu optimistes, vu l’état de désagrégation-fragmentation politique dans lequel nous sommes. Alors, attention aux feux de cheminée sondagiers un an avant l’élection présidentielle : Giscard, Rocard, Balladur, Jospin, DSK, Juppé étaient tous élus par les sondages avant d’être battus.

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3/ Chaque semaine, nous voyageons dans les méandres du basculement du monde. Ces métamorphoses qui font la nouvelle donne de notre époque.

Leçon n° 7

Le climat, la grande affaire de l’homme

Avant d’être une controverse politique, l’écologie est surtout une réalité. Lorsqu’on veut s’y confronter, nous sommes bien dans ce qui est constitutif des métamorphoses du monde. Cette question ontologique n’absorbe pas toute la période du basculement du monde, mais l’ordonne.

Au lieu que ce soit le changement dans l’histoire de l’humanité, de son mode de production ou la géopolitique des nations, il s’agit d’une rupture possible dans ce qui fait l’humanité, c’est-à-dire l’interaction entre l’homme et la nature. L’enjeu n’est pas moins que les conditions dans lesquelles l’humanité peut le rester.

On comprendra que la question écologique n’est pas seulement l’affaire du siècle, mais l’affaire de l’homme.

Tout le monde constate, de manière empirique, le réchauffement climatique. Le débat sur cette question dans les années 2000 est derrière nous, même si l’orientation climatosceptique est l’apanage de D. Trump et, avec lui, de tous les partis d’extrême droite sur la planète. La hausse des températures, les canicules, les tempêtes et autres tornades, les ouragans, typhons, la fonte des glaces et la hausse du niveau de la mer ne sont pas contestables. De même, l’effondrement de la biodiversité, avec la disparition des espèces, est très largement documenté. Il n’y a pas un jour sans que la pollution de l’eau, de l’air, du sol ne fasse l’objet d’un constat alarmé. On ne compte plus les études, les reportages sur la pollution plastique des océans, au point d’en faire un nouveau continent. Cela est tout autant dû à la surproduction de plastique — on le retrouve partout — qu’à la désinvolture avec laquelle l’homme traite les bouteilles plastiques. Quant à l’épuisement des ressources naturelles, nul besoin d’être un prix Nobel pour comparer les besoins exponentiels humains — renforcés par le stade de l’IA — et la capacité limitée des réserves de notre sous-sol à les satisfaire à plus ou moins brève échéance.

Moins perceptibles, si ce n’est par la multiplicité des problèmes respiratoires, particulièrement chez les enfants, les pluies acides sont devenues notre quotidien. Les émissions d’oxyde d’azote et de dioxyde de soufre sont transportées par le vent et les courants d’atmosphère. Le CO2 et le NOx réagissent à l’eau et à l’oxygène pour former l’acide sulfurique et l’acide nitrique, qui redescendent sur terre sous forme de pluie et polluent massivement la planète, son air, ses eaux et son sol.

Ce n’est pas non plus être alarmiste que de lier ces dérèglements et autres défis aux activités humaines : industries, agricultures et utilisation massive des énergies fossiles.

L’émission de gaz à effet de serre ne vient pas de la nature elle-même, mais de l’activité humaine. Elle produit la déforestation, le réchauffement climatique, la surexploitation des ressources, de l’agriculture et, par voie de conséquence, la pollution.

La question n’est pas, n’est plus, de prédire une catastrophe existentielle pour la planète. Nous sommes entrés dans la crise et elle est consubstantielle au Nouveau Monde.

Il ne s’agit plus seulement de traiter les causes avec une radicalité plus ou moins grande ou de se désoler de l’état de la planète en enfourchant son vélo. Il nous faut déjà traiter les effets. Il faut traiter les causes pour retarder les effets, mais les causes non traitées ont déjà produit leurs effets à traiter.

Le défi climatique n’est pas un discours alarmiste ou un problème lointain. C’est une transformation profonde déjà en cours.

Réduire les émissions de CO2, protéger les écosystèmes, consommer moins de ressources, penser les villes et l’économie à l’aune du défi climatique impose de repenser le modèle de société, et ceci au moment précis où le capitalisme mute vers le numérique, dévorant nos ressources de sous-sol et nos investissements financiers.

Nous n’avons pas encore entamé la transition dans les deux domaines qu’il faut en plus gérer les effets.

C’est dire l’ampleur de la tâche et le débat qui va occuper les sociétés dans les 20 ou 50 ans à venir.

Ce n’est pas en disant que nous n’avons pas le temps d’attendre que l’on réglera le problème.
La collapsologie, très portée par le courant écologiste, n’est pas pour autant bonne conseillère et, pour tout dire, contre-productive, car impraticable : elle repousse les solutions transitoires à plus tard.

Yves Cochet, qui, avec le communiste G. Wasserman, nous a aidés à conduire les Assises de la transformation sociale débouchant sur la gauche plurielle, fut décisif dans la prise de conscience de la gauche réformiste du sujet. Et cela au-delà d’une compétition électorale où les écologistes se fixaient l’objectif d’être le nouvel âge de la gauche et de remplacer les socialistes.

Le leader écologiste est devenu depuis la figure emblématique du courant « écolocatastrophiste », se transformant en ermite autosuffisant attendant le choc final de l’humanité. Il écrivait au début des années 2000 : « l’effondrement de la société mondialisée est possible dès 2026, probable en 2025, certain en 2030. À quelques années près, toute la période 2025/2030 sera donc la plus bouleversante qu’aura menée l’humanité en si peu de temps ». Il suffit de constater où nous en sommes aujourd’hui pour invalider la pensée du point de rupture. Mais on aurait tort de ne pas voir un phénomène de dégradation constant qui cause des altérations irréversibles au climat.

La COP21 de Paris, pilotée par Laurent Fabius sous la présidence de F. Hollande, fut une prise de conscience planétaire de l’état de la planète et de la nécessité de lutter contre le réchauffement. Il s’agissait là d’une — de la dernière ? — tentative de décélération. Les difficultés des COP suivantes, le retrait des États-Unis, les points de blocage sur le financement des mesures de maîtrise du réchauffement pour le Sud n’ont pas de quoi nous rassurer.

Est-ce maîtrisable ? Les productions littéraires sur le constat sont légion. D’André Gorz à Hans Jonas, en passant, entre autres, par Aurélien Barrau, Baptiste Morizot, Marc-André Selosse ou André Clément, tous les aspects du défi climatique sont évoqués. Mais nous sommes moins prolixes pour passer du lanceur d’alerte à l’ingénieur de la transition. Laurent Fabius, dans son livre Rouge carbone, évoque le confinement du Covid pour donner l’exemple de ce que l’humanité est capable de faire. Mais quel est le programme praticable ? Des pistes, certainement, mais quel programme de transition ? Et comment financer la neutralité carbone ? Il s’agit d’un effort de 60 à 100 milliards à horizon 2030, dans une situation de disette budgétaire, alors que nous avons à financer la transition numérique et maintenant l’effort de défense. Comment le faire sans être dans une perspective de croissance de production, de travail, d’industrie, ou alors il faudra « écologiser la misère » ?

Car les exigences en la matière sont vertigineuses : décroissance énergétique, décarbonation de l’industrie, démondialisation de la consommation, réduction de la population, du temps de travail, des voyages en avion. Ce programme, annoncé par des écologistes et pris en soi sans mode d’emploi, nécessiterait un gouvernement autoritaire, tout du moins un Comité de salut public ou climatique. D. Cohn-Bendit, plutôt libertaire, ne dit-il pas : « On n’y arrivera pas sans une certaine coercition » ? Arne Næss, le père idéologique des écologistes, tenant de « l’écologie profonde », a induit un pessimisme militant débouchant sur une forme d’illibéralisme écolo. Il estime, en outre, que la technologie ne peut résoudre les problèmes environnementaux. Il ajoute que « l’humain n’est pas supérieur à la nature » et, par voie de conséquence, l’ennemi est l’humain. Le paradoxe de cette pensée dite progressiste est qu’elle est, au sens étymologique du terme, « réactionnaire ». Il s’agit de revenir sur tout ce qui fut l’époque du productivisme et de la modernité acquise dans les Trente Glorieuses. Elles induisent des idéologies punitives, comme la démondialisation ou la démarchandisation, qui ne sont rien d’autre que la punition de l’humanité pour avoir péché contre la nature. Par exemple, le refus de l’énergie nucléaire au nom de la difficulté à traiter ses déchets et l’enfouissement de ce qui reste. La conquête pour l’humanité que représente le recul de la faim dans le monde — même si cette plaie demeure — grâce à une agriculture « industrielle » devrait être déconstruite au nom des dégâts environnementaux, et non la faire muter pour répondre aux mêmes besoins avec d’autres moyens. D’autres théorisent « le lien important entre l’oppression des femmes et celle de la nature » et font de cette double exigence la clé de voûte du véritable engagement politique dans l’écologie. Cette confusion des « peines » de l’humanité ne les rend ni plus lisibles ni défendables. Il y a aussi ce que Luc Ferry, dans son livre Les sept écologies, appelle « l’effondrisme », sorte de catastrophisme légitimant toutes les radicalités. La décroissance et la rupture globale et brutale avec le productivisme se heurtent au mur de la soutenabilité démocratique ; nous l’avons vu avec le mouvement des Gilets jaunes, où une simple taxe carbone a libéré une colère globale. Penser l’écologie, c’est maintenant penser la transition écologiste. Il est sûrement plus praticable de penser une transition qui freinerait la dégradation climatique — car, en ce domaine, on ne revient pas en arrière — et intégrerait une adaptation aux dégâts existants et continus, vu l’inertie humaine.

Le programme fondamental « Le pouvoir d’agir — construire la démocratie sociale écologique », dont je vous ai déjà parlé, écrit : « l’urgence écologique exige le retour d’un État stratège (…) le marché ne permet pas de résoudre les problèmes de sécurité d’approvisionnement, d’inflation du prix de l’énergie et de décarbonation. Nous devons mettre en place une planification économique, énergétique, écologique et sociale, associant étroitement le Parlement, les collectivités territoriales, les syndicats, les citoyens à sa conception, à sa mise en œuvre, à son suivi ». Et de préconiser une « taxe carbone ajoutée » ou l’introduction d’un compte carbone de suivi de l’empreinte carbone. La planification est une impérieuse nécessité. « Le marché est une force qui va mais ne sait où elle va », disait le regretté Lionel Jospin. Le marché ne peut faire le choix entre le biofuel, l’aviation à hydrogène ou le vactrain, l’hyperloop propulsé par des forces électromagnétiques qui auront la même vitesse. Car sans infrastructure idoine, le business plan, et donc le financement privé, est erratique, et nous n’avons pas trop de moyens. C’est un exemple, mais cette voie réformiste s’oppose tout à la fois au laisser-faire et à la coercition.

Vu l’ampleur de la tâche, vu la mutation que provoque ce défi, vu qu’il touche, pour le coup, à l’intégrité humaine, l’humanité doit penser la transition, et elle ne sera possible que si elle est partagée et maîtrisée. Il s’agit d’un processus de changement profond, indispensable, individuel et collectif, appelant certes à agir sans délai, mais non pour « arrêter l’humanité », lui demander de renoncer à toute modernité et même de nier l’humain car prédateur de la nature, mais de travailler à la vraie transformation du modèle social et économique par le plan, la loi et la coopération-concertation européenne et mondiale.

Cela induit une planification démocratique pour l’amélioration de l’efficacité énergétique des bâtiments, par exemple, la réduction de la consommation d’énergie par la sobriété et la production d’énergie renouvelable. Mais aussi l’imprégnation d’une éthique de la responsabilité, celle du genre humain, et elle est contradictoire avec la logique du libéralisme économique, de son « enrichissez-vous » dominant, avec sa morale « jouir sans entrave ni temps mort », chère à l’individualisme consommateur. « Nous devons répondre aux conséquences prévisibles de nos actes », disait Max Weber. Faut-il pour autant congédier le progrès ? Si nous en avons la conception du développement continu de la science et de la technique, ce que les marxistes appellent les forces productives, certainement. Mais le progrès, c’est l’arraisonnement de la technique au besoin humain. Il n’est progressiste que ce qui émancipe, pas ce qui aliène — nous y reviendrons.

Est-ce possible ? Jean Jouzel, mondialement connu pour ses travaux avec le GIEC, qui ont démontré le rôle du gaz carbonique dans la prévision de l’augmentation des températures provoquées, écrivait dans Le Monde du 30 mars : « Notre optimisme dépasse notre inquiétude. Si le réalisme de l’instant nous effraie, il ne faut pas perdre de vue la solidarité que nous sommes capables de mettre en œuvre ». Si l’écologie est la clé de voûte du Nouveau Monde, tant du point de vue du défi pour l’humanité que par l’interaction des solutions sur le comportement de nos sociétés, si l’écologie est transversale, car, comme le souligne encore Jouzel, « il n’y a pas de secteur d’activité qui puisse dire que le réchauffement n’est pas son affaire », l’écologie doit être positive. Il s’agit d’une émancipation de l’homme, de l’arrachement aux contingences d’un mode de production qui lui a permis de sortir du Moyen Âge de l’humanité, mais qui, faute de changement de modèle, peut nous y renvoyer. Il nous faut non seulement changer la vie, mais sauver la vie dans un monde où les crises sont conjointes. Au fond, il s’agit de lutter pour retrouver la maîtrise du destin du genre humain, confronté à sa propre finitude, en tout cas de son écosystème. Encore et toujours la lutte pour l’intégrité humaine : elle réhabilite, par les diagnostics partagés et les choix, la politique.

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À dimanche prochain