2082 Jours de guerre en Europe

1.La France a la fièvre communautaire

2.Trump : 100 jours sans démocrates

3.La gauche et son mirage perdant

0000

1. La France a la fièvre communautaire

Il y a le fait et l'effet.

L’assassinat d’un jeune Français musulman dans son lieu de culte et l’expulsion de Jérôme Guedj et de Corinne Narassiguin d’une manifestation de solidarité place de la République qui s’en est suivie. Le crime s’est fait avec la rage meurtrière ignoble de 57 coups de couteau, avec des injures islamophobes. Et l’on a, de fait, expulsé Jérôme Guedj de la solidarité aux cris de « PS, Parti sioniste ». La perte de l’immunité républicaine contre le poison de la haine religieuse ou ethnique démontre, s’il en était besoin : la France laïque a la fièvre communautaire. Celle-ci n’est qu’une partie visible de la lente décomposition à l’œuvre de l’espace public. Et lorsque, le 1er mai la violence recommence avec la même cible, Marine Tondelier, interviewée sur RTL, est incapable de prononcer des mots de solidarité, pire, de répondre sur l’antisémitisme latent, sous-entendant même que J. Guedj, par sa seule présence, déclenche la violence. On ne peut que se dire : si la décomposition avance, une partie de la gauche est à la rue.

La colère et la tristesse nous étreignent face à une haine des musulmans et des juifs qui se font la courte échelle dans une sorte de libanisation des esprits. On ne compte plus les actes antisémites : encore jeudi, un septuagénaire portant une kippa passé à tabac par un ivrogne, pendant que l’on apprend l’agression de deux femmes d’origine algérienne, jetées à terre et rouées de coups aux cris de « sales Arabes », ou une autre agressée à Poissy parce que portant un voile, selon le préfet.

Les Juifs ont peur, les Musulmans ont peur, la France vit dans la hantise de l’autre, au point qu’un élu RN a immédiatement stigmatisé le procureur de la République Abdelkrim Guéni, le prenant pour l’agresseur de Monsieur Cissé à cause de son nom… Malaise dans la République.

Dans le même temps, autre chose a retenu mon attention. Nous sommes, subrepticement, dans l’emballement des propos, passés à un autre stade dans le démantèlement républicain.
Ritchy Thibault, ex (ou toujours) assistant parlementaire d’Ersilia Soudais, députée France insoumise, a lancé un appel à la constitution de milices : « On ne peut pas compter sur les institutions. La police, la justice véhiculent l’islamophobie et le racisme. On ne peut compter que sur nous-mêmes », et de préconiser « des brigades d’autodéfense populaire ».

La délégitimation de l’État bourgeois s’accompagne de l’ébauche d’un double pouvoir face à celui-ci, rien que de très classique chez les révolutionnaires léninistes ou anarchistes en quête de soviets. Quant au discours, il emprunte au wokisme et à la nature raciste de la police et de la justice.

Nicos Poulantzas, pourtant théoricien de l’étatisme autoritaire, avait tordu le cou à cette thèse de l’État porteur des « turpitudes de la bourgeoisie ». L’État a une relative autonomie avec cette dernière, ne serait-ce que parce qu’elle n’est pas unie, et l’État doit prendre en compte (faire des concessions, dit-il) les minorités. Mais il ne s’agissait pas, pour notre « assistant révolutionnaire », de faire un amphi place de la République sur cette dernière, mais de la subvertir par les mots. Le propos a beaucoup énervé le ministre de l’Intérieur, qui a porté plainte pour « appel à l’insurrection », lui-même emporté par une série de polémiques sur son retard, son refus de recevoir la famille Cissé.

Controverse immédiatement chassée par l’emploi du terme islamophobie, délaissant le meurtre pour la chasse aux concessions sémantiques aux ayatollahs – mollahs iraniens qui utilisent ce concept pour défendre leur intégrisme. Pourtant, chacun le sait : les islamophobes existent, l’instrumentalisation aussi. Ce débat, lancé par l’administrateur-chercheur des colonies français Alain Quellien en 1910, est un marronnier typiquement français.
Était-ce le moment ? Tant il est vrai qu’il ne s’agit pas de dire ce que l’on pense vraiment, mais ce qui flatte l’opinion passablement radicalisée sur le sujet. Passons !

La harangue de R. Thibault, pour minoritaire qu’elle soit, est significative de ce qui se joue en France. Après les attaques des milices privées des narcotrafiquants contre les prisons, s’instille ainsi dans le débat le recours à la force privée contre l’État. La délégitimation de l’État républicain est donc insidieuse et multiple. Que ce soit un président de la République ne respectant pas le résultat des urnes, un ministre de l’Intérieur se réservant le droit de ne pas respecter une décision de la Cour européenne, ou le fait que 150 juges soient physiquement menacés, ou encore la toute-puissance des communautés, ou même la théorie du « peuple supérieur » à l’État de droit, un illibéralisme par le bas rejoint l’offre autoritaire par le haut, qui rôde dans nos démocraties libérales.

L’effet ciseaux est saisissant. L’ennemi ? C’est la démocratie libérale et son État de droit ! Tel est le mot d’ordre unificateur des populismes rampants.
Dans un récent débat sur la chaîne parlementaire, j’ai été confrontée dans cette « tendance ».
Une ancienne membre du Conseil constitutionnel, une normalienne autrice, un énarque normalien et un psy se retrouvaient pour réciter, sans vraiment s’en rendre compte, leur gamme pour le pouvoir du peuple contre le droit. Sous le truisme du peuple souverain et de la défense de la démocratie contre la judiciarisation de celle-ci, on mélangeait tout : le droit, le peuple, l’État — et on débouchait sur le discours de tous les illibéraux, pour ne pas dire d’extrême droite. Eh bien, notre « révolutionnaire » de la place de la République participe de cette grande remise en cause républicaine.

Il ne faut pas confondre contenu et contenant. Une bouteille peut contenir une affreuse piquette ou un nectar divin. Mais, sans bouteille, il est impossible de changer l’une ou de goûter l’autre. Mais, ce qui fait la bouteille, c’est le contenu.

Éric Zemmour avait voulu balayer l’idée de l’État raciste en citant Max Weber : « le monopole de la violence légitime ». La formule de l’auteur du Savant et de la Politique est : « le monopole de la force physique légitime » — ce n’est pas équivalent.
Dans un cas, il s’agit d’un État que l’on ne pourrait contredire, car le monopole de la violence le rend légitime. Dans l’autre, il s’agit de lui conférer le monopole de l’exécution de l’État de droit, produit de la délibération démocratique. C’est ce qui distingue le régime autoritaire de la République.

Et à l’autre bout de l’échiquier politique, face aux tenants de « l’État reproducteur de la domination », J. Habermas a répondu : « Le consensus ne produit pas de domination, mais un véritable accord entre les différents acteurs d’une production juridique commune. »
Vous me direz : où va-t-il ? Nous sommes loin du meurtre de Cissé dans sa mosquée.
Pas tellement. La haine raciste ou religieuse éclatant au grand jour révèle les ferments du tous contre tous. Nous avons connu, dans notre histoire, ce moment d’abandon barbare. C’est ce qui a conduit au massacre de la Saint-Barthélemy, et en réaction, en 1576, Jean Bodin proclama et réclama « la puissance absolue et perpétuelle d’une République ».

C’est tout simplement l’enjeu du moment, face aux tyrannies des identités conduisant à l’illibéralisme.

Ce crime raciste dans une mosquée, et cette expulsion d’un juif d’un rassemblement, voire cette revendication de milices, manifestent, chacune à son niveau, la décomposition en cours.

0000

2. 100 jours de Trump sans Démocrates

139 décrets, un tapis de bombes informationnelles, le soutien à Poutine, Bolsonaro ou Netanyahou, la guerre commerciale, l’explosion de l’inflation, le licenciement des fonctionnaires, l’OPA sur le Canada, Panama, le Groenland, le dollar à -9 %, la Bourse également, la chasse aux immigrés et aux médias sans oublier la taille des douches et le retour des pailles plastiques…

En 100 jours, la dictature du bureau ovale s’est imposée aux États-Unis et dans le monde.

Cela étonne qui ? On s’attendait à quoi ? Par contre, je suis déçu par l’absence de résistance aux États-Unis même. J’avais pronostiqué, lors de l’investiture de Trump, la résistance de la société civile, du Parti démocrate, des syndicats, des campus : elle n’est pas totalement ou pas au rendez-vous.

Certes, Trump perd 7 points dans les sondages, c’est une chute, sa popularité est écornée, mais elle est à 43,5 % et l’électorat du Parti républicain soutient toujours à 90 % son président.
À cette étape, le pouvoir trumpiste est entamé par segments, mais pas globalement.
La politique économique est la plus impopulaire depuis la Seconde Guerre mondiale, le soutien à l’Ukraine est majoritaire, mais faute d’une alternative et d’une contestation globale, la vague illibérale et national-populiste ne reflue pas.
Seul l’électorat « périphérique », venu dans la dernière ligne droite, s’en est allé.
Autant dire que je ne partage pas les communiqués de victoire provenant du vieux continent.

Lorsque je vois la situation en Grande-Bretagne, avec le parti anti-immigré de Nigel Farage qui, après le Brexit, est aujourd’hui en tête dans les sondages (26 % contre 23 % aux travaillistes et 20 % aux conservateurs), sans évoquer l’AfD en Allemagne, le RN en France ou l’extrême droite en Roumanie, je me dis que la vague national-populiste déferle toujours.
Alors, 100 jours, ce n’est peut-être pas suffisant pour le retournement de l’opinion aux États-Unis. Mais où en sera le monde dans 100 jours, sous la férule vindicative et sénile de celui qui gouverne de manière hiératique la première puissance de la planète ?

Tant que le décrochage ne sera pas net et ne touchera pas l’électorat trumpiste, le président américain multipliera les zigzags et conduira son pays, et le monde, dans le mur. Et ce retournement ne peut se produire sans une offre dans le pays. Et c’est ici que nous avons sous-estimé un problème :

L’opinion progressiste et le Parti démocrate sont littéralement KO debout. Seule une vaguelette critique morale continue à se déployer. On ne peut pas dire qu’elle fut pertinente lors de l’élection.

Aujourd’hui, la thèse en vogue — attendre que l’opinion soit confrontée au mur du délire lors du débat budgétaire, pour décréter la contre-offensive — peut sembler sur le papier pas totalement idiote. Je connais bien cette théorie du balancier. Je n’ai jamais été un grand fan de ce raisonnement, plus mécanique que politique. Il se heurte à deux problèmes : où en seront les États-Unis et le monde à ce moment-là ? Et quelle sera l’alternative ? Car, face à l’échec programmé, Trump radicalisera.

Parier sur la réaction rationnelle de l’opinion ou de Trump face aux résultats de ses errements me semble, pour le moins, audacieux. En attendant, il serait temps que le Parti démocrate — et pas seulement Bernie Sanders — hausse le ton.

Kamala Harris, dans un discours, vient de faire mercredi un pas en ce sens.

C’est la seule bonne nouvelle de ces 100 jours.

0000

3. La gauche et son mirage perdant

Un sondage Louis Harris relance le débat sur la primaire de toute la gauche.

Tout le monde veut voir qu’en additionnant tout ce qui bouge à gauche, celle-ci est à une encablure du deuxième tour.

On oublie d’abord que le sondage ne propose pas de nom. Qui peut croire, en effet, que le résultat serait identique avec Autain, Ruffin, ou Tondelier, ou Glucksmann ? Ensuite, la présidentielle, c’est deux tours, me semble-t-il. Au premier tour, on choisit ; au second, on élimine. Et pour cela, il ne faut pas être repoussoir au second.

L’intéressant n’est pas le score de cet improbable conglomérat de premier tour, mais la ligne en dessous. Il s’agit du pronostic du candidat « macroniste », qui sous-performe alors que LR est à 10 %. Ceci confirme les récents scrutins dans des élections partielles, à savoir le retour de ces derniers sous l’impact de leur présence au gouvernement et de la bataille Wauquiez-Retailleau. Mais, comme le RN ne perd quasiment rien, cela veut dire que LR est en train de reprendre une partie de son électorat passé chez Macron.

C’est accessoirement une mauvaise nouvelle pour É. Philippe, mais une bonne pour l’extrême droite, car celle-ci est à 34 % au premier tour (Mitterrand : 28 % en 1981). Et vu l’offre néo-nationaliste de LR et des autres candidatures d’extrême droite testées en même temps (Ciotti, Dupont-Aignan, Zemmour), le RN a de la réserve au deuxième tour, ce qui la met allègrement à 50 %.

Où est la réserve de la gauche qui se rêve unie pour être qualifiée ? Au centre droit ? Et vous pensez que, dans une union avec Mélenchon, elle se mobilisera ?

La gauche est ainsi faite que lorsqu’on lui montre la lune, elle ne voit que le doigt.

Comment croire qu’une primaire néo-NFP, de Glucksmann à Mélenchon comme le réclament Lucie Castet, C. Autain, F. Ruffin et, à cette étape, M. Tondelier, va entraîner le pays à faire barrage à l’extrême droite ?

C’est Biden qui a battu Trump, pas B. Sanders, malgré toute la sympathie que la gauche a à son égard.

Nous sommes au cœur de la contradiction stratégique de la gauche. Elle rêve de second tour par l’union alors que la nature de celle-ci la condamne à le perdre.

La gauche pense d’arithmétique alors que le succès est dans la politique.

C’est l’offre qui crée la dynamique de premier tour, pas l’addition des pommes et des poires.

Mais, continuons ce cheminement en Absurdie…

Le périmètre de cette primaire de tous, personne n’en veut. R. Glucksmann, B. Cazeneuve, F. Hollande, le Parti radical, les trois motions qui s’affrontent (dont O. Faure) pour le congrès du PS, Jadot et une partie des écologistes, le PCF… ils disent tous : « Nous, c’est sans Mélenchon ». Voilà qui n’est pas pour nous déplaire.
Je remarque au passage que lorsque je ferraillais pour la rupture avec Mélenchon, on me répondait : « Et comment tu gagnes ? »

Le chef de l’extrême gauche a d’ailleurs déjà tiré le bilan de cette affaire en déclarant sa candidature sans rien demander à personne. Pour la première fois, lors du 1er Mai, dans son discours, le leader populiste de gauche a employé le terme « gouvernement insoumis » et non « gouvernement NFP ». La nouvelle phase est donc actée.

Nous ne sommes plus dans l’union de tous.

Alors, la petite histoire racontée par la « gauche officielle » est maintenant celle-ci : Mélenchon et la gauche non mélenchoniste sont dans un bateau, Mélenchon tombe à l’eau… qu’est-ce qui reste ? La gauche non mélenchoniste, pardi !
Le problème est que le bateau reste le même, et les Français ne veulent pas monter dessus.

Et pour couronner le tout, une partie des embarqués veut que l’autre soit débarquée. Ce que dit d’ailleurs clairement O. Faure dans une tribune libre, accusant son opposition de vouloir ramener Cazeneuve et Glucksmann au PS. Vous vous en rendez compte ? Quelle horreur !
Au fait, rappelez-moi : qui dit « une primaire de Glucksmann à Ruffin » ? O. Faure, non ?

On nage en pleine tartuferie.

Cette histoire de l’union des gauches non mélenchonistes, c’est perdant-perdant. On ne fait pas le plein au premier tour car il manque les 10 % de Mélenchon, et on est toujours dépendant de Mélenchon au second tour, l’épouvantail du centre droit, qui ne viendra pas, le jugeant pire que Marine Le Pen.

L’union de tous, ou l’union avec lui ou sans lui, c’est le mirage perdant. Car à la présidentielle, ce n’est pas l’union qui fait la dynamique, mais l’offre.

Enfin quoi !!! Réveillez-vous ! Mélenchon n’était pas soutenu par l’union à la présidentielle pour faire 22 %.

Enfin, comment peut-on agiter la perspective de l’union avec Mélenchon ou de la gauche non mélenchoniste en faisant l’impasse sur les municipales ?

Voilà des personnes qui vous parlent d’union alors que le prochain scrutin — décisif — se fera avec des candidats LFI ou écolos contre des socialistes sortants. Et moins de trois mois plus tard : « Embrassons-nous, folle ville ! », ce serait la primaire de l’union à la présidentielle ?

Ne faudrait-il pas, au moins, commencer par dire : pas un candidat de gauche contre la gauche sortante aux municipales ? Mais que voulez-vous, on ne réveille pas une gauche qui rêve !

Alors, que faut-il faire ?
Bâtir une nouvelle offre politique, tant programmatique que organisationnelle. En un mot, un nouveau PS assumant sa culture de gouvernement, puis rassembler tous ceux qui la partagent, de Glucksmann à E. Maurel, et désigner le candidat de ce maul* dans une primaire social-démocrate.

C’est le seul moyen de bâtir une dynamique nouvelle et de capter le vote utile des « déçus du macronisme » et des « dégoûtés du mélenchonisme », et d’accrocher ainsi le 2ᵉ tour.
Glucksmann était à 14 % aux européennes sur une ligne social-démocrate assumée. Bien plus haut que les 10 % de Mélenchon quand il a amorcé sa dynamique de vote utile lors de la dernière présidentielle. Et ainsi qualifié, le candidat social-démocrate est en capacité de rassembler le pays contre l’assaut de l’extrême droite.

Mouais… J’oubliais un petit détail : il faut que les tenants d’une autre direction l’emportent au prochain congrès du PS.

À dimanche prochain.