4556 Jours de guerres en Europe
1/ Une fusillade de Gala ; 2/ la France qui gagne ; 3/ leçon n° 11 la Guerre de l’Eau.
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1/ Une fusillade de Gala
« À terre ! À terre ! À terre ! » ce fut un cri terrifiant, un cri glaçant, mais un cri signifiant. Il a été lancé pendant le dîner des correspondants de presse accrédités à la Maison-Blanche lors d’une fusillade dans le hall de l’hôtel Hilton. Ces coups de feu et ces cris font image.
Ils résument la situation des États-Unis entre absence de professionnalisme et vulnérabilité. Passée l’incrédulité, la sidération, on se demande : mais comment est-ce possible ? Il y a dans cette salle le président des États-Unis, le vice-président, le speaker républicain, le secrétaire d’État, le ministre de la Défense et responsable du Pentagone, ils sont là, endimanchés, réunis avec la fine fleur de l’establishment médiatico-politique américain, tout devrait être sous contrôle. Et pourtant, il s’en est fallu d’un rien pour qu’un homme « lourdement armé » selon le FBI, n’ouvre le feu dans la salle, provoquant un tir de barrage en retour du « Secret Service », conduisant à un carnage. En un instant, les États-Unis pouvaient être décapités par un homme armé, déterminé à tuer. Il séjournait à l’hôtel, ne fut pas le moins du monde inquiété ni scanné et réussit à aller au-delà des portiques de sécurité. Décidément, les « services » sont à l’aune de leur chef d’État « complètement à l’Ouest », indolent, insouciant, en un mot amateur. En un éclair, l’Amérique de Trump a donné à voir l’incurie et le désordre aux commandes. Le parallèle est fascinant entre un périmètre de sécurité non préparé et une guerre avec l’Iran non pensée. La politique erratique du président désorganise tout le monde, y compris sa sécurité. Sa guerre avec l’Iran fut décidée au feeling, sans « état des lieux », sans véritable but, sans solution de repli, à la seule vue d’un briefing vidéo présenté par Netanyahu, captant ainsi l’intérêt du vieux président. Comme cela, entre deux portes, deux parties de golf, deux tweets, D. Trump a embarqué son pays et le monde dans une aventure insensée, avec un « à-peu-près » confondant. Il n’y a pas, comme hier au Koweït ou en Irak, la rhétorique habituelle pour la démocratie. Il ne s’agit même pas de punir cette « junte religieuse » pour ce qu’elle fit à son peuple. Juste une chasse au « trésor uranium », dont il nous disait il y a peu qu’il était hors d’état de nuire, légitimant ainsi un précédent bombardement. Ce mélange de prétention satisfaite, de suprémacisme décomplexé, de morale de boy-scout au service d’une absence totale de professionnalisme et d’un cynisme de plomb est la marque du trumpisme. Elle est incarnée par un leader « fatigué et fatigant », inconstant et inconséquent dont la baisse des qualités cognitives et la sénilité avérée semblent en résonance avec le déclin américain. Tout est foutraque dans ce nouveau monde essoufflé où la première puissance du monde est dirigée par un président capable de se grimer en Jésus-Christ dans un tweet. La déraison, l’irresponsabilité, l’impulsivité, l’imprévisibilité, servies ou asservies par une communication délirante, sont la marque d’une Amérique qui perd les pédales. Son président est incontrôlable, incontrôlé et son état fait tache d’huile dans toute la société américaine, y compris la sécurité présidentielle. Mais on pourrait élargir le propos en écoutant les délires égotiques des milliardaires de la tech se pensant le sel de la terre. Il y a quelque chose de « déconnant » dans ces États-Unis d’Amérique.
Les États-Unis sont en pleine réorganisation stratégique avec un retrait sur les « Amériques » pour mieux se tourner vers le Pacifique et contenir la Chine. Et D. Trump vient s’embourber dans une guerre d’avant, une guerre comme du temps des Bush où l’Amérique dictait sa loi. La « guerre » israélo-américaine contre la dictature militaro-religieuse de l’Iran n’est pas un objectif stratégique américain, mais israélien. Et puis est-ce vraiment une guerre ? Elle en a l’apparence, elle détruit, bombarde et tue, mais la réalité est celle d’un bombardement sans engagement au sol. A-t-elle vraiment un but ? Cela lui ressemble et on ne pourrait pas vraiment l’en blâmer. Le régime iranien, dictature théocratico-terroriste, dirigé par des fanatiques pleins de foi, mais sans loi, tuant, torturant ceux qui s’opposent, asservissant les femmes et saignant son peuple via une corruption d’État. Ce pouvoir, fauteur de guerres et d’attentats, dont l’antisémitisme est devenu « le surmoi de la religion d’État », ne mérite aucune circonstance atténuante. Sa chute ne serait que justice. Mais quel est le plan de bataille pour l’obtenir ? Comment chasser le régime sans marcher sur Téhéran ? Comment a-t-on pu croire qu’il céderait à la première canonnade alors que la religion et l’idéologie officielle sont le martyr ? Comment n’a-t-on pas vu la militarisation du détroit d’Ormuz par l’Iran alors que les services de renseignement israéliens et américains s’enorgueillissent de tout savoir sur le régime ? Le blocage d’Ormuz est un piège pour les Américains, mais aussi pour les Iraniens. Les deux ont pris en otage le monde et ne savent comment décélérer. À l’époque des drones et de l’IA, cela ressemble à ces sièges devant les villes comme au Moyen Âge ou à la Renaissance. L’enjeu est : qui cédera le premier ? Ça risque d’être long, alors D. Trump nous annonce que c’est fini : « la guerre est terminée »… bon, attendons le tweet de demain.
Comment n’a-t-on pas anticipé la réaction iranienne en direction des monarchies pétrolières ? Comment, alors qu’il s’agit de la pierre angulaire de la stratégie diplomatique et du principal soutien financier du clan Trump, ne s’en est-on pas préoccupé ? La négociation se dérobe comme un mirage. Les conditions affichées sont celles d’une reddition. Et quand bien même Trump caressait cet objectif, il lui faudrait un certain temps pour l’obtenir, temps incompatible avec une économie mondiale sous tension. Et puis D. Trump sait-il ce qu’il peut accepter, et l’Iran sait-elle ce qu’elle peut tolérer ? Déjà, le Qatar s’alarme sur le risque « d’un conflit gelé ».
Si l’intervention du Hezbollah contre Israël à la demande de l’Iran a provoqué la réaction du gouvernement d’extrême droite israélien, qui n’attendait que cela, on se demandera longtemps pourquoi cela ne fut pas anticipé par l’administration Trump. À l’évidence, le partenaire israélien suivait sa logique de zone tampon garante de sa sécurité. Mais qu’est-ce que l’Amérique est allée faire dans cette galère ? Elle a beau taper publiquement sur les doigts de Netanyahu, il ne veut pas de cessez-le-feu. Cela est moins indispensable pour la sécurité d’Israël que pour le récit de la campagne législative qui s’annonce serrée avec l’alliance Bennet-Lapid, le renouveau de la gauche israélienne autour du Parti démocrate et les partis « arabes » israéliens. Il n’en reste pas moins que la situation est humiliante pour les États-Unis, en difficulté à se faire respecter par leur allié.
Enfin, l’idée prêtée à D. Trump d’affaiblir énergétiquement la Chine, après avoir obtenu du Venezuela de le faire, a un prix à payer considérable, non seulement pour l’économie mondiale, mais aussi pour les États-Unis. Mais comment est-il possible de ne pas avoir vu que le blocage du pétrole en Iran sauve in extremis la Russie de la banqueroute grâce à la relance de ses exportations ? Et si l’objectif se voulait la démonstration de puissance vis-à-vis de la Chine, elle démontre surtout que les États-Unis, mis à part une guerre nucléaire qui n’aura pas lieu, ne sont pas en mesure de stopper l’Empire du Milieu si ce dernier se proposait de « récupérer » Taïwan. Cette promenade, pour paraphraser D. Trump, à 25 milliards, se voulait elle aussi une intimidation pour le Sud global ; elle démontre les limites globales de la puissance de l’Occident. Pire, elle démontre la division de l’OTAN, dont l’ancien ministre des Affaires étrangères allemand Joschka Fischer dit qu’elle est déjà en voie de démantèlement. Le président américain, acariâtre et vaniteux, a voulu faire cavalier seul, en tout cas sans l’Europe mise devant le fait accompli. Il se trouve seul dans l’adversité. Il en tire argument pour s’interroger sur l’OTAN, refuse de voir que cette alliance est purement défensive. L’Iran n’entre pas dans son champ de compétence, à moins que les 32 pays qui composent l’alliance votent l’intervention. Fort mécontent de l’attitude d’un de ses membres, l’Espagne, il se propose de l’exclure. Vexé par une formule du chancelier allemand constatant qu’il ne sait pas où il va, le président américain retire 30 000 hommes d’Allemagne sous les applaudissements de Poutine. Décidément, avec Trump, le chaos est partout.
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2/ La France qui gagne
Paul Seixas a fait douter le roi « Poggy » sur Liège-Bastogne-Liège le temps d’un raidard, la fameuse côte de la Redoute, 2 km à 8 %, avec des passages à 16 %, où normalement le champion du monde s’envole. Avec cet exploit, et cela en est un, la France sacre le jeune coureur, nouveau Messie du cyclisme. Le voilà propulsé entre Maître Jacques (Jacques Anquetil) et le Blaireau (Bernard Hinault), à moins que ce soit l’insouciant Laurent Fignon. La France qui doute de tout, et d’abord d’elle-même, se console tout à coup, se rêvant « France qui gagne ». Le sport, où des individualités brillent comme jamais dans l’histoire du sport français, est un substitut, un dérivatif à la névrose obsessionnelle du déclin et à son pessimisme ambiant. Avec ses individualités au firmament de leur discipline sportive, la France a les moyens de sa rêverie. Il faut dire que les champions français sont partout sur le toit du monde sportif. Il y a là de quoi alimenter un chauvinisme en résonance avec le nationalisme rampant. Même si les noms et la couleur de peau ne sont pas tout à fait de chez nous. En quête de vibrations au nom de la nation, même les plus xénophobes ne sont pas trop regardants. Ces réussites individuelles made in France permettent d’alimenter le rêve de grandeur. Le général de Gaulle ne disait-il pas : « Jacques Anquetil a fait parler de la France plus que tout autre » ? On a même un concept pour résumer cela : le soft power. Nous vivons un moment « France qui gagne » tout à fait singulier, même si parfois l’humeur cocardière des Français ne fait pas dans le détail.
Dans le cyclisme, c’est l’embellie avec Paul Seixas qui « n’a pas encore la caisse », mais déjà « un gros moteur ». Mais d’autres « fins guidons » montrent le « bout du boyau ». Cosnefroy joue les gregarios de luxe de Pogacar, Romain Grégoire nous fait oublier l’autre Romain, Bardet, celui-là partit en retraite. Rémy Cavagna, lui aussi routier auvergnat, n’est pas sans rappeler le « grand fusil » Raphaël Géminiani. Lenny Martinez, grimpeur de poche, le dernier de la famille des Martinez, le serial sprinteur Paul Magnier est l’André Darrigade que l’on attendait. Lorian Godon entame une carrière tardive à la Peter Sagan, ou encore Kévin Vauquelin, gagnant peu, mais toujours placé, rappelle un certain Poulidor. La France adore cette poignée de nostalgie dans le baril de miel de la gagne. Sur toutes les routes du monde, il y a un Français qui brille, et, quand ce n’est pas un homme, c’est une femme qui emporte le Tour de France : Pauline Ferrand-Prévot.
C’est la même chose avec le football, où les commentateurs placent Kylian Mbappé entre Messi et Ronaldo. Star planétaire tellement haute que l’on a fini – péché mignon des Français – par estimer que ce joueur, meilleur buteur et soulier d’or – 100 matchs au Real de Madrid, 85 buts et 14 passes décisives – rend son équipe meilleure en étant absent. « Qui ne critique pas n’est pas français. » La génération dorée du football français enflamme tous les stades et s’impose comme référence. Ousmane Dembélé, Ballon d’or, dont la femme voilée n’a pas fait frémir Pascal Praud ou les plateaux de CNews. Désiré Doué et ses déboulés à la Michael Owen, Bradley Barcola et ses débordements chaloupés à la Garrincha, ou Rayan Cherki encensé par Pep Guardiola, qui a fini par nous faire oublier le maître à jouer Griezmann. Et lorsque le PSG bat le Bayern, une fois n’est pas coutume, la France est parisienne dans ce match, accédant au statut de légende. À peine rassasiée par les matchs de la « Champions League », sans un regard sur les salaires astronomiques des champions et leur statut tout droit sorti du film Rollerball.
C’est le rugby qui prend la relève. Nous avons avec A. Dupont le meilleur joueur du monde, une sorte de Lilian Camberabero planétaire. Les Français ne sont pas peu fiers de ce capitaine, dans la lignée de « Casque d’or » J.-P. Rives ou Jean Gachassin. On le compare déjà aux légendes des All Blacks Richie McCaw ou mieux au fabuleux Dan Carter. Peu importe, il s’impose sur la planète rugby, et quand ce n’est pas sur le carré vert, c’est sur le papier glacé, au bras de Miss Univers Iris Mittenaere. Il n’est pas le seul à être plébiscité par la presse mondiale : Louis Bielle-Biarrey, sorte de « bip bip », meilleur marqueur du Tournoi des Six Nations, ou Thomas Ramos, dont le pied n’est pas sans faire penser à celui de J. Wilkinson. Quand ce n’est pas le pied, c’est la main, celle du basketteur Victor Wembanyama, qui s’impose sur les parquets américains dans l’un des sports rois du nouveau continent. On le compare non seulement à Tony Parker, mais aussi à Michael Jordan ou Kareem Abdul-Jabbar, ce qui est un peu excessif, mais le meilleur défenseur du championnat de basket américain, surnommé « l’alien », c’est tout dire, est sur toutes les lèvres, et pas seulement à San Antonio, son club, mais dans toute l’Amérique.
Ce statut de star adulée de la NBA n’est pas pour déplaire aux Français. Autre étoile à faire résonner la Marseillaise, mais en Asie cette fois, c’est bien sûr Teddy Riner – un ancien du 19e arrondissement de Paris – 11 fois champion du monde, 3 fois champion olympique de judo, légende du dojo au Japon où il a pourtant humilié Hisayoshi Harasawa ou Tatsuru Saito, leurs dieux vivants. Pendant que Clarisse Agbegnenou enflamme le tatami. L’Asie, c’est aussi le terrain de jeu des pongistes Alexis et Félix Lebrun, qui, depuis les Jeux olympiques, n’arrêtent pas d’enthousiasmer les Français, régnant avec Simon Gauzy sur le double et défiant les légendes de la table Wang Chuqin ou Tomokazu Harimoto.
Mais ce n’est pas tout. La France a tôt fait de comparer le nageur Léon Marchand, quatre fois champion olympique, à Michael Phelps, rien que cela. Sa domination sans partage dans le bassin écrase la concurrence et flatte l’ego français qui s’identifie à cette puissance. Il faut dire que le nageur florido-toulousain a suffisamment de talent pour entretenir un orgueil blessé par la place de la France dans le « concert des nations ». Dans un autre registre, mais aussi dominant, la France est ravie par un Guillaume Cizeron, multi-champion du monde de patinage artistique avec comme partenaire Gabriella Papadakis ou Laurence Fournier-Beaudry.
N’en jetez plus, le chauvinisme va faire une overdose. En tout cas, cette France qui gagne démontre qu’elle a du talent, de l’imagination, de la volonté, là où la politique en manque tant. Et je n’ose évoquer la gauche petit bras qui nous désespère. Aller, on va en reprendre un peu de Mondial de foot en juin et une brassée de Tour de France en juillet. On oubliera, comme chaque année, le nombre de watts ahurissants déployés pour monter 4 cols en une journée. La France qui se désespère, espère seulement que Paul Seixas y participe. Et là, le Slovène « Poggi » et le Danois « Viny » n’ont qu’à bien se tenir : le Français « Sexy » — cela ne s’invente pas — arrive… ou pas. Mais avec une génération de champions sur le toit du monde, la France a les moyens de les rejoindre l’espace d’un instant, la consolant de son piteux état.
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3/ Chaque semaine, nous voyageons dans le basculement du monde et analysons les métamorphoses ou les défis de celui-ci.
Leçon n° 11
La Guerre de l’eau
Rien n’est viable sans l’oxygène et l’eau. Et celle-ci va se faire fort rare. Hérodote, au Ve siècle avant J.-C., soulignait déjà le caractère de l’eau comme source vitale fondatrice de grandes civilisations. De nos jours, Shimon Peres n’avait pas tort de dire dans les années 2000 (rapporté par Franck Galland, un des meilleurs spécialistes français de l’eau) : « Les futures guerres du Proche-Orient seront à cause de l’eau et non à cause des territoires. » Et la secrétaire d’État aux Affaires étrangères du gouvernement Tony Blair 3, Margaret Beckett, le confirmait, si besoin était, le 10 mai 2007 : « Quiconque ne voyait l’enjeu sécuritaire dans le changement climatique équivalait à ne pas voir que les réparations demandées à l’Allemagne en 1920 préfiguraient le second conflit mondial. »
En effet, le changement climatique impacte les ressources en eau de la planète. Et celle-ci est nécessaire à l’humanité. L’eau est l’élément principal qui constitue nos cellules, assure leur renouvellement, le maintien de la température et l’élimination des toxines. Sans eau, la chimie de la vie est impossible.
Le basculement du monde tient dans cette simple équation : il y a de plus en plus d’êtres humains et de moins en moins de ressources en eau.
L’eau douce représente moins de 3 % de l’eau sur Terre. Selon le rapport du GIEC, 2 milliards de personnes n’ont pas accès à l’eau potable. L’ONU estime qu’en 2030, la demande d’eau de 25 pays d’Afrique dépassera l’offre de 40 %. L’indicateur Falkenmark mesure la quantité d’eau disponible par habitant et par an : m³/hab/an. En dessous de 1 700 m³, on parle de stress hydrique, c’est le cas de l’Inde, du Moyen-Orient ou du Mexique. Entre 1 700 et 1 000, on évoque une pénurie d’eau, et, sous les 1 000, une rareté de l’eau. C’est le cas du Proche-Orient, de l’Afrique, du Moyen-Orient, de l’Asie, des grandes plaines de Chine du Nord, du Pendjab en Inde ou du Pakistan. Mais plus largement du tiers de la population mondiale : elle sera en très grande pénurie en 2050. Le Forum économique mondial concluait ainsi ses travaux en 2019 à propos de l’eau : « Un des plus grands risques mondiaux en termes de risque potentiel. » L’humanité à venir est et sera confrontée à la crise de l’eau, et il n’est pas exagéré de conclure que l’accès à l’eau sera source de conflits.
Le changement climatique modifie le cycle de l’eau entre la multiplication des sécheresses et des inondations. La pollution, la demande industrielle, l’agriculture, les pesticides, les engrais, le plastique détruisent l’eau potable alors que l’augmentation de la population exige de répondre aux besoins de celle-ci. Et la demande d’eau va être exponentielle avec la révolution immatérielle et l’IA.
3/4 de la population mondiale vivent dans des pays à tension hydrique, 2,2 milliards d’individus n’ont pas accès à l’eau potable, 3,5 milliards n’ont pas d’installations sanitaires, 4 milliards subissent une grave pénurie d’eau au moins un mois par an, ce qui donne un aperçu de ce que les Nations unies appellent « la faillite hydrique du monde ».
La raréfaction de l’eau est aussi due à la réduction des zones humides. Ces cinq dernières années, 418 millions d’hectares de zones humides ont disparu. La perte de la masse globale est phénoménale. Depuis les années 1970, elle s’est réduite de 30 %. Et plus de la moitié de la production alimentaire mondiale se concentre dans des zones où les « troubles » de l’eau sont palpables, au point que l’on puisse envisager la planète bleue sans eau, en tout cas en incapacité de répondre aux besoins de l’humanité.
Cette situation n’est pas réservée à une partie de la planète. 30 % des Européens sont touchés par le stress hydrique en 2022, 40 % du territoire européen ont connu une pénurie d’eau – soit près de 70 % de la population européenne –, 37 % des eaux de surface n’ont pas ou plus la qualité écologique requise. Quant à la France, elle est vulnérable. Elle n’a ni pétrole ni matériaux rares, mais elle a de l’eau dont elle ne se préoccupe pas ou peu. Les sécheresses sont plus fréquentes, et le partage de l’eau est à la source de tensions de plus en plus grandes. L’arbitrage entre eau potable, industrie et agriculture préfigure déjà les conflits futurs. L’agriculture est montrée du doigt avec ses nitrates, pesticides, polluants éternels. Si on ne fait rien, les experts pronostiquent la « rupture », là aussi pour 2050.
La guerre de l’eau a déjà commencé. La revendication par les États-Unis sur le Groenland s’explique, entre autres, par ses gigantesques ressources en eau. Le Groenland est à l’eau ce que le pétrole est à l’Arabie saoudite. Même si chaque année la fonte des glaces réduit la masse disponible, il s’agit d’une « bassine » stratégique considérable. Mais l’eau a déjà été la raison de conflits : au Moyen-Orient, dans les montagnes kurdes, dans le bassin du Jourdain entre Israël, les territoires palestiniens et la Jordanie pour le contrôle des nappes phréatiques ; sur le Tigre et l’Euphrate, où les barrages turcs provoquent de vives tensions et sont utilisés pour assoiffer les Kurdes. Comme les grands barrages éthiopiens sur le Nil préoccupent l’Égypte. Le lac Tchad est une zone de conflit entre le Niger, le Nigeria, le Tchad, le Cameroun. La guerre larvée entre l’Inde et la Chine n’est pas seulement territoriale, elle a aussi comme toile de fond le contrôle des sources himalayennes. Celle d’Aksai Chin, des régions autonomes chinoises du Xinjiang, du Tibet, de l’Arunachal Pradesh, du Bhoutan, tous ces territoires sont militairement disputés. Mais l’Inde est aussi en conflit sur le fleuve Indus avec le Pakistan pour le contrôle de l’eau. Les faibles ressources en eau sont l’objet de tensions qui peuvent conduire à un conflit entre le Kirghizistan, le Tadjikistan ou l’Ouzbékistan. Mais la tension hydrique n’est pas seulement réservée à l’Afrique, à l’Asie ou au Moyen-Orient, la surexploitation du fleuve Colorado aux États-Unis est l’une des explications de l’affrontement avec le Mexique. Pour l’instant, il s’agit de tensions stratégiques, pas encore de la guerre de l’eau à proprement parler. Mais celle-ci est inscrite mécaniquement dans le stress hydrique planétaire. L’augmentation de la population mondiale, mais aussi l’amélioration de l’hygiène et des standards de vie, la modification des modes de consommation, son expansion de manière inégale, le changement climatique, la déforestation, le gaspillage, la demande exponentielle due à l’intelligence artificielle, tout concourt à la réduction de la quantité d’eau disponible. D’ores et déjà, la géopolitique de l’eau induit les conflits à venir. Les États-Unis ont une vulnérabilité régionale en Californie, Arizona, Nevada, des villes comme Los Angeles ou Phoenix sont déjà au seuil de rupture. Mais un pays comme la Russie n’a pas de problème d’eau, elle « monopolise » 20 % des réserves mondiales. Le lac Baïkal est le plus grand lac d’eau douce du monde, même si l’ouest, le sud et le pourtour de la mer Caspienne sont moins bien lotis. Quant à l’Europe, les pays du Sud méditerranéen, Espagne, Grèce, Italie sont déjà sous tension alors que les pays nordiques n’ont aucun problème. L’Allemagne et la France sont entre les deux, même si la France voit s’accumuler les épisodes problématiques et parfois dramatiques dans le Sud-Est, en Provence, en Nouvelle-Aquitaine, en Occitanie, ou dans la vallée du Rhône. On constate qu’il est de plus en plus courant d’être confronté à des épisodes de stress hydrique dans le Centre-Val de Loire ou les Pays de la Loire.
L’eau ne peut être artificiellement reconstituée, au moins à cette étape. Le dessalement de l’eau de mer se heurte à la barrière de la pollution. 95 millions de mètres cubes d’eau douce rejettent 141,5 millions de m³ par jour de saumure.
Les étapes vers la montée des conflits sont connues. D’abord, les restrictions : arrosage des jardins, les piscines, les lavages des voitures, mais aussi le nettoyage des rues des villes. Ensuite, la hausse du prix de l’eau, l’énergie sous pression, les centrales nucléaires grandes consommatrices, par exemple. Enfin, la baisse de la production agricole, légumes et fruits, et donc plus chers. Il faut ajouter des cours d’eau asséchés et des fleuves moins hauts, et donc des villes impactées. Jusqu’au point de bascule de la revendication des sources d’approvisionnement ou des cours d’eau perturbés par les barrages ou des retenues. Lorsque l’on voit les affrontements dus à la mise en place de bassines, on peut facilement en déduire que l’affrontement est induit dans le nouveau siècle.
La secrétaire d’État H. Clinton a commandé le « Global Water Security » en 2012, estimant que l’eau et la sécurité alimentaire qui en dépend sont partie intégrante de l’analyse sécuritaire.
La CIA inclut dans ses perspectives stratégiques la question de l’eau et de l’alimentation au même titre que le pétrole ou les matériaux rares. La guerre de l’eau est bien le défi du XXIIe siècle.
À dimanche prochain.




