6038 Jours de guerre en Europe
1. Brésil, Serbie, Israël : une lueur dans les jours sombres.
2. Les instantanés de campagne – Mélenchon et la ténacité – M. Le Pen, la nouvelle Jeanne – Attal en primaire – Seule la radicalité est audible – C. Lagarde.
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1. Une lueur dans les jours sombres
La victoire de la jeunesse étudiante en Serbie. Celle de Lula au Brésil démontre que les ténèbres du national-populisme se heurtent à la culture vivace de la démocratie. Cette séquence avait été précédée par la défaite d’Orbán en Hongrie, la claque à Meloni lors de son référendum sur la justice, alors qu’il fait peu de doute que D. Trump va être battu aux États-Unis. Ce n’est pas un coup d’arrêt, mais un coup d’espoir. La démocratie et l’illibéralisme sont à la lutte. C’est dire si les élections françaises seront décisives pour ouvrir, au moins sur le plan électoral, un contre-cycle. Raison de plus pour tirer quelques leçons de ces élections pour préparer la nôtre.
La 1re leçon de ces combats victorieux : rien n’est impossible en démocratie, même lorsque les vents sont contraires. Il faut d’abord nommer l’ennemi, ne pas nier qu’il puisse l’emporter, le dire et le répéter pour mobiliser. Une élection, c’est d’abord un enjeu qui transcende le projet, la stratégie et même l’incarnation. Si le 1er tour au Brésil fut un référendum pour ou contre Lula, le second fut un référendum pour la démocratie ou contre Bolsonaro. L’intelligence de Lula fut de s’effacer devant cet enjeu et de mobiliser, même si c’était lui, parce que c’était lui. La victoire des étudiants en Serbie fut aussi une lutte claire pour la démocratie débarrassée de toute corruption. Depuis le 1er novembre 2024, où le toit en béton de la gare de Novi Sad s’est effondré, rien ne fut plus important pour le mouvement étudiant et, au-delà, pour tout un peuple, que de mettre fin à l’autocratie rongée par la corruption. C’est l’objectif qui surdétermine le moment. Voilà pourquoi, en France, il ne faut pas tergiverser, hésiter, biaiser, relativiser : le danger est là, derrière la porte. « L’extrême droite ne doit pas passer. »
Le second enseignement, une fois fixé le but, réside dans le moyen. Il s’agit à chaque fois d’un front large allant au-delà de la gauche, défensif pour la démocratie et offensif pour les revendications. Lula n’a pas cherché à réduire le combat au seul PT, mais à l’élargir à la droite « démocratique » non bolsonariste. Ce fut décisif pour mobiliser un électorat déçu qui s’était abstenu, particulièrement dans le nord du pays. En un mot, la démocratie est un enjeu transpartisan, et plus il l’est, plus il mobilise.
En Serbie, l’union s’est constituée par des plénums. Il s’agissait d’assemblées ouvertes sans chef ni porte-parole. Elles ont élaboré des listes où se sont retrouvés des gens en désaccord sur le Kosovo ou l’intégration européenne. L’horizontalité était le seul moyen d’imposer la fin de la division sur laquelle jouait Aleksandar Vučić, au pouvoir depuis 14 ans.
Dans tous les cas, il s’agit de l’union pour la défense ou le retour à la démocratie. C’est ce que j’appelle, dans mon livre « Les Jours sombres », la stratégie des blocs démocratiques.
Ces victoires sont un formidable espoir. Pour autant, il ne faut pas faire l’autruche, il faut être lucide : même si toute victoire est bonne à prendre, le rapport de force n’est pas en faveur de la démocratie, car la remise en cause de celle-ci et de « l’intégrité humaine » ne se réduit pas à sa seule dimension électorale. Quand bien même nous ne prendrions que ceci en ligne de compte. Portons alors notre regard sur la montée de l’AfD en Allemagne, de Farage en Grande-Bretagne ou sur le pacte historique en Espagne entre le Partido Popular et Vox, signé lundi. C’est l’équivalent d’un accord LR et RN. Il stipule un accord de désistement réciproque lors des élections sénatoriales du 29 novembre. L’objectif est la majorité des trois cinquièmes du Sénat, qui décidera de la composition du Tribunal constitutionnel et du Conseil général du pouvoir judiciaire, c’est-à-dire la mainmise sur l’État de droit espagnol. Partout, nous sommes bien dans la grande confrontation avec la vague illibérale.
Lula est confronté à la chute de la Bourse, du real, et à une majorité à l’Assemblée et au Sénat qui lui est hostile, avec une progression des bolsonaristes. On se souviendra que la présidente PT du Brésil, Dilma Rousseff, fut destituée par un vote du Parlement.
En Serbie, les nationalistes pro-Poutine sont battus, mais pas défaits, avec 101 députés face à une nouvelle majorité hétérogène qui va affronter l’épreuve du pouvoir.
En Israël — qui est aussi le théâtre de l’affrontement entre la démocratie et les tentations illibérales, voire totalement suprémacistes, à l’œuvre à Gaza ou en Cisjordanie —, le mouvement contre le coup d’État antidémocratique de Netanyahou et ses alliés d’extrême droite a réussi, avec les Israéliens arabes, à être majoritaire (67 sur 120). Mais cette majorité bute précisément sur la présence ou pas des partis arabes dans le gouvernement. Drôle de raccourci de l’histoire : la sauvegarde de la démocratie israélienne (abolition de toutes les lois anticonstitutionnelles — commission d’enquête nationale — nomination des juges, etc.) dépend des parlementaires israéliens d’origine arabe. Mais si Netanyahou n’a plus les mains libres, il n’est pas encore mis hors jeu, et si l’opinion israélienne sort petit à petit du violent traumatisme du 7 octobre, ce tournant vers la défense de la démocratie israélienne n’est pas encore majoritaire. Il s’agit là peut-être d’une autre leçon : le peuple ne bascule jamais d’un seul coup, mais par vagues successives.
Quant aux États-Unis, il ne faudra pas seulement une majorité, mais qu’elle soit des deux tiers pour stopper D. Trump, voire le destituer.
En attendant, ces victoires affermissent les partisans de la démocratie, rallument l’espoir, créent les conditions d’une contre-offensive générale et brossent la toile de fond du rendez-vous français. Mais à condition de nommer l’ennemi, d’unir tous ceux qui ne veulent pas sa victoire et de bâtir un nouveau récit, un nouveau progressisme capable d’affronter « le monde d’aujourd’hui avec des gens d’aujourd’hui ».
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2. Instantanés de campagne
● « Ce que nous apportons dans la campagne, c’est notre capacité à tenir bon », déclare Jean-Luc Mélenchon devant A. Duhamel qui boit ses paroles sur BFM. Et de se comparer à de Gaulle, « qui fut à tort mal traité par la gauche ». On croit rêver. Mitterrand ou Mendès, sans oublier Rocard, doivent se retourner dans leur tombe. L’antigaullisme a été constitutif de la gauche qui accéda au pouvoir en 1981. Le leader de La France insoumise termine sa péroraison pro domo par un autre satisfecit, à Clemenceau cette fois. Ce sont pour lui des hommes qui ne cèdent pas. Non seulement il se place ainsi sur l’étagère de l’histoire à côté des géants. Haaa, hubris, quand tu nous tiens ! Mais pour Mélenchon, l’intransigeance est un facteur constitutif du bon leadership. Allusion à peine voilée à la parabole de Lénine entre les bouledogues bolcheviks et les lévriers mencheviks, au partage des eaux politique entre ceux qui sont tenaces et tous les autres, les pleutres.
La ténacité élevée en vertu cardinale n’en est pas une. Cet ADN de la conflictualité est contraire au compromis. Il ne conçoit les conquêtes sociales que par des confrontations plus ou moins violentes. Il relativise tout à la fois les corps intermédiaires, la politique contractuelle et le Parlement. Le but est la confrontation, pas le chemin. Il ne s’agit pas de progresser, de transformer, mais de créer les conditions du grand basculement, la grande rédemption de l’humanité où le monde changera de base par la Révolution. Alors, seul compte le rapport de force exprimé par sa fraction la plus consciente, c’est-à-dire l’orateur du peuple. Suivez mon regard.
Par ailleurs, le refus de s’adapter et même l’entêtement sont à l’origine de bien des catastrophes politiques. On peut reprendre les deux hommes d’État cités par Mélenchon. L’intransigeance de Clemenceau, « L’Allemagne paiera », et le traité de Versailles furent l’un des effets déclencheurs de la Deuxième Guerre mondiale. Et la fameuse fin du régime des partis de de Gaulle sera l’instauration du régime personnel. Il ne fut d’ailleurs jamais démenti par ses successeurs. Il est à la source de nos maux actuels. La ténacité n’est pas la volonté, mais le masque de fer qui conduit à l’aveuglement.
Autre point signifiant dans cette interview : le « candidat du peuple » élargit son propos à la nature des insoumis, qui seraient à l’image de leur chef, inflexibles. Il loue la ténacité de M. Panot, C. Guetté, M. Bompard, puis s’arrête un instant, semble buter sur un nom qui ne sort pas, puis rajoute E. Coquerel, et hop ! Bally Bagayoko a été zappé. En pleine bataille pour la nouvelle France, ça la fout mal. Voilà un lapsus bien signifiant : il indique que le chef des insoumis ne veut pas donner trop de place au nouveau venu, même racisé. D’ailleurs, il se la fait tout seul et c’est déjà agaçant pour le chef. Il est même en passe de rattraper, en termes de popularité, le leader de La France insoumise. Le « défilé du langage » de Mélenchon laisse paraître ce qui se joue chez les mélenchonistes. La génération « nouvelle France » prend au mot la promesse de créolisation des insoumis en cherchant à s’imposer dans une direction totalement blanche. Inconsciemment ou pas, Mélenchon le pressent et ne l’accepte pas. Il ne concède pas cette place dans « sa » maison. Et, en réaction, le maire de Saint-Denis rassemble les racisés pour se faire entendre, comme ce week-end, le meeting à Marseille en présence de Delogu, et prend au mot la nouvelle France en mettant à l’honneur QUE des « racisés », comme ils disent (B. Bagayoko, Carlos Martens Bilongo, Daisy Yatibi et deux militants de Villiers-le-Bel, Martin Mof-Allikolo et Adama Kamara… Le casting est déjà un programme).
● Jeanne d’Arc entendait des voix, Marine Le Pen les attend : ce fut la raison du choix d’Orléans. Le symbole se voulait fort, celui sur lequel, disait Victor Hugo, Voltaire s’était cassé les dents, celui de l’âme de la nation incarnée par une femme dont le destin fut dicté par Dieu. Ce ne fut pas la meilleure formule du grand homme, mais elle résume l’inconscient collectif français entre Révolution et Réaction. Victor Hugo, passionnément républicain, a toujours été déchiré entre la Révolution et la Vendée, ce que résume son dernier roman « Quatrevingt-treize ». Pour Marine Le Pen, il s’agissait d’un double appel, à une essence mystique du peuple, mais tout autant à la défense de la France face à l’envahisseur étranger. Le discours de la candidate, toujours inéligible jusqu’à ce que la Cour de cassation statue, fut en résonance avec cet esprit. Et l’appel à la Renaissance qui y fut décliné était un hymne à la purification, à un combat contre ce qui pervertit la nation. Forte de sa victoire dans le domaine des idées, la voilà « habitée » par cette mission, l’angélus sonne pour elle. Écoutez : « Mais avant de libérer la ville de la menace étrangère, il a fallu à Jeanne, notre héroïne nationale, accomplir une première conquête : libérer les esprits (…) Notre objectif est d’offrir au pays (…) une saine réponse (…) un acte fondateur. » Le discours « saint » est tout à la gloire de « la grande Alternance », concept mégrétiste qui veut dire changement de régime. L’objectif est plusieurs fois réaffirmé : la « Renaissance », celle de la « Grande Nation », le Volksgeist en quelque sorte, l’esprit du peuple, son génie, qui doit s’affirmer par l’entremise de sa nouvelle Jeanne. C’est fou comment Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon font appel au même ressort. Le peuple un et pur, rédempteur, dont ils ont la charge. Rien ne doit faire obstacle à ce dessein messianique. Pensez donc : « Quand c’est beau, c’est français », nous dit-elle, passant crème un suprémacisme gaulois. Mais au-delà du nationalisme barrésien, écoutons-la encore à Orléans : « Aucun texte, aucune autorité et surtout pas étrangère, même européenne, ne lui sera supérieur », dit-elle devant 10 000 congressistes en transe. Nous voilà prévenus : ni l’État de droit, ni le Conseil constitutionnel, ni la Constitution actuelle, ni la Convention européenne des droits de l’homme ne pourront être opposés au peuple. Une nation, un ennemi, une incarnation : la croisade peut commencer.
● Dans l’appel de Gabriel Attal à une primaire des antipopulistes à la présidentielle, il y a deux aspects à retenir. D’abord, le court terme : généralement, le recours à la rhétorique de la primaire lorsqu’on est soi-même candidat équivaut à la mise du clignotant, « On va se garer », une manière de sortir par le haut. Il faut dire que le trou d’air d’E. Philippe et la tasse de Retailleau apportent de l’eau au moulin de l’idée d’une primaire des mal partis. Mais G. Attal balise, ce faisant, un espace de résistance à l’extrême droite si celle-ci arrivait au pouvoir. Personne ne pense en effet que Mélenchon soit, à cette étape, en capacité d’arriver aux responsabilités. Ainsi se met en scène un espace, à défaut d’un front, anti-national-populiste, propice à un compromis historique pour la défense de la République.
● J’adore les commentaires attristés de nos éditorialistes : « Tout ce qui n’est pas radical est inaudible. » Mais qui rend audibles les radicalités, si ce n’est les médias qui surmédiatisent les populistes parce que les réseaux sociaux les surinvestissent — grâce à qui ? — et les sondages suivent le mouvement. Si l’armée numérique de Lula s’est attaquée à la surexposition de l’extrême droite, c’est qu’il y avait des raisons.
● L’annonce de la démission de Christine Lagarde de la BCE en février et surtout sa justification, « Permettre au président Macron de peser sur la future nomination », est un signe détestable pour nos partenaires européens et pour les Français. Un sauve-qui-peut : les barbares arrivent. Un signe de plus… Évidemment, on peut aussi spéculer sur le chaînon manquant dans la recherche d’un candidat de substitution à ceux mis en échec dans le bloc central. Rocambolesque, mais la formule de C. Lagarde, « Je veux ma liberté de parole et la liberté de m’engager », laisse tout ouvert. Une démission de la direction de la banque centrale pour s’exprimer est tout à son honneur, mais peut paraître excessive. Alors, il fallait une traduction. Rantanplan Le Maire nous l’offre : « J’accueille avec enthousiasme sa candidature. » Les cartes de cette présidentielle n’ont pas fini d’être rebattues.
À dimanche prochain.
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