Jours de Guerre en Europe
1. Que faire face au populisme ?
2. La série de l'été : deuxième épisode : Du congrès de Tours au Cartel des gauches
1/ Que faire face aux populistes ?
Le populisme est l'idéologie dominante du capitalisme à l'époque du numérique, car elle met en cause le « monde » ancien tel qu'il se structura dans le capitalisme industriel. Pour le capitalisme numérique, l'illibéralisme – national-populisme – permet d'envisager une remise en cause de l'État social, de ses normes issues des conquêtes et compromis de l'ère industrielle et des Trente Glorieuses.
Le populisme de gauche, lui, n'est qu'un avatar du national-populisme greffé sur l'histoire radicale d'une partie de la gauche.
Si le mélenchonisme est un danger, il l'est potentiellement, alors que le national-populisme est partout à l'offensive et à la tête de l'État le plus puissant de la planète : les États-Unis. Le national-populisme mènera un combat décisif en France lors de la prochaine présidentielle. C'est un danger immédiat qui aura des conséquences sur la stabilité de la France, de l'Europe et du monde, sur la démocratie, sur l'État de droit et la liberté de la presse. Pour juste que soit la délimitation avec le populisme de gauche, elle ne saurait nous faire oublier cette réalité première.
Nous n'avons pas le temps, dans ces colonnes, de revenir sur les conditions de son installation comme référent politique, mais nous pouvons esquisser une typologie des populismes et en tirer une leçon.
LES SOURCES DE LA VAGUE POPULISTE
Jean-Marie Le Pen, pour expliquer son succès, disait : « Je suis le seul à faire rêver la France. »
Avant de devenir un phénomène planétaire, le populisme est d'abord la rançon de la défaite du politique, de l'échec du progressisme et de sa dégénérescence dans le wokisme. Mais aussi le résultat du triomphe de la pensée néolibérale et de sa théorie du ruissellement, selon laquelle plus les élites s'enrichissent, plus l'argent coulerait vers les défavorisés. Le néolibéralisme a déstructuré le monde pendant que le progressisme, sous toutes ses formes, s'est décomposé et affaissé. C'est dans ce double mouvement que surgira un nouveau monstre : cette variété du populisme illibéral, le national-populisme. On ne peut, au-delà de ce constat, exclure la responsabilité d'une politique réduite à la seule raison, dépourvue d'imaginaire collectif, abandonnant tout récit au profit de la froide technocratie. Sigmar Gabriel, le patron du SPD, pendant que j'étais premier secrétaire du PS, me confiait à Berlin avoir dit à Angela Merkel, à propos de son ordolibéralisme : « À quoi cela sert-il d'exiger de la France qu'elle soit sous les 3 % de déficit public si cela installe l'extrême droite au pouvoir ? Ce qui finira par tous nous emporter. »
Plus largement, nous sommes passés des lendemains qui chantent au désenchantement volontaire comme norme politique. C’est une sorte de mortification permanente, du sang et des larmes, expurgée de justice, d’un imaginaire dans un avenir meilleur ou, tout simplement, d’un récit capable de penser les crises pour aller vers un autre monde. Or, comme le disait Lénine, le peuple ne vit pas que de pain. La conquête du lendemain, de son imaginaire, est déterminante pour mettre en action des millions de citoyens.
TRUMP, LE PEN, MÉLENCHON OU LE POPULISME PLURIEL
Le populisme, bien avant sa définition moderne (Grégoire Alexinsky, 1912), est un classique de la politique. Dès la naissance de la démocratie athénienne, un Thémistocle saura unir le peuple face à l'aristocratie, stimulant l'imaginaire des « classes inférieures » autour du thème : « Athènes, puissance navale ». Plus près de nous, le populisme, chez un Mélenchon, avant d'être la théorisation du populisme de gauche, est un péronisme, du nom du président argentin à trois reprises. Ce grand admirateur des régimes fascistes, particulièrement de B. Mussolini, fut un dictateur antisémite à ses heures. Mélenchon n'est pas un admirateur de Perón. Mais le populisme du justicialisme, du nom du parti du président argentin, imprègne la culture latino-américaine, et donc la sienne. Ce « ni droite institutionnelle ni gauche traditionnelle », cet État interventionniste, cet ancrage populaire s'opposant aux élites, enfin et surtout cet anti-impérialisme, ou cette capacité à muter, à s'adapter à la donne politique du moment tout en revendiquant une cohérence absolue, en sont les traits marquants.
Le « parti justicialiste » allait de l'extrême droite, José López Rega et des commandos triple A assassinant des militants de gauche, aux groupes terroristes d'extrême gauche ERP. Le péronisme tira sa rhétorique de Simón Bolívar, le « Libertador », qui émancipa de nombreux pays latino-américains du joug espagnol et devint ainsi la figure tutélaire de l'anti-impérialisme latino-américain. Et cette double filiation Perón-Bolívar se retrouve chez H. Chávez, LA source d'inspiration du leader de La France insoumise se réclamant de la révolution bolivarienne.
La preuve ? Un résumé improbable, mais signifiant : Jean-Luc Mélenchon se rendra le 6 mars 2013, au lendemain de la mort de H. Chávez, au pied de la statue de Simón Bolívar, à Paris. Il prononça un discours à la gloire du leader vénézuélien : « Chávez ne mourra jamais. » Dans la nuit naissante, l'index levé, drapé, pour ne pas dire sanglé, dans un long manteau de cuir noir, il rendra hommage au « grand homme » et à l'apport de la théorie de la révolution bolivarienne. Cette démarche, il la reproduisit le 26 novembre 2016 lors de la veillée pour la mort d'un démocrate bien connu, Fidel Castro. C'est dire si le populisme latino-américain imprègne l'univers théorico-politique de Jean-Luc Mélenchon, et cela beaucoup plus que sa formation marxiste-trotskiste ou son mitterrandisme-jospinien. La théorisation du populisme de gauche par Chantal Mouffe, mais aussi, et peut-être surtout, par le philosophe argentin Ernesto Laclau, rencontrera son péronisme culturel et son bolivarisme intellectuel.
Jean-Marie Le Pen est, lui, un pur produit de l'extrême droite française. Dans son Histoire de l'extrême droite, Michel Winock la décrit ainsi : « Royaliste, contre-révolutionnaire, antidreyfusarde, antisémite, ligueuse, maurrassienne, fasciste, pétainiste, collaborationniste, poujadiste. » Eh bien, Jean-Marie Le Pen sera tout cela à la fois dans une synthèse national-populiste structurée par sa guerre d'Indochine et d'Algérie, où il servit comme parachutiste. C'est le poujadisme qui le révéla, et cet anticommuniste « primaire » restera fidèle toute sa vie au populisme de Robert Poujade. C'est à Le Pen ce que furent les principes du maccarthysme pour Trump, car, pour ce dernier, son populisme prend sa source dans la réaction anticommuniste de ce sénateur d'extrême droite.
Le Pen, la cohérence de sa vie politique fut donc le poujadisme, empruntant aux extrêmes droites des références pour toutes les incarner. Le récit légitimant son populisme se nourrit de sa lecture d'une histoire nationale, glorifiant les racines blanches et chrétiennes de la France, de Jeanne d'Arc à Pétain, et de son imaginaire conservateur assez partagé : « Tout fout le camp. » On n'a pas oublié l'inégalité des races et des civilisations dans son discours. La droite nationale, sociale et populaire, selon la définition de Duprat et Le Pen, a un objectif, un narratif : restaurer un âge d'or mythique.
La gauche, à l'époque dominante et un peu hautaine, n'a pas vu l'autre légende française, celle de la droite populaire anticommuniste, nationaliste et largement xénophobe, n'ayant jamais accepté la perte du temps béni des colonies. L'écrivain d'origine grecque, chantre du Paris populaire, Clément Lépidis, rencontré sur un marché de Belleville, dans la circonscription où j'étais élu, me dira à propos de Le Pen : « C'est avant tout une nostalgie fantasmée, mais elle parle aux petites gens. Vous avez arrêté de leur parler en 1983. » Le récit, toujours le récit.
Par ailleurs, nous aurions tort d'adhérer à la « comptine » d'une Marine Le Pen totalement différente de son père parce qu'elle n'agite plus l'antisémitisme de ce dernier. Rappelons qu'elle assiste, en 1994, aux côtés de B. Gollnisch, au procès de l'avocat négationniste Éric Delcroix (il sera condamné pour apologie de crime contre l'humanité). La célèbre phrase, la Shoah, un « point de détail de l'histoire... oui », a été prononcée par son père en 1987. Elle ne l'ignore pas. Mais cette filiation n'est pas notre sujet.
Si Marine Le Pen a décidé la banalisation, c'est pour conquérir le pouvoir. L'idée n'était pas nouvelle. Il s'agit d'une tactique qui débuta avec le Front national. En effet, Ordre nouveau en cherchait une certaine notabilisation grâce à l'ancien député poujadiste Le Pen. Mais Marine Le Pen reste arrimée au triptyque immigration, insécurité, identité du Front national, dont elle a conservé la signalétique, le logo de la flamme hérité du parti fasciste italien. Le populisme social et son nationalisme anti-immigrés n'ont qu'un objectif : dresser le peuple contre les élites et la gauche, responsable du déclin français. La culture du RN reste profondément centraliste, antirépublicaine (« La gueuse », disait Jean-Marie Le Pen), xénophobe et hostile à un État de droit constitutionnel vécu comme un obstacle à la préférence nationale et à la lutte contre le grand remplacement.
LA DÉFINITION DU POPULISME
Pierre Rosanvallon définit une série de traits communs du populisme : le peuple un, une démocratie directe, la voix et la voie d'un peuple, un nationalisme ou un souverainisme vu comme un protectionnisme, l'émotion et le dégagisme comme axes de rassemblement.
Marc Lazar, dans son livre L'Amour du peuple, indique une forme plus ou moins élaborée d'une idéologie opposant peuple et élites, une stratégie de rupture et un style disruptif par rapport au jeu politique classique, l'incitation à l'expression d'une révolte socioculturelle. J'ajouterais à ces deux excellentes définitions la rhétorique de la colère et de la dénonciation permettant la constitution du peuple contre un bouc émissaire.
Et, pour être complet, un penchant pour le bonapartisme tel que Marx le définit, au-dessus des clivages de classes ou gauche-droite, « naturellement antirépublicain » au nom de la révolution citoyenne pour les uns ou du pouvoir du peuple pour les autres.
La fonction tribunitienne du populiste s'émancipe des contraintes. Le populiste fait de sa démagogie une mise en cause et de sa relation directe avec le peuple une cause. Cela marche d'abord lorsque les conditions sociales le permettent, mais aussi parce que la « raison » n'a pas de récit alternatif. Elle se réduit à un discours normalisateur et moralisateur des classes dominantes. Cela fut patent dans la victoire de Boris Johnson et du Brexit en Grande-Bretagne, ou la victoire de D. Trump sur H. Clinton puis Kamala Harris.
LA FORCE DU PRÉJUGÉ POPULISTE
Il y a une dialectique du discours populiste, irréaliste, dangereux, et de l'impératif de la raison, sec comme un coup de trique.
L'un nourrit l'autre sans jamais se rencontrer.
Entre les dénonciations des turpitudes de la société et la dénonciation des démagogies de ceux qui les dénoncent, la seconde ne fait pas le poids. Je ne dis pas qu'il n'est pas nécessaire de clouer au pilori de la réalité les bonimenteurs, les vendeurs de rêves ou de stigmatiser le racisme des uns et l'antisémitisme des autres. Mais il s'agit d'une condition nécessaire, mais pas suffisante, à un autre chemin pour un destin partagé.
LA MISE EN CAUSE DES ÉLITES, RHÉTORIQUE COMMUNE DES POPULISTES
Le second aspect du populisme est de l'ordre de l'ennemi. Le point commun entre Trump, Le Pen et Mélenchon est la mise en cause des élites comme figure centrale de la politique. C'est le fameux « eux et nous ». Pour Trump, les élites démocrates sont responsables de l'abaissement de l'Amérique via une complaisance wokiste. Les élites sont coupables de protéger le grand remplacement chez M. Le Pen. Et chez Mélenchon, les élites libérales sont dépositaires du système à abattre.
Les trois populismes produisent, à des degrés divers, un imaginaire à conquérir, un combat à mener, une situation à changer, alors que le seul discours de la raison présente une réalité à conserver. Ajoutons que le discours de la raison est – à juste titre – intransigeant sur les dangers du populisme, mais laxiste sur les conditions de l'enrichissement. Christopher Lasch, s'essayant à l'étude du populisme, écrit : « On impose des normes de vivre ensemble pour mieux s'en exempter. » Cela est parfaitement ressenti à propos de l'impôt et des stratégies de contournement des plus riches.
LE RESSORT XÉNOPHOBE PROPRE AUX POPULISTES
Le troisième aspect réside dans l'hétérophobie. Il y a toujours un autre à haïr, responsable de la situation, chez les populistes. Les Juifs dans les années 30, qui corrompent un peuple ou une race à l'ADN pur. Aujourd'hui, les Juifs sont ontologiquement sionistes et donc génocidaires par essence dans le discours des insoumis. L'instrumentalisation des exactions et crimes de toutes sortes du gouvernement d'extrême droite pour condamner globalement les Juifs fait froid dans le dos.
Ces propos, au grand désarroi des démocrates et des républicains, fonctionnent parce qu'ils stimulent le plus rance et archaïque des réflexes humains : le racisme. Puis il se légitime par le « deux poids, deux mesures ».
« On paie des impôts et c'est l'immigré qui en profite. »
« On nous fixe des règles et ils ne les respectent pas. »
« On occupe les églises avec les immigrés, pas les mosquées. »
Ou, pour les insoumis, adeptes de la défense de rupture à la J. Vergès : la dénonciation des turpitudes des autres pour relativiser les siennes.
« On proteste devant l'interdiction de Barbara Butch, mais pas devant celle de Blanche Gardin ou Akim Omiri. »
Il suffit de regarder la dernière vidéo de Pascal Boniface. Argument aisément réversible : si l'interdiction de Blanche Gardin ou d'Akim Omiri est inacceptable, pourquoi interdire Barbara Butch ? Parce qu'elle est juive ?
Seul un projet mobilisateur dépassant les individus qui s'y engagent peut faire reculer ces préjugés sur lesquels surfent les populistes.
LES POPULISTES FASCINÉS PAR LES EMPIRES
Il y a un dernier aspect : la fascination des populistes pour l'ordre des empires. C'est un trait commun que l'on retrouve chez Trump, Le Pen ou Mélenchon à propos de Poutine ou de la Chine. Les attendus ne sont pas les mêmes, mais l'alignement, au final, l'est.
L'obsession de Trump de faire affaire, et des affaires, avec Poutine. La discrète inclination du RN pour Orbán, Poutine et leurs banques. Pour Mélenchon, il suffit de lire ses Notes, rédigées avec Sophia Chikirou à la Fondation La Boétie : Au seuil du nouveau monde. Le tour de passe-passe réside dans le « non-alignement nécessaire de la France » : il permet de proposer des relations décomplexées avec la Russie, dont l'intervention en Ukraine est « une remise en cause du droit international », mais s'inscrit dans un contexte plus partagé, en particulier l'élargissement de l'OTAN.
Mélenchon, ayant quand même dénoncé François Hollande parce qu'il n'avait pas fourni les frégates à Poutine, déclara également que ce dernier n'envahirait pas l'Ukraine : c'est l'OTAN qui l'avait fait.
Ces questions, qui touchent à la sécurité de la France, n'ont malheureusement que très peu d'impact dans « l'aura » des populistes. Elles servent surtout leur image disruptive, une sorte de démonstration de ne point être dans ce que pensent les élites. Pourtant, on pourrait plaider que les amis de Poutine n'ont aucune légitimité à diriger notre pays, qui est déjà ciblé par des attaques dues à la guerre hybride russe.
NOTRE DÉFI
Nous sommes devant un défi majeur : la domination du discours populiste.
Si vous mettez bout à bout Marine Le Pen, Éric Zemmour, Dupont-Aignan et Retailleau, qui partagent le même populisme nationaliste d'exclusion, vous avez déjà 50 % des intentions de vote à la présidentielle. Si vous ajoutez Jean-Luc Mélenchon, mais aussi ceux qui partagent son programme, même s'ils s'en distinguent – heureusement – sur l'antisémitisme, voire le rejet de la domination des Blancs, vous avez 15 à 18 % de pro- ou prépopulistes de plus. Ce qui fait entre 65 et 70 %, un espace considérable contesté par 30 à 35 %, clivés droite-gauche et divisés entre de très nombreuses personnalités.
On doit en tirer une leçon. Il est nécessaire de reconstruire une hégémonie culturelle républicaine, et la gauche doit bâtir son projet de société.
Enfin, seul un front républicain peut faire obstacle à l'extrême droite. Une union de la gauche ouverte à LFI perd chez tous les républicains sans nécessairement gagner chez les populistes, comme l'élection municipale de Toulouse l'a démontré. On ne combat pas le national-populisme d'extrême droite par des concessions au populisme d'extrême gauche, qui estime que vous êtes la planche pourrie du système ou prononce des propos qui vous ont fait descendre dans la rue contre le Front national.
Au fond, la gauche non populiste et la droite non lepéniste ont arrêté de penser la société. Elles ont tout autant cessé de la travailler. Et c'est en partie la raison pour laquelle tout peut basculer.
Il faut passer de la dénonciation, toujours utile, des populistes à un nouveau chemin face aux problèmes qui assaillent la société. Sans un nouveau récit, un nouvel horizon, la dénonciation est un bouclier sans glaive. En un mot, il est nécessaire d'opposer un dessein avant un destin pour conquérir un peuple en plein désarroi suite aux bouleversements du monde. Voilà pourquoi je ne cesse de défendre un nouvel Épinay, la fondation d'une nouvelle gauche sociale-démocrate, écologiste et républicaine qui défende le compromis comme méthode de transformation. Car je suis persuadé que, indépendamment du caractère justifié de cette refondation, elle produira son propre imaginaire et son dessein mobilisateur. En attendant ce moment salvateur, je plaide pour le front républicain contre l'extrême droite.
2/ La série de l'été
Jusqu'à mi-septembre, nous publierons « Les enseignements de notre histoire », cette série de petits cours que j'ai donnés aux jeunes du courant DLS (Hélène Geoffroy) tout au long de l'année. Il s'agit ici seulement de mes notes comme repères pour les uns, « pense-bête » pour les autres, en cette veille d'armes où tout peut basculer.
Épisode 2
Du congrès de Tours au Cartel des Gauches
A
Le contexte
● La Grande Guerre de 1914-1918
Son déroulement
- Le 28 juin 1914, l'archiduc François-Ferdinand est assassiné à Sarajevo.
- Juillet-août : réaction en chaîne en Europe ; les nations se jettent dans la guerre.
- L'offensive allemande est stoppée : bataille de la Marne.
- La guerre des tranchées (1915-1917) ; Verdun et la Somme ; en 1917, les mutineries de 68 divisions sur 100 (réhabilitation des mutins : Jospin favorable, Chirac contre, puis Hollande pour ; la loi votée réhabilite les 639 soldats fusillés pour l'exemple).
- Le tournant de 1917 : la Russie se retire du conflit (paix avec l'Allemagne à Brest-Litovsk) ; les États-Unis entrent en guerre contre l'Allemagne.
- 1918 : fin de la guerre ; l'Allemagne capitule.
Les conséquences
- Une véritable saignée de l'humanité : 20 millions de morts, des millions de blessés ; un profond ressentiment, « plus jamais cela », base d'un antimilitarisme qui sera l'un des ressorts de la radicalisation marxiste révolutionnaire. L'époque post-traumatique ébranle le monde, qui ne croit plus dans la démocratie.
- La grippe espagnole : entre 20 et 50 millions de morts, ce qui va accentuer cette dépression morale.
- Le démantèlement de l'Empire austro-hongrois et le traité de Versailles (Clemenceau : « L'Allemagne paiera. »).
- Les États-Unis deviennent la première puissance financière et économique de la planète ; l'Europe cède sa place ; le président Wilson veut créer la Société des Nations.
- La conférence de Zimmerwald (du 5 au 8 septembre 1915) jette les bases d'une nouvelle Internationale ; elle condamne le basculement dans la guerre des dirigeants sociaux-démocrates.
● L'ère des révolutions
La guerre va ébranler les empires et pousser partout sur la planète à une remise en cause de l'ordre existant, ayant conduit le monde à l'abîme.
1917 : la révolution russe
- Le retard russe ; la réforme abolissant le servage (1861) ; un PIB inférieur à celui de la Hongrie ; un antisémitisme d'État ; une société paysanne extrêmement pauvre ; une industrialisation tardive et donc une bourgeoisie compradore et des capitaux étrangers ; une monarchie toute-puissante, appuyée par une police politique, l'Okhrana.
- Le tsar Alexandre II et son fils Nicolas II tentent des réformes, mais la guerre perdue contre le Japon (1905), puis l'entrée en guerre de la Russie contre l'Allemagne, avec ses deux millions de morts au front et ses famines, vont mettre à l'ordre du jour la révolution.
- La révolution de février
- Le 23 février, la Journée internationale des femmes se transforme en manifestation contre la faim ; les ouvriers et les soldats se solidarisent.
- Petrograd se soulève ; le tsar Nicolas II abdique ; fin de trois siècles de dynastie des Romanov. Un gouvernement provisoire partage le pouvoir avec des soviets (conseils ouvriers).
- Cette première phase pose une question : faut-il soutenir, comme dans la Révolution française, la bourgeoisie antimonarchiste et passer par une transition « démocratique et républicaine » ? (Lénine tranche avec les Thèses d'avril : la bourgeoisie est trop faible ; ce sera directement la révolution prolétarienne.)
- La révolution d'Octobre : face au conflit entre le général Kornilov, qui veut mater la révolution, ses soviets et le détenteur du pouvoir, Kerenski, qui tente une voie médiane entre le général et les soviets, les bolcheviks optent pour : « Aucun soutien à Kerenski, lutte contre Kornilov. » Échec de la tentative de contre-révolution, mais décomposition du pouvoir en place, car les soviets et le parti bolchevik se sont renforcés dans cet épisode.
- Insurrection le 25 octobre à l'ouverture du IIe Congrès des soviets. Coup d'État ou révolution ? Léon Trotsky emploie, dans son autobiographie Ma vie, les trois termes : « insurrection », « conquête du pouvoir », « coup d'État ». C'étaient bien les trois.
- Guerre civile jusqu'en 1921-1922 ; création de l'Union soviétique ; le communisme de guerre, pour obtenir la victoire, a militarisé la société ; la Tcheka puis la Guépéou ont été créées ; les massacres se sont multipliés (Kronstadt, Makhno en Ukraine), réunissant les conditions du pouvoir stalinien et de la dictature du parti sur la société après la mort de Lénine. La révolution russe attendait la révolution allemande ; elle ne viendra pas.
La révolution allemande (1918-1919)
- Octobre 1918 : dans la fin de la guerre de 14, des grèves et mutineries éclatent à Berlin ; elles débouchent sur la fin de l'Empire. Guillaume II abdique le 9 novembre 1918. Les réformistes du SPD, favorables à l'Assemblée constituante (Ebert, Wissell, Noske), l'USPD (suite à la crise Bernstein/Kautsky), coupé entre réformistes et révolutionnaires, les spartakistes (K. Liebknecht, R. Luxembourg), favorables à la révolution russe (même si Rosa Luxembourg critique le régime intérieur bolchevique, comme le fit Léon Trotsky lorsqu'il était menchevik, avant d'abandonner pour Lénine cette critique du jacobinisme militarisé).
- Du 5 au 19 janvier 1919 : échec du soulèvement spartakiste à Berlin, malgré l'hostilité de Paul Levi et de Rosa Luxembourg ; elle est assassinée, ainsi que Karl Liebknecht.
- L'insurrection en Bavière subit le même sort : fin de la révolution allemande.
- La propagande contre les « judéo-bolcheviques » et leur « coup de couteau dans le dos » de la nation allemande humiliée à Versailles marque le début de l'agitation antisémite.
● La révolution chinoise et mexicaine
- La révolution de 1911 a commencé par un soulèvement à Wuchang et débouche sur la fin de la dynastie Qing. Deux mille ans de pouvoir impérial laissent la place à la République du docteur Sun Yat-sen ; une instabilité chronique s'ensuit, puis une guerre civile de 1927 à 1947.
- La révolution mexicaine : le 20 novembre 1910, le président Porfirio Díaz, au pouvoir depuis 1876, cède la place à Madero, qui va être assassiné ; l'insurrection est menée par Emiliano Zapata, chef des paysans du Sud, et Pancho Villa, chef des mineurs du Nord. Après une guerre civile qui fera un million de morts, une nouvelle Constitution est votée.
B/Le congrès de Tours
● C'est dans cette atmosphère enfiévrée, stimulée par ces événements qui structurent les consciences, les analyses et les discours, que s'ouvre le congrès de Tours.
● Il a été précédé, en 1920, par le congrès de Strasbourg, qui a mis à l'ordre du jour la désaffiliation de la IIe Internationale, sans réellement trancher ce débat.
● « Le charme universel d'Octobre », écrit François Furet, résume la fascination pour la révolution russe. O. Frossard et M. Cachin, de la SFIO, vont à Moscou pour étudier la « révolution » ; arrêtés, puis invités au congrès russe pour l'Internationale, ils sortiront membres du comité de la IIIe Internationale, avec F. Loriot, B. Souvarine et A. Rosmer, présents également, mais invités.
● Lénine rédige les 9, puis les 21 conditions d'adhésion à l'Internationale communiste. Trotsky y ajoutera une condition pour la France, remettant en cause la Charte d'Amiens, avant de revenir beaucoup plus tard sur cette position. Partout en Europe, le pouvoir russe pousse aux scissions de la social-démocratie et à la création de partis communistes pour défendre la jeune révolution isolée.
● Le congrès se décompose en trois courants :
- les partisans favorables à l'adhésion à la IIIe Internationale : F. Loriot, C. Rappoport, B. Souvarine, M. Cachin, O. Frossard ;
- le centre : J. Longuet, P. Faure, favorables, mais contre la 7e condition qui demande au nouveau parti le respect des décisions de l'Internationale ;
- l'aile droite : Léon Blum, contre.
● Léon Blum, un homme exceptionnel rencontrant une situation exceptionnelle. D'abord critique littéraire, radicalisé par l'affaire Dreyfus, rédacteur à L'Humanité avec J. Jaurès. Directeur de cabinet de Marcel Sembat, ministre des Travaux publics pendant l'Union sacrée du début de la guerre de 14. Il devient député en 1919 contre le Bloc national, où l'on retrouve Barrès et dont l'homme fort est G. Clemenceau.
Mais, dès le 31 juillet 1917, il s'interroge sur la révolution russe : « La révolution est compromise si le gouvernement n'était pas constitué de manière démocratique. » Il dira plus tard : « Le bolchevisme s'est détaché du socialisme comme certaines hérésies se sont détachées des religions pour former des religions nouvelles. »
Il va devenir la continuité historique du parti de Jaurès : « démocratique, pluraliste, républicain », hostile au blanquisme, c'est-à-dire à la prise du pouvoir par la force.
● Le 25 décembre 1920, salle du Manège, rue Nationale à Tours, s'ouvre le congrès de la SFIO dont l'objet est : suivons-nous la voie de Lénine pour gagner le pouvoir ?
Léon Blum va se dresser contre Lénine pour défendre la SFIO. Son discours, dans la vague procommuniste, est inaudible. Mais il pose un acte fondateur pour le socialisme démocratique et pour lui-même. Il est tout entier articulé sur une conviction : la nature du parti préfigure la nature du pouvoir révolutionnaire russe.
● Le discours fondateur de Léon Blum
Il dissèque les 21 conditions, mettant en garde les congressistes sur les conséquences de la transformation de la SFIO en un parti d'avant-garde jacobin et putschiste. Mais il sait que rien n'est perdu parce que l'adhésion au Komintern créera le Parti communiste. Il gardera la SFIO, même s'il va perdre le journal L'Humanité. C'est plus qu'un sigle, c'est une histoire.
« Nous sommes convaincus jusqu'au fond de nous-mêmes que, pendant que vous irez courir l'aventure, il faut quelqu'un pour garder la vieille maison. »
En laissant la vieille maison aux mains des minoritaires, le Parti communiste naissant a créé une des conditions de sa négation à gauche.
● Les congressistes écoutent l'appel de Zinoviev, le président de l'Internationale communiste, pour le texte n° 1 (pour l'adhésion). Puis surgit Clara Zetkin ; malgré l'interdiction de séjour, elle reçoit une ovation du congrès. On passe au vote : 3 208 voix pour l'adhésion, 1 022 voix contre. La minorité quitte la salle ; Longuet et Faure sont d'emblée exclus. Le congrès entonne L'Internationale.
C/Le Bloc des gauches puis le Cartel des gauches en 1924
● Le maintien de la SFIO et de sa « fraction parlementaire » va lui permettre de survivre à la vague favorable au Parti communiste. La remise en cause de l'adhésion à la franc-maçonnerie, la mise sous tutelle syndicale, la discipline du centralisme démocratique vont créer les premières difficultés du Parti communiste, d'autant que les tactiques nationales sont entièrement subordonnées à la défense de la patrie de la révolution : l'Union soviétique.
- Les procès de Moscou, les purges, les déportations de masse, la terreur stalinienne, l'échec de l'Internationale communiste en Chine et dans tous les pays d'Europe vont questionner l'aura des communistes et démontrer que Léon Blum avait raison.
- La SFIO se relève lentement de sa scission en obtenant quelques succès électoraux. Mais le traumatisme de cette rupture va s'accompagner de la peur du « qu'en dira-t-on » communiste, avec la pression électorale de ces derniers qui s'ensuit. Ce sera une des données du socialisme français (cf. l'exposé précédent, 1905).
- Ce surmoi marxiste et révolutionnaire pèse sur la stratégie de la SFIO, alors que le Parti radical est favorable à l'union avec les socialistes.
- Léon Blum explique que les socialistes sont trop faibles pour assumer cette union.
- Paul Painlevé fonde, à l'automne 1921, la Ligue de la République, qui va faciliter le rapprochement Radicaux-SFIO.
- Le congrès de Marseille de la SFIO accepte un Cartel des gauches sans le PC, uniquement électoral, dit « accord d'une minute ».
- Mené par les trois normaliens É. Herriot, P. Painlevé et L. Blum, le Cartel des gauches bat le Bloc des droites de Poincaré le 11 mai 1924. Victoire relative : 104 socialistes (52 en 1919), 139 radicaux (86 en 1919), 44 républicains-socialistes (26 en 1919), , sans majorité absolue.
- La SFIO soutient le gouvernement sans y entrer.
- Le bilan est faible (rupture diplomatique avec le Vatican, reconnaissance de l'URSS et transfert des cendres de Jaurès au Panthéon), si ce n'est la chute du président Millerand. Le Parlement (Assemblée nationale et Sénat) refuse ses propositions de Premier ministre. Il doit se soumettre ou se démettre : il démissionne.
- La crise financière va provoquer la décomposition du Cartel, avec une succession de Premiers ministres : après É. Herriot, il y aura Briand, Painlevé puis Herriot II. À l'été 1926, c'est la chute du Cartel. La droite et les radicaux soutiennent un gouvernement d'union nationale ; seuls les socialistes et les communistes n'y participent pas.
● La victoire électorale de 1932 clôt le cycle post-congrès de Tours. Après une politique autoritaire du Bloc des droites et des mesures très antisociales, le bloc électoral des gauches est reconstitué.
- Percée spectaculaire de la SFIO : 20,51 % et 132 députés. Le Parti communiste : 9,14 % et 19 députés. Même les radicaux perdent en influence : 11,12 % et 113 députés. La SFIO devient le premier parti à gauche et en France.
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À dimanche prochain.




