5089 Jours de guerres en Europe
- Donald Trump ou le canard sans tête
- Le PS à l’épreuve de ses ambiguïtés
- Leçon n° 3 : l’intégrité humaine.
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1/ Donald Trump ou le canard sans tête.
Le discours de Donald Trump devant le Congrès fut le plus long de l’histoire des États-Unis. Il restera comme celui de l’échec.
Menteur pathologique, affabulateur pathétique, bonimenteur, pitrale : le président des États-Unis a présenté un état de l’Union digne d’un discours de campagne électorale, sans aucun rapport avec la réalité du pays.
Plaidant pour un « redressement historique » et « une transformation sans précédent » du pays, son texte souligne en creux l’accélération du déclin américain.
L’économie va mal. Les économistes parlent d’une économie en K : une branche, l’économie de l’immatériel, est à la hausse, avec un enrichissement spectaculaire des acteurs du secteur, pendant que le reste de l’économie s’effondre. Dans la métallurgie, 100 000 emplois ont été supprimés. L’inflation est de 2,5 % et les salaires stagnent ; la pauvreté galope. La tentative de camoufler cet état par une politique anti-immigration agressive s’est retournée contre l’administration Trump, avec la mise en cause de la police de l’immigration, l’ICE, au point qu’il fallut lui faire lever le pied. La chasse à la fraude sociale, « important une autre culture », ce grand remplacement à l’américaine, apparaît pour ce qu’il est : le paravent de l’échec.
Les parlementaires républicains ont beau scander « USA, USA, USA » pendant la prise de parole présidentielle, sur fond de boycott des démocrates et de très, très mauvais sondages, l’Amérique n’est pas de retour. Elle est à la peine économiquement, et le revers infligé aux décisions de D. Trump sur les droits de douane par la Cour suprême ne va pas arranger les choses.
Quant à la politique étrangère, c’est le fiasco total. Le régime chaviste est toujours en place au Venezuela, moyennant une dîme de 80 millions de barils de pétrole. Poutine, malgré des pertes humaines colossales et une économie au bord de la rupture, ne lâche pas sa proie ukrainienne, pendant que les États-Unis le ménagent.
Ils se sont complètement retirés de l’aide financière au profit de l’Europe, qui achète l’armement américain. La dénucléarisation de l’Iran se heurte à l’intransigeance d’un Khamenei qui, après avoir saigné son peuple, veut s’en servir comme bouclier. Si le courage héroïque du peuple iranien n’est plus à démontrer, les failles espérées dans le régime obscurantiste et barbare des mollahs n’ont pas été au rendez-vous. Pour faire plier le régime obscuro-théocratique, une armada US considérable est convoquée au Moyen-Orient ; mais sans troupes au sol, sans relais populaire sur le terrain, on ne voit pas, à cette étape, de changement de régime en vue, ni même une révolution de palais. Ou alors, c’est une guerre de grande ampleur pour un État qui a quasiment la dimension de l’Europe.
Insensiblement, Trump s’est enfermé dans son propre piège. Il a frappé l’Iran, puis stoppé Israël. Lancé une adresse au peuple iranien : « Manifestez, j’arrive », mais il n’est pas venu. Il devait frapper à nouveau pour obtenir un accord minimal, duquel il était sorti. Mais face aux interrogations du Pentagone, il hésita. Ne sachant que faire, il donne son feu vert à Israël pour frapper préventivement, dans un premier temps, à sa place, puis cible ce qu’il peut dans une réaction conjointe.
Il appelle les Iraniens à se soulever contre le régime, mais à être prudents vu les frappes : « on bombarde, vous finissez le job ; sinon, vous êtes responsables de votre sort », en quelque sorte. Si le régime iranien est indéfendable, et si khamenei et son état major est éliminé, nous le pleurerons pas, comment ne pas avoir d’abord une pensée pour le peuple iranien, martyrisé par le régime et aujourd’hui bombardé ? La guerre est toujours un drame pour les populations civiles.
L’absence de coalition internationale, et surtout de présence des pays arabes aux côtés des États-Unis, démontre l’aspect unilatéral du déclenchement de la guerre, même sur un sujet favorable — j’allais écrire consensuel — de la « nécessaire chute du régime des mollahs ». Cela est valable dans tout le Moyen-Orient, où les « alliés », à part Israël, refusent la guerre, de peur de représailles et de l’embrasement. Ils regardent tout autant d’un œil réprobateur la politique impériale à Gaza et le soutien à la colonisation de la Cisjordanie, pendant que l’ambassadeur US à Jérusalem vante un État d’Israël de la mer au fleuve, l’Euphrate. On se demande si les frappes préventives israéliennes n’ont pas cette contrepartie.
Sans être un pacifiste bêlant, on ne peut être que inquiet de l’axe de la guerre. La « patouille » stratégique et diplomatique de Trump ne fait pas une politique. Elle nous rappelle que l’offensive pour récupérer le Groenland est au point mort, et doit-on évoquer la Corée du Nord, qui ne devait pas obtenir la bombe nucléaire et en possède une vingtaine ?
Alors : « Trump, où est ta victoire ? » Seule, peut-être, la pression américaine sur le Mexique, qui a permis l’élimination d’un baron de la drogue, pourrait être vue comme un succès. Et le blocus de Cuba, décidé par ses prédécesseurs, va conduire ce régime au bord du gouffre. Très bien : attendons la suite.
Le bilan est faible et marque le recul américain, alors que les nuages s’amoncellent dans le Pacifique. La CIA aurait averti les « barons de la tech » de l’éminence du blocus de Taïwan, qui refuse de délocaliser sa fabrication de puces de dernière génération, espérant ainsi une sorte de bouclier numérique. Mais là encore, les États-Unis sont dépassés. La Chine consacre 12 % du PIB — juste derrière eux —, c’est-à-dire 200 milliards de dollars pour son budget militaire. Ses progrès technologiques sont tels que des radars sur camion, et pas encore sur avion, remettent en cause l’arsenal des avions furtifs US.
Mais c’est sur mer que les Américains semblent supplantés : 370 bâtiments de combat chinois, contre 295 pour les États-Unis ; mais surtout mobilisés, concentrés sur Taïwan, alors que la flotte américaine court les foucades trumpiennes et se trouve dispersée. Ce conflit d’hégémonie, alimenté par les attaques contre les alliés chinois, le président américain a fait mine de ne pas le voir : l’engrenage est en marche.
Le discours de Trump au Congrès fut le voile du mensonge pour camoufler des revers tous azimuts. Les gesticulations militaires sont le « cache-misère » de la première puissance mondiale en quête de réorganisation stratégique pour préserver son statut, dirigée par un chef inconsistant et inconstant, avec son seul narcissisme comme boussole.
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2/ Le PS à l’épreuve de son ambiguïté stratégique.
Dans sa conférence de presse, lundi après-midi, réservée aux médias happy few, Jean-Luc Mélenchon a délivré sa vérité. Il l’a lâchée d’emblée, en se payant François Hollande : « c’est nous ou le RN ». Caractérisant ces derniers de pétainistes, il estime : « on ne peut les combattre sans LFI ».
Tel est l’enjeu du piège qu’il tend à la gauche, mais aussi au pays, alors que l’extrême droite a toutes les chances d’arriver au pouvoir. Il ne s’agit pas de mesurer, sur une échelle de Richter de l’éthique, qui est le plus dangereux, redoutable, menaçant, mais qui est à même de l’emporter dans le moment présent. L’extrême droite menace la République. LFI menace la gauche dont la République a besoin. La République, son unité, est mise en cause par la préférence nationale du RN ; son arrivée aux responsabilités serait le premier acte du désordre national-populiste. Les Insoumis veulent le chaos pour faciliter la révolution citoyenne.
Au-delà de la brèche qu’ils ont ouverte à l’antisémitisme, le régime intérieur de LFI préfigure le type de démocratie populaire qu’ils souhaitent imposer. La différence de nature du danger nous contraint à une réponse adaptée en fonction de l’urgence du risque. Nos amis interviewés tombent tous dans le panneau du choix au second tour entre le RN et LFI. Cette question ne vise qu’à les mettre dans l’embarras, à l’approche du second tour des municipales, à démonétiser leur opposition au RN par une cuillerée de goudron LFI dans le baril de miel « anti-extrême droite », et donc, au final, servir cette dernière.
La seule réponse qui vaille est celle de François Hollande, n’en déplaise au leader de la France insoumise : « la question ne se pose pas, Mélenchon ne sera pas au second tour ». Contrairement à ce qu’il claironne dans Le Nouvel Observateur : « le petit bourgeois votera en 2027 LFI », 63 % des Français sont prêts à faire barrage à Mélenchon, et seulement 45 % au RN — ce qui, malheureusement, est un signe. Donc, il est peu probable, dans ces conditions, que Mélenchon soit qualifié pour le sprint final.
Il est loin, le temps des premiers jours de la NUPES, où je pronostiquais dans Sud-Ouest que cela se terminerait par « un tout sauf Mélenchon ». Cette semaine, Mélenchon a confirmé l’analyse. À la suite des propos violents de Sophia Chikirou contre la presse, les sorties de route à Montpellier et Lyon du patron de LFI ont basculé dans une veine typiquement « néo-socialiste » antisémite des années 30.
Le leader de la France insoumise a maintenant fait l’unanimité contre lui, jusqu’à Mediapart, et même son premier rempart, Marine Tondelier, est autrice d’un réticent « Ça suffit maintenant ». La semaine « terrible » n’est pas finie que les hiérarques insoumis défendent le régime des mollahs iraniens, eux qui n’ont pas eu un mot pour le peuple sous la mitraille des gardiens de la Révolution.
Mélenchon, c’est la double peine pour la gauche : s’allier avec lui décrédibilise le Front républicain contre l’extrême droite. Et les campagnes ad nauseam qu’il provoque crédibilisent l’extrême droite. Certes, il veut imposer un « eux et nous » pour « constituer le peuple ». Certes, il applique ce théorème révolutionnaire : « Pour qu’il y ait révolution, il faut des hommes communistes », et construit, par la perversité des mots, un bunker de radicalité pour affronter dans la rue la victoire du RN. Certes, comme pour les européennes, la provocation verbale est un moyen de polariser, de saturer le débat autour de sa personne à quinze jours de l’échéance. Mais la méthode employée est un naufrage moral et politique qui rend illégitime sa prétention à représenter la gauche, voire la République.
Il nous faut donc combattre le RN tout en nous délimitant de LFI ; non en mesurant les dangers, mais en hiérarchisant les urgences : pas d’alliance avec LFI, Front républicain contre le RN, et surtout une alternative programmatique à ce cloaque.
On nous dit : « Mais il y a des électeurs derrière Mélenchon, et des jeunes qui ne sont pas pour autant populistes de gauche. » C’est à peu près le raisonnement des fauristes. D’où l’ambiguïté stratégique dans laquelle ils sont. Ils ont fini par prendre leurs distances avec les Insoumis sans avoir encore rompu avec le NFP ; déclarent : « la stratégie de la “terre brûlée” de LFI ne gagne sur rien » ; soulignent les victoires arrachées par le PS comme honneur de la gauche ; expliquent qu’il ne faut s’allier ni de près ni de loin avec ce diable, même avec une grande cuillère. Ils reprennent même le concept de la gauche non mélenchoniste pour la présidentielle. Et Olivier Faure dénonce « enfin » les ressorts de l’antisémitisme utilisés autour de la prononciation de Epstein par Mélenchon.
Et puis on apprend que, dans 30 villes, il y a des accords avec LFI (cf. les instantanés de dimanche dernier, corroborés par les enquêtes de la presse cette semaine), et l’on s’apprête « parfois » à pactiser au deuxième tour.
On nous dit, de bonne foi : « Nous aurons besoin des électeurs de LFI », et ces propos ne sont pas ceux de cryptomélenchonistes, mais des sociaux-démocrates de stricte obédience. La réponse est simple : l’union avec Mélenchon, c’est la désunion des républicains. S’allier avec un repoussoir condamne la victoire.
Quant aux électeurs, c’est la clarté de l’objectif et du moyen qui permet de les siphonner, si vous me permettez cette expression triviale. Nous ne confondons pas la direction de LFI et ses électeurs ; la preuve : ces derniers ont déjà fait mouvement vers nous. Mélenchon passe de quasiment 22 % à la présidentielle à 11 % dans les sondages, ou 9 % aux Européennes. Il a donc perdu 50 % de ses soutiens, pendant que le PS remonte de 1,75 % à la présidentielle à près de 15 % aux Européennes. Le croisement des courbes est là. La transfusion est en train de s’opérer. Et ce qui reste à aller chercher est principalement au centre.
Encore une fois, il faut un projet pour unir les deux électorats et offrir une solution praticable aux Français. Faire des concessions à la direction de LFI pour obtenir son électorat, c’est perdre les nôtres, sans la certitude de gagner ce qui reste des électeurs LFiistes. Dans ces conditions, la stratégie de l’ambiguïté conduit à une perte des deux côtés. S’annoncer « non mélenchoniste », négocier avec le Premier ministre des compromis, c’est s’aliéner une bonne partie du noyau dur de l’électorat LFiiste ; passer des accords in fine avec LFI, c’est dégoûter l’électorat qui reflue de chez Macron.
En conclusion, c’est une ligne claire, avec une identité assumée, un projet et une stratégie affirmée de front républicain anti-RN, qui peut être efficace.
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3/ Qu’est-ce qui nous arrive ? Chaque semaine, nous voyageons dans les métamorphoses du Nouveau Monde.
Leçon 3 : l’intégrité humaine
Notre nouveau siècle met à l’ordre du jour « l’intégrité humaine ». Elle est mise en cause par le nouvel âge numérique du capitalisme, la destruction de l’environnement, le basculement dans un état de guerre perpétuel, le national-populisme comme antihumanisme, le règne des empires et leur illibéralisme, l’individualisme consommateur, la hantise du métissage et les pandémies à répétition.
L’intégrité morale, l’intégrité physique, l’intégrité psychique, l’intégrité sociale : en un mot, l’intégrité humaine est la question sociale du nouveau siècle.
Qui triomphera ? L’humanité maîtrisant, domestiquant son nouvel environnement, ou serons-nous submergés par les défis, nous plongeant dans un posthumanisme ? On pourrait, pour ce combat, faire un clin d’œil à Castoriadis, Lefort ou Lyotard et leur Socialisme ou Barbarie, en évoquant comme eux, en leur temps, un enjeu de civilisation. Ou tout simplement reprendre à notre compte le discours de A. Camus lors de son prix Nobel en 1957 : « Chaque génération se croit vouée à refaire le monde. La tâche de la mienne est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. »
Est-ce que l’humanité l’emportera ? Je pense que oui. Mais il s’agit du combat d’une génération politique qui ne se réduit pas à un âge donné, mais à un engagement dans une époque donnée. Si l’humanité ne se pose que les problèmes qu’elle peut résoudre, ses nouveaux défis ne sont pas plus insurmontables que ceux du XIXᵉ ou du XXᵉ siècle.
Il nous faut mesurer les risques et les surmonter sans en faire un absolu indépassable. Il faut concevoir la catastrophe imminente sans sombrer dans le catastrophisme.
La gauche a défendu les droits-créances et les droits-libertés. Le défi de notre époque pose la question de l’humanité en tant que telle. La vision de la gauche ne peut plus être réduite à la seule contradiction capital-travail. Le progressisme ne peut non plus se réduire à la seule extension des libertés. L’enjeu transversal est celui de l’humanité. Cela nécessite un inventaire pour trouver le chemin d’une maîtrise de notre destin. Car, en fin de compte, la gauche reste et restera la lutte contre toutes les aliénations et l’arraisonnement de l’être humain à des contingences qui le nient. Nous étudierons toutes les menaces et les pistes pour les surmonter.
Commençons, dans ce chapitre, par la grande peur du numérique. Quel sera le bénéfice humain de cette révolution anthropologique ?
La peur est inhérente à l’homme. Elle a commencé avec le feu. Elle fut surmontée par sa maîtrise. On n’imagine pas aujourd’hui ce que sa domestication a voulu dire : comme courage, comme capacité à surmonter la panique devant ce dieu qui dévorait tout. Partir à l’aventure sur la mer alors qu’on la croyait plate, ou s’envoler pour traverser les montagnes ou les océans, plus tard, la conquête de l’espace nécessitait de dominer l’appréhension de l’inconnu. Il en fut de même pour maîtriser la machine à vapeur. La hantise du premier chemin de fer de Paris à St-Germain-en-Laye, où les femmes devaient, par la vitesse, « accoucher dans un virage ». Sur cette ligne ouverte par les frères Pereire en 1832, on pronostiquait que « la fugace succession d’images va enflammer la rétine ». Il ne faut ni avoir peur du progrès ni le déifier ; il faut le maîtriser.
Chaque époque a sa part d’ombre et de lumière. Sans sombrer dans le misérabilisme, le capitalisme des mines, de la colonisation, ou du travail à la chaîne avait sa part de barbarie. Aujourd’hui, il y a des raisons d'être interpellé par le monstre numérique. Mais il ne faut tomber ni dans la dystopie ni dans l’utopie.
Le numérique, l’internet, l’IA sont de formidables avancées pour l’humanité. Après le cycle de l’ordinateur (1934-1960), l’informatique de gestion (1966-1984), celui de l’internet (1984-2008), nous sommes dans celui de la data (données et faits qui circulent de manière dématérialisée) et l’intelligence artificielle. On ne reviendra pas en arrière.
Cette rupture technologique se présente comme une émancipation. Chaque être humain est potentiellement un Pic de la Mirandole, un encyclopédiste : avec un seul clic, il répond à tous les sujets qu’il se pose. Il a une bibliothèque à portée de la main, une mémoire quasiment sans limite, avec ce nouvel appendice humain, « le portable », ou son ordi dans son sac à dos, qui le fait ressembler à des escargots. Il suffit de regarder une rame de métro ou de train pour constater que 99 % des passagers, « cotons-tiges-écouteurs » aux oreilles, scrollent avec passion ou obsession. La lecture ne disparaît pas, elle a d’autres supports. Évidemment, pour les papivores comme moi, qui sont submergés de livres, c’est un crève-cœur. Mais l’essentiel est que ce qui a été écrit demeure, se transmette et prospère. Grâce à son portable, on peut tout faire : communiquer, photographier, filmer, obtenir un rendez-vous médical, gérer son compte en banque ou son compte retraite, réserver des billets de trains, d’avions, de spectacle, commander des livres qui sont, dans les métropoles, livrés dans la journée, ou même faire ses courses ou obtenir un repas. La planète est devenue un village où nous sommes les spectateurs, à l’instant T, de tous les événements, les voisins de toutes les informations du monde en suivant « h 24 » les sites d’informations. Mais cela ne s’arrête pas là : on peut trouver son chemin, se géolocaliser, savoir combien de pas on a faits, vérifier son taux de diabète, la sécurité chez soi, suivre ses enfants ou ses vieux parents, et même préparer une messe via ChatGPT, que sais-je encore ? Ce couteau suisse numérique est la partie la plus riante de cette nouvelle technologie : celle du numérique domestique.
Il y a quelques années, bien avant Mélenchon, le service communication du PS me proposait de faire mon discours introductif des universités dans 5 lieux à la fois, par une sorte de téléportation. Je n’en revenais pas que cela fût possible. Aujourd’hui, je fais des réunions ou des formations en visio, même des meetings, avec des participants aux quatre coins de la France et du monde, sans que personne ne se déplace. Je suis les discours, les conférences, les comptes rendus de toutes les formations, de mon fauteuil. Ma lettre hebdomadaire est envoyée d’un seul clic à près de 10 000 personnes et vue sur les réseaux sociaux entre 1 000 et 40 000 fois : c’est proprement hallucinant, je suis mon propre hebdo. Avant-hier, il aurait fallu des heures de mise sous enveloppes d’un texte ronéoté. Hier, du temps pour un fax, sans certitude que le texte fût lu. Aujourd’hui, un clic suffit pour être directement dans la poche de chacun. Voilà, par ma fenêtre politico-numérique, le Nouveau Monde dans lequel nous sommes : seuls, mais connectés comme jamais l’humanité ne l’a été. Le télétravail s’est installé ; les architectes ont des logiciels de plus en plus performants ; les avocats ont accès aux jurisprudences les plus anciennes ; les cours ont une documentation sans précédent ; le chirurgien peut opérer à distance ; et même le jeune défavorisé peut avoir un « répétiteur à la maison », comme l’aristocratie d’hier en avait, échappant ainsi à l’arraisonnement du destin. Chacun peut être polyglotte avec les traducteurs instantanés. Sans oublier l’agriculture, où l’application de cette technologie accentue le rendement.
Les applis de toutes sortes ont envahi notre quotidien ; les tâches administratives sont de plus en plus dématérialisées et chacun peut se doter d’une identité numérique. Même la guerre est impactée par le numérique. Guerre hybride, cyberdéfense sont entrées dans notre vocabulaire. L’ère des drones, les missiles tueurs de missiles, ou autres dômes de fer, jusqu’à la confection d’exosquelettes, nous plongent concrètement dans un univers à la Star Wars. L’IA pour les entreprises n’est plus à démontrer : l’efficacité et la productivité, la prise de décision, le service client ou l’analyse prédictive. Bref, un nouveau dieu, « l’algorithme », domine notre Olympe quotidien.
Mais au cœur de cette machine sommeille un monstre : l’emprise.
La vitesse de transmission entre neurones dans le cerveau humain est de l’ordre du centième de seconde, et notre cerveau est 10 000 fois plus lent qu’une puce Intel. Et ceci pose immédiatement la question de l’autonomie de la machine échappant à l’homme. Vous vous souvenez : dans 2001, l’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick, le super ordinateur HAL 9000, prénommé Carl, tente de tuer les passagers de sa mission parce qu’il pense que l’on va le débrancher et il s’estime indispensable à celle-ci. Ou, dans un autre film de science-fiction, l’ordinateur domestique enferme une femme dans la maison parce qu’il veut lui faire un enfant et accéder à l’humanité. Le risque du transhumanisme est présent dans l’objet même de l’IA, car l’horizon technologique est sans limite. Larry Page, fondateur de Google, a investi 750 millions de dollars, et Peter Thiel, fondateur de PayPal, 2 milliards de dollars pour, à travers des neurosciences, des biotechnologies, l’informatique, les sciences cognitives, obtenir que le cerveau soit transférable à la machine et créer ainsi un transhumanisme immortel. Mais il y a aussi des investissements colossaux pour l’émancipation des robots, c’est-à-dire qu’ils sortent de leur singularité, de leur assignation à une tâche. En effet, à cette étape des recherches, les machines ne sont pas capables de définir leur propre but. Il leur manque la capacité d’acquérir de nouvelles compétences, de raisonner, prédire, planifier et se lancer avec une intelligence générale. Yann Le Cun, l’ancien directeur scientifique de l’intelligence artificielle chez Facebook — il a contribué à développer les réseaux neuronaux convolutifs pour la reconnaissance d’images — estime, lui, que le modèle actuel de l’intelligence artificielle « est incapable de prédire les conséquences de leurs actions ». Mais il ne dit pas que cela est impossible, que le passage de l’apprentissage supervisé à l’apprentissage non supervisé serait improbable. L’entité intelligente comme horizon : cela est proprement vertigineux. Du robot domestique, capable de reproduire à l’infini des actions spécifiques avec un vocabulaire assez basique, on pourrait passer à une machine clonant l’intelligence humaine. Si ce n’est pas mettre en cause notre intégrité, qu’est-ce que c’est ? Nous entrons là dans une tout autre dimension, qui appelle un débat éthique sur la recherche. Science sans conscience n’est que ruine de l’âme, nous disait déjà Rabelais. Mais ce n’est pas le seul sujet.
Les chiffres les plus affolants circulent sur le nombre d’emplois supprimés à terme par l’intelligence artificielle. Le patron de Nvidia, Jensen Huang, explique : « nous allons assister au plus vaste redéploiement d’infrastructures de l’histoire ». Mustafa Suleyman, patron de l’IA pour Microsoft, assure dans le Financial Times que les performances de l’IA seront équivalentes à celles des humains dans la plupart des tâches professionnelles d’ici 18 mois. On pronostique que ChatGPT Santé va radicalement changer la santé.
L’insécurité sociale induite par les progrès de l’IA est colossale, alors que celle-ci interviendra après 50 ans de ravages libéraux, de désindustrialisations. Étonnez-vous après que tous les « docteurs Folamour » milliardaires du net soient favorables à l’illibéralisme (ce sera la leçon suivante). Mais que dire d’un autre danger : celui du contrôle social au nom de la sécurité de masse, comme en Chine, ou l’emprise sur les cerveaux, la manipulation de l’opinion, le viol de notre imaginaire. Tout le monde a en tête les fake news, les deep fakes, les sondages biaisés, le tweet instrumentalisé ou artificiellement boosté. Les campagnes de désinformation ou complotistes, mais aussi étatiques, se déploient « à l’insu de votre plein gré ». L’information sur le Net, c’est souvent une information non vérifiée, mais dont l’impact spectaculaire nous conduit à la « forwarder ». Mais tout autant, le Net véhicule une vision du monde non contradictoire, non interpellée. C’est cela, l’emprise : une captation des consciences. Ce qui conduit à une pollution des esprits, tout autant que celle de la terre. Les grands modèles de langage qui permettent de générer du texte nécessitent des millions d’heures de calculs informatiques, donc de l’électricité, et, par voie de conséquence, du gaz à effet de serre. L’université du Massachusetts a calculé : l’entraînement d’un centre IA équivaut, en termes de CO₂, à 205 allers-retours Paris-New York. Il y a 8 millions de centres de données dans le monde, ce qui induit une pollution colossale. D’autant qu’il faut refroidir les machines avec de l’eau, beaucoup d’eau : des millions de litres d’eau. Et ce n’est pas tout : l’érosion du sol, la contamination de l’air posent des problèmes de santé publique. La sécurité sanitaire humaine est en jeu, d’autant que les procédés d’extraction des matériaux rares nécessaires à l’informatique libèrent des polluants toxiques.
Enfin, ce « take off » de l’IA n’est pas à l’abri d’un krach. Des voix s’élèvent de toutes parts pour évoquer une bulle de l’IA, comme il y a eu la bulle de l’internet ou des subprimes. Larry Fink, du fonds d’investissement BlackRock, et Satya Nadella ont mis en garde, lors d’une interview, sur le risque que l’IA devienne une bulle spéculative.
Il y a donc des conséquences humaines au développement du capitalisme numérique. Il y a tout à la fois une aliénation, un coût social et environnemental. L’aliénation, dans le sens de Marx, dans les manuscrits de 44, ou dans celui de la théorie critique de l’école de Francfort. L’aliénation, c’est d’abord la dépossession pratique et théorique, dans le quotidien comme dans la perspective d’une autonomie robotique. L’IA sauvage dépossède l’être humain, le spolie de la maîtrise de ses données, qui est le pétrole des algorithmes. C’est la porte ouverte à la « société de contrôle » de chaque humain, tant sur le plan biologique que psychique ou politique. Il y a tout à la fois une perte de sens, un sentiment d’impuissance, ou de reconnaissance dans ce qui se passe. Il y a comme une violence déshumanisante dans cette perte de maîtrise. Ce qui interpelle totalement l’apprentissage de l’alphabet numérique, mais, au-delà, l’éducation nationale elle-même. Cela pose surtout la question de l’IA comme bien commun de l’humanité, et donc des formes de contrôle collectif. Le numérique éthique pour préserver l’intégrité humaine est à l’ordre du jour. La domestication des plateformes : une revendication essentielle. L’Europe a commencé à construire un modèle en ce sens. La loi sur l’intelligence artificielle de l’UE est centrée sur l’humain, en identifiant quatre niveaux de risques : inacceptable, élevé, limité et faible. Cette loi, combinée au règlement général sur la protection des données, offre le début d’une IA « éthique ». Mais tant que l’Europe n’aura pas bâti ses propres instruments numériques, son propre cloud, et ne sera pas capable d’extraire ses propres matériaux rares, elle combattra sans mains. Le vice-président US Vance est venu faire la leçon en Europe contre les entraves à la liberté que seraient des normes éthiques. La question est bien politique, et l’interdiction d’accès à l’administration US par Donald Trump de l’IA Claude, de la start-up Anthropic, parce qu’elle refusait l’utilisation de sa technologie pour les armes mortelles autonomes et la surveillance de masse, le démontre. Il en va de même de la gestion des transitions sociales. Cela ne peut pas être : des profits colossaux par l’introduction du numérique dans de nombreuses professions, et laisser à la seule charge de l’État la gestion des dégâts sociaux. Goldman Sachs a calculé que 300 millions d’emplois étaient en jeu. Cela veut dire : une planification de la transition, après avoir mesuré l’utilité sociale du changement. Et la question écologique ne peut être l’impensé de cette nouvelle modernité. Il faut passer de l’IA comme technique de service, avec sa dérégulation sauvage, à l’IA comme projet, avec au cœur l’intégrité humaine. Piloter la révolution de l’immatériel pour une domestication écologique et sociale de l’économie numérique devient l’enjeu de nos programmes politiques. Il y a un combat à mener contre l’IA sauvage, l’ensauvagement de la toile. C’est un enjeu de civilisation, puisque le capitalisme numérique met à l’agenda de l’humanité une nouvelle civilisation. L’impasse sur cette question nous condamne à la servitude.
À dimanche prochain.




