5060 Jours de guerre de Europe
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- L’emprise de l’extrême droite sur la vie politique française.
- La Chine se prépare.
- Alternative à la petite primaire.
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1/ L’emprise de l’extrême droite sur la vie politique française
Lorsqu’on entend Jean-Luc Mélenchon préconiser le « grand remplacement ». Dans un autre registre, F. Ruffin recommande un « Puy du Fou de gauche ». Ces emprunts aux concepts de l’extrême droite ou de la droite extrême sont la manifestation la plus claire de la domination idéologique du national-populisme en France.
François Mitterrand me disait : « lorsque vous employez le vocabulaire de vos adversaires, même à d’autres fins, votre concession sémantique est leur légitimation ». Sans être gramscien, l’ancien président connaissait le poids des mots dans le combat politique.
Lorsque, dans le même temps, une élection partielle en Haute-Savoie voit l’alliance UDR/RN passer de 35 % à 45 %, alors que LR perd 10 % par rapport au précédent scrutin, vous avez à l’œuvre la maturation, dans l’électorat de droite, d’un front idéologique commun avec l’extrême droite qui profite à cette dernière.
Lorsqu’un ancien président de la République déclare qu’il n’appellera pas au front républicain contre l’extrême droite, le président de son ancien parti ne le dément pas, et même applique cette consigne lors d’une élection locale, il évoque même un front nationaliste. Vous avez là la faillite morale de la droite gaulliste cherchant son salut dans les fourgons de l’extrême droite héritière de Pétain.
Lorsque le RN à l’Assemblée nationale vote pour la motion de censure de LFI soutenue par les écologistes, sans que ceci ne fasse une ligne, vous avez la banalisation et donc l’acceptation du RN comme un parti comme les autres.
Lorsqu’une partie de la gauche est disqualifiée pour son antisémitisme d’atmosphère et sa radicalité populiste impropre à rassembler la France républicaine, mais se trouve en situation de faire obstacle ou non à l’extrême droite, tenant en otage la gauche dans les élections municipales à Marseille ou Paris, alors que le reste de la gauche annonce une « union » de la petite gauche sans définir une alternative capable d’entraîner les Français, vous avez l’effondrement du barrage naturel à l’extrême droite en France.
Lorsque, dans les sondages, les trois personnalités politiques préférées des Français sont à l’extrême droite, et que le total extrême droite dépasse 40 % sans comptabiliser la droite classique qui refuse de s’en distinguer, vous comprenez pourquoi plus de 40 % des Français se disent favorables aux idées du RN.
Lorsque la droite a été avalée par le boa national-populiste et la gauche anesthésiée par la radicalité de posture, la force nationaliste devient la norme ordonnant la vie politique.
Dans une France où certains font la chasse aux riches et d’autres refusent de voir le précariat, l’extrême droite fait rêver les deux.
Devant la vague de fermetures d’entreprises, le patron du Medef, qui pourtant n’a aucune proximité idéologique avec le RN, se voit obligé, pour la première fois en 2024, de ne pas appeler à faire barrage au RN au nom d’une base patronale excédée. Lorsque le même responsable déclare : « Bardella est l’un des seuls à être conscient des menaces qui pèsent sur l’économie ». Lorsque des patrons demandent un budget qui épargne les entreprises, mais conduit à l’instabilité de la dissolution avec les risques que cela implique. Ces élites économiques s’adaptent à la venue du RN et la précipitent.
Lorsque Bolloré impose CNews comme la principale chaîne d’info et que son groupe règne sur une grande partie de la presse et de l’édition, transformant les livres d’extrême droite en succès de librairie, vous avez la construction d’un « mainstream », le sens commun d’une époque.
Lorsqu’un ancien ministre de gauche s’associe avec le milliardaire Stérin, qui met sa fortune au service de la formation de l’extrême droite en vue de la prise du pouvoir. Lorsque Arnaud Klarsfeld appelle à des « rafles » pour ramasser les OQTF, « même s’il y a des injustices », et que son père est décoré par Louis Aliot, maire RN de Perpignan, vous avez le basculement des consciences autorisant les ralliements.
Ces petits riens, ces renoncements, ces errements, petits ou grands, manifestent l’emprise de l’extrême droite sur le champ politique français et annoncent le grand chambardement à la prochaine présidentielle.
Il ne suffit pas de s’offusquer de la police de l’immigration aux États-Unis, de la marche à l’illibéralisme, de louer Bill Clinton et Barack Obama, puis Joe Biden pour leurs adresses aux Américains pour défendre les valeurs et même se soulever contre l’intolérable injustice. Il faut concevoir que ceci sera notre quotidien demain.
Il serait temps de réfléchir à comment on peut faire barrage à la marche de l’extrême droite au pouvoir. Et si, malheureusement, le grand basculement intervenait, comment défendre la République ?
Je ne vois rien de plus urgent à faire.
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2/ La Chine se prépare
Dans une situation internationale chaque jour un peu plus dégradée, Trump subit coup sur coup deux revers sur le Groenland et avec sa milice anti-immigrés dans le Minnesota. Ce qui débouche évidemment sur une opération en Iran, sans que personne ne mesure les conséquences au-delà de la satisfaction de voir ce régime honni frappé. Les Américains ne semblent pas avoir adoubé le fils du Shah, et Marco Rubio, le secrétaire d’État, déclare devant les sénateurs : « Après, c’est ouvert ». Tant il est vrai que « Trump ne fait jamais de film, il ne fait que des bandes-annonces », comme le dit joliment le politologue Ivan Krastev.
Le deal avec le régime au Venezuela n’est pas très encourageant, même pour éviter une déstabilisation interne du pays. Pactiser avec l’aile « économique » non militaire des gardiens de la révolution, après avoir inscrit ce mouvement comme terroriste, n’est pas une perspective réjouissante. Ce ne sont pas nos seules préoccupations du moment.
De son côté, Mark Rutte, le patron de l’OTAN, non content d’être larvaire envers Trump, insulte l’Europe en traitant de doux rêveurs ceux qui rêvent d’une Europe militairement souveraine. Netanyahou réaffirme à la Knesset qu’il n’y aura pas d’État palestinien. Pendant que Poutine déclenche un déluge de feu contre les infrastructures ukrainiennes et fait relâche le temps d’un week-end à la demande de Trump, comme le spécifie le Kremlin.
Et comment passer sous silence la répression folle qui s’abat sur le peuple iranien, où le régime fait achever dans les hôpitaux les manifestants blessés et emprisonne leurs médecins ? C’est le lot de nos semaines en enfer.
Mais il faut prêter attention à un signe plus faible. C’est en Chine qu’il faut aller le chercher.
Xi Jinping aime à dire :
« Il faut savoir retourner la lame contre soi-même. »
Il vient de l’appliquer contre Zhang Youxia, sous-chef dans l’armée, son frère de combat, son premier soutien au sein de la commission militaire centrale, fils d’un compagnon de route de Mao et grand ami du père du président Xi. En effet, Youxia est sous le coup d’une enquête pour corruption. Il est accusé d’avoir vendu des secrets militaires, et même nucléaires, aux Américains. Dans la charrette, il y a aussi Li Zhánshū, chef d’état-major interarmées, qui supervisait les services secrets chinois.
On peut imaginer que cette décision vise à dire, dans la préparation du congrès du Parti communiste chinois : « Nul n’est inatteignable ». On se souvient pourtant que lors du précédent congrès, l’ancien homme fort de la Chine, Hu Jintao, avait été expulsé manu militari de la salle du congrès sur ordre du nouveau président.
Alors ? Xi a-t-il besoin d’un nouveau geste spectaculaire pour affirmer son pouvoir ? On peut en douter tant son règne semble peu contesté.
Plus sérieux, semble-t-il, sont les obstacles à la mise en ordre de marche de l’armée réclamée par le président – secrétaire général – chef des armées depuis des mois. La lenteur des préparatifs de l’intervention à Taïwan, prévue pour le prochain congrès et l’anniversaire de l’État chinois, est probablement la cause de ces mises à l’écart, et peut-être même qu’une partie de l’armée traîne les pieds devant ce saut dans l’inconnu.
Dans la perspective du passage à l’acte, il vaut mieux en effet s’assurer qu’il n’y aura pas de points d’appui pour une contestation si l’affaire tournait mal. C’est la leçon de Staline décapitant l’Armée rouge (et l’affaiblissant) à la veille du déclenchement de l’opération Barbarossa par Hitler. Ou de Poutine, qui a depuis longtemps purgé l’armée et déclenché une épidémie de suicides chez les oligarques pour éviter tout double pouvoir. Sans évoquer Kim Jong-un, qui vient de liquider tout son état-major en Corée.
Remarquez, vous avez aussi Donald Trump, dans un registre plus soft, changeant à son gré une bonne partie de l’état-major et demandant, lors d’un rassemblement de tous les généraux, de lui prêter allégeance. Changement majeur : ils prêtaient jusque-là serment à la Constitution.
L’attention des leaders illibéraux à l’appareil militaire est la manifestation la plus claire d’un affrontement qui vient.
Incontestablement, la Chine cherche la réplique aux différentes tentatives américaines de la priver d’approvisionnement en pétrole (Venezuela ou Iran). Le récent rapport américain « Stratégie de défense nationale » ne cache pas les objectifs des États-Unis : « dissuader par la force » Pékin en Indo-Pacifique. La stratégie militaire préconisée est celle de la « dissuasion par le déni » : il s’agit de persuader l’agresseur potentiel – en l’occurrence la Chine – des faibles chances de succès.
Il semble bien que cette méthode ait réussi à infuser tout à la fois au ministère de la Défense chinois – déjà deux limogeages de ministres en deux ans – et dans la commission militaire centrale, où il ne reste plus que Xi Jinping aux commandes.
Taïwan devient un enjeu du rapport de force entre la Chine et les États-Unis, comme l’a été en octobre 1962 la crise de l’île de Cuba entre les États-Unis de Kennedy et l’Union soviétique de Khrouchtchev. Il ne s’agit pas d’une guerre à proprement parler – bien que l’engrenage puisse y conduire – mais d’un affrontement symbolique pour l’hégémonie dont Taïwan est la pierre angulaire.
Pour les Chinois, les conditions s’accumulent. La dissension entre Bruxelles et Washington à propos du Groenland offre une fenêtre. L’Amérique latine a moyennement apprécié l’opération Maduro. Tous les régimes autoritaires de la planète se sentent sous le coup d’une foucade présidentielle américaine. Les relations des États-Unis avec le Canada sont au plus bas. Les pays du Moyen-Orient voient d’un mauvais œil le bombardement de l’Iran, quoi qu’ils pensent du régime sanguinaire de Téhéran. Quant au Japon, le retour du militarisme va être différé par les élections.
Bref, dans ce domaine, il n’y a pas d’alignement des planètes, mais des conjonctures plus ou moins favorables.
Trump veut gagner du temps avec son voyage en Chine en avril, mais Xi Jinping le répète : « la Chine est inarrêtable ».
Dernier indice : la Chine vient de décider d’approfondir le partenariat stratégique avec la Russie.
La Chine se prépare bien à fondre sur Taïwan.
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3/ Alternative socialiste à la petite primaire
L’alternative à la petite primaire est simple : il faut remettre le débat sur ses pieds, c’est-à-dire partir du projet.
En un mot : le projet avant la primaire, telle doit être la ligne de conduite des sociaux-démocrates.
La primaire de la petite gauche est un accord d’appareil au sommet, une union d’état-major, une décision octroyée à laquelle le peuple de gauche est censé adhérer pour désigner le candidat d’une petite partie de la gauche à la présidentielle. Cette tentative, pour le moins datée, n’a aucune chance de mettre fin à la fragmentation à gauche et surtout d’entraîner les Français.
Une confusion règne à gauche : celle d’une union venant se substituer au projet.
François Hollande a gagné la présidentielle sans être le candidat unitaire de la gauche. Jean-Luc Mélenchon a failli être qualifié au second tour de la présidentielle alors qu’il refusait la primaire populaire. En revanche, Benoît Hamon, qui rallia les écologistes et tenta d’en faire autant avec Mélenchon, passa de 17 % dans son premier sondage à 6,75 % à la fin. Anne Hidalgo, qui fit un demi-tour remarqué vers la primaire populaire, termina à 1,75 %.
La question à la présidentielle est celle de l’offre politique par excellence.
La faiblesse historique de la gauche dans les sondages et les élections ne tient pas au manque d’union, mais au manque de projet majoritaire. Après la NUPES et le NFP, la gauche plafonne toujours à moins de 30 %. Les alliances sous pavillon de la radicalité n’ont pas inversé le rapport de force avec la vague national-populiste. Ce n’est pas le moindre de leurs défauts.
Le « élisez-moi Premier ministre » de Mélenchon n’a pas fonctionné. Et le Nouveau Front populaire fut en tête grâce au front républicain, mais sans obtenir la majorité.
Si j’osais, je paraphraserais Mélenchon, qui cite Lénine, en disant que c’est du Kant : « le parti, c’est le programme ».
Oui, nous devons avoir le parti pris du programme, car la France souffre de l’absence de solutions à ses crises, et c’est ce qui renforce la recherche du national-populisme d’extrême droite comme clé magique.
La proposition des sociaux-démocrates du PS de créer une fédération avec ceux qui veulent un projet de gauche crédible vient de rencontrer une forme d’assentiment de la part de Place publique. En effet, R. Glucksmann a déclaré qu’il ne croyait pas à la petite primaire et propose au PS de travailler à une plateforme pour le projet.
Il faut saisir ce bougé pour enclencher une dynamique vertueuse.
D’abord les municipales, car elles vont encoder la suite. Ensuite, en donnant un mandat à la direction du PS pour un agenda de la présidentielle :
- En créant un espace de confrontation pour un projet de la gauche répondant aux crises que traverse notre pays. Glucksmann vient de faire un pas en ce sens. Il faut saisir sa main. D’autres peuvent venir.
- Pour cela, il vaudrait mieux que le PS soit au clair : on attend toujours le projet du PS.
- Sur cette base, promouvoir un accord pour les législatives, car il faut garantir la stabilité au pays, quel que soit le résultat de la présidentielle, et indiquer aux Français que nous ne gouvernerons pas avec La France insoumise.
- Enfin, soit cette démarche conduit à un élargissement du PS — une fédération ou une confédération — et il est possible de désigner le candidat commun, soit nos partenaires de l’espace de confrontation le refusent, et le Parti socialiste désigne son candidat dans un vote interne, comme de toute façon le prévoient les statuts du PS.
La gauche sera ainsi à la hauteur des défis de ces élections, de tous les dangers pour l’avenir de la France et de l’Europe.
À dimanche prochain




