L'année fut, paraît-il, la plus chaude du siècle. Cette constatation n'est pas seulement climatique. Cette année fut celle de l'ébranlement occidental, si on accepte que l’Occident soit le berceau de la démocratie, de l'état de droit et de l'état social.

Le monde occidental domine le monde depuis le 14e siècle. Il a été symboliquement percuté par les attentats du World Trade Center en 2001, qui firent près de 3000 morts. 

Comme l'attentat de Sarajevo ouvrit le siècle précédent en précipitant la guerre et la fin des régimes monarchiques en Europe, le 11 septembre 2001 ouvre le nouveau siècle et la bataille autour des démocraties occidentales aux prises avec les crises conjointes. 

Nous assistons à l'irruption des nouveaux mondes économiques, géopolitiques ou écologiques dans l'ancien monde. Il conduit à un nouveau malaise dans la civilisation car toutes les potentialités du progrès technologique ne semblent produire que ruine, destruction d'une humanité assoiffée d'argent dansant sur le volcan de l'apocalypse climatique. 

UN MONDE APOLAIRE 

Dans le même moment, le monde occidental avec son modèle d'extension du profit pour le profit, voit sa domination économique remise en cause via la crise des subprimes, l'arrivée de la Chine et de l'Inde dans les 10 premières puissances du monde. Le fait que la Chine organise son propre sommet avec la Russie, l’Inde, le Pakistan et l'Iran en dit long sur ce monde apolaire - post américain- dans lequel nous entrons

Les pays du Golfe en guerre civile entre sunnites et chiites ne s'achètent pas que des clubs de football ; pendant que la Chine rafle la mise en Afrique en exportant son propre modèle sans état d'âme "droit de l'hommiste ". Quant à la Russie, elle reconstitue en s'exonérant des règles internationales, un glacis en Europe et au Moyen-Orient. Le terrorisme islamiste, réduit en Irak mais frappant régulièrement, provoque la mort, mais aussi la suspicion envers les musulmans, la hantise du métissage au sein des nations, le retrait communautaire hostile pendant que l'antisémitisme resurgit.

UN MONDE INSECURE ET INSTABLE 

Partout, le recul de l’état providence combiné à la révolution de l’immatériel débouche sur des convulsions sociales. 

Les chocs migratoires, dûs aux guerres, aux famines, aux conditions économiques, voire climatiques, interpellent toutes les nations.

La combinaison de ces tendances lourdes et des nouveaux défis, à commencer par le climat, mais aussi la mondialisation libérale, la puissance des GAFAM s’émancipant des Etats-nations, comme les réseaux sociaux ou enfin l’évolution des sciences du vivant, donne au monde un caractère insécure, instable et haletant ...

UNE GIGANTESQUE DESTABILISATION

Comme si l’ère des crises conjointes n’était pas suffisante, les États-Unis de Donald Trump remettent en cause le multilatéralisme (dont le retrait de l’accord de Paris sur le climat). Sûr de son autonomie grâce au gaz et au pétrole de schiste, il abandonne le « big stick », mais provoque une guerre commerciale tout azimut.

Une gigantesque déstabilisation géopolitique s’en suit et avec elle une interrogation existentielle sur la puissance des nations, alors que le nouveau monde économique percute le contrat social qui régissait le monde occidental depuis l’après-guerre. 

Apparaissent ainsi, partout, une mise en cause de la démocratie, de l’état droit et de l’état social, ayant pour moteur leur incapacité à répondre aux crises et principalement au chômage. 

L’EUROPE, LE MAILLON FAIBLE 

Cette année 2018 fut l’année de la déstabilisation des démocraties et celle aussi de la tentation de l’illibéralisme.

Le recul spectaculaire des progressismes précipités dans les affres de la division, de l’intégration au marché, ou de la radicalité nihiliste, la montée tout autant spectaculaire du nationalisme, de l’hétérophobie, de l’individualisme consommateur, l’un nourrissant l’autre, débouchent sur la crise totale européenne.

Car l’Europe est le maillon faible des démocraties : l’effondrement du couple franco-allemand, Angéla Merkel contestée jusque dans son propre parti ; Emmanuel Macron, l’enfant chéri français, devenant l’enfant haï ; la Grande Bretagne partant en vrille après son Brexit ; la Suède, l’Espagne, la Belgique sans gouvernement stable ; l’Autriche l’Italie, la Pologne la Hongrie gouvernant avec des droites extrêmes xénophobes. 

Faut-il évoquer la Roumanie, les Pays-Bas, la Slovénie, le Danemark, la Bulgarie contester par la rue ou par les urnes, ou bien encore la Grèce où Syriza va quitter le pouvoir ? Partout les partis de gouvernement sont à la peine.

Tous les états européens sont en crise dans une Europe qui l’est tout autant.

LE MORT SAISIT LE VIF 

Le populisme est partout et le peuple nulle part. 

Le populisme étant un rejet et le peuple le sujet de progrès, ce qui n’est pas la même chose. Et la forme la plus répandue en Europe du populisme, c’est le populisme xénophobe. Il faut être aveugle pour ne pas voire partout ce tournant obscur.  Et son corollaire, les tendances à l’autoritarisme, voire leur réalisation, comme substitut provisoire à la solution des crises 

Un formidable refus de l’Europe post-crise des subprimes et son corset budgétaire, une immense colère contre les vies précaires, le chômage de masse, la vie chère, une hostilité farouche à l’inégalité et aux aristocraties d’état ou de la finance, un rejet du politique et des politiques jugés fautifs de cette crise du résultat… Voilà les conséquences dans les peuples de ce moment incertain ou le mort saisit le vif.

LA FRANCE ET LA DOUBLE FAUTE DE MACRON 

La France traverse, à sa façon, cette crise générale. Dans un climat de rejet de Macron, le mouvement des gilets jaunes a commencé comme une jacquerie fiscale pour déboucher sur une mise en cause des résultats du suffrage universel.

Macron a commis une double faute originelle. Il a diagnostiqué le mal français comme une perte de l’autorité de l’État, alors que les Français protestaient contre la démocratie confisquée. Il a décidé une accélération dans l’adaptation de la France au modèle anglo-saxon et à la domination néolibérale du marché. Ceci alors que les Français cherchaient un chemin de crête, entre la modernisation de leur modèle et sa conservation. 

Le mal français a un nom : le jacobinisme et son aristocratie d’État. Les Français ne veulent pas moins d’état mais mieux d’état. Ils ne veulent pas moins de protection, mais une protection plus efficace. Ils ne souhaitent pas être caporalisés, mais participer à la nouvelle France girondine.

Macron a cru que le deuxième tour de la présidentielle était son sacre et les législatives son plébiscite.

Dès le 18 juin 2017, jour de deuil pour la gauche et le Parti socialiste, le soir ou je quittais la direction du PS, je m’adressais directement au Président lui demandant de maîtriser sa victoire, sûr du quiproquo dans lequel nous entrions. Dès janvier 2018, j’attirais l’attention, suite aux mouvements dans la pénitentiaire, sur la question du pouvoir d’achat et sur ce que j’appelais la colère rampante. Il ne fallait pas être grand clerc pour voir, dans les élections partielles au deuxième tour, se dessiner un tout sauf Macron. Ce dernier répondit par la réforme de la SNCF et un mépris jamais vu pour les Français, où l’inconscience le disputait à l’impudence satisfaite.

LES GILLETS JAUNES

L’affaire Benalla a joué son rôle révélateur, catalyseur de toutes les colères et frustrations. Les démissions de Nicolas Hulot et de Gérard Colomb donnèrent le coup d’envoi de l’isolement visible du pouvoir. Il suffisait d’une revendication unifiante et déclenchante : Ce fut la vraie fausse taxe carbone

Le mouvement des gilets jaunes charrie de tout, dans un rejet massif d’un Macron, qui a scié toutes les branches des corps intermédiaires sur lesquelles reposaient le pouvoir. 

Le mouvement des gilets jaunes n’est pas une révolution. Cela s’apparente à ce que décrit l’historien Boris Porchnev dans « les soulèvements populaires en France de 1623 à 1648 », ou encore aux milliers de révoltes répertoriées entre 1700 et 1780 en France. Autant dire que ces mouvements parallèles à la centralisation monarchique, à l’absolutisme, ne furent pas des révolutions, mais la préparèrent.

Nous n’en sommes pas là. Et la situation française offre encore plusieurs possibilités, pas toutes réjouissantes.

Mais là, pour la première fois depuis 1956, la gauche restera au bord du chemin d’un mouvement social populaire ne sachant que faire. Quant à la droite, elle ne fut ni la mouche du coche ni dans la défense de l’ordre. Elle fut l’ombre d’elle-même, soufflant sur les braises pendant que Nicolas Sarkozy, l’œil rivé sur ses procès, chuchotait à l'oreille du Président. 

Les gilets jaunes, livrés à eux-mêmes, firent leur marché dans le fatras idéologique trainant sur la toile, là où la lutte contre l’oligarchie fait bon ménage avec la dénonciation du sommet de Marrakech, où la volonté de contrôle des mobilisations côtoie les propos laudateurs pour la presse identitaire d’extrême droite ou de celle de Poutine, où le respect de nos morts après l’attentat de Strasbourg n’exclut pas les slogans antisémites ou contre les flics. 

On ne peut balayer ceci d’un revers de mains comme le fait Jean-Luc Mélenchon en s’exclamant avec emphase « c’est le peuple ». Il confirme tout ce que je dis " sous-entendu il vient à moi ». Pourtant cette ligne contemplative, combinée à une fragmentation de chaque instant, produit un terrain favorable à l’extrême droite de Marine le Pen. Et c’est précisément ce caractère ambivalent voire extrémiste qui peut donner de l’air à Emmanuel Macron en offrant l’espace d’une contre-attaque ...

ET MAINTENANT 

Macron tient sur une tête d’épingle, soutenu par personne, contesté par tout le monde. Il fut choqué - paraît-il - mais on le comprend, par la haine hurlée par une femme au Puy-en-Velay. Devant les violences et la permanence du soutien des Français, il a décrété l’urgence sociale, sans les moyens politiques de la réaliser, tout en gardant un gouvernement dont l’ADN est précisément l’urgence libérale. 

Une forme de panique s’est emparée du sommet de l’État. Macron a cédé en moins de 48 heures aux revendications des forces de l’ordre ouvrant ainsi la convergence des exigences. 

Le "pouvoir" tente d’endiguer la crise par un grand débat national. Le face à face, entre le 1er ministre, boutons de manchette et costume de bonne façon et des ouvrières bonnet et blouse de travail, fut édifiant. Le 1er ministre techno en diable noya le poisson sans convaincre. 

2019 commencera comme cela ; (i) soit les Français s’empareront du débat et la volonté de lui fixer des lignes rouges ne tiendra pas ; (ii) soit le débat ne débouchera sur rien et l’amertume tiendra lieu de viatique social.

Le conflit latent entre Chantal Jouanno, présidente de la commission nationale du débat public, et le premier ministre est illustratif de la faiblesse de ce dernier. 

Tout cela pour dire que le rapport de force social a rejoint le rapport de force électoral. Emmanuel Macron fut élu par 24% des votants dans un pays passablement affolé par le risque lepéniste. 

Ce n’était ni 1958 ni 1981. Un président faible sur une base faible. C’est encore plus vrai aujourd'hui, mais vient s’ajouter le total isolement. On murmure même que le premier ministre s’oppose de plus en plus au Président, que le Président du groupe à l’Assemblée est contesté. Et le Président de l’Assemblée nationale reste sans voix alors que le ministre des affaires étrangères a proposé un nouveau contrat social, avant de se voir fermer la porte sur le nez.

Évidemment Macron s’accroche à l’idée que la montée de Marine le Pen le sauvera. Et qu’il n’existe pas d’alternative crédible. Ce calcul peut être balayé comme en Italie. Et comme les élections européennes sont des coups de feu à blanc propices au vote sanction ou défouloir, l’avenir du macronisme s’annonce sombre.

Même affolé, le président pense être protégé par le double verrou des institutions et de l’absence d’alternative. 

Mais il ne comprend pas que, ironie de l’Histoire, sa majorité pléthorique rend impraticable le jeu institutionnel. François Hollande ne put rebondir à cause d’une assemblée frondeuse. Emmanuel Macron ne peut se relancer à cause d’une majorité verrouillée. Quant à l’absence d’alternative crédible, ne voyant rien venir ou à espérer, elle débouche sur l’action directe, la contestation de la rue, la violence.

Et cette protestation mine les institutions et va poser de plus en plus fortement la question de SON maintien. 

On voit mal Emmanuel Macron continuer à empiler les réformes libérales au risque d’une jonction entre les gilets jaunes, la jeunesse et les fonctionnaires.

On voit mal Emmanuel Macron décréter l’urgence sociale et précipiter le cours libéral.

On voit mal Emmanuel Macron maintenir son cap, son premier ministre et sa chanson de geste Jupitérienne.

Et pourtant, il le fera, la mine contrite, plaidant l’inverse, accumulant les signes contradictoires. Bouchon flottant sur les eaux déchaînées, claquemuré à l’Élysée, il ressassera ses succès passés et son infortune présente.

UNE COURSE DE VITESSE : LE DÉPASSEMENT DU PS 

Il faut une autre donne, et vite ! Édouard Philippe doit partir. J’ai évoqué un gouvernement de concorde nationale. 

Mais la gauche est elle aussi devant des choix historiques. Une course de vitesse s’est engagée entre l’affaissement du pouvoir et la solution national-populiste, maintenant que la droite Wauquiez s’est mise en situation d’être siphonnée. La Gauche, elle, doit se reconstruire au pas de charge. Elle doit changer son double logiciel d’adaptation à la mondialisation libérale ou de rupture avec le marché. Elle doit proposer une réponse globale et unitaire aux crises autour de la nouvelle démocratie (rupture avec le jacobinisme , intégration des nouvelles  formes  de démocratie), nouveau modèle de croissance écologique et sociale (rupture avec le modèle libéralo-productiviste), nouvelle société (rupture avec l’individualisme consommateur,  es communautarismes et les insécurités), une nouvelle  Europe (rupture avec l’ordo- libéralisme, rupture avec l’Europe-marché pour une Europe puissance par sa démocratisation).

Cela nécessite que le PS puisse être en capacité d’aider ce processus, en sachant qu’il n’est plus en état de l’absorber. La question du dépassement du PS, pour être à la hauteur de tous ces défis et de la conjoncture française, est posée. La question du rassemblement de la gauche non melenchoniste pour pouvoir unir la gauche l’est tout autant. 

La gauche n’a jamais été aussi fragmentée, traversée de haines recuites et de petits calculs sans lendemain.  

La tâche s’annonce difficile. On le verra lors de l’élection européenne.

 En 2019, tout va s’accélérer ; c’est le grand retour du Politique.